Dezallier d’Argenville 1745/I

[Antoine-Joseph Dezallier d’Argenville], Abrégé de la Vie des Plus fameux Peintres, Avec leurs Portraits gravés en taille-douce, les Indications de leurs Principaux Ouvrages, Quelques Réflexions sur leurs caractères, et la Maniere de connoître les Desseins et les Tableaux des Grands Maîtres I, Paris [De Bure] 1745.


pp. 125–130

PIETRE DE CORTONE.

LA Toscane n’a guéres eu de plus grand peintre que Pietre de Cortone. Né en 1596. dans la ville qui porte ce nom, on l’appelloit Pietro Berrettini; il fut élève d’Andrea Commodi chez qui son pere l’avoit placé, & il vint fort jeune à Rome se mettre sous la conduite de Baccio Ciarpi. La maniére lourde avec laquelle il dessinoit le faisoit nommer tête d’âne parmi ses camarades, mais cette tête d’âne dans la suite a fait paroître tels tous ceux qui l’appelloient ainsi. Ses premiers ouvrages plurent infiniment au Marquis Sacchetti qui le reçut dans son palais : les remarques qu’il fit sur les belles figures antiques, ses études d’après Raphaël, Michel-Ange & Polidor le perfectionnérent en peu de temps. Cortone avoit puisé dans les mêmes sources où tout le monde puise, mais avec des yeux plus clairvoyans & des talens extraordinaires. On fut étonné de l’enlèvement des Sabines & d’une bataille d’Alexandre qu’il peignit tout jeune dans le palais Sacchetti : Il y paroît égaler les plus grands maîtres par sa belle ordonnance, l’élévation de la pensée, le grand coloris & la belle touche. Une nativité pour l’Eglise de saint Sauveur in Lauro, les ouvrages que le cardinal Sacchetti lui ordonna pour sainte Bibianne, & le fameux salon Barberin lui acquirent tant d’honneur, qu’il devint le premier peintre de son temps. Ce salon est une des belles choses de Rome; quoique peint à fresque, la force du coloris & une touche tendre & agréable le font paroître peint à l’huile. Cortone y a représenté le (a) triomphe de la gloire avec des attributs à la maison Barberin, leurs armes & leurs devises. La gloire est accompagnée des quatre vertus & de figures allégoriques, avec de très-beaux termes & des ornemens de goût. On voit dans les deux grands morceaux Bacchus entouré de plusieurs figures, & de l’autre côté Vénus couchée parmi les Amours. Le deuxième morceau représente la puissance Ecclésiastique qui ferme le Temple de Janus, chasse les Euménides & ordonne aux Cyclopes de forger des armes & de l’artillerie pour la sûreté des états du Pape. On lui donna le tableau de la Trinité pour l’Eglise de saint Pierre de Rome, lequel est placé dans la chapelle du Saint Sacrement, il fit aussi les cartons pour les mosaïques de la coupole de la même chapelle. Le Pape en fut si satisfait qu’il lui ordonna de nouveaux travaux dans le Vatican, & tous les couvens de Rome voulurent à l’envie posséder des preuves de son sçavoir.

(a) Ce morceau a été gravé par Bloëmart dans le livre intitulé Ædes Barberinæ.

Après ces grands ouvrages il eut dessein de voir l’Italie, les belles choses qui se présentèrent à lui à Venise & dans la Lombardie augmentérent ses connoissances. Comme il passoit à Florence dans le dessein de revenir à Rome, le Grand Duc Ferdinand II. lui donna à peindre son salon & quatre chambres de suite du palais Pitti : c’étoit un vaste champ pour exercer son génie; les actions les plus vertueuses lui fournirent des sujets tels que la continence de Scipion, celle d’Alexandre envers la femme de Darius, la continence de Crispus, celle de Cyrus, Antiochus qui céde sa femme à son fils malade, la fermeté de Porcenna, l’histoire de Massinissa & autres.

Pendant que le Cortone peignoit une de ces chambres appellée la Stuffa, Ferdinand le vint voir travailler. Il ne se lassoit point d’admirer un enfant qui y est représenté pleurant; voulez-vous, mon Prince, dit Cortone voir dans le moment avec quelle facilité les enfans pleurent & rient ? Il ne fit que donner un coup de pinceau & l’enfant parut rire. Il remit ensuite la bouche dans l’état où elle étoit auparavant, ce qui frapa extrêmement ce Prince.

