La Hire 1730

Philippe de La Hire, Traité de la Pratique de la Peinture, in: Memoires de l’Academie Royale des Sciences. Depuis 1666. jusqu’à 1699. IX, Paris [La Compagnie des Libraires] 1730, pp. 423–488.


pp. 442–455

Des couleurs dont on se sert dans les différentes manieres de peindre.

Comme la plupart des couleurs servent dans toutes les différentes manieres de peintures, on a trouvé à propos de donner une connoissance générale de toutes celles qu’on y emploie, en marquant l’usage qu’on en fait dans chaque peinture en particulier auxquelles elles sont propres ; & l’on explique aussi d’où elles sont tirées & leur préparation. Les unes sont naturelles, comme les terres ; les autres sont artificielles, quơn tire des minéraux & des végétaux, comme le blanc de plomb, le verd de gris ou verdet, le vermillon ou cinabre, & toutes les teintures des fruits & des plantes.

En Blanc.

Le blanc le plus commun est celui qu’on appelle Blanc d’Espagne ou de Rouen, qu’on trouve chez les Epiciers droguistes par gros pains. Ce n’est qu’une terre ou marne blanche qui se fond très-facilement dans l’eau, & pour la purifier & lui ôter tout le gravier qui y est mêlé, on la fait fondre ou dissoudre dans de l’eau claire dans quelque vaisseau bien net, ce qui se fait très-facilement sans aucune manipulation ; & quand elle est dissoute avec beaucoup d’eau on la remue bien, & on la laisse reposer un peu de tems pour faire que tout le gravier tombe au fond du vaisseau, & aussi-tôt on verse toute l’eau blanche dans des vaisseaux bien nets où on la laisse reposer jusqu’à ce que l’eau soit devenue claire, & que tout le blanc soit tombé au fond du vaisseau. On ôte ensuite toute l’eau du vaisseau sans brouiller le fond, & enfin quand elle est presque seche on la forme en pains de quelle figure on veut, & on les laisse sécher à clair. Ce blanc est d’un grand usage pour la détrempe : mais il ne peut pas servir à huile, à cause qu’il n’a point de corps quand il y est mêlé. Le blanc qu’on appelle craie est à peu près de la même nature, à la réserve qu’elle est plus dure & qu’on s’en sert en quelques lieux pour bâtir, mais on peut la réduire comme la marne. Ce blanc s’appelle ordinairement Blanc de Craie.

Quand on veut se servir de blanc pour travailler, on le fait d’abord infuser dans un peu d’eau pour le réduire en pâte un peu liquide, & on y mêle ensuite la cole chaude pour travailler & pour la faire aussi liquide qu’il est nécessaire. On est obligé de le faire infuser dans l’eau : car sans cela il ne se mêleroit que difficilement avec la cole.

Il y a encore un autre blanc fort commun qui n’est que du marbre blanc bien pulvérisé, lequel ne sert que dans la peinture à fresque.

Le blanc de plomb est un fort beau blanc, & c’est le même que le blanc de céruse. Dans les ouvrages à détrempe où il y a plusieurs teintes ou nuances à faire, on mêle le blanc de plomb avec le blanc de Rouen : car il a plus de corps & se travaille plus facilement. Mais pour la peinture à huile on n’emploie que du blanc de plomb.

Le blanc de plomb n’est autre chose qu’une chaux de plomb, ou du plomb réduit en pierre blanche & dure par la vapeur du vinaigre. Pour le faire on prend des lames de plomb d’une ligne environ d’épaisseur, & on les place dans un pot de terre vernissé, ensorte qu’elles ne se touchent pas l’une l’autre, ni le fond du pot, où l’on met un peu de vinaigre. Ensuite on bouche bien le pot avec son couvercle & toutes les jointures, & on l’enterre dans du fumier chaud. Au bout d’un mois environ on retire le pot & l’on trouve toutes les lames converties en pierre blanche dure & friable, ce qu’on appelle blanc de plomb en écaille. Il reste quelques fois au milieu de ces écailles de petites feuilles de plomb qui ne sont pas encore calcinées, & qu’il faut séparer du reste comme inutiles dans le blanc.

Ensuite on broie ces écailles sur une pierre dure, comme porphyre, avec la molette & de l’eau claire, & le plus proprement qu’il est possible pour avoir de beau blanc ; quelques fois ces écailles sont couvertes d’une matiere grise ou jaune qu’il faut ratisser avant que de les broyer, ce qui peut venir des lames de plomb qui n’étoient pas bien nettes par dessus quand on les a enfermées dans le pot. Le blanc de plomb étant bien broyé à l’eau on le laisse bien sécher, & on le peut garder tant qu’on veut. La Céruse ne doit être autre chose que le blanc de plomb broyé, si elle est bien pure ; mais elle peut-être mélangée avec une partie de blanc de Rouen ou de craie sans qu’on puisse s’en appercevoir facilement, si ce n’est dans la suite du tems, après qu’elle a été employée à huile : car elle noircit. On peut pourtant reconnoître encore si elle est mêlangée quand elle est broyée à l’huile & que l’huile n’est pas vieille : car le blanc est gras, ce qui ne doit pas être, & ce qui vient de la craie. C’est pourquoi ceux qui veulent avoir de beau blanc de plomb pour la peinture à huile, doivent toujours le faire broyer à l’eau quand il est en écaille.

Pour se servir du blanc de plomb broyé pour la détrempe, il le faut faire encore broyer un peu à l’eau : car il ne s’y infuse pas de lui-même : mais pour l’huile il le faut faire bien broyer à huile.

Cette couleur est dangéreuse à broyer : car on a remarqué que ceux qui y sont occupés ordinairement sont attaqués de coliques très-violentes, & même sort souvent de paralysie de quelque partie du corps.

Du Jaune.

Il y a bien des especes de couleurs jaunes, la plus commune est celle qu’on appelle Ocre jaune. C’est une terre tendre assez vive en couleur, & qui s’infuse facilement dans l’eau. Il y en a de grasse, & d’autre sabloneuse, mais pour être bonne elle doit tenir le milieu. Pour les ouvrages grossiers à détrempe on l’emploie sans être broyée ; mais pour les ouvrages délicats il la faut broyer. On la broie toujours à huile pour la peinture à huile ; mais il faut toujours la broyer fort proprement : car sans cela elle pert de son éclat. Elle tient un milieu entres les jaunes clairs & les bruns.

On a un jaune clair qu’on appelle Massicot, il y en a de fort pâle & qui tire sur la couleur de citron, qu’on appelle Massicot blanc, & d’autre plus haut en couleur, qu’on appelle Massicot doré. Le Massicot blanc est d’un grand usage dans la peinture à détrempe & à huile : car il est très fin. Pour le Massicot jaune ou doré il est gros & fort difficile à employer ; il n’est pas trop bon pour l’huile, à cause qu’il devient gris en séchant. Ces Massicots ne sont autre chose qu’une céruse poussée au feu, & ils sont d’autant plus hauts en couleur qu’ils ont eu un feu plus violent.

Il y a une autre espece de jaune clair, qu’on appelle Jaune de Naples. Ce n’est qu’une terre sulphureuse recuite par les feux souterrains ; elle est assez dure & tirant un peu sur le rouge ; mais quand elle est broyée à l’eau elle est de la même couleur que les Massicots ; mais elle est plus douce à employer, plus grasse & a beaucoup plus de corps ; on la peut garder ainsi broyée tant qu’on veut, & on la détrempe facilement quand on veut s’en servir, soit avec la cole ou avec l’huile. On ne s’en sert guere à détrempe, à moins que ce ne soit dans de petits ouvrages, à cause qu’elle est rare sur-tout en France ; & à l’huile c’est une excellente couleur. Elle se trouve ordinairement aux environs de Naples, ce qui lui a donné le nom qu’elle porte.

L’Orpein ou Orpinent calciné ou sublimé fait une très belle couleur d’un jaune orangé. On ne s’en sert gueres dans la peinture, à cause que c’est une matiere arsénicale & dangéreuse. On n’a point à huile de jaune orangé qui approche de celui-là : mais on ne sauroit le faire sécher qu’avec un très fort sécatif.

Entre les Jaunes bruns il y en a un qu’on appelle Ocre de Ru. C’est une terre particuliere qui est tendre & qui s’infuse facilement dans l’eau ; elle est excellente pour la détrempe, mais il faut la broyer à l’eau pour la rendre plus fine dans les petits ouvrages. Sa couleur est fort douce à la vue. Si on la fait rougir au feu elle devient d’un jaune plus rouge & plus brun ; mais on ne s’en sert gueres à huile, cependant elle peut y servir en plusieurs occasions.

Les Stils de grain sont aussi des Jaunes d’un grand usage, tant dans la peinture à détrempe qu’à huile & sur-tout dans les paysages : car c’est un jaune qui tire un peu sur le verd. Ce n’est qu’un blanc de Rouen ou craie teinte avec la teinture de graine d’Avignon, on y mêle aussi un peu de céruse pour lui donner du corps. Plus la teinture est forte, ou plus le blanc est teint de fois & à plusieurs reprises, en le laissant sécher entre deux, plus le stil de grain est brun. Il est assez tendre quand il est clair, & il peut s’infuser dans l’eau pour la détrempe, mais il est beaucoup plus dur étant brun, & alors il le faut broyer : mais pour la peinture à huile il faut broyer le clair & le brun. Nous parlerons ensuite de la graine d’Avignon.

La terre d’Ombre est une espece de jaune brun, mais qui tire beaucoup sur le gris. On lui donne un œil un peu plus rougeâtre, & on la rend plus brune si on la fait rougir au feu. Il faut la broyer tant pour la détrempe que pour l’huile : car elle ne s’infuse pas dans l’eau, quand même elle ne seroit pas brulée. Le feu la rend bien plus dure qu’elle n’est dans son état naturel.

Pour les teintures jaunes qui servent dans la détrempe & dans la miniature, on a la graine d’Avignon, qui est la graine d’un arbrisseau qui vient en abondance aux environs d’Avignon ; c’est une petite graine grise que l’on fait bouillir dans l’eau avec un peu d’alun, & l’on en tire une belle teinture d’un jaune citron.

Le Safran infusé dans l’eau donne aussi une très belle teinture jaune, & qui tire sur l’oranger quand il y a peu d’eau.

La Gomme Gutte, qui est la gomme, à ce qu’on dit, d’un grand arbre qui croît dans l’Inde, donne aussi une teinture d’un beau jaune en se fondant entierement dans l’eau, & le jaune en est plus brun & orangé quand il a peu d’eau.

Enfin la Pierre de Fiel donne une teinture d’un jaune brun en se fondant dans l’eau. C’est une pierre qu’on trouve communément dans le fiel des bœufs.

Du Rouge.

Le Rouge le plus commun est appellé brun Rouge. C’est une terre qui est de la même qualité que l’ocre jaune. On en fait d’artificiel en faisant bruler ou rougir au feu l’ocre jaune ; mais il n’a jamais un oeil aussi vif que le beau brun rouge naturel ; & l’ocre jaune qui étoit tendre devient fort dur au feu, & principalement s’il étoit d’une nature grasse, & l’on ne peut pas s’en servir sans le broyer : & le plus tendre qui peut s’infuser dans l’eau pour la détrempe grossiere, doit être broyé pour les ouvrages délicats à détrempe, & toujours broyé à l’huile pour la peinture à huile. C’est une fort bonne couleur & qui tient un milieu entre l’oranger & le rouge pourpre.

Le rouge clair qui tire sur l’oranger s’appelle Mine de Plomb ou Minium. C’est un fort beau rouge & fort vif, & il est excellent pour la détrempe, mais on ne s’en sert point à huile : il faut toujours le broyer pour s’en servir. Cette couleur n’est qu’une calcination à grand feu de la mine de plomb. Quoique l’on ne se serve pas de la mine pour les tableaux à huile, elle est pourtant très utiles dans les impressions d’ocre jaune ou debrun rouge à huile pour les faire sécher en y en mêlantun peu.

Le Vermillon ou Cinabre est un rouge de couleur de feu très vif. Il y en a de deux sortes, de naturel & d’artificiel ; le naturel est rare, mais l’artificiel est au moins aussi beau & fort commun. Il n’est pas propre pour la détrempe : car il devient violet un peu sale, mais à l’huile il est fort beau & a beaucoup de corps. Le naturel se trouve dans les mines de mercure ; & l’artificiel se fait en mêlant du mercure avec du souffre, & faisant sublimer le mélange on trouve au haut du vaisseau une masse dure par longues aiguilles tirant un peu sur le violet brun. Il faut la broyer avec du vinaigre ou de l’urine, & on la réduit en poudre fort vive en couleur, laquelle se garde tant qu’on veut, & qui se détrempe facilement à l’huile sans changer de couleur, ou avec la cole si l’on veut s’en servir à détrempe, ou avec la gomme Arabique fondue pour la miniature.

Pour le rouge brun on a une terre d’un rouge foncé qui tire sur le pourpre & qui n’est pas vif en couleur. On l’appelle communement Brun rouge d’Angleterre. Il est bon pour la détrempe : mais il ne change pas de couleur étant mêlé à l’huile, & il n’est pas propre dans cette sorte de peinture. C’est aussi une espece de potée qui sert à polir les métaux durs & le verre étant préparé en poudre très fine.

