Robin 1791
Jean-Baptiste Claude Robin, Plafond, in: Claude-Henri Watelet – Pierre Charles Levesque (edd.), Encyclopédie Methodique. Beaux-Arts II, Paris – Liège [Charles-Joseph Panckoucke – Clément Plomteux] 1791, pp. 184–189.
PLAFOND (Subst. masc.) Il s’écrivoit autrefois Plat-fond.
On appelle peindre des Plafonds, l’art de décorer de peintures, non seulement ce qu’on nomme proprement un Plafond ; mais encore une voute en ceintre, en ogives ; ou en dôme.
L’emploi de l’art de peindre, sera très-érendu, & on l’exercera toujours avec élévation, toutes les fois qu’on conviendra des bornes de son pouvoir. La peinture ne s’étend pas jusqu’à tromper nos yeux ; ce n’est que par un systme peu reflechi, qu’on lui a supposé cette faculté. Par-là, on lui enlève l’avantage de se montrer dans les voutes & sur les Plafonds : Telle est la suite de ce systême déraisonnable. Il est surtout bien extraordinaire de le trouver adopté même par quelques Peintres. On ne peut sans doute les accuser de projets formés contre les progrès & l’extension de leur art : Ils ne s’y livrent que par abus de raisonnement & par manie de supériorité d’esprit.
Les articles peinture & vrai de cet ouvrage, établissent des principes sur les beautés réelles, aux quelles peut prétendre le grand art de peindre. On y prouve que son but le plus noble est de représenter la nature dans tous les mouvemens, & sous les faces qui peuvent la montrer la plus belle ; or puisque les actions même sont immobiles dans les tableaux, & puisque jamais la nature considérée en elle-même n’est constamment belle & choisie, il faut convenir que l’art du peintre ne peut se concilier avec une parfaite illusion, quand même il seroit parvenu au point de la produire par la justesse des effets & par l’emploi des couleurs égales aux teintes qu’offre la nature.
Si le Peintre étoit parvenu à produire l’erreur, il faudroit bannir ses talens de beaucoup d’endroits ; mais surtout des plafonds. Rien n’y seroit plus inquiétant ni plus menaçant que les objets qui s’y représentent, si l’on pouvoit les prendre pour la nature elle-même .
Le genre le plus propre aux plafonds est de tous les genres de peindre le plus poëtique,
c’est le plus susceptible de sublime & de choix, c’est donc ausi le plus idéal. Le peintre doit y développer les idées les plus ingénieuses, qui puissent s’offrir à l’esprit, & les effets les plus piquants qui puissent se présenter aux yeux. En charmant le spectateur par les plus fraîches, les plus vives & les plus riantes couleurs, il doit aggrandir les espaces en multipliant les plans, & produire le plaisir que procure le mouvement & les formes du plus agréable ensemble.
La peinture sur les voutes & les plafonds anime l’architecture, supplée aux effets qu’elle n’a pu produire faute d’espace ; elle varie ce que celle-ci montre de trop uniforme, repose les yeux fatigués des blancs dont ses parties sont composées, se prête à toutes ses formes, remplit tous les cadres qu’elle a tracés pour les rendre gracieuses, & masque les mouvemens peu avantageux auxquels la force souvent la nécessité d’assurer ses constructions.
L’art de peindre les plafonds concourt avec l’architecture à expliquer d’une manière spéciale le caractère du lieu qu’elle a construit. Tout ce qu’elle veut faire connoître, notre art l’exprime, il l’écrit pour tous les hommes de tous les siècles & de tous les pays. S’ils entrent dans les palais, la voute leur montre quelle sorte de héros les ont construits, les ont habités & de quelles actions ils ont étécapables. Dans les sales de théâtre, on lit la nature des spectacles auxquelles elles sont destinés ; on y voit que leur but est d’attendrir, ou de recréer & toujours celui d’instruire. Enfin dans les temples, la tâche de la peinture sur les arcs des Nefs, ou sur les coupoles, est de nous dire de quel vertueux immortel il faut admirer les prodiges, ou imiter les vertus ; & de quel Dieu il faut suivre la loi & respecter le sanctuaire.
