Perrault 1690
Charles Perrault, Paralelle des Anciens et des Modernes en ce qui regarde les Art et les Sciences. Dialogues. Avec le Poëme du Siecle de Louis le Grand, Paris [Jean Baptiste Coignard – Jean Baptiste Coignard Fils] 1690.
pp. 109–141
PARALELLE
DES ANCIENS
ET DES MODERNES
EN CE QUI REGARDE
L’ARCHITECTURE,
LA SCULPTURE,
ET LA PEINTURE.
SECOND DIALOGUE.
L’ABBÉ.
J’Avouë que je ne comprens point comment des gens d’esprit se donnent tant de peine pour sçavoir exactement de quelle maniere le Palais d’Auguste estoit construit, en quoy consistoit la beauté des jardins de Lucullus, & quelle étoit la magnificence de ceux de Semiramis, & que ces mesmes gens d’esprit n’ayent presque pas de curiosité pour Versailles.
LE PRESIDENT.
Je voy bien que ce reproche tombe sur moy. Mais les affaires que j’ay trouvées en arrivant de la Province m’ont empêché d’avoir plûtôt le plaisir que je me donne aujourd’huy.
L’ABBÉ.
Point du tout, Versailles n’est ny ancien ny éloigné, pourquoy se presser de le voir ? Puisque vous êtes donc un étranger en ce païs-cy & qu’il y a vingt-deux ans que vous n’y êtes venu, je vais faire le mêtier du Concierge & vous dire le nom & l’usage de chaque piece que nous verrons. Cette premiere cour est fort vaste, comme vous voyez, cependant tous les bâtimens qui sont aux deux côtez, ne font que pour les quatre Secretaires d’Etat. La seconde cour où nous allons entrer, & que separe cette grille dorée, dont le dessein & l’execution meritent qu’on la regarde n’est pas si grande, mais ces deux portiques de colonnes Doriques, l’Architecture du mesme ordre qui regne par tout & la richesse des toits dorez la rendent beaucoup plus belle. Là sont les Officiers principaux que leurs charges & la nature de leurs emplois obligent d’être plus proches de la personne du Roy. Cette troisieme cour où l’on monte par quatre ou cinq marches, & qui est toute pavée de marbre, est encore, comme vous voyez, moins grande & plus magnifique que les deux autres, les bastimens qui l’environnent ornez d’Architecture & de Bustes antiques, comprennent une partie du petit appartement du Roy, d’où l’on passe à ces grands & superbes appartemens dont vous avez tant oüy parler dans le monde.
LE CHEVALIER.
Puisqu’il nous est permis de commencer par où nous voudrons, commençons, je vous prie, par le grand escalier, aussi bien est-ce par là qu’on fait entrer les Etrangers un peu considerables qui viennent la premiere fois à Versailles. Cet escalier est singulier en son espece.
LE PRESIDENT.
Vous avez raison, cecy est tres-magnifique.
L’ABBÉ.
La richesse des marbres & l’éclat de cette balustrade de bronze doré qui vous surprend, ne sont rien en comparaison de la Peinture du plafond.
LE PRESIDENT.
Ce plafond frappe agreablement la vûë, & me fait souvenir de ces beaux morceaux de Fresque que j’ay vûs en Italie.
L’ABBE.
Je suis seur que vous n’avez rien vû de plus beau en ce genre-là. Vous voyez bien que ce sont les neuf Muses diversement occupées à consacrer à l’immortalité le nom du Monarque qu’elles aiment & qui fait desormais l’unique objet de leur admiration.
LE CHEVALIER.
J’aime à voir dans ces Galleries ; où l’oeil est trompé, tant la Perspective y est bien observée, les diverses Nations des quatre parties du monde qui viennent contempler les merveilles de ce Palais & sur tout y admirer la puissance & la grandeur du Maître. La fierté de cet Espagnol un peu mortifiée de ce qu’il voit, me fait plaisir, je n’aime pas moins la surprise du Hollandois, mais les lunettes de ce Monseignor étonné de voir quelles gens nous sommes presentement dans tous les Arts me réjoüissent extrémement.
L’ABBÉ.
Entrons dans la premiere piece du grand appartement, & avant que de l’examiner, avançons un peu pour voir l’enfilade.
LE PRESIDENT.
Cecy est grand, & surpasse ce que je m’en estois imaginé. Quelle profusion de marbres, que ces planchers, ces lambris & ces revestemens de croisées sont magnifiques.
