De l’Orme 1567

Philibert De l’Orme, Le premier tome de l’Architecture, Paris [Federic Morel] 1567.


LE PREMIER LIVRE DE L’ARCHITECTVRE

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fol. 27v–28v

[XVI. De la chaux et pierres propres pour la faire]

De la chaux & pierres propres pour la faire, & de quels sables & eauës il fault user pour preparer les mortiers, avecques la difference & nature desdicts sables. CHAPITRE XVI.

Quant à la pierre qu’il fault avoir pour faire la chaux, ie dy que la meilleure est la plus dure, car la chaux s’en trouve plus grasse & glutineuse. Celle qui est faicte de marbre, ou de pierre de semblable nature, est merveilleusement bonne. De sorte que l’employant toute chaude, comme sortant du four, aecques cailloux & gros sable de riviere qui porte autres petis cailloux, elle se conglutine merveilleusement bien avecques le temps & de telle façon, que le tout ensemble est ainsi qu’une roche & masse d’une piece: comme vous l’entendrez par le chapitre suivant. Ce temps pendant ie vous advertiray que la meilleure chaux se cognoist, pour estre la plus pesante, & quand on la frappe, elle sonne comme un pot de terre bien cuicte. On la cognoist aussi estre bonne, si estant mouillée, sa vapeur & fumée espesse, monte incontinent & soudainement contremont: d’avantage, si elle se lie au rabot duquel on la broye. I’ay aussi de long temps ouy dire, & me semble estre veritable, que la chaux d’un lieu se comporte beaucoup mieux pour estre employée en maçonnerie avec les pierres de sa mesme patrie & carriere, qu’autrement : c’est à dire, du mesme lieu duquel a esté tirée la pierre de la chaux. Parquoy il sera beaucoup meilleur à ceux qui feront bastir, de faire la chaux, s’ils ont la commodité, de mesme pierre qu’ils voudront maçonner, plustost que la faire venir d’autre lieu & païs. Quant au sable duquel il fault aussi faire bone provision, soit pour garder la chaux, ou la mixtionner pour en faire mortier, ie ne vous en feray icy long discours, veu que noz auteurs d’Architecture en ont si bien traicté & si au long descrit, que ce ne seroit qu’une redicte. Bien vous veux ie advertir que les sables sont de diverses natures, sçavoir est masles & femelles, & aussi de diverses bontez : de sorte que les uns sont plus de proufit & se lient mieux avec la chaux, que les autres. Aucuns sont si gras & si bons, qu’il en fault cinq parties pour une de chaux, voire sept. I’en ay veu d’autres qui n’en peuvent porter deux ou trois parties, & d’autres qui sont si mauvais, qu’il y fault autant de chaux que de sable. Outre ce il convient cognoistre que aucuns sables sont tresbons & propres pour les murailles hors de terre, les autres pour les fondements, autres pour faire les enduits, & autres pour faire le cyment, ou pour s’en servir comme de vray cyment, ainsi que pourcelane, qui est un sable noir, duquel lon use à Rome, & a la nature d’un vray cyment. Voyez sur ce propos Pline, parlant de la diversité des terres & du sable de Putzoli, & de plusieurs autres sortes de terres qui s’endurcissent comme pierre. Le meilleur sable en ce païs de France, & beaucoup d’autres lieux, c’est le terrain : non qu’il soit proprement terre, mais pour autant qu’il se prend au milieu d’un champ dedans les terres : parquoy il est beaucoup meilleur que celuy des rivieres, & faict bruict quand on le manie, ayant de gros grains par dedans, comme petis cailloux, qui est cause qu’il faict un fort bon mortier. Il en y a qui porte de la terre avecques soy, duquel il ne fault user. Mais il ne convient icy omettre que les sables sont de diverses couleurs, de sorte que les uns sont blancs, les autres iaunes, les autres rouges, & les autres noirs. Vous cognoistrez leur bonté quand ils sont mouillez, car ils ne tachent ou souillent un drap, comme faict la fange, & si ne rendent point les mains salles, ainsi que font les mauvais sables en les maniant. Voiez sur ce propos Vitruve qui en escrit bien au long, sans en chercher ailleurs. Quant aux eavës qui sont le troisiesme element de la composition du mortier (car il y a feu à la chaux, terre au sable, eauë pour leur agglutination, & en la fumée forme d’air nubileux, qui respondent aux quatre elements du monde) ie dis que l’eauë de mer ne vault du tout rien à faire mortier, car elle ne le desseiche aucunement estant en oeuvre, ains le laisse tousiours humide, & empesche qu’il ne sagglutine, ou lie avecques les pierres. Les eauës pareillement des palus & maraiz n’y sont bonnes pour leur grosseur & immundicité, mais celles des rivieres, puits & fontaines, y sont fort bonnes & propres : ainsi que nous pourrons monstrer ailleurs.


fol. 28v–29v

[XVII. Maniere de bien destremper la chaux | de l’usage d’icelle pour les peintres]

Maniere de bien destremper la chaux, tant pour durer long temps en œuvre, que pour estre longuement & seurement gardée, de l’usage d’icelle pour les peintres. CHAPITRE XVII.