Un plafond bien entendu présente le mouvement & la vie dans toutes les parties d’un intérieur qui, sans lui, n’offriroit souvent qu’une vaste solitude. Ce genre de peinture est comme une couronne ajoutée à tous les embellissements de l’art de bâtir ; ou, pour s’identifier encore davantage avec lui, comme une peau brillante qui, par son éclat, anime les formes les plus régulières de la beauté.
Un habile Architecte, surpris par les sophismes qui veulent chasser notre art des voutes, ne seroit-il pas ramené par les images que je viens de rassembler ? Eh comment y résisteroit-il ? Ces images & ces raisons frappent également le jugement & les sens. En effet, de quelles armes pourroient se servir les détracteurs de la peinture des plafonds pour détruire tout ce que nous venons d’avancer ? Useront-ils de la raison qu’on ne doit pas représenter le ciel à découvert dans un endroit fermé ? Mais sans leur parler de l’espece de ciel que leur présente la peinture, ce qui nous rameneroit encore à ce que nous avons dit au commencement de cet article & au mot peinture, copions, (1), un ecrivain sur l’architecture ; voici ce qu’il leur répond : « Ils n’ont pas considéré que ceintre de la voute étant l’imitation de la courbe que le ciel décrit sur nos têtes, rien n’est moins contre la nature que de rendre cette imitation encore plus sensible par les objets qu’on y représente… » Ajoutons, que ce qui se dit ici des voutes & des ceintres, peut se dire aussi de tous plafonds.
(1) L’Abbé Laugier, Beaux-Art. Tomme II.
Ainsi que les fameux constructeurs, que ces hommes de génie, qui par leurs nobles conceptions tiennent tant à l’art du Peintre d’histoire, reviennent auprès de lui. Ou disons mieux, qu’ils l’accueillent, qu’il lui donnent un magnifique abri & qu’ils adoptent les spectacles enchanteurs qu’il leur offre ; qu’ils ne produisent rien de grand, d’imposant, d’instructif & d’attachant, qu’en s’alliant avec les charmes du sentiment dont la Peinture est la dispensatrice.
Alors, en comparant un monument dont elle aura été exclue avec celui où ce qu’elle a d’attraits aura été sagement employé, ils conviendront qu’on a completté, dans celui- ci, la réunion des beautés qui doivent concourir à la splendeur & à l’élégance des édifices, & que les Architectes qui, dans l’autre, ont adopté le systême contraire, ont laissé des places comme vuides, quoiqu’ils les ayent décorées d’ornemens en sculpture qui par leurs répétitions & de formes & de couleurs, deviennent toujours insipides, & que par ce dénuement, ils n’offrent rien de flatteur à l’esprit de l’homme sensible.
Mais à quoi bon accumuler les preuves & les argumens contre les froids raisonneurs qui tendent à separer l’aimable Peinture de l’utile & savante Architecture. Opposons-leur les opinions, l’autorité des plus illustres Architectes, depuis Brunelleschi, Bramante, Vignole, Philibert de l’Orme, jusqu’à Lunghi, Boromini, Juvara, Cartaud, Evrard, Boffrand, & nos fameux Mansards. Développons à leurs yeux les peintures des édifices élevés par ces Maîtres immortels, auxquels on ne peut refuser le bon goût. Montrons-leur les plafonds & les voutes de l’Eglise de Todi, du Palais-Caprarole, du Jésus, des Saints-Apôtres, de la Chiesa nova, du Palais-Pitti, des Tuileries, de Fontainebleau, du Val-de-Grace, de l’Assomption, de Versailles, de l’Hôtel Crosat, des Invalides & de tous les autres monumens où l’on voit briller les talens de Zuccharo, de Pellegrino, Tibaldi, de Primatice, de Lanfranc, de Baccicio, de Piérre de Cortonne, de Vouet, de Perrier, de Bourdon, de le Brun, de le Sueur, de Mignard, de Jouvenet, des Boulogne & de la Fosse. Si les Peintres de plafonds que je rappelle ne produisent pas tous, dans un égal dégré, les effets merveilleux qu’on doit attendre de leur art, au moins conviendra-t-on que les plus grands architectes en goutoient & en sollicitoient l’emploi dans les occasions les plus importantes.