L’ABBÉ.
Il faut remarquer que les marbres de toutes les pieces de cet appartement sont differens les uns des autres, & vont toûjours en augmentant de prix & de beauté. Ceux de la piece où nous sommes & des deux qui suivent, sont marbres tirez du Bourbonnois & du Brabant ; ensuite sont les marbres du Languedoc & des Pyrenées, puis ceux d’Italie, & enfin ceux d’Egypte qui devroient moins estre appellez des marbres que des agates. Vous regardez cette figure avec grande attention, il est vray qu’elle est antique & fort belle, c’est Cincinnatus qu’on va prendre à la charuë, pour commander l’armée Romaine. Je consens que vous l’admiriez, mais je vous demande en grace que le plaisir de la voir ne vous dégouste pas entierement du Moderne, & que vous daigniez jetter les yeux sur les peintures de ce plafond.
LE PRESIDENT.
Ces peintures sont jolies. Cette Venus au milieu des trois Graces n’est pas mal dessignée. Les Heros & les Heroïnes de ces quatre coins, qui liez de chaisnes de fleurs, regardent la Deesse avec respect & en posture suppliante, font assez bien leur effet, & il y a quelque entente dans la composition de ce plafonds.
L’ABBÉ.
Encore est- ce beaucoup que vous ne le trouviez pas detestable. L’appartement où nous sommes & celuy qu’occupe Madame la Dauphine, estoient originairement de sept pieces chacun, mais l’admirable Gallerie que nous allons voir en a emporté quelques-unes. Le nombre de sept donna la pensée de consacrer chacune de ces pieces à une des sept Planettes. La Salle des Gardes fut destinée à Mars, l’Antichambre à Mercure, la Chambre au Soleil le Cabinet à Saturne, & ainsi des autres. Le Dieu de la Planette est representé au milieu du plafond dans un char tiré par les animaux qui luy conviennent, & est environné des attributs, des influences & des genies qui luy sont propres. Dans les tableaux des quatre faces des costez sont representées les actions des plus grands hommes de l’Antiquité qui ont du rapport à la Planette qu’ils accompagnent, & qui sont aussi tellement semblables à celles de sa Majesté, que l’on y voit en quelque sorte toute l’histoire de son regne, sans que sa Personne y soit representée.
LE PRESIDENT.
Je voy ce que vous dites. Voila Auguste qui reçoit cette celebre Ambassade des Indiens, où on luy presenta des animaux qu’on n’avoit point encore vûs à Rome. Je voy là dessous les celebres Ambassades que le Roy a reçuës des regions les plus éloignées. Ptolomée que voila au milieu des Sçavans, & Alexandre qui ordonne icy à Aristote d’écrire l’histoire naturelle, font penser aux graces que sa Majesté répand sur les gens de lettres, & à tout ce qu’elle a fait pour l’avancement des Sciences.
L’ABBÉ.
Vous avez pû voir dans la Salle des Gardes, où nous venons de passer, des Heros qui deffont leurs ennemis, d’autres qui prennent des Villes, & d’autres qui reviennent triomphans. Il est encore plus aise d’en faire l’application.
LE CHEVALIER.
Voicy des vases d’orfevrerie qui meritent assurément d’estre regardez, & qui le meritent encore plus par la beauté de l’ouvrage que par la richesse de la matiere.
LE PRESIDENT.
* Cælatum divini opus Alcimedontis.
* Ouvrage ciselé du divin Alcimedon. Virgil. Eclog. 3.
LE CHEVALIER.
Point du tout, ces vases sont d’un maistre Orfevre à Paris, & à Dieu ne plaise qu’on aille comparer les ouvrages du sieur Baslin avec ceux du divin Alcimedon.
LE PRESIDENT.
Je n’ay pas crû leur faire tort. Mais voila un beau Paul Veronese, ce sont les Pelerins d’Emaüs.
L’ABBÉ.
Ce tableau est tres beau & d’une grande reputation ; mais je vous prie de ne regarder pas moins celuy qui luy est opposé en symmetrie, c’est la famille de Darius de Monsieur le Brun, car nous aurons à parler de ces deux Tableaux.
LE PRESIDENT.
Je les connois tous deux, nous n’avons qu’à poursuivre. Voila le saint Michel & la sainte famille, qu’en dites-vous ?
L’ABBÉ.