Pourautant qu’en faisant provision (ainsi que nous avons dict) de toutes matieres, i’ay veu plusieurs personnes qui ne sçavoient garder leur chaux, & y estoient si fort empeschez, que quand il la failloit mettre en oeuvre, elle avoit quasi perdu sa force, pour avoir esté mal destrempée & faicte autrement qu’il ne failloit : pour ce est il que ie vous veux bien advertir icy comme vous la devez garder, avecques la diversité d’en user, veu que les uns s’en aydent d’une autre. Laquelle chose ne provient d’ailleurs que de la nature de la chaux, laquelle aucuns destrempent ainsi comme elle vient du four, avecques de l’eauë, sans y mettre sable, & en font une grosse masse, mais s’ils n’entendent le moien, ils se mettent en danger de la brusler ou noyer, pour y mettre trop d’eauë ou trop peu, car cela diminue beaucoup de sa force. Estant destrempée ils l’accumulent & ramassent en un monceau, puis quand ils en ont affaire pour mettre en oeuvre, ils la destrepent & rebroyent avecques du sable, lequel ils y meslent à leur fantasie. Les autres, ainsi que la chaux vient du four, tout aussi tost ils la destrempent avecques un peu de sable & d’eauë, & en sont une masse pour garder, puis quand ils la veulent mettre en œuvre, ils y mesent du sable d’avantage, & le rebroyent bien fort. Ceste façon est meilleure que la premiere, mais celle que ie vous veux icy descrire sera encores trouvée beaucoup meilleure, pour autant que la chaux y peult long temps bien garder la force & graisse : de sorte qu’un pied de muraille estant maçonné de ceste chaux, vaudra mieux que trois des autres, & si la pouvez garder longuement sans qu’elle se gaste, ou perde sa force. La façon est telle : Ainsi qu’on apporte la chaux du four, vous l’assemblerez en une grande place bien droicte, & la mettrez d’une mesme hauteur, comme de deux ou trois pieds, en telle longueur & largeur que vous voudrez. Apres cela vous la couvrirez de bon sable terrain, ou de riviere, environ un pied ou deux de hauteur, ou si vous voulez egalement par tout. Cela faict vous iecterez de l’eauë par dessus en assez grande quantité, & telle que le sable en soit si fort mouillé & abreuvé que la chaux se puisse fuser par dessous, sans se brusler aucunement. Si vous voyez qu’en quelque lieu le sable se fende & face voye pour la fumée qui en sort, recouvrez le incontinent, à fin que la vapeur & fumée n’en sorte. Estant ainsi le sable bien mouillé & destrempé, toutes les pierres de la chaux se convertiront en une masse de graisse, laquelle quand vous entamerez pour faire mortier au bout de deux ans, trois, ou dix, il semblera que ce soit comme fromage de cresme, & en sera la matiere si grasse & glutineuse, qu’on n’en pourra quasi tirer le rabot duquel on destrempe le mortier, & mangera grande quantité de sable, & fera si bon mortier, qu’il s’agglutinera avecques les pierres tout ainsi come si c’estoit un vray & bon cyment. Mais sur tout il fault bien prendre garde qu’en mouillant le sable, la chaux soit par tout bien couverte du dit sable, & qu’elle ne prenne l’air, comme i’ay dict, pour autant que la chaleur & fumée de la chaux faict ouvrir & separer le sable, qui pourroit estre cause de son evaporation & esuentement : par ainsi il fault prendre garde à la bien couvrir tousiours. Telle nature de chaux ainsi temperée & gardée, est encores merueilleusement bonne, pour faire quelques ouvrages d’incrustations, comme aussi pour enduire les murs à faire estuf, & pour servir aux peintres qui besongnent à fiez contre les murs, quand ils veulent faire quelques histoires & ouvrages, ou ils appliquent leurs couleurs sur le mortier, comme sur cyment. Estant ainsi destrempée de longue main ladicte chaux, elle ne faict rompre l’enduit, ou mourir les couleurs, comme font les autres mortiers. Il s’est trouvé quelquefois qu’ à faute d’avoir ainsi destrémpé la chaux quand le peintre pensoit avoir faict quelque belle œuvre de son estat de peinture, au bout de quelque temps apres, ses couleurs se mouroient & perissoient. Car la force & vehemence de la chaux les mangeoit & les faisoit changer autrement qu’elles n’estoient quand elles furent mises en œuvre, ou bien faisoit fendre tout l’enduit & peinture, de sorte que quelquefois aucunes pieces en tomboient, ou bien s’y levoient comme petites ampoulles : qui estoit dommage & perte pour le seigneur qui faisoit faire l’œuvre, & grand deshonneur au peintre.