Corneille 1694/II
[Thomas Corneille], Le Dictionnaire des Art et des Sciences II (M–Z), Paris [Jean Baptiste Coignard] 1694.
pp. 184–185
Peinture
PEINTURE. s. f. L’un des Arts liberaux, qui se sert de couleurs pour representer toutes sortes d’objets. La Peinture a trois parties, qui sont l’invention, le coloris, & le dessein.
On appelle Peinture à fraisque, Celle qui se fait contre les murailles & les voutes, fraischement enduites de mortier fait de chaux & de sable. Avant que de commencer à peindre, on fait des desseins sur du papier de la grandeur de tout l’ouvrage, & on calque ces desseins contre le mur partie par partie, à mesure qu’on travaille, & une demi-heure aprés que l’enduit est fait, bien pressé & bien poly avec la truelle. On rejette dans cette sorte de travail toutes les couleurs composées & artificielles, & la pluspart des mineraux, & l’on ne se sert presque que des terres qui peuvent conserver leur couleur & la défendre de la brusleure de la chaux. Ainsi les couleurs qu’on y employe sont le blanc, l’ocre ou brun rouge, l’ocre jaune, le jaune obscur, le jaune de Naples, le rouge violet, la terre verte de Veronne, l’outremer, l’émail, la terre d’ombre, la terre de Cologne, le noir de terre, & quelques autres.
La Peinture à détrempe, est celle où toutes les couleurs sont propres, l’exception du blanc de chaux. Il y faut toûjours employer l’azur & l’outremer avec de la colle faite de peaux de gands ou de parchemin, à cause que les jaunes d’œufs font verdir les couleurs bleuës, ce que ne fait pas la colle, soit que l’on travaille contre des murs, soit sur des planches de bois ou autrement. M. Felibien dit qu’il faut leur donner deux couches de colle toute chaude avant que d’y appliquer les couleurs, qu’on détrempe si l’on veut seulement avec de la colle, la composition qui se fait avec des œufs & du lait de figuier, n’estant que pour retoucher plus commodement, & n’estre pas obligé d’avoir du feu, qui est necessaire pour tenir la colle chaude. Quand on veut peindre sur de la toile, on en choisit une qui soit vieille, demi usée & bien unie, & on l’imprime de blanc de craye ou de plastre broyé avec de la colle de gans. On broye toutes les couleurs chacune à part avec de l’eau, & on les détrempe avec de l’eau de colle à mesure qu’on en a besoin pour travailler. Si l’on ne veut se servir que de jaunes d’œufs, on prend de l’eau parmy laquelle on aura mis, sçavoir sur un verre d’eau, un verre de vinaigre, le jaune, le blanc & la coquille d’un œuf, avec quelques bouts de branches de figuier coupées par petits morceaux, & bien battues ensemble dans un pot de terre.
La Peinture à huile, fut mise en usage par un Peintre Flamand au commencement du quatorziéme siecle. Par ce moyen les couleurs d’un tableau se conservent fort long-temps, & reçoivent un lustre & une union que les Anciens ne pouvoient donner à leurs ouvrages, de quelque vernis qu’ils se servissent pour les couvrir. Ce secret ne consiste neantmoins qu’à broyer les couleurs avec de l’huile de noix ou de l’huile de lin ; ce qui fait que le travail est bien different de celuy de la fraisque ou de la détrempe, à cause que l’huile ne sechant pas si-tost, le Peintre est obligé de retoucher fon ouvrage plusieurs fois. C’est aussi un avantage pour luy d’avoir plus de temps à le finir, & de pouvoir retoucher autant qu’il veut à toutes les parties de ses figures, ce qu’il ne peut faire à fraisque ny à détrempe. Il leur donne aussi plus de force, le noir devenant beaucoup plus noir employé avec de l’huile que quand il est employé avec de l’eau. Comme toutes les couleurs se meslent ensemble, elles sont aussi un coloris plus doux, plus delicat, & plus agreable, & donnent une union & une tendresse à tout l’ouvrage qui ne se peut faire dans les autres manieres de peindre. On peint à huile contre les murailles, sur le bois, sur la toile, sur les pierres, & sur toutes sortes de metaux. On y peint sur le verre comme l’on fait sur les jaspes & sur les autres pierres fines, mais la plus belle maniere d’y travailler, c’est de peindre sous le verre, en forte que les couleurs se voyent au travers. Pour cela on couche d’abord les rehauts & les couleurs, qu’ordinairement on met les dernieres quand on peint sur du bois ou sur une toile, & celles qui servent de fond & d’ébauches se couchent sur toutes les autres.
La Peinture sur le verre, ne se fait pas seulement à huile, mais encore de cette mesme maniere avec des couleurs à gomme & à colle qui paroissent avec plus d’éclat qu’à huile. L’ouvrage finy, soit à huile ou à détrempe, on couvre toutes les couleurs avec des feuilles d’argent, ce qui redouble l’éclat de celles qui sont transparentes comme sont les laques & les verts. Il y a une autre sorte de Peinture sur le verre pour faire des vitres. Le travail s’en fait avec la pointe du pinceau, principalement pour les carnations, & quant aux couleurs, on les couche dé trempées avec de l’eau & de la gomme, comme l’on fait en miniature. Quand on peint sur le verre blanc, & que l’on veut donner des rehauts, comme pour marquer les poils de la barbe, les cheveux, & quelques autres éclats de jours, soit sur les draperies, soit ailleurs, on se sert d’une petite pointe de bois ou du bout du manche du pinceau, ou bien d’une plume, pour enlever de dessus le verre la couleur que l’on a mise dans les endroits où l’on ne veut pas qu’il en paroisse. M. Felibien qui parle ainsi de toutes ces sortes de Peintures, dit que les matieres necessaires pour mettre les vitres en couleur, sont les pailles ou écailles de fer qui tombent sous les enclumes des Maréchaux lors qu’ils forgent, le sablon blanc, ou les petits cailloux de riviere les plus transparens, la mine de plomb, le salpestre, la rocaille, qui n’est autre chose que ces petits grains ronds, verts & jaunes que les Merciers vendent, l’argent, le harderic, le perigueux, le saphre, l’ocre rouge, le gip ou plastre transparent comme le talc & la litarge d’argent. L’on broye toutes ces couleurs chacune à part, sur une platine de cuivre un peu creuse, ou dans le fond d’un bassin avec de l’eau où l’on aura mis dissoudre de la gomme arabique.