Ce sont deux pieces incomparables, & toute l’Italie n’a presque rien qu’elle leur puisse opposer.
LE PRESIDENT.
Voicy un beau Sallon & un beau point de vûë ! D’un costé le superbe appartement que nous venons de traverser, de l’autre une gallerie qui me semble enchantée, & des deux autres costez une vûë admirable, & qui donne sur les plus beaux jardins du monde.
L’ABBÉ.
Ce Sallon-cy est le Sallon de la Guerre, celuy que nous trouverons à l’autre bout de la gallerie est le Sallon de la Paix. Considerez bien, je vous prie, le mouvement, le trouble & l’agitation qui se trouvent dans toutes les figures de ce Tableau, afin que vous ayez plus de plaisir à contempler le repos, la douceur, & la tranquillité des personnages de celuy de la Paix. Entrons dans la Gallerie & appliquons-nous à y découvrir les principales actions de LOUIS LE GRAND à demi cachées, sous le voile agreable d’une ingenieuse allegorie.
LE CHEVALIER.
Il y a prés d’une heure entiere que nous sommes à regarder les differentes beautez de cette gallerie, & je suis seur qu’il nous en est échappé plus de la moitié, ces beautez sont inépuisables & on ne peut les voir toutes dés la premiere fois. Passons dans le grand appartement de Madame la Dauphine.
L’ABBÉ.
Cet appartement est composé des mesmes pieces que celuy du Roy, toute la difference qu’on y peut remarquer, c’est que dans l’un on a representé les hauts faits des Heros, & dans l’autre, les belles actions des Heroïnes.
LE PRESIDENT.
Je voy que ces Heroïnes sont aussi rangées sous les Planettes qui president aux qualitez & aux actions qui les ont rendu celebres dans le monde. Nous en venons de voir de sages, de magnifiques & de sçavantes ; en voicy qui se sont fait admirer par la valeur. Ce dessein ne me déplaist pas.
L’ABBÉ.
Tournons à droite.
LE PRESIDENT.
Quelle prodigieuse suite d’appartemens !
L’ABBÉ.
Je doute qu’on en ait jamais vû de pareille. C’est une des aisles du grand corps de logis que nous venons de voir, on acheve de bastir l’autre qui luy fait symmetrie.
LE CHEVALIER.
Nous pourrions retourner sur nos pas avec plaisir dans toutes les pieces de ces appartemens, mais il vaut mieux, pour voir toujours choses nouvelles, passer par le grand corridor pavé de marbre qui leur sert de dégagement.
L’ABBÉ.
Ce corridor nous menera au petit appartement du Roy. C’est là que vous aurez contentement, vous qui aimez les beaux Tableaux, vous n’en avez peut-estre jamais tant vû, ny de si beaux dans tous vos voyages.
LE PRESIDENT.
Vous me tenez parole, voicy assurement un grand nombre d’originaux excellens, & qui meritent tous d’estre regardez avec grande attention.
L’ABBÉ.
Si vous voulez bien jetter les yeux sur le plafond de cette gallerie peut estre en serez vous content.
LE PRESIDENT.
Cette Peinture est gracieuse & se deffend contre la foule de ces Tableaux admirables, qui semblent avoir entrepris de l’effacer.
L’ABBÉ.
Descendons dans les appartemens bas.
LE PRESIDENT.
Voicy encore une étrange profusion de marbres, il ne se peut rien de mieux entendu pour un appartement destiné à des bains. Cette cuve de jaspe a pour le moins douze pieds de diametre, & vingt personnes s’y pourroient baigner à la fois.
L’ABBÉ.
Sortons, je vous prie, un moment sur le parterre pour vous faire voir la face des bastimens de ce costé-là.
LE PRESIDENT.
Voila une grande étenduë de bastimens !
L’ABBÉ.
Elle est de deux cens toises & davantage.
LE PRESIDENT.
La Sculpture qui orne ces bastimens me plaist aussi beaucoup.
L’ABBÉ.
Vous remarquez bien, sans doute, qu’on a eu soin que toutes les figures, tous les bas reliefs, & tous les autres ornemens, eussent rapport au Soleil qui fait le corps de la devise de sa Majesté ; jusques-là que comme le cours du Soleil qui fait l’année, est un image de la vie de l’homme, on a observé que les masques qui sont dans les clefs des arcades, en representassent tous les âges. Le premier masque est d’un enfant de cinq ans ou environ, le second d’une fille de dix ans ; le troisième d’un garçon de quinze, & ainsi des autres en avançant toûjours de cinq ans en cinq ans, homme & femme alternativement jusqu’au dernier, qui est un vieillard de cent ans accomplis.