La Lacque est le rouge brun qui est le plus en usage, tant dans la peinture à détrempe que dans celle à l’huile ; elle tire sur le pourpre & c’est une couleur artificielle. Il y en a de commune & de fine. La commune n’est qu’un blanc de Rouen ou de craie imbibé à plusieurs reprises de la teinture du bois de Brésil, dont nous parlerons ensuite.

La Lacque fine se fait de plusieurs manieres, mais voici une des meilleures & des plus simples. On fait fondre de belle bourre ou tonture de drap d’écarlate fine dans une lexive de fonte bien filtrée, ce qui donne une belle teinture rouge, laquelle étant passée dans un linge ou tamis fin, on en imbibe de beau blanc de Rouen ou de craie bien fine à plusieurs reprises, en le laissant sécher à chaque fois pour lui donner une couleur plus foncée. Il faut remarquer que pour cette opération il ne faut se servir que de vaisseaux d’étain. On peu encore ajouter à cette bourre le mare & la liqueur qui reste après avoir tiré le carmin de la cochenille par la méthode que nous allons donner.

La Laque est fort bonne à détrempe, & elle a beaucoup d’éclat a la lumiere de la chandelle ; mais comme on ne se sert gueres que de la commune, qui est assez pâle, on lui donne de la force avec une teinture de bois de Brésil, dont nous parlerons. La Laque devient fort brune avec l’huile, & sur-tout celle qui est fine. Mais il la faut toujours bien broyer pour toutes fortes de peintures.

Le Carmin est une espece de laque très fine & fort belle, mais il est rare & fort cher : c’est pourquoi on ne s’en sert gueres que dans la miniature ou dans quelques enluminures : car on le peut glacer sur le blanc, à cause qu’il n’a pas beaucoup de corps, non-plus que toutes les laques.

Pour faire le Carmin. Prenez 5. gros de Cochenille, 36. grains de graines de Chouan, 18. grains d’écorce de Raucour, & 18. grains d’Alun de Roche ; pulverisez chacun à part dans un mortier bien net. Puis faites bouillir 2½ pintes d’eau de riviere ou de pluie bien claire & nette dans un vaisseau d’étain bien net, & pendant qu’elle bout vous y verserez le Chouan & le laisserez bouillir trois bouillons en remuant toujours avec une spatule de bois, & passerez promptement par un linge blanc. Remettez cette eau passée dans le vaisseau bien lavé & la faites bouillir ; & quand elle commencera à bouillir vous y mettrez la Cochenille & laisserez bouillir trois bouillons, puis vous y mettrez le Raucour & le laisserez bouillir un bouillon, & enfin vous y verserez l’Allun, & vous ôterez à même tems le vaisseau de dessus le feu, & vous passerez promptement toute la liqueur dans un plat de fayance ou de porcelaine bien net & sans presser le linge. Laissez ensuite reposer la liqueur rouge pendant 7. ou 8. jours, puis vous verserez doucement le clair qui surnage, & laisserez sécher le fond ou féces au soleil ou dans une étuve, que vous ôterez ensuite avec une brosse ou plume, & c’est le Carmin qui est une poudre très-fine & très-belle en couleur.

On remarquera que dans un tems froid on ne peut pas faire le Carmin : car il ne se précipite pas au fond de la liqueur, & elle devient en espece de gelée & se corrompt.

La Cochenille qui reste dans le linge après avoir passé la liqueur, peut être remise au feu dans de nouvelle eau bouillante pour en avoir un second Carmin ; mais il ne sera pas si beau ni en si grande quantité que le premier.

Enfin la Cochenille qui reste dans le linge, & la liqueur rouge qui surnage au Carmin, peut se mêler avec la teinture de bourre d’écarlate pour en faire la laque fine, comme on a dit ci-devant.

On tire de la graine d’écarlate, qui est une gale de la grosseur d’un petit pois qui vient à des arbrisseaux en Languedoc & en Provence, appellée Ilex cocci glandifera, une belle teinture rouge qui peut servir à faire de la laque. Mais pour la détrempe on ne se sert que de la teinture de Brésil pour glacer & pour donner de la force.

Pour avoir cette teinture forte du bois de Brésil, on le fait bouillir dans un pot neuf & vernissé avec un peu d’alun & de chaux avec de la cole de cuir blanc, ce qui soutient la teinture : car sans cela elle se ramasse en bouillant long-tems par petits pelottons en forme de bourre, & l’on ne sauroit s’en servir. Et si l’on méle dans la teinture un peu de cendre de bois on la change en teinture violette.

Le Raucou donne une belle teinture rouge ; mais elle se passe promptement à l’air, & l’on s’en sert peu dans la peinture à détrempe.

Du Bleu.

L’Azur à poudrer l’Email est le bleu le plus commun ; c’est une poudre d’une couleur très-vive, & ils ne sont différens qu’en ce que l’azur a le grain bien plus gros que l’émail : car c’est la même matiere. Plus le grain de l’émail est gros, & plus la couleur est vive & tire un peu sur le violet comme l’azur, mais l’émail est d’un plus beau bleu céleste. Le grain de l’azur à poudrer est si gros qu’on ne peut l’employer que très-difficilement, & seulement à détrempe ou à fresque, ou pour mettre dans l’empois ou amidon avec lequel il se lie fort bien. On l’appelle Azur à poudrer, parce que pour faire un beau fond d’un bleu Turquin, on le poudre sur un blanc à huile, couché, médiocrement épais & le plus gras qu’on peut ; on l’y étend aussi- tôt avec une plume, mais il faut l’avoir bien fait sécher auparavant sur un papier au-dessus du feu ; on y en met assez épais, & on l’y laisse jusqu’à ce que le fond soit bien sec, & ainsi le blanc en prend autant qu’il peut. Ensuite on le secoue & on en ôte tout ce qui ne tient pas au blanc en le frottant légerement avec une plume ou une brosse douce. C’est une couleur très-vive & qui dure fort long-tems, quoiqu’elle soit exposée à l’air & à la pluie.

L’émail qui est la même matiere & qui est seulement plus fine, est d’autant plus pâle qu’il est plus fin, c’est une poudre qui sert dans la détrempe & à fresque : mais on ne s’en sert gueres à l’huile parce qu’il noircit, à moins qu’il ne soit mêlé avec beaucoup de blanc. Cette couleur n’est qu’un verre coloré avec le Zafre étant fondus ensemble & ensuite réduit en poudre.

Les cendres Bleues sont d’un très-grand usage dans la peinture à détrempe, & il y en a qui sont très-vives en couleur, mais à l’huile elles noircissent & deviennent verdâtres : car elles tiennent de la nature du vert de gris : & de plus quand on les met à l’huile elles ne paroissent pas plus brunes ou foncées en couleur. On les trouve en pierre tendre dans les lieux où il y a des mines de Cuivre ou de Rosette, & l’on nè fait que les broyer à l’eau pour les réduire en poudre fine.

Cette espece de bleu est très-avantageux pour la peinture à détrempe, qu’on ne voit qu’à la lumiere de la chandelle, comme font les décorations des Théatres : car quoiqu’on y mêle beaucoup de blanc, il ne laisse pas de paroître fort beau ; il tire pourtant un peu sur le vert : tout au contraire de l’émail, qui est fort vif au jour, & qui paroît gris à la chandelle.

Enfin le plus beau & le plus précieux de tous les bleus est celui qu’on appelle Outremer. On ne s’en sert ordinairement que dans la peinture à huile & dans la miniature. Il est fait avec le Lapis Lasuli, qui est une espece de pierre rare & précieuse, & qui nous vient de Perse & d’Arménie. Cette pierre est fort dure & est ordinairement fort remplie de veines de marbre blanc & d’une marcassite cuivreuse. Voici la manierė de le purifier & del e réduire en poudre très-fine, ce qu’on appelle Outremer.

On fait d’abord rougir au feu le Lapis Lazuli, & on l’éteint dans du vinaigre, & l’on répete cette opération plusieurs fois pour rendre la pierre plus tendre à être broyée. Le feu ne lui fait rien perdre de la vivacité de sa couleur. On le broie ensuite à l’eau sur le porphyre ou sur quelque pierre fort dure, & on le laisse bien sécher. Après cela on fait une composition qu’on appelle Ciment avec de l’huile de noix ou de lin, de la poix grasse & de la cire qu’on fait bien fondre ensemble, & l’on y incorpore la poudre du Lapis en mêlant bien le tout sur le feu. Ensuite le ciment étant refroidi, on le met en masse dans une légere lessive de soute bien filtrée dans quelque grand bassin de fayence, & il faut qu’il y ait beaucoup de lessive par rapport au ciment. Enfin on pétrit à froid la masse du ciment dans la lessive jusqu’à ce qu’elle devienne médiocrement colorée de bleu, alors on la verse dans un autre vaisseau de fayence que l’on couvre bien de peur de la poussiere, & on la laisse reposer jusqu’à ce que tout l’outremer soit tombé au fond du vaisseau, & que la lessive soit claire, laquelle on ôte ensuite entierement sans brouiller l’outremer qui est au fond qu’on laisse bien sécher, après quoi on l’ôte avec une plume ou une brosse pour le garder en poudre.

Aussi-tôt que le ciment est retiré de la premiere lessive on le remet dans de nouvelle, & l’on fait comme la premiere fois pour en tirer l’outremer, ce qu’on continue de faire autant de fois qu’on juge à propos ou à proportion que la lessive s’éteint : car il faut remarquer que l’outremer qui vient de la premiere opération est le plus beau & le plus haut en couleur qu’on puisse tirer du Lapis qu’on a employé ; celui de la seconde est plus gris, & enfin celui des dernieres devient si gris qu’il n’est pas d’usage ou très peu, & de plus il n’a pas de corps : car ce n’est quasi que le marbre qui étoit dans le Lapis. On conserve ces différens outremers chacun à part, & l’on remarquera encore que le plus beau est toujours plus gros que le moindre. On en connoît la finesse en en mettant un peu entre les dents.

Le grand prix de cette couleur fait qu’on le falsifie quelquefois, mais il est facile de le reconnoître si l’on met l’outremer sur le feu dans un petit creuset : car s’il est pur il ne doit pas changer de couleur, ce qu’on connoîtra par la comparaison de celui qui n’a pas été au feu ; & s’il est falsifié il devient noirâtre ou plus pâle suivant ce qu’on y aura mêlé. Pour le bas outremer on pourroit y mêler de bel émail sans qu’on pût le reconnoître par l’épreuve du feu : car l’émail ne change pas au feu: mais si on le détrempe à huile on trouvera qu’il aura peu de corps par rapport à sa vivacité : car l’émail n’en a que fort peu à l’huile.

On trouve quelques fois des cendres bleues qui paroissent aussi belles que de l’outremer ; mais on connoît facilement que ce ne sont que des cendres si on les mêle avec un peu d’huile : car elles ne deviennent gueres plus brunes qu’elles étoient auparavant, au-contraire de l’outremer qui devient fort brun; & au feu elles deviennent noires.

On a encore un bleu brun qu’on appelle IndeIndigo. L’inde est plus claire & bien plus vive que l’indigo, ce qui vient seulement du choix de la matiere dont on les fait : car au fond c’est la même. C’est une fécule d’une plante appellée Anil. On en fait tremper les feuilles dans l’eau pendant deux jours environ, ensuite on sépare l’eau qui a une légere teinture de bleu verdâtre. On bat cette eau avec des palettes de bois durant deux heures, & quand elle mousse on cesse de battre, & l’on y jette un peu d’huile d’olive en aspergeant ; on voit aussi-tôt la matiere de l’inde qui se sépare de l’eau par petits grumeaux comme quand le lait se tourne ; & l’eau étant bien reposée elle devient claire, & l’inde se trouve au fond comme de la lie, qu’on ramasse après avoir ôté l’eau & qu’on fait sécher au soleil. L’inde se fait avec les jeunes feuilles & les plus belles, & l’indigo avec le reste de la plante. Cette plante croît dans les Indes Orientales & Occidentales, L’inde est ordinairement par petites tablettes de 2. à 3. lignes d’épaisseur & d’un bleu assez beau ; mais l’indigo est par morceaux irréguliers d’un bleu brun tirant sur le violet. Cette couleur est excellente pour la peinture à détrempe, tant pour le brun des bleus que des verts, en y mêlant pour le vert de la teinture de graine d’Avignon ou du vert de vescie. On pourroit se servir de l’inde à huile, & elle a beaucoup de corps avec le blanc : mais elle se décharge en séchant &perd la plus grande partie de sa force ; c’est pourquoi on n’en use pas à moins que ce ne foit pour faire quelques draperies qu’on glace d’outremer par-dessus. Nous expliquerons dans la suite ce que c’est que glacer les couleurs, & comment cela se fait.

On a une teinture bleue qui peut être de quelque usage dans la peinture à détrempe & dans l’enluminure, qu’on appelle Tournesol. Le Tournesol est une pâte qu’on forme ordinairement en pains quarrés avec le fruit d’une plante qu’on appelle aussi Tournesol ou Heliotropium Tricoccon. Cette plante croît en France. Et lorsqu’on veut se servir du Tournesol on met tremper cette pâte dans l’eau, qui doit donner une assez belle teinture bleue : mais il arrive assez souvent que la teinture du Tournesol est rouge, ce qui lui arrive par quelque mélange d’acide, & on lui redonne sa couleur bleue en y mêlant de l’eau de chaux.