Il y a une autre sorte de Peinture, que l’on appelle Peinture en émail, qui se fait sur les metaux & sur la terre avec des émaux recuits & fondus. Autrefois tous les ouvrages d’émail tant sur l’or que sur l’argent & le cuivre, n’estoient pour l’ordinaire que d’émaux transparents & clairs, & quand on employoit des émaux épais, on couchoit seulement chaque couleur à plat & separément, comme l’on fait encore quelquefois pour émailler certaines pieces de relief. Aussi n’avoit-on pas trouvé la maniere de peindre comme l’on fait aujourd’huy avec des émaux épais & opaques, ny le secret d’en composer toutes les couleurs dont l’on se sert à prefent. Pour employer les émaux clairs, on les broye seulement avec de l’eau, à cause qu’ils ne peuvent souffrir l’huile comme les épais. On les couche à plat, bordez du metal sur lequel on les met. Toutes sortes d’émaux ne s’employent pas indifferemment sur toutes sortes de metaux. Le cuivre qui reçoit tous les émaux épais ne sçauroit souffrir les clairs & les transparents, mais l’or reçoit parfaitement aussi bien les clairs que les opaques.
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Perspective
PERSPECTIVE. s. f. Science qui donne des regles pour representer sur une superficie plane les objets de la maniere qu’ils paroissent à la veuë. Il y a deux sortes de Perspective, l’une speculative, & l’autre pratique. La premiere est une connoissance de l’esprit par laquelle, en considerant de certains objets, il découvre les raisons de leurs differentes apparences, selon les diverses positions de l’œil qui regarde. La Perspective pratique est aussi une connoissance de l’esprit, mais elle es aidée des sens exterieurs, & executée par la main, à la faveur de laquelle cette Perspective pratique nous apprend à representer dans un tableau ce qui paroist à nos yeux, ou ce que conçoit l’entendement en la forme que nous voyons les objets. M. Felibien dit que la Perspective pratique consiste en trois lignes principales, dont la premiere est la ligne de terre ; la seconde, la ligne horisontale où est toûjours le point de veuë, & la troisiéme, la ligne de distance. Celle-là est toûjours parallele à la ligne horisontale. La Perspective d’Architecture est ce que Vitruve nomme Scenographia, c’est-à-dire, la face & les costez d’un bastiment d’un jardin, & de toutes sortes d’autres corps. On dit Perspective peinte, en parlant de celle qui represente de l’architecture, ou un paysage peint contre un mur de pignon ou de closture, afin d’en cacher la difformité. On appelle particulierement Perspectives, les Tableaux faits pour representer des bastimens en perspective, c’està-dire, tracez dans toutes les regles, & conduits par lignes & diminution de couleurs. Il y a une Perspective lineale ou lineaire, qui enseigne le juste raccourcissement des lignes & des parties du bastiment qui se fait par voye geometrique ; & une autre qu’on appelle Perspective aërienne. Celle-là dépend de l’art du Peintre qui fait l’application des teintes & des couleurs.
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Pinceau
PINCEAU. s. m. Instrument composé ordinairement de poil de gris, & d’une hampe, dont les Peintres se servent pour appliquer les couleurs delicatement. Ceux des Anciens estoient faits de petits morceaux d’éponge, & quelques-uns croyent que c’est ce qui a fait dire d’un certain Peintre qui ne pouvoit bien representer l’écume d’un chien, qu’il y reussit en jettant l’éponge contre son tableau.
Pinceau, est aussi un terme de Relieur, & signifié Une sorte de brosse avec quoy il dore ou colle. Elle est composée de poil de cochon ou de sanglier, au bout d’un manche de bois. On se sert aussi sur mer d’un Pinceau de soye de cochon. Il eft emmanché de costé, & fert à goudronner le Vaisseau ou autre chose. Ce mot vient du latin Penicillum.
Pinceau de mer, Sorte d’insecte en forme de tuyau. Il est attaché aux rochers, & a audedans une substance charnuë, qui est jaune quelquefois, & quelquefois d’une autre couleur.
On appelle Pinceau optique, L’assemblage de deux pyramides de rayons qui ont leurs sommets opposez, l’un en un point de l’objet, & l’autre dans l’oeil en un point de la retine, & l’humeur cristallin pour base commune. M. Osanam dit qu’il y a autant de Pinceaux optiques dans la vision que de points en l’objet qui est veu, parce que les rayons d’un point quelconque d’un objet visible, portez dans le milieu, forment autant de cones ou de pyramides optiques, qu’ils y rencontrent de superficies differentes des corps solides opaques quelconques, lesquelles leur servent de bases, ayant tous leurs sommets au mesme point de l’objet qui les envoye.
On dit aussi Pinceau dioptrique. C’est l’assemblage de deux cones, l’un de rayons incidens, tombant d’un point de l’objet où il a son sommet, sur une mesme base diaphane, & l’autre produit des mesmes rayons faits convergens par leur refraction, en la penetration de la mesme base, & se terminant à un seul & mesme point, où ils portent l’espece de celuy qui les envoye.