LE CHEVALIER.
Je remarque fort bien tout cela ; mais je remarque encore mieux que le Soleil est fort ardent, & que nous ferions bien de rentrer dans ce beau cabinet des bains, pour y attendre commodement l’heure de la promenade.
L’ABBÉ.
Entrons, nous ne sçaurions trouver un réduit plus agréable. Et bien que vous semble de tout ceсу.
LE PRESIDENT.
J’avouë, que les beaux morceaux d’Architecture, que nous venons de voir, font beaucoup d’honneur à nostre siecle, mais je soutiens qu’ils en font encore davantage aux siecles anciens ; parce que s’ils ont quelque chose de recommendable, ce n’est que pour avoir esté bien copiez sur les bastimens qui nous restent de l’Antiquité, & que quelques beaux qu’ils soient, ils le sont encore moins que ces mesmes bastimens qui leur ont servi de modelle.
L’ABBÉ.
C’est de quoy je ne demeure nullement d’accord, je soutiens que le veritable merite de nos ouvrages d’Architecture ne leur vient point d’estre bien imitez sur l’Antique, & je soutiens encore que bien loin d’estre inferieurs aux bastimens anciens, ils ont sur eux toutes fortes d’avantages.
LE PRESIDENT.
Cela se peut-il dire, sans une effroyable ingratitude envers les Inventeurs de l’Architecture, si un bastiment n’avoit ny colonnes, ny pilastres, ny architraves, ny frises, ny corniches, & qu’il fust tout uni, pourroit-on dire que ce fust un beau morceau d’Architecture.
L’ABBÉ.
Non assurement.
LE PRESIDENT.
C’est donc à ceux qui ont inventé ces ornemens, qu’on est redevable de la beauté des édifices.
L’ABBÉ.
Cela ne conclud pas. Si dans un discours il n’y avoit ny metaphores, ny apostrophes, ny hyperboles, ny aucune autre figure de Rhetorique, ce discours ne pourroit pas estre regardé comme un ouvrage d’Eloquence, s’ensuit-il que ceux qui ont donné des regles pour faire ces figures de Rhetorique, soient preferables aux grands Orateurs, qui s’en sont servis dans leurs Ouvrages. Car de mesme que les figures de Rhetorique se presentent à tout le monde, & que c’est un avantage égal à tous ceux qui veulent parler ; il en est de mesme des cinq Ordres d’Architecture qui sont également dans les mains de tous les Architectes. Et comme le merite des Orateurs n’est pas de se servir de figures, mais de s’en bien servir : La loüange d’un Architecte n’est pas aussi d’employer des colonnes, des pilastres & des corniches, mais de les placer avec jugement, & d’en composer de beaux Edifices.
LE PRESIDENT.
Il n’en est pas des ornemens de l’Architecture comme des ornemens du discours. Il est naturel à l’homme de faire des figures de Rhetorique, les Iroquois en font, & plus abondamment que les meilleurs Orateurs de l’Europe. Mais ces mêmes Iroquois n’employent pas des colonnes, des architraves & des corniches dans leurs bastimens.
L’ABBÉ.
Il est vray qu’ils n’employent pas des colonnes & des corniches d’ordre Jonique ou Corinthien, dans leurs habitations, mais ils y employent des troncs d’arbres qui sont les premieres colonnes dont les hommes se sont servis, & ils donnent à leurs toits une saillie au delà du mur qui forme une espece de corniche semblable à celle qui dans les premiers temps ont servi de modelle à toutes les autres qu’on a depuis enjolivées.
LE PRESIDENT.