Du Vert.

Pour le vert on a des Terres qu’on appelle Terres vertes & qui sont d’une assez belle couleur ; on ne s’en sert point dans la peinture à détrempe, mais seulemeut dans la peinture à fresque & à l’huile. Il y en a de deux sortes ; la terre verte commune est une espece de terre grasse qui ne se dissout pas facilement à l’eau, & qu’il faut broyer pour l’employer ; elle est d’un vert assez pâle. L’autre terre verte est un marbre tendre qu’on trouve aux environs de Veronne, ce qui lui a fait donner le nom de Terre verte de Veronne ; elle est fort dure, & pour la broyer facilement à l’huile on la broie auparavant à l’eau. Cette terre verte est fort estimée & assez rare, elle est d’un beau vert brun, & elle a beaucoup de corps, ce que n’a pas la commune. C’est une couleur excellente pour les Paysages à l’huile.

Le vert de Montagne ou vert de terre est un très-beau vert clair, qui tire sur le bleu. C’est une couleur qui est fort en usage dans la détrempe & à fresque, mais on ne s’en fert pas dans les tableaux à huile à cause qu’il noircit ; on s’en sert seulement avec l’huile pour l’impression des treillages & autres ouvrages de cette nature. C’est une terre qui tient de la nature du vert de gris, & par conséquent du cuivre. Il est ordinairement en poudre : cependant il faut le broyer pour l’employer.

Les cendres vertes sont un vert de la même nature que le vert de montagne, & peut-être ce n’est que ce vert bien broyé à l’eau & réduit en poudre fine.

On compose fort souvent le vert dans toutes les peintures avec quelque bleu & quelque jaune.

Le vert de gris n’est qu’un Cuivre rouge ou Rosette consumé à la vapeur du vinaigre comme on fait le blanc de plomb, ou par les acides du marc des rasins dont on envelope le cuivre: mais cette couleur n’est pas fort en usage dans la peinture à détrempe, & encore moins dans la peinture à huile, car quoiqu’elle paroisse d’abord fort belle étant glacée sur des fonds blancs, elle ne dure pas & elle devient noire peu de tems après. Le vert de gris est un grand seccatif pour les couleurs à l’huile qui ne sechent pas ; mais on n’en mêle que dans les noirs tout purs qui ne peuvent pas sécher, & pour peu qu’il y en ait ils sechent fort promptement. On s’en sert ordinairement dans les impressions faites avec le noir de fumée.

On tire du vert de gris une teinture d’un fort beau vert qui tire sur le bleu, & qui noircit un peu dans la suite ; mais il prend un oeil plus jaune auparavant. On se sert de cette teinture dans quelques enluminures, & principalement dans le lavis coloré des plans, pour représenter de la couleur d’eau.

Pour tirer cette teinture on pulvérise de beau vert de gris, qu’on fait infuser dans de l’eau chaude avec un peu de tartre, en le remuant souvent pour le faire dissoudre. Ensuite on laisse reposer le tout pendant quelque tems, & la teinture nage au-dessus d’une espece de lie que l’on sépare sans les mêler.

On a encore une autre teinture verte qu’on appelle Vert de Vessie, à cause qu’on le met dans des vessies. Ce n’est qu’un suc épaissi tiré du fruit du Noirprun, qu’on appelle en latin Rhamnus Catarticus ; on laisse bien sécher ce suc dans les vessies en l’exposant à l’air de peur qu’il ne se corompe en moisissant, & qu’il perde sa couleur.

Pour se servir de ce vert, qui est d’un grand usage dans la peinture à détrempe, & sur-tout dans les bruns, on le détrempe seulement avec de l’eau en l’y laissant infuser. On l’emploie assez épais quand on veut faire des ombres fortes ; il est aussi fort bon pour glacer, & il porte sa cole ou sa gomme avec lui.

Enfin on a pour la détrempe fine & pour la miniature une autre très-belle teinture verte, mais qui est plus rare que la précédente, on l’appelle Vert d’Iris. C’est un vert brun & qui peut aussi se glacer comme le vert de vessie : mais il est bien plus beau.

Pour faire ce vert on prend les feuilles des fleurs d’Iris violet qu’on épluche fort proprement, en ne conservant que la partie violette. On les met à la cave dans quelque vaisseau de fayence ou de terre vernissée & bien couvert jusqu’à ce qu’elles soient comme pouries ; alors la teinture qu’elles donnent est violette ; mais en y mêlant un peu d’eau de chaux elle devient d’un fort beau vert ; on la passe ensuite dans un linge, & on la verse dans des coquilles de mer pour la faire sécher au soleil ; c’est pourquoi on trouve ordinairement ce vert dans des coquilles, où il n’y en paroît que fort peu : mais il a beaucoup de corps. On s’en sert dans les petits ouvrages, comme du vert de vessie dans les grands ouvrages à détrempe : car il se fond avec l’eau & porte sa gomme.

Du Noir.

Pour les noirs il y en a une grande quantité, mais ils ne sont pas tous propres pour toutes sortes de peintures. Toutes les terres & pierres noires peuvent servir pour la détrempe & la fresque, mais on ne s’en sert point à huile : encore pour la détrempe on ne se sert gueres que du noir de fumée, qui y est fort commode, parce qu’il a beaucoup de corps : mais on ne doit pas s’en servir dans les Tableaux à huile : car pour peu qu’on en mêle dans les autres couleurs il les fait noircir, & même si l’on peint par dessus quelque couleur où il y en ait, quoiqu’elle soit bien seche, ce noir ne laisse pas de pénétrer celle de dessus & la gâte ; aussi on ne s’en sert que dans les impressions noires à huile.

Tous les charbons de bois peuvent s’employer dans la peinture à l’huile, mais on choisit ordinairement ceux qui sont faits de bois très-durs, comme ceux des noyaux de pêche ou d’abricot ; je crois qu’on pourroit aussi y employer celui du cocos s’il étoit commun : car ce charbon a plus de corps. Ces noirs tirent un peu sur le bleu, ce qu’on connoît en y mêlant du blanc. Il faut le broyer d’abord sur la pierre avec de l’eau, & lorsqu’il est sec on le garde tant qu’on veut, & il se détrempe très-facilement avec l’huile toutes les fois qu’on en a affaire.

Il y a un autre noir qu’on appelle Noir d’os ou d’yvoire. Ce noir est d’un très-grand usage, seulement dans la peinture à huile. Il se fait avec de l’yvoire ou avec des os très-solides qu’on fait bruler à feu couvert, ou dans un creuset, pour les réduire seulement en charbon & non-pas les calciner : car après qu’ils font brulés s’il s’y trouve quelque partie blanche ou grise, il la faut ratisser & rejetter. Comme ces os font encore très-durs, quoiqu’ils soient bien brulés, on les broie d’abord à l’eau, parce que tous les corps durs se broient bien plus facilement à l’eau qu’à huile, & quand l’eau est bien séchée & évaporée on les broie facilement à huile. On les peut aussi garder tant qu’on veut étant broyés à l’eau, & les broyer à huile quand on en a affaire. Ce noir est d’une couleur roussatre & fort doux à la vue étant mêlé avec le blanc & avec des couleurs claires & même glacé.

Quelques Peintres se servent d’un noir particulier pour retoucher leurs tableaux à huile, & pour donner beaucoup de force dans les bruns. Cette couleur n’est que le bitume de Judée, qu’on appelle Asphaltum, & eux l’appellent Spalte. Il se fond facilement dans l’huile sur le feu étant un peu écrasé. Il est d’un noir roussâtre tirant sur le minime, & comme il se glace facilement, il est fort doux à la vue, & fort commode pour l’usage auquel ils l’emploient : mais il ne seche jamais sans un fort seccatif ; c’est pourquoi quand on en a préparé il se conserve pendant plusieurs années pour s’en servir quand on veut, en y mettant un seccatif.

On se sert à détrempe d’une teinture brune qui fait le même effet que le Spalte à huile. On l’appelle Fulverin. On la glace aussi sur toutes fortes de couleurs brunes pour leur donner plus de force. Ce Fulverin se trouve chez les Teinturiers en écarlate, & ce n’est que l’urine dans laquelle ils lavent d’abord les draps qui sont teints,en écarlate.

Entre toutes les couleurs il y en a plusieurs qu’on est obligé de broyer quand on s’en veut servir, soit à détrempe ou à huile ; celles pour la détrempe, qui sont broyées avec l’eau, il les faut conserver avec un peu d’eau par dessus pour empêcher qu’elles ne se séchent : car elles redeviendroient aussi dures qu’elles étoient auparavant : mais pour celles qui servent pour la miniature, qu’on emploie avec la gomme Arabique, on y mêle un peu d’eau gommée quand elles font broyées, & si elles se séchent, il suffit d’y mettre un peu d’eau, laquelle faisant fondre la gomme dissout aussi la couleur qui y est mêlée, & on la mêle seulement un peu avec le bout du doigt. Mais pour conserver celles qui font broyées à huile, & qui se séchent facilement, ou qui deviennent si grasses qu’on ne peut s’en servir quelque tems après qu’elles sont broyées, on les enferme dans des morceaux de vessie de porc ou dans des boyaux de quelques animaux, où elles se conservent fort long-tems sans se gâter ; & lorsqu’on s’en veut servir on pique la vessie, & en la pressant un peu on en fait sortir autant qu’on a affaire.

Pour toutes les couleurs qui étant broyées à l’eau ne se durcissent pas en se séchant, on les conserve en cet état, & on les détrempe à la cole ou à l’huile quand on s’en veut servir, comme je l’ai marqué ci-devant.


pp. 455–456

De la maniere de glacer les Couleurs.

En parlant de la nature des couleurs & de leurs usages, j’ai remarqué qu’il y en avoit plusieurs qu’on pouvoit glacer. Voici comment cela fe fait.

Premierement il faut savoir qu’il n’y a que les couleurs qui font des teintures ou qui ont peu de corps, qui peuvent se glacer : car une couleur glacée n’est autre chose qu’une couleur qui laisse voir au travers le fond sur lequel elle est couchée. On glace sur les bruns pour leur donner plus de force, & sur les couleurs claires & blanches pour faire une couleur très-vive & éclatante, &qui l’est toujours beaucoup plus que si la même couleur étoit peinte à l’ordinaire avec toutes ses teintes différentes.

On glace à détrempe seulement avec les teintures qu’il faut coucher le plus également & uniment qu’il est possible avec une brosse ou pinceau qui ne foit pas rude, & il faut le faire fort promptement de peur de détremper le fond sur lequel on glace ; il faut aussi que ce fond ne puisse pas boire la couleur avec laquelle on glace : car sans cela il s’y fait des taches, comme il arrive au papier qui n’est pas assez colé ni lavé avec l’eau d’alun quand on lave dessus. C’est pourquoi quand on veut glacer quelque chose à détrempe il faut l’encoler auparavant. On encole un ouvrage peint à détrempe en passant légerement par dessus une couche de cole claire & nette, & médiocrement forte, & quand la cole est seche on glace par dessus.

Pour les ouvrages à huile qu’on veut glacer pour leur donner beaucoup d’éclat, ce qui se fait ordinairement aux draperies avec le bel outremer ou la belle laque, on peint le dessous fort clair, & l’on va même jusqu’au blanc tout pur pour les plus grands rehauts, & pour les bruns on les peint à l’ordinaire. Mais on doit remarquer qu’il faut que les couleurs du fond foient fort fines ou bien broyées ; & de plus, aussi-tôt qu’on a peint ce fond, & quand il est encore tout frais, il faut y passer légerement en tous sens la brosse de Bléreau à adoucir, afin que le fond qui doit être glacé soit bien uni : car sans cela la couleur qu’on glace par dessus ne pourroit pas se coucher bien uniment, & seroit plus épaisse dans tous les petits fillons qui se font avec le pinceau, ce qui ne feroit pas propre & feroit un mauvais effet à la vue. On ne glace point à huile sur un fond qui n’est pas bien sec. Il y en a qui vernissent le fond sur lequel ils veulent glacer avec le verni ordinaire des tableaux pour le rendre plus uni, & quand le verni est sec ils glacent par-dessus ; mais le verni gâte toujours un peu la couleur : cependant il faut vernir si le fond est bien embu. Il faut que la couleur avec laquelle on glace soit fine pour se bien étendre & se coucher également & uniment avec un pinceau de poil doux & fin, & qu’elle soit assez claire d’huile.


pp. 456–464

Des Outils nécessaires à un Peintre.

Nous avons dit en parlant des couleurs qu’il les falloit broyer sur le porphyre ou sur la pierre. Le porphyre est la pierre la plus dure que nous ayons, & qui par conséquent est la plus propre pour broyer les couleurs : car les pierres qui sont tendres s’usent en broyant & se mêlent avec les couleurs, ce qui en ternit l’éclat si ce sont des couleurs vives. Mais il n’est pas aisé de recouvrer une tranche de porphyre bien droite & unie & de grandeur raisonnable pour broyer commodément ; c’est pourquoi à son défaut on peut se servir de granit d’Orient, qui est aussi fort dur, & même d’une écaille de mer qui est fort dure quand elle est de la bonne qualité. Les grises sont ordinairement plus dures que les rouges. L’écaille de mer a un avantage par dessus le porphyre, à cause qu’elle a le grain plus rude ; c’est pourquoi on y broie les couleurs plus fines & plus promtement. Les Molettes qui servent à broyer doivent être aussi fort dures & de la même pierre ou d’une autre ; on en a aussi quelquefois de grès fort dur, lequel étant imbibé d’huile est de bon usage.

