Briseux – Jombert 1728/I
[Charles-Étienne Briseux – Claude Jombert], Architecture moderne, ou L’Art de bien bâtir pour toutes sortes de personnes. Tant pour les maisons des particuliers que pour les palais. Contenant cinq traites I, Paris [Claude Jombert] 1728.
pp. 17–19
CHAPITRE V.
De la Chaux, comment on connoît sa bonté, & des differentes manieres de l’éteindre.
LA meilleure Chaux est celle qui est faite de Pierres extrêmement dures ; ensorte que la Chaux faite avec marbre & cailloux est beaucoup plus grasse & plus gomeuse que celle qui est faite avec des Pierres ordinaires ; il y en a qui font de la Chaux avec des Coquilles d’Huître, & on estime qu’elle est fort bonne pour bâtir dans les lieux qui sont proche de la Mer.
La couleur ne fait rien à la bonté de la Chaux, la plus légere est la plus estimée, quand on frape un morceau de bonne Chaux, il doit sonner comme un morceau de terre bien cuite.
On connoît que la Chaux est bien cuite, quand elle ne pêse pas plus que le tiers de la Pierre avant d’être mise au Four, on peut aussi connoître sa bonté en la moüillant, si elle jette une fumée épaisse & qu’elle s’attache au rabot ; c’est une marque qu’elle est bonne.
L’experience a fait connoître que le feu de charbon de terre étoit plus propre que le bois pour cuire la Pierre à Chaux.
Plusieurs assurent que la Pierre à Chaux concassée, fait un meilleur mortier avec la Chaux faite de la même Pierre que ne feroit le meilleur sable, même que ne feroit le ciment.
La Chaux qui est en poudre n’est pas bonne, il faut choisir celle qui est en Pierres les plus grosses & les plus solides.
Maniere d’éteindre la Chaux.
Excepté les eaux de marais & les eaux bourbeuses, toutes sortes d’eaux sont bonnes pour éteindre la Chaux, les anciens ne vouloient pas qu’on se servît d’eau de Mer, cependant l’experience a fait connoître qu’elle étoit bonne, & que le mortier en séchoit plus vîte.
Il y a plusieurs manieres de détremper la Chaux, on doit y faire beaucoup d’attention, & prendre garde que les Ouvriers y mettent la quantité d’eau nécessaire ; car il arrive souvent qu’elle ne peut se conserver faute d’une bonne opération, puisque le trop d’eau la noye, & que le trop peu la brûle ; la maniere la plus commune, est de mettre les Pierres dans un bassin plat fait sur la terre pour cet effet, & qui doit être bordé de Pierres & de sable, on y verse ensuite un peu d’eau au-dessus, & à mesure que l’eau se boit dans la Chaux, on y en verse d’autre, jusqu’à ce que la Chaux soit toute fonduë, enfin l’on y verse assez d’eau, pour la pouvoir achever de détremper en la remuant avec le rabot, & quand elle est bien détrempée, on la laisse couler dans une Fosse faite exprès pour la conserver ; on peut la détremper à plusieurs reprises, & en remplir la Fosse, puis quand la Chaux détrempée aura pris un peu de fermeté, on la couvrira de sable pour la garder, on s’en servira ensuite quand on voudra, elle se conserve par ce moyen plusieurs années sans perdre sa force.
Il y en a qui détrempent la Chaux ainsi qu’elle vient du Four, avec de l’eau & un peu de sable, & en font une masse pour garder, puis quand ils veulent la mettre en œuvre, ils y mettent du sable davantage & le rebroyent bien fort, cette façon passe pour être meilleure que la premiere ; mais pour conserver à la Chaux toute sa force & toute sa graisse aussi long-tems que l’on voudra, & pour qu’employée elle entretienne l’ouvrage plus long-tems que d’aucune autre façon, il faut la prendre comme elle sort du Four, la mettre dans une place bien unie, remplir cette place à la hauteur de 2 ou 3 pieds, après quoy on la couvrira également par tout de bon sable, environ à la hauteur d’un pied ou deux, ensuite on y jettera une quantité d’eau assez considérable pour que le sable en soit bien abreuvé, & que la Chaux puisse s’infuser par-dessous, sans se brûler aucunement (si il arrivoit que le sable en se fendant donnât passage à la fumée & à la vapeur de la Chaux, il faudroit incontinent recouvrir cette fente avec d’autre sable) le sable & la Chaux étant bien moüillez & détrempez, toutes les Pierres de la Chaux se convertiront en une masse de graisse, qui sera si bonne que lorsque l’on voudra s’en servir au bout de 2, 4, 6, 10, & même 20 ans (puisqu’on a vû de la Chaux éteinte de cette façon, se conserver plus de 50 ans) on aura peine a en tirer le rabot lorsqu’on la détrempera pour en faire du mortier, elle sera pour lors comme du fromage à la crême, ce qui lui fera consommer une grande quantité de sable : la Chaux ainsi détrempée peut servir à tous les ouvrages où on employe ordinairement de la Chaux, elle est particulierement bonne aux incrustations, & elle ne mange point les Peintures à fraisque.
pp. 19–22
CHAPITRE VI.
