Jaucourt 1765a
Louis de Jaucourt, Peinture à huile, in: [Denis Diderot – Louis Jaucourt (edd.)], Encyclopédie,ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers XII (PARL–POL), Neufchastel [Samuel Faulche & Compagnie, Libraires & Imprimeurs] 1765, pp. 277–278.
PEINTURE A HUILE, (Peint. mod.) dans le treizieme siecle de l’ére chrétienne, la Peinture fut rétablie, & ce fut au commencement du quatorzieme qu’un Flamand nommé Jean de Bruges, employa des couleurs détrempées dans des huiles. Avant cette découverte les grands ouvrages se faisoient en mosaïque, ou à fresque, ou en détrempe. La mosaïque, comme on sait, est formée par des pierres de différentes couleurs rapportées artistement les unes à côté des autres, & qui toutes ensemble concourent à produire un effet général. On peint à fresque sur des enduits tout frais de mortier, & où les couleurs s’imbibent, détrempant les couleurs dans la gomme, on peut les employer par-tout, & c’est ce qu’on appelle peindre en détrempe.
La peinture à huile a des grands avantages sur toutes les autres manieres. La mosaïque demande beaucoup de travail, & elle est difficilement exacte. La fresque ne peut être retouchée ; & si le premier trait n’est point de la derniere justesse, si le premier coup de pinceau ne donne pas la nuance exacte, il faut faite regrater l’enduit, & recommencer jusqu’à ce qu’enfin on ait achevé l’ouvrage, sans avoir commis la moindre erreur. Cette exactitude qu’il faut trouver du premier coup, est d’autant plus difficile, que les couleurs ne conservent point les nuances qu’elles ont lorsqu’on les emploie ; elles changent à mesure que le mortier seche, & il faut les avoir employées du premier coup de pinceau, non pas comme elles sont, mais comme elles doivent rester. La peinture à détrempe, outre ce dernier inconvénient de la peinture à fresque, n’a point de solidité, ne permet point d’unir les couleurs par des nuances vraies & délicates.
Mais la peinture à l’huile donne la facilité à l’artiste de retoucher son tableau aussi souvent qu’il le veut. Sur une premiere ébauche dont les traits ou les nuances ne lui paroissent pas convenables, il emploie une seconde couleur différente de la premiere, & qui rend avec plus de vérité l’effet qu’il en attend ; dans cette maniere l’artiste a encore l’avantage d’employer les couleurs à-peu-près comme elles doivent rester. Les ouvrages à l’huile ne sont point nécessités d’être toujours à une même place, comme l’est la fresque sur la toile, sur le bois & sur les métaux, ceux à l’huile peuvent être transportés par-tout ; mais ils se conservent moins que la fresque, & n’ont qu’un seul point de vue.
Cependant quoique l’huile donne une très-grande facilité de pinceau, & qu’elle rende le travail plus agréable qu’aucun autre corps le pourroit faire, les anciens, peu sensibles au moment présent, travailloient toujours pour la postérité. Or il est constant que l’huile nous a fait perdre l’avantage de la conservation. Ce n’est pas tout, elle altere nos couleurs, & les fait jaunir par la seule impression de l’air. Les teintes poussent souvent avec inégalité, les ombres noircissent, enfin nos couleurs & nos impressions s’écaillent, & les peintures anciennes étoient, ce me semble, à l’abri de tous ces inconvéniens. Nous pratiquons l’huile depuis un tems assez considérable pour en connoître les effets, & pour avancer que l’on ne verra aucune de nos peintures préparées de cette façon dans huit cent ans ; au contraire, Pline a pu voir celles qui subsistoient dans les ruines d’Ardée. & nous voyons encore aujourd’hui des restes d’une beaucoup plus grande ancienneté dans quelques endroits de l’Italie, & même jusques dans l’Egypte ; aussi ce sont des peintures à fresque.
Le pastel a de grandes beautés ; il est fait avec des craies de différentes couleurs, mais le seul mouvement de l’air le détruit, & on ne peut le conserver qu’en le couvrant d’une glace. Derriere les glaces, on y peint aussi à huile. (D. J.)