Il faut encore une Amassette de corne mince, laquelle sert à enlever la couleur qui est broyée sur la pierre. Il faut de plus avoir un couteau mince & ployant pour ôter la couleur qui s’amasse autour de la molette en broyant & pour la remettre sous la molette ; il fert aussi pour ôter celle qui est sur l’amassette, & pour d’autres usages dont on parlera ensuite. Il ne faut pas ramasser avec le couteau les couleurs qui sont broyées sur la pierre : car ces fortes de pierres usent l’acier du couteau qui, se mêlant avec les couleurs, les gâtent, sur-tout si les couleurs sont un peu sabloneuses ; c’est pourquoi on ne manie ces fortes de couleurs avec le couteau que le moins qu’il est possible.

Si l’on broie des couleurs à l’eau, il faut ensuite bien laver la pierre avec l’eau ; mais quelquefois on ne peut pas emporter toute la couleur qui s’est engagée dans les inégalités de la pierre, & il faut encore y passer un peu de sablon avec l’eau en le broyant avec la molette, ce qu’on appelle écurer la pierre. Mais principalement si l’on a broyé une couleur qui ait beaucoup de corps, & qu’on veuille ensuite en broyer une autre qui soit fort différente, comme du jaune après du bleu ou du noir. Pour broyer à l’eau on met assez d’eau avec la couleur pour broyer plus facilement, & cette eau se seche ensuite quand la couleur est broyée.

On broie les couleurs à l’huile de la même maniere qu’à l’eau : mais on n’y met qu’autant d’huile qu’il est nécessaire pour donner une bonne consistance à la couleur qui ne doit être ni trop épaisse ni trop liquide. Ensuite pour nettoyer la pierre on broie par-dessus une mie de pain médiocrement tendre pour emporter la couleur qui reste sur la pierre. On y passe plusieurs fois de nouvelle mie de pain en appuyant assez fort avec la molette, jusqu’à ce que la mie de pain, qui devient par petits rouleaux, ne soit plus teinte de couleur. Si la mie de pain étoit un peu trop seche, on y met un peu de salive pour la faire prendre & entrer dans tous les petits trous de la pierre & la salive est meilleure que l’eau, à cause qu’elle est plus détersive. S’il arrivoit par hazard ou par négligence que la couleur se séchât sur la pierre avant qu’on l’eût nettoyée, il faudroit l’écurer avec le grais ou le sablon, ou de la cendre & de l’eau, & le faire à plusieurs reprises tant que la pierre soit bien nette, ce qu’on connoîtra après l’avoir bien lavée avec l’eau. Il faut aussi faire la même chose pour les bords de la molette, où il reste toujours de la couleur, soit avec de la mie de pain, soit avec un petit morceau de grais.

Ceux qui broient ordinairement du blanc de plomb ont une pierre particuliere qui ne sert qu’à cet usage, à cause que cette couleur se ternit aisément pour peu qu’il s’y en mêle d’autre.

Les Peintres se servent d’une baguette ou appui-main, longue environ de deux pieds, & plus menue que le petit doigt, & il faut qu’elle foit ferme & légere. A l’un des bouts de cette baguette on y fait une pomme ou bouton de la grosseur d’une petite noix, avec un peu de linge qu’on tortille au bout & qu’on recouvre d’un morceau de cuir mince qu’on lie bien ferme à la baguette par-dessous la pomme. Cette baguette sert à appuyer la main quand on travaille à des tableaux sur toile : car on appuie la pomme de la baguette sur le tableau aux endroits qui sont bien secs : mais s’il n’y avoit pas d’endroit commode pour appuyer la baguette, on met au-devant du tableau une tringle de bois qui ne touche pas au tableau & sur laquelle on appuie la baguette. Mais si l’on peint sur un corps fermé comme sur du bois ou sur un mur, on enfonce dans le bout de la baguette qu’on fait un peu pointu, une grosse aiguille qui sort hors de la baguette de 3. ou 4. lignes seulement.

On se sert encore d’un chevalet pour soutenir les tableaux à différentes hauteurs pour travailler plus commodément. Ce chevalet est composé de deux tringles de bois assez fermes qui en font les montans, & qui sont assemblées par deux traverses l’une vers le bas & l’autre vers le haut, & les deux montans sont fort écartés par le bas, & médiocrement par le haut, & les traverses doivent être à fleur des montans. On arrête à ces deux montans, vers le haut de la partie qu’on regarde comme le derriere du chevalet, deux tasseaux qui sont percés horizontalement d’un trou rond chacun pour y recevoir les chevilles qui font à la tête de la queue du chevalet, laquelle tourne sur ces chevilles. Cette queue est une autre tringle un peu plus longue que celles des montans. Par ce moyen le chevalet est posé sur trois pieds, ce qui lui donne beaucoup de solidité, & l’on peut incliner la face des montans autant qu’on veut en arriere en reculant la queue. Les montans ont aussi plusieurs trous environ de la grosseur du doigt, & à égales distances du bas de chaque côté, pour y pouvoir mettre des chevilles qui soient saillantes & qui puissent porter le tableau à quelle hauteur on veut.

Les Peintres à huile ont aussi besoin d’un pincelier. Ce n’est pour l’ordinaire qu’une écuelle de terre vernissée assez large par-dessous pour avoir plus de fermeté ; & l’on arrête sur le bord un fil de fer de médiocre grosseur qui traverse l’écuelle environ aux deux tiers. Ce fil de fer sert à nettoyer les pinceaux avec l’huile : car pour la peinture à détrempe ou à fresque, on lave seulement les pinceaux & les brosses dans de l’eau.

On ne sauroit peindre à huile sans une palette, qui est une planche de bois fort mince de figure ovale & un peu plus épaisse à l’une des extrêmités qu’à l’autre. A l’endroit le plus épais, qui n’a tout au plus que deux lignes, on y fait vers le bord un trou de figure ovale & assez grand pour y pouvoir fourrer tout le pouce de la main gauche & un peu plus. Ce trou est taillé fort de biais dans l’épaisseur du bois, & comme en champ-frain, ensorte que la partie du dessous de la palette, & qui est vers le dedans de la main, est un peu tranchante, à l’opposite c’est celle de dessus : car la palette s’appuie en partie sur le bras.

Le bois de la palette est ordinairement de poirier ou de pommier, & rarement de noyer, à cause qu’il se tourmente trop. On imbibe d’abord le dessus de la palette quand elle est neuve, avec de l’huile de noix seccative à plusieurs reprises à mesure que l’huile se seche, & jusqu’à ce qu’elle ne s’imbibe plus dans le bois ; & enfin l’huile étant bien seche, le dessus de la palette doit être poli après avoir été un peu ratissé avec le tranchant d’un couteau & frotté d’un linge avec un peu d’huile de noix ordinaire.

La palette sert pour mettre les couleurs broyées à l’huile qu’on arrange au bord d’enhaut, qui est celui qui est le plus éloigné du corps quand on tient la palette à la main ; & l’on place ces couleurs les unes à côté des autres par petits tas sans se toucher, & les plus claires ou blanches vers les doigts de la main. Le milieu & le bas de la palette sert à faire les teintes & le mélange des couleurs avec le couteau.

Pour nettoyer la palette quand on en a ôté avec le bout du couteau toutes les couleurs qui peuvent encore servir, on la frotte avec un morceau de linge, & l’on y met ensuite un peu d’huile nette pour la frotter encore & la nettoyer parfaitement avec le linge net. S’il arrivoit qu’on laissat sécher les couleurs sur la palette, il faudroit la ratisser proprement avec le tranchant du couteau & la frotter ensuite avec un peu d’huile. On a ordinairement de l’huile de noix nette dans un godet de fayence ou autre, où on la prend avec le couteau ou avec les pinceaux pour tous les usages où l’on en a besoin.

Ceux qui travaillent à détrempe à des ouvrages délicats ont aussi une palette, mais elle est de fer blanc ; elle est de figure quarrée comme la feuille de fer blanc, on l’arondit seulement un peu vers l’endroit où est le trou pour mettre le pouce: mais il faut border ce trou d’un cuir mince ou d’un morceau d’étofe pour empêcher que le fer blanc ne blesse la main. La partie du haut de cette palette & l’extrêmité la plus éloignée du pouce doit être un peu relevée par le bord, pour soutenir les couleurs qu’on y met si on la panchoit trop sans y penser. On fait aussi vers le haut de cette palette quelques enfoncemens ou creux pour y placer chaque couleur dans son ordre comme sur la palette à huile. Ces couleurs sont seulement détrempées avec l’eau & assez épaisses, & à mesure qu’on s’en sert on prend avec le pinceau ou avec la brosse de la cole pour y mêler, laquelle on tient toujours liquide pour cet effet dans quelque vaisseau sur la cendre chaude. Lorsque la cole se fige sur la palette en travaillant, on met la palette un peu sur le feu & la cole se fond aussi-tôt, & si la cole devenoit trop forte en fondant, il faudroit y mêler un peu d’eau, & enfin il faut prendre garde que les couleurs entieres qui sont au haut de la palette ne se sechent par trop par la chaleur du feu. On ne se sert point de couteau pour faire les teintes sur cette palette, mais on les fait seulement avec les brosses ou avec les pinceaux en travaillant.

On nettoie cette palette en la lavant avec de l’eau, & on la fait aussitôt sécher sur le feu de crainte qu’elle ne se rouille. On se sert de regles pour travailler en architecture. Ces regles sont différentes ; il y en a de fort minces qu’on applique contre l’ouvrage quand il est sec, & l’on tire les traits en faisant couler le poil du tranchet, qui est une espece de brosse dont nous parlerons, au long de la regle, qui a en cet endroit un champ-frain ou feuillure pour empêcher que la couleur ne bare & pour tirer le trait plus net ; mais ceci n’est que pour les grands ouvrages : car pour les petits ouvrages délicats sur toile & à huile, on a des regles épaisses, aux extrêmites desquelles on attache deux petits tampons de cuir de figure quarrée, & qui ne débordent pas la regle, on appuie ces tampons contre la toile, ce qui éleve un peu la regle, & de plus elle a encore une feuillure par dessous pour empêcher que la couleur ne barbouille & en conduisant également le tuyau du pinceau au long de la regle, on peut tirer des traits fort nets & fort délicats.

Les outils dont on se sert pour peindre s’appellent Pinceaux d’un nom commun ; mais on les diftingue en BrossesPinceaux. Les brosses sont d’un poil ferme qui est pour l’ordinaire celui de cochon qu’on choisit le plus droit & dont les barbes sont en dehors. Les pinceaux sont d’un poil délié & qui ne laisse pas d’être ferme, & dont tous les poils se joignent ensemble, & font une pointe lorsqu’on trempe le pinceau dans l’huile ou dans l’eau. Le poil dont on fait les pinceaux est celui de la queue des petits gris.

On fait des brosses de toutes sortes de grosseurs & des pinceaux aussi ; mais avec cette différence, que les pinceaux sont toujours engagés dans des tuyaux de plume, comme aussi les petites brosses : car pour les grosses qui ne peuvent pas entrer dans une grosse plume, comme celles des Cignes, on les lie au bout d’un manche de bois d’une grosseur & d’une longueur convenable à la grosseur de la brosse. Pour tous les pinceaux & les brosses qui font dans des tuyaux de plume, on les foure au bout d’un manche ou hampe de bois qui est un peu plus gros par le milieu que par les extrémités, pour les pouvoir manier commodément & pour empêcher que l’extrémité ne se touche quand on tient plusieurs ensemble dans la main.