Du Sable, du Ciment & du Mortier.
IL se trouve tant d’especes de Sable qu’un volume ne suffiroit pas pour en décrire toutes les differentes qualitez. On dira seulement ici que le Sable de la Mer ne vaut rien pour faire mortier, quoiqu’à Palerme il se trouve un endroit où il est fort bon, que le Sable pour qu’il puisse faire de bon mortier doit être dénué de parties grasses & terreuses qui l’empêchent de se lier avec la Chaux, pour cet effet le Sable de Rivieres rapides, ou de torrents est excellent : il se trouve en foüillant dans les terres un Sable qu’on nomme communément terrain, il y en a beaucoup en France & dans les autres Pays, il s’en trouve de gris, de rouge, de jaune & d’autres couleurs, qui ne font rien à sa bonté que l’on connoît lorsque en le maniant il fait du bruit, & qu’après avoir été manié, il ne laisse point de terre aux mains, on éprouve encore sa bonté en le moüillant & le frottant sur du drap, ou du linge, qu’il ne doit pas salir comme feroit la fange : on trouve aux environs de Rome & de Naples une espece de sable qu’on tire de terre, & qu’on apelle Posolanne, qui est admirable pour faire du mortier, & dont la qualité est de durcir au fonds de l’eau : si l’on veut éxaminer les grains de Sable, on trouvera que ceux qui sont transparents comme du verre tel que nôtre Sablon d’Estampes, & le Grais pilé, ne peuvent pas faire une bonne liaison avec la Chaux, il faut au contraire qu’ils soient remplis de petits cailloux opaques comme de petits morceaux de Pierre ; c’est ce qui a fait dire à Leon-Baptiste Albert, que le meilleur de tous les Sables, est celui qui n’est composé que de Pierres dures rompuës & cassées en miettes.
Du Ciment.
On se sert ordinairement de Ciment dans les ouvrages de conséquence, & dans ceux pardessus lesquels il doit passer de l’eau, le Ciment n’est autre chose que des briques, des tuilles & des tessons de pots de grais concassées en des parties aussi déliées que des grains de Sable de médiocre grosseur ; mais il faut prendre garde qu’il n’y ait dans le Ciment des briques & des tuilles pourries, il y en a qui pour rendre le mortier plus fort & plus solide, mêlent parmi le Ciment les petites écailles de fer qui tombent aux pieds des enclumes des Forgerons & des Marêchaux.
Du Mortier.
Il se trouve de si bons Sables & de si bonne Chaux, qu’il n’est pas absolument possible de déterminer au juste quelle quantité il faut mettre de l’un ou de l’autre pour faire de bon mortier. On met ordinairement deux tiers de Sable sur un tiers de Chaux : quand le Sable n’est pas bon, on met moitié par moitié ; il y a trois manieres differentes de faire le mortier, la premiere est de le faire avec de la Chaux éteinte sur le champ, dans laquelle on corroye le Sable ou Ciment, & que l’on employe incontinent, la seconde est d’employer la Chaux avec le Sable quelque tems après qu’elle est éteinte, la troisiéme est de faire le mortier avec de la Chaux éteinte depuis plusieurs années, il faut mettre très-peu d’eau dans ces deux dernieres manieres de faire le mortier, car à force de corroyer avec des rabots il devient liquide, & il vaut mieux, que si on y mettoit beaucoup d’eau qui pourroit le noyer & l’empêcher de durcir par la suite.
Le mortier prendra fort promptement, si l’on y met un peu d’urine & de l’eau où on aura fait détemper de la suye de cheminée.
Quand on mêle dans le mortier de l’eau où l’on a fait dissoudre du Sel armoniac, il prend presque aussi promptement que du Plâtre, ce qui peut être d’une grande utilité pour les endroits où il n’y a pas de Plâtre ; Nota que le mortier doit être plus liquide avec les Pierres qui boivent l’eau qu’avec celles qui sont de la nature du cailloux.
Pour les enduits qu’on fait avec le mortier & le Ciment, il faut observer de les battre à petits coups, tant qu’ils ayent pris une consistance solide, & l’on doit ensuite froter la superficie avec la truelle, & l’y laisser jusqu’à ce que l’ouvrage soit un peu sec & uni, il faut aussi couvrir l’ouvrage d’un peu de Sable ou de quelques nattes de paille à cause du hâle, parce qu’il faut que le mortier y séche doucement, il y en a qui frottent ces enduits avec de l’huile de Lin ou de Noix, surtout dans les bassins où l’on doit mettre de l’eau, Leon Baptiste Albert, dit que si on détrempe la Chaux avec de l’huile, elle sera avec le Sable ou Ciment un mortier impénétrable à l’eau : le meilleur mortier pour remplir les jointures, les petites fentes ou crevasses, se fait avec de la cendre bien sacée, que l’on détrempe avec de l’huile de Lin ou de Noix dans quoi on mêle un peu de verd de gris, ce mortier devient si dur par la suite des tems, & se lie si bien avec le marbre, la Pierre & la brique, que cela ne fait plus qu’une seule Pierre.