Mais nous voici parvenu à examiner de quelles méthodes on doit user pour seconder l’architecture par l’ornement des plafonds, & à traiter de la nature des sujets, & du genre de peindre qu’il y faut employer.
D’après le principe que nous avons posé contre tous les projets d’illusion en peinture, & d’après l’étendue que nous donnons à ce bel art, on sent que nous ne restreignons pas aux seuls sujets célestes & aériens ceux qui peuvent se faire voir dans les plafonds. Ainsi nous réprouvons l’opinion de l’Abbé Laugier (*) qui n’admet que ces sortes d’objets & qui ne veut ni terrasses, ni montagnes, ni fabriques, ni rivières, ni bois, ni rien enfin de tout ce qui ne peut jamais étre au dessus de nous. Nous prétendons encore abattre le même systême échappé à un auteur encore plus grave sur l’art de peindre, c’est le célèbre Dufresnoy ; ne peignez dit-il, dans vos plafonds ni les eaux ni les enfers.
Nec mare depressum laquearia summa vel orcum.
De art. graph. v. 227.
(1) V. observ. sur l’architecture, p. 290.
Nous avons vu avec admiration les feux de Mars & ceux de Vulcain, la flotte d’Enée, & Hercule sur les eaux, dans les plafonds du palais Barberini, du palais Pitti, de Versailles, de l’hôtel Lambert, peints par de Cortonne & Lebrun ; & cette représentation pittoresque n’a pu choquer que par un effort de raisonnement bien futile ; car aucun homme de goût n’y a trouvé ces objets déplacés. Les vrais amateurs ont vu avec plaisir cette image de la nature, sans prévoir qu’on pût croire que les feux & les eaux en peinture fussent plus déplacés au dessus de nos têtes que des figures d’hommes & de femmes avec des aîles ou sans aîles, & que ce dernier genre d’objets y fût plus vraisemblable que l’autre.
Nous reviendrons toujours à notre principe que l’art n’atteignant jamais le degré d’illusion dans le grand genre, il peut tout rendre sans être choquant ni invraisemblable.
… Pictoribus atque poetis
Quidlibet audendi semper fuit æqua potestas.
HORAT .
Ainsi les terrasses, les montagnes, les fabriques, tous exclus par Laugier, y seront un merveilleux effet, surtout si on les présente avec le sentiment de la perspective : nous avouons qu’il faut l’observer avec rigueur dans ce genre, pour ne pas choquer l’oeil d’une manière très-desagréable. Si les tableaux verticalement placés exigent l’exactitude de cette science ; si rien ne contrarie plus nos organes que de voir, dans un simple portrait, une table ou tout autre objet en vue d’oiseau quand la tête est au dessus de l’horison ; il en faut convenir, des bâtimens en plafonds qui sont représentés bien loin de leur à plomb, sont un spectacle infiniment plus déplaisant encore.
Il y a plus; nous pensons qu’il faut placer l’architecture sur les voutes avec une extrême réserve & c’est en quoi nous adopterons l’opinion de Blondel (1) ; car quelque régulière qu’en soit la perspective, le point de vue choisi pour un édifice, devant être unique, il n’y a aussi qu’un point pour le voir d’une maniére agréable ; & comme tous les spectateurs ne peuvent pas s’y réunir, & qu’il paroit hors de fon à-plomb à ceux qui ne s’y rencontrent pas, il faut donc peindre en plafond très-peu d’architecture régulière. Aussi quelque belle que soit la coupole de Saint-Ignace à Rome de la main du P. Pozzo lui-même, il n’est personne qui n’ait senti l’inconvénientd’un tel choix de peinture, puisque, pour l’admirer, il n’est qu’une seule place dans l’édifice immense, où on le voit de tant de divers côtés.
(1) Cours d’architecture.