Toutes les grosses brosses sont faites de poil de cochon & plates par l’extrêmité pour pouvoir coucher de grands fonds. Il y en a quelques-unes qu’on fait en pointe, & qui servent ordinairement pour la peinture à détrempe & à fresque, parce que les pinceaux ne sauroient servir dans la peinture à fresque & fort peu dans la détrempe, à cause que la couleur s’engage dans le fond des poils, ce qui les écarte les uns des autres, & rend alors le pinceau inutile qui ne peut plus faire de pointe, & même on ne peut jamais le bien nettoyer. On fait aussi des brosses d’autres poils que de celui de cochon, comme de poil de bléreau qu’on appelle brosses à adoucir, lesquelles ont un usage dans la peinture à huile : car ce poil est ferme & délié, & n’est pas bien droit, ce qui fait que quand la brosse est faite les poils sont assez écartés les uns des autres par le bout, qui est fort doux, & comme on laisse le poil long, on peut passer légerement cette brosse en tout sens sur l’ouvrage peint à huile, pour abattre les inégalités de la couleur sans la traîner ni l’ôter de sa place. Cette brosse est platte par le dessous, & ne prend presque point de couleur par l’extrêmité de ses poils ; c’est pourquoi on la nettoie seulement en la frottant bien sur un linge blanc sans la tremper dans l’huile. On fait aussi de petites brosses avec un poil blanc qu’on appelle poil de poisson, qui est à peu près de la nature du poil de bléreau, mais bien plus doux ; ces brosses sont d’un grand usage pour bien noyer & adoucir toutes les teintes des couleurs à huile. On en fait aussi d’autres poils, comme de poil de chien & d’autres animaux, & mêmes quelques pinceaux qui peuvent avoit leurs usages,

Pour faire les brosses on choisit d’abord le poil le plus droit, & si c’est du poil de cochon on en coupe quelques petites barbes qui sont trop longues, & on l’arange dans une espece de moule fait en cylindre ou en cone, suivant qu’on veut faire les brosses plattes ou pointues, en mettant en bas la partie du poil ébarbée ou éfilée, & prenant bien garde que toutes les extrémités du poil touchent le fond du moule. Ensuite on lie tout le paquet du poil à peu près de la longueur qu’on veut faite la brosse ; & l’ayant retiré du moule on regarde s’il est bien arrangé. On le lie encore une fois un peu plus proche des barbes, & l’on défait la premiere ligature. Le poil étant ainsi arrêté en paquet on foure dans le milieu un manche ou bâton d’un bois assez tendre, comme de sapin ou de bois blanc, & plus menu que la grosseur du paquet ; ce manche doit être pointu par le bout qu’on enfonce dans le poil, & doit être taillé à quatre faces avec quelques petites hoches. Il faut prendre garde de n’enfoncer le manche dans le poil qu’un peu plus avant que le commencement de la ligature : car s’il étoit trop avant, la brosse ne seroit pas assez garnie, & s’il n’étoit pas assez enfoncé, le poil ne tiendroit pas sur le manche. Pour lier le poil sur le manche on commence à faire un noeud particulier au fil ou à la ficelle dont on se sert. (Voyez la fig. suiv.) On tourne deux tours de ficelle autour du poil, & l’on engage les deux bouts entre ces tours en les croisant, ce qui se comprendra facilement par la figure. On serre ce noeud bien ferme & sans qu’il y ait de double noeud il ne sauroit se lacher. On couche ensuite au long du poil le brin de la ficelle qui est engagé sous le second tour qui est vers le manche, & l’on tourne l’autre autour du poil autant qu’on veut en serrant toujours autant qu’il est possible à chaque tour, & rangeant les tours de la ficelle le plus proche les uns des autres qu’il sera possible. Mais avant que d’achever les trois derniers tours, on replie vers le bout de la brosse le brin qui étoit couché au long du poil, & on lui fait faire une boucle ; on continue à tortiller la ficelle par-dessus ce brin relevé jusqu’au bout où l’on veut finir, & l’on engage ce brin qu’on coupe dans l’anneau ou boucle de l’autre brin, le tenant toujours bien serré ; enfin on tire le brin qui est engagé & qui fait l’anneau, & en le faisant glisser entre le poil & les tours de la ficelle qui font par-dessus, on engage sous les tours le brin qui est coupé, ensorte qu’il ne peut pas se lacher ni se défaire, & l’on coupe le brin de la ficelle qui a fait la boucle au ras de la ficelle tortillée. Par ce moyen la brosseest bien liée sans que les bouts de la ficelle paroissent.

Les hoches qu’on a faites au manche servent à y retenir le poil plus serré, & principalement le bois étant un peu tendre. Mais si l’on se servoit de ces brosses dans cet état pour travailler à huile, le poil s’en arracheroit fort vite : car l’huile le feroit glisser l’un contre l’autre & contre le bois du manche : c’est pourquoi quand la brosse est bien liée on coupe le poil sur le manche un peu au-dessous du dernier tour de la ficelle, & l’on imbibe ce poil coupé & toute la ficelle avec de bonne cole forte bien chaude & médiocrement épaisse. Par ce moyen le poil est attaché au bois du manche & à la ficelle, sans que l’huile l’en puisse détacher : car l’huile ne pénetre pas dans la cole forte. Cette précaution est fort bonne pour les brosses qui servent à peindre à huile ; mais elle ne sert à rien aux brosses pour la peinture à détrempe ou à fresque : car comme elles sont souvent dans l’eau la cole de la brosse se détrempe & s’en va, & si on laisse sécher la brosse la ficelle se lache, le bois se retire, & le poil ne tient plus. C’est pourquoi pour les brosses qui servent à ces fortes de peintures, il faut au-lieu de cole forte imbiber le poil sur le manche & la ficelle des tours avec quelque couleur à huile fort seccative, qui fera le même effet que la cole forte, quand elle sera bien seche, & cette couleur ne se détrempera point à l’eau, ni même à l’huile, si l’on se sert de ces brosses dans la peinture à huile. Mais il faut prendre garde de ne pas mettre trop de couleur à huile sur les premiers tours de la ficelle, de peur que l’huile ne penetre trop avant dans le poil qui doit servir à travailler : car el’e coleroit les poils ensemble & gâteroit la brosse.

On fait encore une espece de brosse platte qu’on appelle Tranchet pour travailler en architecture, ou pour tirer des filets dans de grands ouvrages. Ces tranchets se font de poil de cochon, dont on coupe presque toutes les barbes. Pour les faire on prépare deux morceaux de bois applatis par l’un des bouts & assez tranchans, & coupés de biais, afin que le poil étant appliqué & arrangé également sur l’un des morceaux de bois, selon la longueur du bois, il soit unpeu couché par rapport à l’extrêmité avec laquelle on travaille. Quand le poil est ainsi arrangé & d’égale épaisseur sur l’un des morceaux de bois, on le couvre de l’autre morceau qui doit être de la même figure, & on les lie fortement ensemble assez proche du poil, on les lie aussi en deux ou trois autres endroits au long des morceaux de bois qui sont plus étroits que vers le bout où est le poil, & à moitié arrondis, pour ne faire ensemble qu’une espece de manche. On cole ensuite la ficelle ou on la peint comme nous avons dit de celle des brosses. Mais comme le poil ne fauroit jamais être bien serré entre ces deux morceaux de bois plats, il faut avant que d’y mettre le poil les frotter un peu de poix noire pour y faire apper le poil en l’arrangeant.

Pour les pinceaux on les fait à peu près de même que les brosses pointues ; & plus les pinceaux sont petits, plus le poil en doit être fin ; & sur-tout il faut qu’ils fassent bien la pointe, mais ce doit être une pointe mousse : car il faut qu’ils soient bien garnis de poil vers cette pointe. Il y en a de longs & d’autres courts, suivant les différens usages auxquels on les emploie tant à huile qu’à détrempe. Quand le poil est bien arrangé, on lie le paquet avec un noeud double & semblable à celui qu’on fait d’abord pour les brosses, & avec du fil bien fort, & on le lie de même, seulement en deux ou trois autres endrois un peu éloignés les uns des autres, & le plus serré qu’il est possible. Ensuite on foure le pinceau dans un tuyau de plume coupé par les deux bouts ; mais le bout de la plume qui est le plus petit doit aussi avoir son ouverture plus petite que celle de l’autre bout qui est vers le gros de la plume, afin que le pinceau étant entré, la pointe la premiere un peu à force par le gros bout du tuyau, ne puisse sortir par l’autre bout qu’autant qu’il est nécessaire pour sa longueur. Il faut couper quarrément le poil du pinceau un peu audessous du dernier noeud pour le pouvoir pousser dans le tuyau avec un petit bâton aussi coupé quarrément par le bout, & un peu moins gros que le tuyau. Mais il faut laisser tremper les tuyaux de plume dans de l’eau chaude pendant quelque tems avant que d’y fourer les pinceaux : car les tuyaux étant devenus mous, ne sont pas si sujets à se fendre en y fourant le pinceau un peu à force, & même lorsqu’il vient à se sécher, ensuite il retient plus fortement le pinceau. On fait des pinceaux de différens poils & de différentes grosseurs, depuis ceux qu’on met dans de gros tuyaux de plume de Cigne, jusqu’à ceux qui font dans des tuyaux de plume d’Alouette.


pp. 464–467

De la Peinture à Détrempe.

La cole dont on se sert pour mêler dans toutes les couleurs à détrempe, qui sert à empêcher qu’elles ne s’effacent quand on les frotte, se fait avec des rogneures de cuir blanc ou des raclures de parchemin. On les met d’abord tremper dans de l’eau chaude pendant un jour, & ensuite on les fait bouillir avec l’eau pendant 5. ou 6. heures, puis on passe le tout pour séparer les morceaux de cuir qui ne font pas fondus. On laisse reposer cette cole, laquelle se fige en gelée quand elle est un peu forte & qu’il ne fait pas bien chaud. Le dessus est clair & transparent, qui sert à méler dans les couleurs, & le fond qui est bourbeux ne sert que pour encoler & pour les impressions. Elle se peut garder en hiver 7. à 8. jours, mais en été 4. ou 5. jours. Quand elle commence à se corrompre elle devient liquide & elle se pourit, & n’est plus bonne pour le travail : car elle n’a plus de force.

On peint à détrempe sur des murs de plâtre, sur des toiles, & assez souvent sur de gros papier fort, ce qui sert pour les patrons de tapisserie.

Si les murs sont bien unis on y donne d’abord une couche de cole chaude pour les encoler ; mais s’ils font un peu raboteux on mêle dans la cole du blanc d’Espagne ou de craie pour les rendre plus unis par cette impression, & quand elle est bien seche on la racle le plus promptement qu’il est possible.

Quand on peint à détrempe sur des toiles qui font toujours des toiles neuves tendues sur des chassis de bois, il faut d’abord les imbiber de cole chaude avec une grosse brosse, & quand la cole est seche, on frotte la toile avec une grosse pierre de ponce pour en ôter tous les noeuds & les plus grandes inégalités. Ensuite on l’imprime d’une couche légere de blanc de craie avec de la cole, en couchant cette impression avec la grosse brosse, & quand cette impression est seche on ponce encore un peu la toile, & alors elle est préparée pour travailler.

Pour ce qui est de la détrempe qu’on fait sur le papier blanc il n’est pas nécessaire d’y faire aucune préparation, sur-tout si le papier est fort & encolé ; & comme cette peinture ne sert gueres que pour les patrons de tapisserie de basse-lice, on les fait sur des bandes de papier de 15. à 18. pouces de large, & qui vont de haut en bas du patron ou dessein, ce qui doit être ainsi pour cette forte d’ouvrage, comme je l’expliquerai en parlant de la tapisserie.

Il n’y a point de peinture qui puisse employer plus de différentes fortes de couleurs que la détrempe, comme je l’ai remarqué en traitant des couleurs.

Lorsque le fond sur lequel on doit peindre est préparé, on dessine le tableau avec du fusin ou charbon fort tendre, pour y pouvoir faire les changemens qu’on juge à propos en secouant légerement les premiers traits avec un linge blanc. Quand le dessein est arrêté au charbon, il faut le mettre au net, ce qu’on fait avec une petite brosse longue & bien pointue, & avec quelque teinture ou couleur fort claire d’eau, afin qu’elle n’ait pas de corps & qu’elle ne se mêle pas avec la couleur qu’on mettra par dessus. On peut faire ce dessein au net avec un peu de terre d’ombre bien broyée à l’eau & avec beaucoup d’eau & tant soit peu de cole. Quand ce trait au net est bien sec on efface tout le trait de charbon qui reste en frottant avec un linge blanc & même un peu de mie de pain.

Quand on a des masses assez grandes d’une même teinte ou couleur qu’on doit coucher, il la faut détremper & délayer dans des godets ou écuelles de terre vernissée avec la cole qui y est nécessaire, & en faire l’épreuve en la faisant sécher sur un quarreau ou sur un morceau de bois préparé comme le fond, ou méme sur un morceau de gros papier blanc, afin d’en reconnoître la véritable teinte : car c’est une des grandes incommodités de cet ouvrage, qu’on n’en voit point l’effet que quand il est sec. Aussi a-t- il d’un autre côté un très-grand avantage par ses blancs ou clairs qui sont fort brillants. Quand on emploie ces couleurs ou teintes, il faut toujours les tenir tiedes de peur que la cole qui y est ne les fige, & les remuer très-souvent afin qu’une partie ne tombe pas au fond pour conserver toujours la même teinte. Si ce font des teintes qui doivent changer souvent & qu’il faut faire avec différentes couleurs, on a la palette de fer blanc qui sert à cet usage, comme on l’a expliqué ci-devant.

Quand l’ouvrage est achevé & sec on peut retoucher tant qu’on veut pour donner des forces avec des couleurs propres ou des teintures, soit en hachant avec la pointe du pinceau ou de la brosse, soit en adoucissant avec une brosse nette & un peu d’eau.

Cette sorte de peinture a un très-grand avantage en ce qu’étant exposée à quel jour ou lumiere qu’on voudra, elle fait toujours son effet, & plus le jour est grand plus elle paroît vive & belle, & les couleurs étant seches elles ne changent jamais, & elles demeurent toujours au même état tant que le fond subsiste. On ne s’en sert pourtant pas dans les voutes & domes des grandes Eglises, à cause qu’on n’y fait pas des enduits de plâtre sur les pierres : car le salpêtre de la pierre feroit tomber l’enduit ; on s’y sert ordinairement de la peinture à fresque, qui se fait sur un enduit de mortier, mais cette sorte de peinture est bien inférieure à la détrempe dans la vivacité de la plupart de ses couleurs.

Quand l’ouvrage qu’on fait de cette forte de peinture doit être touché & non pas adouci comme sont des Paysages, on couche des fonds assez bruns qui servent comme d’ébauche, lesquels étant secs on forme toutes les touches plus claires par-dessus, & sur celles-là encore d’autres plus claires, & ainsi tant qu’on veut, en laissant toujours sécher le dessous avant que de toucher par-dessus.

