Macquer 1749

Pierre-Joseph Macquer, Elemens de Chymie theorique, Paris [Jean-Thomas Herissant] 1749.


pp. 61–75

CHAPITRE V.
De la Chaux.

LA CHAUX.

ON donne assés généralement le nom de Chaux à toutes les substances qui ont éprouvé l’action du feu jusqu’à un certain degré, sans entrer en fusion. Ce font principalement les substances pierreuses & métalliques, qui ont la propriété de se convertir en Chaux. Nous parlerons ci-après des Chaux métalliques ; il s’agit dans ce chapitre des Chaux pierreuses.

Nous avons déjà dit en parlant de la terre en général, qu’elle peut se diviser principalement en deux espèces, dont l’une entre promptement en fusion lorsqu’elle éprouve l’action du feu & se vitrifie ; c’est celle qu’on nomme pour cette raison terre vitrifiable : & l’autre qui résiste à l’action du feu la plus violente, & qui porte le nom de terre calcinable.

Les différentes espèces de pierres n’étant elles mêmes que des composés de terre, ont la même propriété que la terre dont elles font composées, & peuvent se diviser de même en pierres fusibles, ou vitrifiables, & pierres non fusibles ou calcinables. Les pierres fusibles font désignées assés généralement sous le nom de cailloux ; & les pierres calcinables, font les différentes espèces de marbres, les pierres crétacées, celles qu’on nomme communément pierres de taille, dont quelques-unes, sçavoir celles dont on fait la meilleure Chaux, portent par excellence le nom de pierres à chaux. Les coquilles des poissons de mer, & les pierres où se trouvent en abondance des coquillages fossiles, peuvent aussi se convertir en Chaux.

CHAUX VIVE.

Toutes ces substances, après avoir éprouvé, plus ou moins long-tems suivant leur nature, une violente action du feu, font ce qu’on appelle calcinées. Elles perdent par la calcination une partie considérable de leur poids, acquièrent une couleur blanche, & deviennent friables ; même celles qui avant la calcination étoient les plus solides, comme par exemple les marbres les plus durs. Ces matières ainsi calcinées portent le nom de Chaux-vive.

L’eau pénètre la Chaux-vive, & se joint à elle avec une activité prodigieuse. Si on plonge dans l’eau un morceau de Chaux nouvellement calcinée, elle excite en y entrant, un bruit, un bouillonnement, une fumée presqu’aussi considérables, que si c’étoit un fer rouge qu’on y eût plongé, & une si grande chaleur, que quand la Chaux & l’eau font dans des proportions convenables, elle est capable de mettre le feu à des corps combustibles, comme cela est arrivé à des batteaux chargés de Chaux, dans lesquels il étoit entré par malheur une certaine quantité d’eau.

LA CHAUX ÉTEINTE.

À peine la Chaux est-elle dans l’eau, qu’elle se gonfle, se divise en une infinité de petites parties ; en un mot, elle est en quelque sorte dissoute par l’eau, qui forme avec elle une espèce de pâte blanche qu’on nomme Chaux éteinte.

LAIT DE CHAUX.

Si la quantité d’eau est assés considérable pour que la Chaux forme avec elle une liqueur blanche, cette liqueur prend le nom de Lait de Chaux.

CRÊME DE CHAUX.

Le Lait de Chaux laissé en repos pendant un certain tems, s’éclaircit, devient transparent, & la Chaux qu’il tenoit suspendue, & qui lui causoit son opacité, se précipite au fond du vaisseau dans lequel il est contenu. Il se forme pour lors à la surface de la liqueur, une pellicule crystalline, un peu terne & opaque, qui se reproduit à mesure qu’on l’enlève : cette matière porte le nom de Crême de Chaux.

La Chaux éteinte se desséche peu-à-peu, & prend la forme d’une matière solide, mais fendue en divers endroits, & qui n’a point de dureté.

LE MORTIER.

Il n’en est pas de même, si lorsqu’elle est encore en pâte, on la mêle avec une certaine quantité d’une matière pierreuse non calcinée, comme du sable, par exemple : elle prend pour lors le nom de Mortier, & acquiert en séchant & vieillissant, une dureté comparable à celle des meilleures pierres. Ce phénomène est des plus singuliers, des plus difficiles à expliquer, & en même-tems des plus utiles. Tout le monde connoît l’usage du mortier dans les bâtimens.

CHAUX ÉTEINTE À L’AIR.