La peinture de plafond a besoin d’une connoissance profonde de la perspective propre à ce genre de peinture, autant pour l’exécution de l’architecture qu’on peut y placer, que pour toutes les figures qui doivent y entrer. Nonseulement elle est nécessaire pour leur grandeur relative au dégré d’élévation qu’on veut leur donner, mais encore pour bien diriger au point de vue choisi celles qu’on désire montrer dans un sens perpendiculaire. La difficulté s’accroît, si ces sortes de figures se trouvent placées sur une superficie courbe. Ainsi c’est avec justice qu’on accorde un grand eloge à ce beau christ de P. de Champagne, peint sur une partie de voute en ogives dans la riche église des Carmelites de la rue Saint-Jacques, & qui semble être néanmoins d’une parfaite perpendiculaire.
Dans ces sortes de voutes, on sent que les aspects étant opposés, le peintre est obligé d’admettre plusieurs points de vue dans leur décoration. Mais il est encore soumis à cette loi, si son ouvrage étant sur un plafond peu distant de la vue, ne peut pas être vu d’un seul coup d’œil, quoique la superficie n’en soit interrompue par aucune arrête dont les courbes soient séparées. C’est alors qu’il doit user d’un jugement très-fain dans le choix de ces divers points de vue, afin de concilier tout-àla fois & l’obligation de suivre les places commodes & ordinaires des regardans, & l’enchaînement pittoresque de sa composition. Sans cet accord des règles de l’optique, avec la grace des mouvements de l’ensemble géneral, le plafond, quelque belle qu’en soit l’exécution, aura une infinité d’aspects déplaisans, & manifestera le peu d’expérience de l’artiste pour ces sortes d’ouvrages.
Les premiers maîtres ne connoissoient guere l’art de montrer leurs figures dans les plafonds, vues en dessous, ni toutes les hauteurs tendantes à des points de vue : c’est cet art que nous nommons faire plafonner les figures. Il ne paroît pas non plus que les Romains, ni par conséquent les Grecs, auxquels nous ne pouvons pas supposer une grande connoissance de la perspective, ayent décelé les principes de ces raccourcis dans leurs plafonds. Les figures y sont placées comme sur un champ qui pourroit être vertical ; Raphaël n’a pas fait d’autres efforts pour les plafonds : nous en pouvons juger par les tableaux qui se voyent aux voutes des loges du Vatican. (1) Mais cette négligence, si ce n’est pas un défaut descience, est rendue excusable lorsque le peintre donne à penser que c’est un tableau qui est attaché à la voute, ou bien une tapisserie, comme Lebrun l’a fait à l’hôtel Lambert. Alors l’œil n’en est pas choqué, & c’est un point très-exigible en toutes fortes de peintures, prævaleat senfus rationi (2). Cependant ce qui a pu n’être pas familier à Raphaël & à quelques uns de son école, n’a pas tardé à être pratiqué très-peu de temps après. Nous voyons même quelques raccourcis de Jules Romain. Rien ne plafonne mieux que la coupole de Parme, ouvrage immortel du Corrége, & que les figures de Pellegrino Tibaldi à l’institut de Bologne. Plusieurs des plafonds de la galerie de Diane, à Fontainebleau, sont pleins de ce sentiment de perspective, & prouvent, ainsi ques les ouvrages que nous venons de citer, que ces grands maîtres nous ont laissé dans ce genre savant & animé, des modèles que les modernes n’ont pas encore atteints.
[1] Cet exemple de Raphaël a été inité par Mengs dans son plafond de la Villa-Albani ; s’il a pris ce parti, ce n’a pas été par ignorance de la perspective, mais par un raisonnement que quelques-uns ont approuvé, que d’autres ont blamé fortement. Voici comment s’exprime, à ce sujet, M. le chevalier Azara, auteur de la vie de Mengs, & qui ayant été lié intimement avec lui, a appris de sa bouche les motifs de ses opérations. « Il fit, dit il, ce plafond comme si c’eût été un tableau attaché au plancher, parce qu’il avoit reconnu l’erreur qu’il y a d’exécuter ces sortes d’ouvrages avec le point de vue de bas en haut, ainsi que c’est l’usage des modernes, à cause qu’il n’est pas possible d’éviter de cette manière les raccourcis désagréables qui nuisent nécessairement à la beauté des formes. Cependant, pour ne point heurter absolument de front la méthode reçue de nos jours, il fit deux tableaux collatéraux, sur chacun desquels il n’y a qu’une seule figure, sa représentée en raccourci, dans le goût des artistes modernes ». (Note du Rédacteur.)