Il arrive assez souvent qu’en peignant à détrempe sur un fond qui est déja peint, la couleur refuse d’y prendre, comme si c’étoit de l’eau qu’on mit sur de l’huile ; ce qui arrive à cause que le fond, qui sera d’une nature de cendre seche, & quelquefois à cause qu’il y a eu trop de cole dans la couche de dessous : car la cole est un peu grasse de sa nature : alors on met un peu de fiel de boeuf dans la couleur qu’on veut coucher, & aussi-tôt elle prend facilement : car le fiel est fort pénétrant.

L’Architecture & les Paysages font un très-bel effet dans cette peinture, mais on ne doit pas l’exposer à l’humidité.

Quand on veut rehausser d’or sur la détrempe, il faut voir d’abord si le fond est assez encolé : car s’il ne l’étoit pas assez il faudroit y passer une légere couche de cole bien claire & bien nette, & ne repasser pas à plusieurs fois avec la brosse, qui doit être douce pour ne pas ternir pas trop le fond : car quoiqu’on fasse il se gâte toujours un peu en l’encolant. Ensuite on prépare la matiere qui doit happer l’or, laquelle s’appelle Bature, & ce n’est que de la cole assez épaise où l’on mêle un tant soit peu de miel. On fait donc tous les rehauts qu’on veut dorer avec cette bature chaude, en hachant pour l’ordinaire avec la pointe d’un pinceau ou d’une brosse, & en n’y épargnant pas la bature ; & peu de tems après, lorsque la bature est figée & assez ferme on y applique l’or en feuille avec du coton ou avec les Bilboquets garnis de drap, & on laisse bien sécher pendant quelques jours. Enfin on épouste tout l’or avec une brosse de poil de cochon bien douce & bien nette.

Il faut bien prendre garde que la bature ne s’emboive pas dans le fond aussi-tôt qu’elle est couchée, ce qu’on connoît quand elle devient terne & qu’elle perd son luisant : car alors l’or ne peut pas s’y attacher, & il faut recommencer à coucher la bature dans ces endroits embus.


pp. 467–469

De la Peinture à Fresque.

Il faut commencer la description de la peinture à fresque par celle de l’enduit sur lequel ondoit peindre. Cet enduit qui se fait avec de la chaux & du sable ne peut être bien bon, ni de longue durée que sur la pierre ou sur la brique. Mais on fait deux enduits l’un sur l’autre ; le premier qui touche la pierre, qui n’est pas celui sur lequel on doit peindre, doit être fort raboteux, mais égal avec de gros sable, & sur celui-là on couche le second avec du sable fin sur lequel on peint.

Si la pierre n’est pas poreuse & trouée, comme font nos pierres meulieres, il faudra y faire plusieurs trous en tout sens & de biais pour y faire entrer le premier enduit de mortier, ensorte qu’il ne puisse pas se détacher. Mais si c’est de la brique dont les joints foient de mortier qui ait débordé en batissant, le fond sera assez inégal pour retenir le premier enduit.

On pourroit faire ce premier enduit avec de bonne chaux & du ciment fait de tuile pilée ; mais ordinairement on le fait de gros sable de riviere ou d’autre qui soit aussi bon. Il faut que cet enduit soit bien dressé, mais fort rude, afin de pouvoir happer & bien retenir le second, qui doit être fait avec du sable fin pour y coucher les couleurs. On choisit pour le second enduit, de la chaux fort vieille éteinte, à cause qu’on croit que l’enduit qui en est fait avec le sable ne se gerse pas.

Quand le premier enduit est bien sec & qu’il a bien pris corps avec le fond, on y applique le second pour peindre, en mouillant un peu le premier pour faire mieux happer le second. Mais comme on ne couche ce second enduit, qui doit être fort mince, qu’à mesure qu’on veut travailler dessus, & qu’il doit être encore frais quand on travaille, il faut auparavant avoir fait tous ses desseins sur de gros papier & de la grandeur de l’ouvrage.

On considere donc d’abord qu’elle est à peu près la grandeur de la surface qu’on pourra peindre pendant que l’enduit sera frais, & c’est cette portion d’enduit qu’on fait coucher & qu’on unit bien avec la truelle. Aussi-tôt qu’il a pris un peu de consistance pour ne s’enfoncer pas facilement en y touchant, on y applique le dessein qu’on veut prendre, & on l’y calque avec une pointe, enforte que lorsque le dessein est ôté on puisse en voir toutes les traces gravées sur l’enduit, & alors on commence à peindre.

Lorsqu’on peint à fresque de petits ouvrages & sur des fonds de Stuc frais lequel se fait de chaux & de poudre de marbre blanc, on a sur du papier un trait du dessein piqué avec l’aiguille, & on le ponce sur l’enduit avec du charbon pilé.

Nous avons déjà parlé de toutes les couleurs qui doivent servir dans cette espece de peinture, lesquelles ne peuvent être que des terres, & même des terres d’une nature seche s’il est possible, ou des marbres & des pierres bien pilées : car toutes ces couleurs qui s’emploient avec l’eau toute seule se doivent un peu mêler avec l’enduit où il y a de la chaux, & elles doivent faire un mortier coloré. C’est sur cela qu’on peut juger de la nature de toutes les couleurs qui peuvent servir dans cette peinture, laquelle exclut toutes les teintures & les autres couleurs tirées des minéraux qui ne peuvent pas s’accorder avec la chaux.

On se sert de brosses & de pinceaux de poil ferme & assez longs & pointus, mais il faut prendre garde de ne pas trop labourer dans le fond du mortier frais. On peut aussi se servir de brosses quarrées ou plattes par le bout pour coucher de grands fonds, mais il faut toujours que le poil en soit long.

Avant que de commencer à peindre on doit préparer toutes les teintes des couleurs dans des écuelles ou terrines de terre, & en faire les épreuves en les faisant sécher sur des quarreaux ou tuiles comme on a fait pour la détrempe : car cette peinture a beaucoup de rapport à celle là, à l’exception du fond où il y a de la chaux & qui est frais, & qu’on ne s’y sert point de cole n’y d’aucune matiere gommeuse.

Aussi-tôt qu’on s’apperçoit que l’enduit sur lequel on peint est un peu trop sec pour faire que les couleurs qu’on y couche s’y puissent incorporer, il faut l’abatre en le hachant, & en faire un nouveau tout proche de ce qui est déja peint, & prendre bien garde de barbouiller l’ouvrage qui y touche & qui est fini.

On ne peut noyer les teintes les unes avec les autres qu’en les hachant comme si l’on dessinoit, ou en les pointillant ; mais comme la plupart de cet ouvrage n’est que touché, si les teintes ne sont pas bien différentes, il paroît assez adouci quand elles sont placées les unes auprès  des autres, & sur-tout dans une distance considérable, comme sont la plupart de ces ouvrages qu’on fait dans de grandes voutes & des domes des Eglises.

On ne retouche jamais cet ouvrage pour lui donner des clairs ; mais comme la force dans les ombres lui manque assez souvent, on est obligé quelquefois de les retoucher, ce qu’on ne fait que quand le tout est bien sec : car ce n’est qu’alors qu’on peut bien voir l’effet de cette peinture. On se sert pour retoucher de quelques couleurs brunes de leur nature, lesquelles ne puissent pas être détruites par la chaux qui est dessous, & l’on détrempe ces couleurs avec de l’eau & quelques matieres gommeuses. En Italie ils y mêlent du lait de bois de figuier : mais il faut que l’ouvrage soit à couvert de la pluie. On pourroit aussi retoucher à sec des couleurs rouges avec de la sanguine brune, en frottant & estompant comme si l’on dessinoit : car on trouve quelques morceaux de cette pierre qui est un peu grasse de sa nature, lesquels sont d’un rouge brun assez vif & tirant sur la laque, par ce moyen ce qu’on retoucheroit ne pourroit pas s’effacer, pourvu qu’il ne fût pas lavé par l’eau. On pourroit aussi faire la même chose pour les noirs avec de la pierre noire qui n’eût point de salpêtre, comme il s’en trouve quelques morceaux, ce qu’on peut connoître en les exposant à l’humidité pendant quelque tems.

On voit à Rome des ouvrages à fresque qui ont été faits du tems des Anciens Romains, & qui se sont très-bien conservés, quoiqu’ils aient été enfermés dans des caves & des grottes sous terre pendant plusieurs siecles.

Si l’on vouloit dorer sur la peinture à fresque on le pourroit faire de la même maniere qu’on dore sur la peinture à huile avec l’or couleur, ce que nous expliquerons dans son lieu.


pp. 472–483

De la Peinture à Huile.

Cette espece de peinture est moderne en comparaison des précédentes. Elle a de grands avantages sur elles pour la délicatesse de l’exécution, pour l’union & le mélange des teintes, pour la vivacité de plusieurs de ses couleurs, & enfin pour la force de la peinture. Elle peut faire tout son effet quand on la regarde d’assez près, ce qui n’est pas dans les précédentes dont nous avons parlé. On a le tems pour adoucir & finir tant qu’on veut, & la commodité de retoucher & changer tout ce qui ne plaît pas, sans effacer entierement ce qui est déja fait ; & l’on peut s’en servir en petit comme en grand. Elle pourroit passer pour la plus parfaite des manieres de peindre si ses couleurs ne se ternissoient pas dans la suite du tems : car elles deviennent toujours plus brunes, & elles tirent sur un jaune brun, ce qui vient de l’huile avec laquelle toutes les couleurs sont détrempées & incorporées. La plus grande commodité de ce travail est de voir ce qu’on fait, comme il doit paroître dans la suite : car les couleurs ne changent pas en séchant ; & c’est par ce moyen qu’on a pû imiter si parfaitement la nature, qu’il ne semble pas possible qu’on puisse parvenir à quelque chose de plus parfait. Le luisant de ses couleurs empêche qu’elle ne fasse son effet, à moins qu’elle ne soit exposée à un jour de biais ; c’est pourquoi on ne s’en peut pas servir dans toutes les expositions où le jour ne lui est pas avantageux.

En parlant en général des couleurs, j’ai remarqué celles qui pouvoient servir dans cette espece de peinture, lesquelles sont toutes détrempées & broyées avec l’huile de noix, qui est siccative de sa nature. On pourroit aussi se servir d’huile de lin : mais comme elle est plus jaune & plus grasse que l’huile de noix, on ne l’emploie que dans les impressions à cause qu’elle est un peu à meilleur marché. Il y a eu quelques peintres qui ont employé de l’huile tirée de la graine de pavot blanc, à cause qu’elle est beaucoup plus blanche ou plus claire que l’huile de noix, & que d’ailleurs elle est aussi siccative ; mais ce n’a été que pour de petits ouvrages, où ils ont recherché tout ce qui pouvoit contribuer à la beauté & à la vivacité des couleurs.

Quoique l’huile de noix soit siccative, il y a pourtant des couleurs qui étant mêlées & broyées avec cette huile ne séchent jamais, & d’autres ne séchent que très-difficilement. C’est ce qui a obligé les Peintres de chercher des moyens pour faire sécher ces sortes de couleurs. Ils ont trouvé que la couperose blanche fondue & séchée sur une platine de fer étoit un bon siccatif quand on en mêloit un peu dans les couleurs ; mais il la faut broyer à l’huile pour l’y mêler ; & comme elle n’a point de couleur elle ne gâte point celles où on en met, comme dans l’outremer & dans la laque, qui ne séchent pas toutes seules. Il est vrai que quand on mêle assez de blanc de plomb dans ces couleurs elles séchent assez facilement, pourvu néanmoins que le blanc de plomb ne soit pas nouvellement broyé, ni avec de l’huile nouvelle : car sans cela il ne séche pas fort promptement, & sur-tout en hiver. Car on doit remarquer en général que toutes les couleurs à huile séchent bien plus vite en été qu’en hiver. Mais comme la couperose est un sel, il y en a qui craignent qu’elle ne se sépare des couleurs quoique seches, quand les tableaux sont exposés à l’humidité, & qu’en se fondant avec l’eau, elle ne laisse sur le tableau une espece de farine blanche quand l’eau se séche. C’est pourquoi on a cherché d’autres siccatifs que la couperose.

Le plus commun de tous, & qui est le plus en usage, est une huile qu’on appelle Siccative. Ce n’est que de l’huile de noix cuite dans un pot de terre à feu lent, avec de la litarge bien broyée avec la même huile, on ne met environ qu’une huitieme ou dixieme partie de litarge ; on la fait cuire doucement de peur qu’elle ne se noircisse, & quand elle commence à s’épaissir on l’ôte de dessus le feu, & on la bat bien avec une spatule de bois en y versant un peu d’eau, & quand elle est reposée elle est prête à s’en servir ; il faut que le pot ne soit qu’à moitié plein d’huile, de peur qu’en cuisant elle ne se répande par-dessus les bords. Il y en a qui font cuire avec l’huile un oignon coupé en plusieurs morceaux pour la dégraisser & pour la rendre plus coulante & moins gluante, à ce qu’ils prétendent. On met un peu de cette huile dans les couleurs qui ne séchent pas toutes seules, comme l’outremer, la laque, les stils de grain, les noirs de charbon, & sur-tout dans le noir d’os où il en faut mettre un peu plus, à cause qu’il peut rester des années entieres sans sécher quand il n’y a point de siccatif.

