Cointeraux 1791/II
François Cointeraux, École d’Architecture rurale. Dans lequel on traite : 1 °. de l’art du Pisé ou de la Massivation, 2°. des qualités des terres propres au pisé, 3 °. des détails de la main d’oeuvre , 4° . du prix de la toise, 5 °. des enduits , 6°. des peintures II, Paris [Cointéraux – Niodot] 1791.
pp. 73–76
Des peintures sur le pisé.
La peinture la plus belle & la plus économique est la peinture à fresque ; c’est celle que l’on préfère pour décorer les maisons de pisé sur-tout leur frontispice. Elle n’est guère en usage dans les pays qui abondent en plâtre, ou qui manquent de bonne qualité de chaux & de sable. Cette peinture étoit la favorite des plus habiles peintres: Rome fournit encore d’excellens modèles pour nous engager à reprendre ce beau genre de peinture.
Lorsqu’on veut peindre à fresque sur le pisé, on doit se précautionner d’un peintre, & le joindre aux maçons: ceux-ci étendent l’enduit comme je l’ai indiqué, & mettent toute leur attention à le bien dresser pour recevoir la peinture ; c’est ici où l’outil appelé épervier est grandement utile pour rendre l’enduit aussi droit qu’une table de marbre.
Dès que les maçons ont fait une partie d’enduit, ils cessent l’ouvrage pour donner le tems au peintre de la peindre: car, s’ils travailloient de suite, le peintre ne pouvant aller aussi vîte qu’eux, l’enduit sécheroit & les couleurs ne pourroient plus s’y incorporer. Il est d’une nécessité absolue que le travail des maçons soit subordonné à celui du peintre: j’ai vu aussi ce dernier peindre pendant le tems que les ouvriers alloient prendre leurs repas, & lorsqu’à son tour, il s’absentoit, il marquoit avant de s’en aller aux maçons les mesures de la place qu’ils devoient enduire, prévoyant la peinture qu’il pouvoit faire dans la journée: toutes ces précautions sont donc faites pour prévenir la dessiccation trop prompte de l’enduit, & pour gagner le tems propice pour appliquer les couleurs sur sa fraîcheur.
Je n’indiquerai pas ici le grand art de la peinture à fresque ; mais je peux toujours indiquer aux propriétaires des moyens de faire faire des peintures ordinaires.
Pour faire les fonds de la couleur qu’on veut donner à une maison de campagne, il faut délayer dans un tonneau une suffisante quantité de la chaux que l’on aura eu soin de faire éteindre long-tems d’avance; il faut aussi délayer dans un baquet, ou un grand pot, de l’ocre jaune, rouge, ou autre couleur, le tout avec de l’eau très-claire; après quoi, on versera un peu de la couleur dans le tonneau, & on remuera la chaux & la couleur avec un bâton en la tournant & retournant à contre-sens: on prendra ensuite un pinceau que l’on trempera dans le tonneau, & on essaiera la couleur faite sur une planche ou contre un mur; si elle paroît trop foncée ou trop tendre, on ajoutera ou de la chaux ou de la même couleur du pot: on répétera plusieurs fois ces essais, & par là on arrivera au ton de couleur qu’on voudra donner au fond de la maison: voilà la teinte faite, il ne s’agira plus que des angles & des encadremens des portes & fenêtres pour les distinguer du fond.
Si le fond est d’un jaune ou d’un rouge pâle, on peut mettre les angles & les encadremens en blanc ou en bleu: si le fond étoit gris, on peut les peindre en jaune ou en rouge foncé: c’en est assez; on trouvera bien ce qui est convenable, lorsque les essais sont si faciles & si peu dispendieux.
Les maçons sont assez adroits pour peindre des maisons comme la façade qui est dessinée sur la planche V, fig. 2, du premier cahier. Mais, lorsque les propriétaires & les entrepreneurs voudront faire peindre une maison décorée comme celle qui est représentée sur la couverture de ce livre, ils appelleront un peintre qui sache faire toutes sortes de dessins.
Je dois prévenir qu’il est possible de peindre sur les bâtimens en pisé de superbes colonnades, des niches avec les statues dedans & toutes sortes d’ornemens: je dois avertir aussi que l’on peut faire sur les murs de clôture en pisé, à l’extrémité des allées de jardin, les plus belles perspectives, les plus charmans paysages, & y peindre toutes sortes de figures humaines & d’animaux. J’avois une fois un excellent peintre qui m’avoit peint sur une maison de terre une fausse croisée; il y avoit placé une figure qui sembloit lire dans la chambre, & il paroissoit que cette figure se trouvoit derrière les vitres, tant étoit bien peint cette composition.
Ces peintures à fresque, encore une fois, font plus vives, plus brillantes que toutes les autres peintures; parce que la colle, ni l’huile, qui en sont supprimées, n’en altèrent point les couleurs.
On est surpris de leur effet: on peut se procurer cette jouissance à bien peu de frais.
Les personnes qui habitent la campagne ont bien de quoi se récréer: elles peuvent s’essayer de peindre elles-mêmes, & leur premier essai leur fera connoître qu’elles sont peintres sans le savoir: à cet effet, un propriétaire peut faire venir un maçon & lui faire poser environ une toise d’enduit ; après avoir acheté de petits pinceaux & quelques sols d’ocre, il s’amusera à peindre, & s’apprendra à filer en tenant de la main gauche une règle mince & pliante d’environ trois pieds de longueur & de l’autre le pinceau qu’il fera suivre le long de la règle.
On voit que cela n’est point difficile, & que l’on peut commencer à faire quelques panneaux & autres sujets comme l’on imaginera ou copiera d’après quelques dessins: ne voilà-t-il pas un vrai objet de récréation que chacun peut se procurer dans sa retraite? je me propose d’en indiquer bien d’autres dans le cours de ce traité, si mes souscripteurs engagent les personnes éclairées en leurs intérêts à multiplier le nombre des souscriptions.
Eh! vous, jeunes élèves, voilà le bon moyen d’étudier l’architecture & d’en ressentir les effets en vous exerçant dans la peinture à fresque ; mais ne croyez pas acquérir toutes les connoissances qui vous sont nécessaires si vous ne vous adonnez de bonne heure à l’agriculture ; ce premier des arts vous est aussi intéressant à connoître que tous les autres que l’on a tant vantés; suivez, suivez les cours d’agriculture, répandez-vous dans la campagne pour y voir travailler; c’est la seule voie pour devenir architecte utile; j’en ai fait & fais chaque jour l’expérience en assistant régulièrement aux séances de la société royale d’agriculture.