[2] Dufrenoy.
Il est une manière heureuse & bien usitée de décorer de peintures une voute, visant par des ornements sages, quand elle est trop vaste & trop peu élevée pour que le regardant puisse jouir de son ensemble. C’est dans ces divisions qu’Annibal Carrache, le Cortonne, le Brun & même Coypel ont montré tant de goût & d’imagination. Mais le peintre, dans le choix des membres qu’il place sur la voute, doit être bien exact à se concilier avec l’ordre & les ornements employés par l’architecte sur les parois de la pièce dont la partie supérieure est confiée à son génie. Si, comme nous l’avons dit plus haut, les peintres antiques ne nous ont pas donné de preuves qu’ils connussent ni les raccourcis des objets i heureux dans les plafonds, ni les grandes scènes pittoresques qui s’y peuvent développer, quels hommages ne devons nous pas aux chefs d’œuvre que nous offrent les débris décombrés de leurs édifices, & par quelles leçons n’alimentent-ils pas notre goût ? Ici nous avonsdessein de diriger les regards de nos lecteurs sur ce qui nous reste aux murs & aux voutes des ruines des bains de Titus. Ces fragmens précieux sont loin de nous sans doute, mais nous pourrons profiter de ce qu’ils ont de plus utile, savoir des pensées & des motifs, par la collection qu’on vient d’en graver avec tant de succès. (1) C’est là que nous pourrons juger de toutes les ressources d’une aimable & abondante imagination, & étudier les moyens heureux d’orner de petites pièces avec légèreté, avec élégance, avec grace & de la manière la plus voluptueuse. Si dans notre article sur les grottesques, nous avons trouvé que ce genre plus élégant que noble, étoit toujours déplacé dans des lieux graves, spacieux & susceptibles de ce que l’art a de plus grand, combien ne sentons nous pas les avantages de ces productions enchanteresses pour des lieux destinés aux festins, au repos, aux bains & même au silence du cabinet. C’est par des détails semblables aux arabesques que nous citons, qu’on peut embellir des plafonds bas & de médiocre étendue, parce que l’oeil peut en parcourir à loisir, & les petits tableaux, & les ornemens vifs & légèrs qui les encadrent.
[1] Bains de Titus, de Livie, &c. par M. Ponce, graveur.
Dans le nombre des observations que nous avons faites sur l’art de décorer les voutes, il en est une que nous voulons communiquer à nos lecteurs. Elle peut être de quelque désavantage aux peintres, mais elle sera utile à l’effet de l’architecture & de la peinture. Or notre désir principal seroit de travailler pour les progrès des arts. Nous voulons parler ici de l’attention à ne pas trop multiplier les peintures dans les intérieurs. La voute de la chapelle de Versailles, par exemple, en paroît trop chargée à tous les hommes de goût. Les divers sujets qui y sont rassemblés y produisent de la confusion. Il est donc essentiel, lorsque l’architecte ne peut faire entrer, faute d’espace, aucun ornement réel de sculpture, d’en supposer de feints, & de reposer ainsi l’attention du spectateur par des divisions sages, ingénieuses, & toujours analogues aux sujets. Nous pourrions citer une infinite d’exemples de travaux de ce genre : mais nous nous bornerons à celui que nous offre l’intérieur de la chapelle des enfants trouvés de Paris. Tout ce qui dépend du dessin, de l’ouvrage & de l’exécution décèle le goût & l’imagination des artistes, Natoire & Brunetti pere & fils, qui se sont accordés pour ce grand ouvrage. Heureux si préférant la peinture à fresque, ils n’eussent pas exécuté à l’huile cet ensemble ingénieux, que nous avons vu faire & que nous voyons s’éteindre & périr.