On peignit d’abord à huile sur des planches de bois, ensuite sur des lames de cuivre, comme sont celles où l’on grave, mais ce ne pouvoit être que pour de petits tableaux, & enfin sur des toiles & de gros tafetas ; l’usage de cette peinture sur des toiles l’a présentement emporté sur les autres. On peut aussi peindre sur des murs enduits de plâtre.

Pour préparer les planches de bois pour peindre à huile, on les encole d’abord des deux côtés avec de la cole chaude de cuir, comme celle dont on se sert pour la détrempe ; on en met des deux côtés pour empêcher que les planches ne se tourmentent. Ensuite, quand la cole est séche, on racle bien le côté sur lequel on doit travailler, & on les imprime aussi des deux côtés avec du blanc de craie & de la cole, en se servant d’une brosse douce, & on le fait plusieurs fois de suite, en laissant toujours bien sécher la couche précédente, & unissant bien le côté où l’on doit travailler à chaque couche avant que d’en mettre une autre ; & il faut donner ces couches fort promptement, & frotter légerement de peur de détremper la cole de la couche précédente. Toutes ces couches servent à remplir tous les pores du bois pour rendre le fond bien uni. Enfin on l’imprime d’une couleur à huile qui soit fine & médiocrement épaisse, en la couchant uniment avec la brosse douce. Cette couleur est ordinairement du blanc de plomb ou de céruse mêlé d’un peu de brun rouge & de noir de charbon, ce qui fait un gris tirant sur le rouge.

Il y en a qui donnent deux de ces couches l’une après l’autre, & quand la précédente est séche, en frottant auparavant la couche qui est séche avec une pierre de ponce, ou en la raclant légerement avec le tranchant d’un couteau pour en ôter toutes les inégalités, & alors le bois est préparé pour travailler, & il est bien plus uni que les toiles ; c’est pourquoi on s’en peut servir fort avantageusement pour de petits ouvrages qui demandent beaucoup de propreté.

Pour les planches de cuivre, quand elles sont dressées & poncées comme elles sortent des mains des Chaudronniers, on les imprime d’abord de la couleur à huile qui doit servir de fond pour travailler, & qui doivent être comme les dernieres qu’on a données sur le bois. On donne deux ou trois de ces couches l’une après l’autre, en laissant toujours sécher la précédente : mais comme ces couches sont ordinairement trop polies, & qu’on n’y peut pas peindre facilement à cause que la couleur y glisse par trop, on bat un peu l’impression toute fraîche avec la paume de la main, pour y faire un petit grain qui happe mieux la couleur qu’on y met en peignant.

Maintenant pour les toiles, elles doivent être neuves, assez claires, & avec le moins de nœuds qu’il est possible. On les tend sur des chassîs de bois avec des broquettes, en rebordant la toile sur l’épaisseur du chassîs où on l’attache, en mettant les broquettes à trois ou quatre doigts de distance les unes des autres. Quand la toile est bien tendue sur le chassis, qui doit être ferme avec sa traverses & ses écharpes pour la maintenir en état, on l’encole d’abord avec la cole de cuir qui doit être figée. On couche cette cole avec le tranchant d’un grand couteau qui est assez mince & en le penchant un peu ; ce couteau a son manche recourbé vers le dos, afin que la main qui le tient ne touche pas à la toile lorsqu’on s’en sert. On pousse un peu la toile par derriere aux endroits où l’on passe le couteau, pour étendre la cole plus également & plus uniment, & on n’y en laisse que le moins qu’on peut. On racle aussi-tôt toute la cole qui a passé par derriere avec le même couteau, afin que la toile soit plus également encolée. La toile devient alors fort tendue, & on la laisse bien sécher. Cette cole sert à boucher tous les trous de la toile ; mais pour la rendre bien unie quand elle est séche, on y frotte en tous sens une pierre de ponce bien dressée qui emporte tous les nœuds & toutes les inégalités. On imprime ensuite la toile avec du brun rouge broyé à huile, & médiocrement épais, dans lequel on met quelque siccatif, qui est pour l’ordinaire un peu de mine rouge bien broyée & bien mêlée avec le brun rouge. On étend cette impression sur la toile avec le couteau comme on a fait la cole, en poussant la toile par derriere de distance en distance à mesure qu’on étend la couleur pour n’y en laisser que fort peu, & seulement autant qu’il faut pour commencer à unir la toile. S’il étoit passé un peu de cette couleur par derriere par quelques petits trous de la toile que la cole n’auroit pas bien bouché, on la ratisse encore toute fraîche avec le tranchant du couteau, & on laisse bien sécher cette premiere impression. Ensuite on ponce encore la toile pour la rendre plus unie & pour donner une autre couche. Il y a des Peintres qui se servent de ces toiles qui n’ont qu’une seule couche, & ils les préferent à celles qui en ont plusieurs, parce qu’elles font moins mourir les couleurs de la peinture, & qu’elles se peuvent rouler plus facilement pour être transportées. Mais comme le grain de la toile paroît toujours beaucoup quand elle n’a qu’une couche, on ne s’en sert ordinairement que dans les grands ouvrages.

On donne presque toujours deux autres couches d’impression l’une après l’autre sur la premiere, & de la même couleur que les dernieres qu’on a mises sur les planches de bois, en ponçant toujours la précédente quand elle est séche avant que de mettre la suivante. Ces dernieres couches sont d’un gris rougeâtre qui convient en général à toutes les couleurs de la peinture, & quand la toile est bien séche elle est alors préparée pour peindre.

Si l’on veut peindre sur un mur de plâtre, on y donne d’abord une couche d’impression à huile avec du brun rouge ou de l’ocre jaune, laquelle s’emboit dans le plâtre sec, & cette seule impression pourroit suffire pour peindre dessus, mais on en peut donner une seconde par-dessus la premiere.

Il y a eu des Peintres fameux qui ont crû que toutes les impressions à huile gâtoient toujours les couleurs qu’on y mettoit dessus : c’est pourquoi ils se sont seulement servis de toiles imprimées de blanc à détrempe, & ils ont peint à huile par-dessus. Les couleurs des tableaux qu’ils ont peintes sur ces fortes de toiles sont demeurées très-belles & très-vives. Il est certain que les couleurs des fonds paroissent toujours, & tuent, comme on dit, celles qu’on y met ensuite si elles sont fort différentes, & sur-tout s’il n’y en a pas fort épais. Car l’huile venant à s’évaporer en séchant, il ne reste presque plus que la couleur qui est toujours assez mince pour laisser entrevoir le fond ; c’est pourquoi pour bien garnir de couleur on est obligé de peindre à plusieurs fois une même chose & avec la même couleur.

Le fond étant préparé on commence à y dessiner le tableau, ce qui se fait comme on l’a expliqué ci-devant en parlant du dessein, lequel étant bien arrêté, on commence à y mettre les couleurs.

On prend la palette où les couleurs sont rangées par ordre, comme on a dit, & on la fourre dans le pouce de la main gauche, & l’on tient de la même main les pinceaux dont on veut se servir ; on tient encore avec le petit doigt la baguette ou appui-main, & dans la même le torche-pinceau, qui est un petit morceau de linge qui sert à essuyer les pinceaux, le couteau dont on mêle les couleurs sur la palette, & la palette.

On fait d’abord une ébauche du tableau, laquelle ne sert que pour couvrir la toile avec les couleurs pour en faire voir l’effet : mais il faut que cette ébauche soit faite proprement, & que toutes les couleurs foient autant à leur place qu’il est possible, & pour cela il faut que le dessein soit bien arrêté. Car si en finissant on met du brun sur du clair, ou au contraire, & du rouge sur du bleu, & de même des couleurs fort différentes de celles de dessous les unes sur les autres, les dernieres couchées perdront toujours de leur éclat en se séchant ; & quand on veut faire ces fortes de changemens, il faut repeindre à plusieurs fois pour donner plus de corps à la derniere couleur qui doit rester.

Plus un tableau est nourri de couleur, comme on parle, & que la couleur est pure & sans être patrouillées avec d’autres par-dessous, plus les couleurs conservent leur éclat dans la suite du tems. C’est pourquoi on n’approuve point l’usage de quelques Peintres, qui ont fini leurs tableaux sur les ébauches, en y mettant peu de couleur & beaucoup d’huile, comme s’ils glaçoient, & même quelquefois avec de l’huile de térébentine pour les faire couler plus facilement, ce qui à la vérité expédie fort l’ouvrage : car ces tableaux ne sont plus dans la suite que comme un brouillard coloré & sans aucune vivacité, à cause que le trop d’huile, & principalement d’huile de térébentine, fait mourir les couleurs.

Quand on veut retoucher un tableau qui est fini, il ne le faut faire qu’avec beaucoup de précaution, & ce ne doit jamais être que pour les bruns, afin de leur donner plus de force & en glaçant : car si l’on vouloit retoucher les clairs on ne réussiroit jamais, & il vaut mieux recommencer à peindre toute la partie dont on n’est pas satisfait.

Quand on peint une couleur sur une autre qui n’est pas seche il y a long-tems, la derniere s’emboit & elle paroît toute terne, les bruns n’ont plus de brillant ni de force, à cause que l’huile de celle de dessus pénetre & entre dans celle de dessous, & c’est ce qu’on appelle emboire, ce qui arrive aussi quand on peint sur des toiles qui sont nouvellement imprimées : c’est pourquoi quand on veut retoucher les parties embues, il faudroit les vernir auparavant pour en voir la véritable couleur & sa force avant que de retoucher : mais comme on ne doit jamais peindre sur le verni, à cause que la couleur s’y gâte, & de plus en vernissant une couleur fraîche peinte elle se détrempe, parce que le principal corps du verni est de l’huile de terébentine, qui est fort pénétrante, il vaut mieux frotter séchement ces parties avec un peu d’huile de noix & d’huile siccative mêlées ensemble avec un petit morceau d’éponge, ce qui fait l’effet du verni à très-peu près : car cette huile séche promptement. On retouche sur cette huile quelquefois quand elle est seche, & quelquefois quand elle est encore fraîche, suivant qu’on le trouve plus à propos. On se sert fort souvent de cette maniere pour les Paysages qui ne sont pour la plupart que touchés, en attendant toujours que l’huile qu’on a frottée soit seche : mais pour l’architecture il ne faut pas attendre que l’huile soit seche pour tirer toutes les moulures qu’on forme sur les masses qui ont été peintes à plat : car comme il les faut adoucir pour la plupart, il est fort commode que le pinceau ou la brosse qui adoucit puisse couler facilement.

Un des grands avantages de cette peinture est qu’elle donne du tems pour mêler autant qu’on veut les teintes les unes avec les autres en les adoucissant, & pour les faire paroître plus semblables au naturel ; & de même pour les contours des corps ronds & fuyans, qui ne doivent jamais être tranchés, mais toujours un peu noyés & adoucis avec le fond sur lequel ils sont. C’est pourquoi on commence toujours à finir sur l’ébauche ces fortes d’objets arrondis lesquels sont les plus avancés, afin que l’on puisse coucher un peu du fond proche des contours fuyans pour en noyer les couleurs ensemble : car sans cela ces contours seroient tranchés, ce qui les feroit paroître secs & durs. Ensuite quand on finit les autres corps qui sont derriere, & dont on a déja couché un peu de couleur, on joint la couleur qui est nouvelle avec celle qui a été couchée le plus proprement qu’il est possible sans y faire de bourelets, comme si elles n’avoient pas été couchées à différentes reprises. Mais ce n’est pas la même chose pour les corps qui ne paroissent pas ronds & qui doivent être tranchés : car pour ceux-là on finit le fond le premier, comme un ciel contre lequel il y a des arbres qu’il faut toucher sur le ciel, & autres semblables qui sont tranchés naturellement.

Avant que de commencer à peindre, il faut faire sur la palette avec l’extrêmité du couteau toutes les principales teintes dont on a affaire, en les composant des couleurs principales, & en les mêlant bien & les arranger par ordre les unes auprès des autres, & les plus claires vers le pouce qui tient la palette : car c’est une mauvaise maniere de faire ces teintes avec le pinceau.

Il faut être foigneux de tenir toujours la palette & les pinceaux fort propres ; c’est pourquoi quand on quitte l’ouvrage à la fin de la journée, il les faut nettoyer. On ôte de dessus la palette toutes les couleurs qui peuvent encore servir & qui sont propres, & on les met sur une autre palette ou sur un morceau de verre net qu’on frotte légerement d’huile avec le bout du doigt. Mais comme il y a des couleurs qui séchent fort vite & qui ne pourroient pas se conserver jusqu’au lendemain, comme le blanc & toutes les couleurs où il y en a beaucoup de mêlé, la terre d’ombre, le brun rouge où l’on a mis dequoi sécher, & les noirs où il y a aussi des siccatifs, on les met à part sur un morceau de verre ou de fayence, & on les plonge dans de l’eau nette où ces couleurs se peuvent conserver quelques jours sans se gâter. Mais il faut remarquer qu’il y a quelques couleurs, comme l’ocre jaune, les stils de grain, la terre verte, l’outremer, qui étant mises dans l’eau quittent leur huile & se mêlent avec l’eau ; c’est pourquoi il seroit inutile de mettre ces couleurs dans l’eau pour les conserver. Quand on veut mettre sur la palette les couleurs qui ont été conservées dans l’eau, on souffle dessus pour en chasser les goutelettes d’eau qui y restent, & on les laisse encore un peu sécher pour emporter le peu d’humidité qui y reste.