La Chaux vive attire l’humidité de l’air, de même que les acides concentrés & les alkalis fixes desséchés ; mais non pas en assés grande quantité pour se réduire en liqueur : elle se divise seulement en parties extrêmement fines, prend la forme d’une poudre, & le nom de Chaux éteinte à l’air.

La Chaux qui a été une fois éteinte, quelque séche qu’elle paroisse ensuite, retient toujours une grande quantité de l’eau dont elle s’étoit chargée, & a besoin d’une calcination des plus violentes pour en être privée. Etant ainsi recalcinée, elle redevient Chaux-vive, & recouvre toutes ses propriétés.

Outre cette grande affinité de la Chaux avec l’eau, qui marque un caractère salin, elle a encore plusieurs autres propriétés salines dont nous parlerons dans la suite, qui ressemblent beaucoup à celles des alkalis fixes. Elle joue dans la Chymie presque le même rôle que ces sels : c’est ce qui a fait croire à plusieurs Chymistes que la Chaux contient un véritable sel, auquel on doit rapporter tout ce qu’elle a de commun avec les fels.

LE SEL DE LA CHAUX.

Mais comme on a long-tems négligé d’examiner chymiquement cette matière, l’existence d’une substance saline dans la Chaux a été aussi long-tems douteuse. M. du Fay, de l’Académie royale des Sciences, qui a fait de fort-belles expériences chymiques, est un des premiers qui ait retiré un sel de la Chaux, en la lessivant dans beaucoup d’eau qu’il faisoit ensuite évaporer. Mais ce sel étoit en très-petite quantité ; il n’étoit pas même de nature alkaline, comme il paroît qu’il auroit dû être, eu égard aux propriétés de la Chaux. M. du Fay n’a pas poussé plus loin ses expériences sur cette matière, vrai-semblablement parceque le tems lui a manqué, & il n’a pas déterminé de quelle nature étoit ce sel.

M. Malouin, Docteur en Médecine de la Faculté de Paris, Membre de l’Académie des Sciences, & très-habile Chymiste, a été curieux d’examiner la nature de ce sel de la Chaux. Il a d’abord reconnu que ce n’étoit autre chose que ce que nous avons nommé crême de Chaux. Il est parvenu en mêlant un Sel alkali fixe avec de l’eau de Chaux, à former un tartre vitriolé : en y mêlant un Alkali semblable à la base du Sel marin, il a eu du sel de Glauber : enfin, en combinant la Chaux avec une matière abondante en phlogistique, il a formé de véritable soufre. Ces expériences, qui font très-ingénieuses, prouvent démonstrativement que l’acide vitriolique est celui du sel de la Chaux : car comme nous avons vu, il n’y a que cet acide qui foit capable de former ces combinaisons. D’un autre côté, M. Malouin après avoir séparé l’acide vitriolique de la base avec laquelle il étoit joint, en l’obligeant de la quitter pour se joindre au phlogistique, s’est assuré que cette base étoit terreuse & analogue à celle de la sélénitte ; d’où il a conclu que le sel de la Chaux est un véritable sel neutre, de la nature de la sélénitte. M. Malouin annonce dans fon mémoire, qu’il a trouvé encore dans la Chaux différens autres sels. Mais comme aucun de ces sels n’est un alkali fixe, & que les propriétés salines de la Chaux se rapportent toutes à celles de cette espèce de sel, il y a tout lieu de croire que tous ces sels font étrangers à la Chaux, & qu’ils ne se trouvent joints avec elle qu’accidentellement.