L’abbé Laugier remarque avec raison dans ses observations, que j’ai citées plus haut, que les trop grands blancs de l’architecture nuisent à l’effet d’un plafond. Les dorures, les marbres de couleur, les bronzes, les meubles les plus riches s’accordent merveilleusement avec ces peintures. Cependant nous ferons ici une observation essentielle, c’est que les objets trop bruns dans la pièce qui porte le plafond peint, seconderoient quelquefois encore moins que les blancs, les effets de la peinture. C’est ce qui me reste à examiner sur les moyens de seconder les vues d’un architecte qui sent le prix & tous les charmes de notre art.
La lumière du jour ne peut souvent frapper la voute que par les rayons réfléchis de celle qui entre par les croisées placées au-dessous du plafond. Ainsi la réflexion qui partira des murs de la pièce, sera infiniment sourde si les objets qui la décorent sont de couleur brune c’est donc un inconvénient à éviter. S’ils sont trop blancs ils occupent l’œil, le fatiguent & lui ôtent la jouissance du plafond. Si ces murs sont couverts d’étoffes de laine, comme des tapisseries, elles absorberont une grande partie de la lumière ou n’en réfléchiront plus. Ainsi l’emploi des dorures, des marbres & des stucs légèrement colorés pour les murs, & pour le plancher des marbres blancs, ou un pavé en mosaïque de couleur claire, seront les décorations les plus propres à éclairer les plafonds. N’oublions pas de prévenir que la corniche de l’ordre n’aura pas trop de saillie ; car autrement le plafond ne devant recevoir qu’une lumière de réflexion venant du bas, une large corniche y produiroit une grande ombre.
Un constructeur prévoyant dispose de tout pour servir l’art qu’il chérit. Il ne compte pas seulement sur les réflexions lumineuses qu’il tire de l’intérieur ; il dispose encore ses ouvertures de manière que le tableau qui orne la voute puisse être éclairé des lumières que les terrasses ou les murs voisins de son bâtiment peuvent réfléchir dans la piéce. Ces moyens sont les plus puissants que l’art de bâtir puisse ménager à l’art de peindre. Car quoique les réflexions dont je parle soient plus éloignées de l’ouvrage que celles qui partent des murs & du pavé de la pièce, elles lui donnent souvent une clarté bien plus grande, à raison de l’étendue & de la blancheur de son principe & à raison de l’éclat & de l’abondance des rayons de lumière directe qui sont reçus de toute part.
Le Peintre de son côté connoîtra bien tous les objets qui doivent réfléchir la lumière sur son ouvrage, & placera sous les rayons les plus vifs, les parties de sa composition où il veut répandre le plus de jour & le plus d’intérêt.
Nous n’avons jusqu’ici parlé que des plafonds éclairés par le jour ; mais on connoît tout ce que la lumière fait & peut produire d’éclat à un tableau en plafond, lorsque sur la corniche on a l’adresse de cacher des lumières artificielles qui éclairent l’ouvrage par les rayons nombreux d’une clarté directe. Nous avons vu l’effet le plus heureux de cet artifice ingénieux dans un sallon de bal, élevé par M. Louis dans une fête donnée en 1770, par l’Ambassadeur d’Espagne, à l’occasion du mariage du Roi .
Cet essai avoit trop bien réussi pour ne pas en user au plafond de la salle de spectacle de Bordeaux, avec cette attention, que les fumées des lampes qui éclairent le plafond sont renvoyés au dehors & ne peuvent le noircir.
Le noir est un inconvénient qu’il faut sur toute chose bien éviter. Et malgré tous les éloges que nous prodiguons aux peintures des plafonds, nous avouons que nous ne pourrions soutenir la puissance de leurs charmes, si on les suppose bruns, soit que le peintre les ait exécutés de ce coloris, soit que la nature des couleurs qu’il a employées y ait contribué, soit enfin que le temps & le défaut de précaution ayent produit cet effet. Autant l’œuil est satisfait d’un tableau clair & lumineux placé au dessus de lui, autant il se plaît à en considérer les détails ; & autant il est repoussé par une peinture qu’en vain on appellera vigoureuse, dans laquelle il ne peut rien lire & qui lui présente des objets menaçants. Au lieu de percer la voute, ils semblent prêts à tomber à terre. Dans ce cas l’effet est manqué. Alors si l’ouvrage est d’un artiste habile, je desire que détaché d’une voute qu’il surcharge avec déplaisance, il puisse être placé verticalement, & que là mon œil ait la faculté d’en contempler aisément les beautés.