Ce que vous dites est vray, tous les membres d’Architecture ont esté formez sur la ressemblance des pieces de Charpenterie, dont les premieres maisons ont esté construites. Les colonnes ont esté faites sur les troncs d’arbres qui soustenoient les toits, leur piedestail sur le billot qu’on mettoit dessous, & leur chapiteau sur les feüillages dont ils ornoient le haut de ces troncs d’arbres. L’Architrave represente cette premiere poutre, qui posoit sur les colonnes rustiques dont je viens de parler. La Frise represente l’épaisseur des poutres, comme on le voit distinctement dans l’ordre Dorique, où les triglyfes marquent l’extremité des poutres, & les metopes la distance qu’il y a d’une poutre à l’autre. La Corniche represente l’épaisseur du plancher, la saillie du toit & toutes les pieces qui la composent ; car il est aisé de voir que les modillons ne sont autre chose que les bouts des chevrons de la couverture. Mais il y a la forme agreable & les justes proportions qui ont esté données à tous ces ornemens d’Architecture, dont on ne peut trop admirer la beauté, & pour lesquelles on ne peut aussi trop loüer les grands hommes qui les ont inventées.
L’ABBE.
Ce n’a esté qu’avec bien du temps & peu à peu, que ces Ornemens ont pris la forme que nous leur voyons. Ainsi on ne peut pas dire que certains hommes en particulier en soient veritablement les premiers inventeurs. D’ailleurs si la forme de ces ornemens nous semble belle, ce n’est que parce qu’il y a longtemps qu’elle est reçuë, & il est certain qu’elle pourroit estre toute differente de ce qu’elle est, & ne nous plaire pas moins, si nos yeux y estoient également accoustumez.
LE PRESIDENT.
Si la figure de ces ornemens estoit purement arbitraire, ce que vous dites pourroit estre écouté, mais toutes les proportions des bastimens ayant esté prises, comme le dit Vitruve, sur la proportion du corps humain, on ne peut pas dire que si elles estoient autres qu’elles ne sont, elles plairoient également.
L’ABBÉ.
Il est vray que *Vitruve dit quelque part, que comme la Nature a eu ungrand soin de garder de justes proportions pour la formation du corps de l’homme, il faut de mesme que l’Architecte s’étudie beaucoup à bien proportionner toutes les parties de son bastiment, mais il ne dit point là qu’il en doive regler les proportions sur celles du corps de l’homme. C’est presque sur cette seule proposition mal entenduë que sont fondez tous les mysteres des proportions des membres d’Architecture. Quoy qu’il en soit, je ne voy que la colonne qui puisse avoir quelque rapport au corps humain ; mais encore quel rapport ? La plus courte des colonnes, qui est la Toscane, a sept fois sa grosseur & davantage, & l’homme le plus grand & le plus menu qu’il y ait, ne l’a pas quatre fois.
* Vitr. l. 3. ch. 1.
LE PRESIDENT.
Cela est vray, mais comme le diametre ou la grosseur de la colonne se prend au pied de la colonne, la grosseur ou le diametre de l’homme se prend aussi en Architecture, sur la mesure de son pied.
L’ABBÉ.
Cela n’a aucune raison, car bien loin que la longueur du pied d’un homme soit la mesure de sa grosseur, elle n’en est au plus que la moitié.
LE PRESIDENT.
Cependant, les colonnes Doriques ont esté proportionnées sur la taille de l’homme, les Joniques sur la taille des femmes, & les Corinthiennes sur celle des jeunes filles. De là vient mesme que les Temples des Dieux estoient ordinairement d’Ordre Dorique, ceux des Deesses comme Junon & Vesta, d’ordre Jonique, & ceux des Deesses vierges, comme Minerve & Diane, d’ordre Corinthien.
L’ABBÉ.
Cela est tres bien pensé, & a esté dit en beau Grec & en beau Latin, mais ce ne sont que des reflexions de gens qui ont raisonné sur les ornemens de l’Architecture aprés qu’ils ont esté faits, mais ce n’est point ce qui en a determiné les mesures. Ce n’a esté d’abord que le simple sens commun qui en faisant des colonnes a rejetté celles qui estoient excessivement longues ou excessivement courtes ; les unes parce qu’elles n’avoient pas une force suffisante pour le fardeau qu’on leur destinoit, les autres parce qu’elles avoient une abondance de matiere & un excez de force inutiles, & qu’elles occupoient trop de place. Mais comme entre ces deux extremitez, il y a un grand nombre de proportions dont le bon sens s’accommode également, & dont pas une ne blesse les yeux, ce n’a esté autre chose que le choix fortuit des premiers bastisseurs qui a achevé de les determiner ; l’accoustumance de les voir en de beaux Edifices, leur a donné ensuite cette grande beauté qu’on admire.
LE PRESIDENT.