J’ai fait aussi plusieurs expériences pour acquérir quelques lumières sur la nature saline de la Chaux. J’en vais rapporter le résultat, le plus sommairement qu’il me sera possible. J’ai imprégné avec différentes substances acides, alkalines & neutres, différentes pierres, dont les unes par la calcination se convertissoient en très-bonne Chaux, & les autres ne devenoient qu’une Chaux très-foible. Toutes ces pierres ont été exposées à un même dégré de feu, assés fort & assés long-tems continué pour convertir en très-bonne Chaux les pierres les plus difficiles à calciner : & il s’est trouvé qu’après cette calcination, non-seulement les pierres qui ne devenoient naturellement qu’une Chaux foible, n’avoient point été converties en une Chaux plus active ; mais encore qu’aucune de ces pierres, même celles qui naturellement étoient propres à faire la Chaux la plus active, n’avoient acquis les propriétés de Chaux. J’ai varié ces expériences de toutes les manières, en employant différentes doses de matières salines, & presque tous les dégrés possibles de calcination. J’ai observé constamment, qu’après la calcination, toutes ces pierres s’éloignoient d’autant plus de l’état de Chaux, qu’elles avoient été combinées avec de plus grandes doses de Sels. J’en ai même observé quelques-unes [c’étoient celles qui étoient les plus chargées de sel, & qui avoient éprouvé la plus grande action du feu] qui étoient entré en fusion, & étoient comme vitrifiées. Or comme l’état de verre & celui de Chaux font incompatibles dans le même sujet & dans le même tems ; qu’une matière ne peut s’approcher de l’un, qu’à proportion qu’elle s’éloigne de l’autre ; & que les Sels en général disposent à la fusion & à la vitrification les matières qui en font les plus éloignées ; j’ai conclu de mes expériences, que c’étoit en servant de fondant à mes pierres, que les matières salines avoient fait obstacle à leur calcination ; qu’en conséquence il est vraisemblable qu’aucune matière saline n’entre dans la composition de la Chaux, & que ce n’est point à aucun Sel, que la Chaux doit ses propriétés salines.

Cette théorie s’accorde merveilleusement bien avec le sentiment de l’illustre M. Stahl, un des plus grands Chymistes que nous ayons encore eu. Ce grand-homme croit, comme nous l’avons dit en parlant des Sels en général, que toute matière saline n’est qu’une terre combinée d’une certaine manière avec de l’eau. Il applique ce sentiment à la Chaux ; il dit que le feu ne fait que subtiliser & atténuer la matière terreuse, de telle sorte, qu’elle devient capable de s’unir avec l’eau, comme il convient afin qu’il résulte de cette combinaison une substance ayant des propriétés salines ; & que par conséquent la Chaux n’acquiert ces fortes de propriétés, qu’après avoir été combinée avec de l’eau.

Je me suis étendu davantage sur le sel de la Chaux que je ne ferai sur aucune autre matière, parceque cet objet, très-important par lui-même, a été peu examiné jusqu’à présent, & que les expériences dont j’ai rendu compte à ce sujet font toutes nouvelles, les Memoires qui les contiennent n’étant pas même encore publics.

La Chaux s’unit avec les différens acides, & présente avec eux différens phénomènes.

L’acide vitriolique versé sur la Chaux, la dissout avec effervescence & chaleur. Il s’exhale de ce mélange une grande quantité de vapeurs tout-à-fait semblables pour l’odeur & pour la couleur à celles de l’esprit de Sel marin ; mais qui rassemblées & réunies en liqueur, en font cependant très-différentes. Il résulte de cette combinaison de l’acide vitriolique avec la Chaux, un sel neutre qui se crystallise, & qui est analogue au sel sélénitique que M. Malouin en a retiré.

L’acide nitreux versé sur la Chaux, la dissout aussi avec effervescence & chaleur ; & cette dissolution est transparente. Elle différe en cela de celle qui est faite par l’acide vitriolique, qui est opaque. Il résulte de ce mélange un sel neutre nitreux qui ne se crystallise point, & qui a la propriété très-singulière d’être volatil, & de passer tout entier dans la distillation sous la forme d’une liqueur. Ce phénoméne est d’autant plus remarquable, que la Chaux qui est la base de ce sel, est une des substances les plus fixes qu’on connoisse en Chymie.

Avec l’acide du Sel marin, la Chaux forme aussi un sel d’une espèce singulière qui est très-avide de l’humidité de l’air. Nous aurons occasion d’en parler dans un autre endroit.

Ces expériences de la Chaux avec les acides font encore toutes nouvelles. Nous en sommes redevables à M. Duhamel, de l’Académie des Sciences, qui par les excellens mémoires qu’il a donnés en différens genres, a montré qu’il a des connoissances très-étendues sur toutes les parties de la Physique.

LA PIERRE À CAUTERE.

La Chaux traitée avec les alkalis fixes, augmente considérablement leur causticité, & les rend beaucoup plus pénétrans & plus actifs. Une lessive alkaline dans laquelle on a fait bouillir de la chaux, évaporée jusqu’à siccité, forme une matière très-caustique, qui entre en fusion très-facilement, & attire puissamment l’humidité de l’air : on la nomme Pierre à Cautère, parcequ’on s’en sert en Chirurgie, pour faire des escarres sur la peau & la cautériser.