Le peintre chargé d’un plafond, doit renoncer au projet de faire venir en avant les objets des premiers plans, par des masses fières & très-vigoureuses : nous venons d’en exposer les désavantages. Si le ton général est trop blanc, le tableau sera sans mouvement ; & fade il ennuira l’œil du spectateur. Ainsi riche & gai de coloris, il faut que dans ses masses les plus brunes, on puisse lire aisément comme dans toutes les autres parties de l’ouvrage. La puissance des teintes, bien plus que la force des masses ombrées, doit servir à faire distinguer la distance des plans.
Quant à la nature des couleurs préférables pour peindre les plafonds, nous pouvons assurer qu’il ne faut pas hésiter à choisir la fresque (1), si toutefois le fond permet l’emploi de cette peinture. Ce fond ne peut lui être convenable que lorsqu’il est susceptible de recevoir un enduit de chaux & sable : mais si l’ouvrage doit se peindre sur un fond de plâtre, de toile ou de bois, nous conseillerons l’usage de la peinture en détrempe, qui, faire avec tous les soins qu’elle exige, sera encore d’une grande durée ; la vie d’aucun homme qui l’aura vu faite, ne la verra se détruire, si elle est à l’abri de la fumée & de l’eau, si les fonds sont solides, & si le peintre a été praticien dans le dégré d’encollage nécessaire à cette peinture.
[1] Voyez l’article Fresque.
Tout ce qui nous entoure, montre qu’on doit à jamais proscrire l’usage de la peinture à l’huile : si l’artiste a tendu à quelque vigueur, elle devient noire : & c’est comme nous l’avons dit, le premier & le plus grand des vices d’un plafond. Si les couleurs en sont trop claires, elles jaunissent & se tachent en raison du plus ou du moins d’huile que le peintre aura employé. C’est ainsi que le plafond d’Hercule à Versailles, par le Moyne, n’est plus digne de nos regards, & que la plupart des ouvrages de le Brun sont trop noirs & attristent les pièces où ils ne devroient répandre que des sujets d’agrément & d’admiration.
Citerai-je au contraire tous les exemples de la durée & de la fraîcheur constante de la fresque, dans les ouvrages de Tibaldi, des Zuccharo, d’Annibal Carrache, du Dominiquin, de P. de Cortonne, d’Andréa Sacchi, & d’une quantité de maîtres qui ont enrichi toutes les villes d’Italie ; & dans ceux que nous avons en France, de Primatice, de Nicolo, de Mignard, de Romanelli, de la Fosse, &c ? Parlerai-je de ces peintures à fresque dont les fragmens sont échappés à la barbarie & à la négligence des possesseurs, & qui datent du règne de François Ier ; telles que celles qui se voyent encore dans le château de Beauregard dans le Blaisois, & à la chapelle de l’Abbatiale de Châalis ?
Il ne nous reste plus de preuves à donner sur la préférence de la fresque dans les plafonds, preuves développées d’ailleurs dans l’article consacré à ce mot ; mais nous avons à former les vœux les plus sincères, & les plus ardens pour l’honneur des architectes de notre école : c’est qu’ils ramenent le goût des plafonds dans les monumens confiés à leur génie ; & pour l’honneur de notre art & des habiles gens qui le professent, c’est qu’ils aient à ne les exécuter qu’avec l’espèce de peinture que nous leur conseillons d’employer, & qui peut seule répondre à la confiance des constructeurs & des propriétaires, & éterniser les éloges qu’ils seront en droit d’attendre de leurs travaux. (Article de M. ROBIN).