Nullement. Ce qui leur donne cette beauté parfaite, dont les yeux un peu instruits dans l’Architecture sont charmez, c’est d’avoir attrapé un certain point que la Nature leur a prescrit, de mesme que nous voyons dans la Musique qu’une octave ou une quinte frappe agreablement l’oreille, quand l’un ou l’autre de ces accords a rencontré la juste distance des tons qui le composent.
L’ABBÉ.
La comparaison des ornemens de l’Architecture, avec les accords de la Musique n’est nullement recevable, c’est independamment de la convention des hommes & de l’accoustumance de l’oreille, qu’une octave ou une quinte doivent estre précisément composées d’une certaine distance de tons, en sorte que pour peu que cette distance soit trop grande ou trop petite, l’oreille en est choquée en quelque pays du monde que ce soit, & dans quelque ignorance qu’on puisse estre de la Musique. Il n’en est pas ainsi des ornemens d’Architecture, qui peuvent estre un peu plus grands ou un peu plus petits, les uns à l’égard des autres, & plaire également, comme on le peut voir dans les ouvrages merveilleux des grands Architectes de l’Antiquité qui plaisent tous quoy que leurs proportions soient tres-differentes les unes des autres. On peut encore remarquer qu’en quelque mode qu’une piece de Musique soit composée, Lydien, Phrygien ou Dorien, l’octave, la quinte & les autres accords sont toujours de la mesme étenduë. Il n’en est pas ainsi des colonnes, ny de tous les autres ornemens de l’Architecture, qui changent de proportion selon l’ordre où ils sont employez ; car ils sont plus delicats & plus seveltes dans l’ordre Ionique que dans le Dorique, & plus encore dans le Corinthien que dans l’Ionique. Cette diversité de proportions assignée à chaque ordre marque bien qu’elles sont arbitraires, & que leur beauté n’est fondée que sur la convention des hommes & sur l’accoustumance. Pour mieux expliquer ma pensée je dis qu’il y a de deux sortes de beautez dans les Edifices ; des beautez naturelles & positives qui plaisent toûjours, & indépendamment de l’usage & de la mode ; de cette sorte sont, d’estre fort élevez & d’une vaste étenduë, d’estre bastis de grandes pierres bien lices & bien unies, dont les joints soient presque imperceptibles, que ce qui doit estre perpendiculaire le soit parfaitement, que ce qui doit estre horizontal le soit de mesme, que le fort porte le foible, que les figures carrées soient bien carrées, les rondes bien rondes, & que le tout soit taillé proprement, avec des arrestes bien vives & bien nettes. Ces sortes de beautez sont de tous les gousts, de tous les pays & de tous les temps. Il y a d’autres beautez qui ne sont qu’arbitraires, qui plaisent parce que les yeux s’y sont accoustumez, & qui n’ont d’autre avantage que d’avoir esté preferées à d’autres qui les valoient bien, & qui auroient plû également, si on les eust choisies. De cette espece sont les figures & les proportions qu’on a données aux colonnes, aux architraves, frises, corniches & autres membres de l’Architecture. Les premieres de ces beautez sont aimables par elles mesmes, les secondes ne le sont que par le choix qu’on en a fait, & pour avoir esté jointes à ces premieres, dont elles ont reçû, comme par une heureuse contagion un tel don de plaire, que non seulement elles plaisent en leur compagnie, mais lors mesme qu’elles en sont separées.
LE CHEVALIER.
Il en est donc de ces ornemens d’Architecture, comme de nos habits, dont toutes les formes & les figures sont presque également belles en elles-mesmes ; mais qui ont un agrément extraordinaire, lorsqu’elles sont à la mode, c’est à dire, lorsque les personnes de la Cour viennent à s’en servir ; car alors la bonne mine, l’agrément & la beauté de ces personnes semblent passer dans leurs habits & de leurs habits dans tous ceux qui en portent de semblables.
L’ABBÉ.
Justement, rien ne peut mieux expliquer ma pensée.
LE PRESIDENT.
Si cela estoit ainsi, comme les modes des habits changent de temps en temps, les ornemens d’Architecture devroient changer de mesme ; cependant depuis qu’ils ont esté inventez par les Grecs, on ne voit pas qu’ils ayent changé de forme. Ils sont toûjours en possession de plaire, & bien loin que le temps ait diminué quelque chose de leur beauté & de leur agrément, comme il arrive dans tout ce qui n’est beau que par la mode, on peut dire qu’il en a redoublé la grace & la beauté.
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