Pour les pinceaux il les faut toujours bien nettoyer avec de l’huile de noix fraîche & nette sur le fer du pincelier, en détrempant un peu la couleur qui y est, & ensuite en presser le poil entre le doigt & le fer, & recommencer plusieurs fois jusqu’à ce que l’huile en sorte toute nette ; ce qu’on fait quand on quitte l’ouvrage, & toutes les fois qu’on change de couleur, & on les essuie bien ensuite avec le linge. Quand on ne se sert pas des pinceaux aussi-tôt qu’ils sont nets, on y met un peu d’huile nette au bout, & on les met sur un corps penchant le poil en dehors, afin que l’huile ne remonte pas au long du tuyau & du manche. Si l’on juge que les pinceaux, quoique nettoyés & huilés, se puissent sécher si l’on demeure plusieurs jours sans s’en servir, & sur-tout quand il fait chaud, il faut y mettre un peu d’huile d’olive après qu’ils ont été bien nettoyés & essuyés, & par ce moyen on les peut conserver des années entieres sans se gâter : mais quand on voudra s’en servir pour peindre, il faudra les essuyer pour en ôter toute l’huile d’olive, & les nettoyer encore deux ou trois fois avec de l’huile de noix nette, comme s’il y avoit de la couleur.

Si les pinceaux se séchoient avec la couleur, ou même avec l’huile de noix après être nettoyés, quand on demeure plusieurs jours sans s’en servir, & si la couleur ou l’huile ne sont pas bien seches, on les pourra nettoyer en les trempant & frottant dans un peu d’huile de térébentine & à plusieurs fois, mais on le fera bien mieux avec un peu d’esprit de vin.

On peut connoître si la couleur d’un tableau est bien seche sans y toucher avec le doigt : il ne faut que pousser fortement & de près son haleine contre la couleur, & si elle est seche la couleur paroît toute terne, au-contraire elle reste luisante comme elle étoit auparavant si elle est encore fraiche. Mais si la couleur étoit embue & à moitié seche, on n’y appercevroit pas un grand changement.

Quand un tableau est fini & bien sec, il est presque toujours tout embu ou en partie ; mais principalement quand il est peint sur un fond qui n’étoit pas sec depuis plusieurs années ; c’est pourquoi on est obligé de le vernir pour rendre aux couleurs leur vivacité, ce qui donne aussi un luisant à tout le tableau. On fait de plusieurs fortes de verni pour les tableaux à huile, dont le principal corps est de la térébentine de Venise, qui doit être fort claire, & de l’huile de térébentine : mais il faut y ajouter une autre matiere siccative : car sans cela le térébentine ne secheroit pas, & le verni happeroit toujours. Le meilleur de tous ces siccatifs est de la gomme laque bien blanche & claire, qu’on fait fondre à un feu lent dans de l’huile de térébentine ou dans l’huile d’aspic ; on la passe ensuite, & c’est ce qu’on appele verni siccatif. La quantité ou dose de ces trois matieres n’est pas autrement déterminée ; cependant on peut prendre une once de térébentine, deux onces d’huile de térébentine, une demi-once de verni siccatif ; on mêle ces trois choses ensemble dans une phiole de verre plus grande que la quantité des matieres, & dans de l’eau qu’on fait bouillir un quart d’heure environ, en mettant d’abord la phiole dans l’eau avant que de faire chauffer l’eau, pour échauffer peu à peu la phiole à mesure que l’eau s’échauffe : car une trop grande chaleur subite la pourroit faire casser, & le feu prenant à toutes ces drogues, qui sont fort inflammables, pourroit bruler ceux qui en seroient proche. On bouche légerement la phiole pendant que le verni cuit. Si l’on vouloit du verni un peu plus épais ou moins épais, il faudroit y mettre plus ou moins de térébentine. Quand le verni n’a pas assez de corps il faut vernir plusieurs fois : car l’huile de térébentine s’évapore facilement, & la térébentine entre dans la couleur.

On couche le verni avec une brosse douce de poil de cochon, & l’on frotte légerement de peur que l’huile de térébentine ne détrempe la couleur si le tableau est nouvellement peint. Il arrive quelquefois que le verni refuse de prendre sur la couleur du tableau, comme si c’étoit de l’eau sur un corps gras, mais il n’y a qu’à pousser son haleine contre le tableau, & le verni prend aussi-tôt en cet endroit. La brosse qui sert à vernir doit être neuve, & on la laisse sécher quand on a verni, mais quand on veut s’en servir une autre fois, il la faut tremper dans un peu d’huile de térébentine ou dans de l’esprit de vin qui la rend mole aussi-tôt en dissolvant le verni qui y étoit resté & qui étoit sec.

Il y en a qui sont un verni siccatif avec le Sandarac, qui est une gomme fort claire qu’ils font fondre dans de l’esprit de vin ou dans de l’huile de térébentine à feu lent. Ce verni est très-clair, mais il n’est pas propre pour les tableaux qui sont exposés à l’humidité : car l’eau le fait fariner, & il paroît sur le tableau des taches blanches où a été l’eau pendant quelque tems, lesquelles on ne peut enlever qu’en ôtant tout le verni. On se sert pour cela de petits morceaux de linge trempés dans de l’esprit de vin, dont on frotte le tableau aux endroits tachés, & l’on change de linge à chaque fois qu’on frotte : car il s’imbibe aussi-tôt du verni qu’il détrempe. Il faut frotter légerement avec l’esprit de vin : car si le tableau n’est pas vieux fait, l’esprit de vin dissout la couleur avec le verni ; quand on a emporté toutes les taches on met un autre verni sur le tableau.

Comme tous les vernis sont sujets à détremper la couleur quand il n’y a pas fort long-tems qu’elle est seche, à cause de l’huile de térébentine qui en fait le principal corps, il y a des Peintres qui ne veulent pas vernir d’abord leurs tableaux : cependant pour en voir l’effet & pour faire revenir les couleurs embues, ils frottent tout le tableau avec un morceau d’éponge trempée dans du blanc ou glaire d’œuf battu : mais s’ils veulent ensuite retoucher en quelqu’endroit, ils le lavent avec de l’eau claire pour pour emporter le blanc d’œuf. Le blanc d’œuf est commode pour rendre la couleur fort seche, & pour faire que la poussiere ne puisse pas s’attacher dessus, & même pour les transporter en roulant la toile : mais quand le tableau sera bien sec, il faudra le bien laver & le laisser sécher, & ensuite le vernir d’un bon verni.

Pour dorer sur la peinture à huile on se sert de vieilles couleurs fort grasses & médiocrement épaisses, comme celles qui se trouvent au fond de l’huile des pinceliers ; mais il les faut passer dans un linge pour en ôter toutes les ordures & les peaux qui y sont : car c’est dans le pincelier où l’on jette tous les restes des couleurs qu’on ôte de dessus la palette & qui ne peuvent plus servir. Mais au défaut de ces couleurs grasses, qui doivent être d’un jaune tirant sur le rouge, ce qu’on fait en y mêlant un peu d’ocre jaune & de brun rouge ; on prend trois parties d’ocre jaune & une de brun rouge bien broyées à l’huile & assez claires ou liquides, & on les fait cuire sur le feu lent dans une écuelle de terre jusqu’à ce que le tout devienne épais & gluant, mais pourtant de telle consistance qu’on le puisse coucher avec le pinceau : & c’est ce qu’on appelle Or couleur. Si cet or couleur n’étoit pas assez siccatif pour sécher médiocrement en un ou deux jours d’été, il faudroit y mêler un tant soit peu de siccatif.

C’est cet or couleur qui doit servir de fond ou de couche pour happer & retenir l’or en feuille qu’on y applique avec le coton, ou des pinceaux longs ou des bilboquets. Mais il y a beaucoup d’adresse à coucher proprement l’or couleur sur la peinture en hachant, ou d’une autre maniere où l’on veut appliquer l’or : car l’or couleur doit être appliqué assez épais & assez ferme pour ne pas couler ; & plus il est épais, plus l’or a de relief, c’est pourquoi on se sert de pinceaux longs, pointus & assez fermes. On n’applique l’or sur l’or couleur que quand l’or couleur est presque tout à fait sec ; pourvu seulement qu’il puisse un peu happer l’or c’est assez : car plus il est sec plus l’or est vif. Mais quelque précaution qu’on prît à peindre proprement l’or couleur, on ne réussiroit pas à dorer sans avoir entierement dégraissé le fond : car l’or prend facilement sur la couleur, quoiqu’elle paroisse bien seche. C’est pourquoi on détrempe dans assez d’eau de la chaux fusée à l’air, & on la couche sur tous les endroits de la peinture où on veut dorer. Quand la chaux est bien seche on l’emporte en la frottant avec une brosse à peindre un peu rude, ensorte qu’il n’en reste que fort peu, qui n’empêche pas de voir ce qui est peint, & alors on couche l’or couleur aux endroits où l’on veut qu’il y ait de l’or, & l’or ne s’attachera point à la peinture, mais seulement à l’or couleur quand on y mettra l’or. Comme on applique l’or, non-seulement où est l’or couleur, mais tout à plat aux environs, après l’avoir un peu battu avec le coton pour le bien attacher, on laisse bien sécher l’or couleur pendant quelques jours, & ensuite on l’époussette bien en frottant légerement & en tous sens avec une brosse douce toute neuve & bien nette, & toute la dorure se dépouille fort proprement. Mais comme il faut aussi emporter un peu de chaux qui est restée sur la peinture du fond, on y passe légerement une autre brosse frottée d’un tant soit peu d’huile nette, ce qui nettoie tout & ne gâte pas l’or, quoique l’huile le ternisse un tant soit peu.

Il y a des Peintres qui appliquent en quelques endroits de leurs tableaux à huile de l’or en coquille, qui est de l’or moulu : mais comme cet or s’applique avec de l’eau gommée, elle refuseroit de prendre sur la couleur à huile si on ne la frottoit pas séchement avec un peu de jus d’oignon ou d’ail, qu’on laisse sécher avant que de coucher l’or ; quand cet or est sec on vernit par-dessus avec le verni ordinaire des tableaux, pour empêcher que l’eau ne puisse emporter l’or.

Il y a des Peintres qui ne veulent pas peindre sur des murs & dans des plafonds, à cause de la difficulté des échafauts & de l’incommodité de travailler au-dessus de sa tête, & de plus à cause qu’ils n’ont pas le naturel à portée de leur ouvrage : c’est pourquoi ils font leurs tableaux sur des toiles & à leur commodité, & ils les font coler ensuite sur la place où ils doivent être posés. Mais toutes les coles ordinaires ne sont pas propres à cet usage, & l’on n’a rien trouvé de meilleur ni qui y fût plus propre, & qui pût mieux conserver les tableaux & les toiles, que de l’or couleur fort épais & gluant par la plus grande cuisson ; on a appellé cette cole du maroufle. On frotte le derriere de la toile avec ce maroufle que l’on y met assez épais, & de même l’endroit du mur où l’on doit coler le tableau. La toile étant appliquée contre le mur ou contre le plafond, on l’y assujettit avec plusieurs clous fichés dans des morceaux de papier pliés en cinq ou six doubles, & l’on en met aussi tout au tour, mais quand la cole est bien seche on les ôte. Si le mur étoit d’une nature seche & qui bût l’huile, il faudroit l’imprimer de quelques couches à huile, & les laisser bien sécher avant que d’y mettre le maroufle : car sans cela son huile pénétreroit dans le mur, & il resteroit trop sec pour retenir la toile.

Pour ce qui est des vieux tableaux peints à huile sur toile, & dont la couleur se casse & se fêle, on les cole sur des toiles neuves pour les conserver. On tend d’abord sur le chassîs une toile comme pour l’imprimer à huile ; & ayant laissé le tableau qu’on veut coler dans une cave humide pendant deux jours environ, on couche avec une brosse sur la toile du tableau de la cole faite d’amidon & d’eau, & de même une couche aussi de la même cole sur la toile tendue sur le chassîs, & aussi-tôt on applique le tableau sur la toile neuve, & les ayant bien étendus l’un sur l’autre en frottant pour en chasser les vents ou l’air qui pourroit s’engager entre les deux coles, on les met bien en presse jusqu’à ce que la cole soit tout-à fait seche ; alors le tableau se trouve bien tendu & uni sur la toile neuve, & toutes les cassures de la couleur ne paroissent presque plus.

Pour nettoyer de vieux tableaux qui sont enfumés on a plusieurs manieres. Les uns se servent d’eau de savon, dont ils frottent en tout sens la couleur du tableau avec le bout d’une brosse rude, & ensuite ils lavent bien le tableau avec de l’eau nette. Les autres se servent d’urine dont ils frottent de même le tableau, & après ils le lavent bien ; & enfin il y en a qui ne se servent que d’eau, mais ils la laissent quelques tems sur la couleur pour dissoudre la crasse & les chieures de mouches qui y sont ordinairement & qu’on ne peut quelquefois jamais emporter tout-à-fait, à cause que la couleur en est teinte. L’eau de savon nettoie fort vite, mais il ne faut pas trop frotter ni trop long-tems : car le savon dissout la couleur, & principalement ce qui n’a été retouché que légerement & en glaçant, c’est pourquoi on ne doit se servir que d’eau de savon qui soit foible.