Le cardinal de Médicis oncle du Grand Duc, ayant sçû que Cortone avoit apporté de Venise des tableaux des plus habiles peintres, entr’autres du Titien, demanda à les voir, ils lui plurent, & il les acheta. Les ennemis du Cortone persuadèrent au cardinal que c’étoient des copies; il en fit des reprimandes si vives à ce peintre, qu’après avoir terminé quelque morceau, il laissa le reste imparfait, demanda à se retirer & ne voulut plus revenir quelque instance qu’on lui fit dans la suite.

Cortone ne vécut que sept années depuis son retour à Rome; il peignit dans l’Eglise des peres de la Chiesa nuova un miracle de la Vierge, à la voûte de la croisée du milieu, à la coupole & dans les pendantifs; la tribune représente l’assomption de la Vierge; la voûte de la sacristie & le plafond d’une chambre où saint Philippe de Néri célébroit la Messe sont encore de lui. Ces peintures généralement estimées engagèrent Innocent X. à lui donner la galerie de son palais sur la place Navone, où il a exprimé plusieurs sujets de (a) l’Enéide de Virgile.

(a) Gravé par C. Cesius.

Pietre de Cortone fut un grand architecte; il en donna des preuves en faisant bâtir sur ses desseins plusieurs Eglises, des palais, des chapelles & des tombeaux; l’Eglise de sainte Marie in via lata, celle de sainte Martine sont de ce nombre : il a laissé à cette derniére un fond de cent mille écus pour construire un maître Autel de bronze & pour y élever son tombeau qui a été exécuté avec de magnifiques épitaphes. Le portique de l’Eglise de la Paix passe pour être excellent; il plut tant à Alexandre VII. qu’il créa le Cortone chevalier de l’éperon d’or, & lui donna la croix attachée à une fort belle chaîne d’or; en reconnoissance le peintre fit présent à ce Pontife d’un Ange gardien & d’un saint Michel faits de sa main.

Personne n’a eu plus de génie que le Cortone, & personne n’a peint avec tant de facilité; il étoit né pour les grandes (a) machines & l’on peut dire que ses petits tableaux, qu’il ne pouvoit se captiver à finir, perdent un peu du mérite des grands. Il possédoit parfaitement la partie du coloris, surtout dans la fresque qu’il traitoit avec une grande (b) Vaguesse. Ses plafonds se trouvent remplis d’ornemens & de païsages si beaux, qu’ils ravissent le spectateur : Il faut pourtant convenir que le Cortone a mis peu de correction & d’expression dans ses tableaux : ses figures sont trop courtes & fort lourdes, ses têtes se ressemblent, ses draperies sont mal jettées & très maniérées : des pensées nobles & grandes beaucoup de graces dans ses têtes réparent tous ces défauts. Rien n’est si beau que la forme & l’arrangement de ses groupes & les effets du clair-obscur répandus dans ses ouvrages : on ne connoît les grands hommes que dans les grandes ordonnances.

(a) Terme usité pour exprimer un grand ouvrage de peinture.

(b) Terme de peinture pour signifier un ton de couleur clair & brillant.

Cortone étoit bien fait, il avoit l’esprit vif & agréable, on recherchoit sa conversation; il connut la misére, l’opulence, & contre la coûtume, en changeant d’état, il ne changea point de mœurs; un juste milieu entre la générosité & l’avarice, entre l’orguëil & la modestie fut son vrai caractére.

La goute qui l’incommodoit considérablement, ne lui permit plus d’entreprendre de grands ouvrages; il s’étoit restreint à peindre des tableaux de chevalet; enfin il fut réduit à garder le lit, son incommodité lui ôtant jusqu’à l’usage de la parole, & il mourut à Rome en 1669. âgé de soixante & treize ans; son corps fut porté à sainte Martine, lieu qu’il avoit choisi pour sa sépulture.

De grands hommes sont sortis de son école tels que Cirro Ferri, Romanelli, Lazaro Baldi, Pietro Testa, le Bourguignon, & Giacinto Geminiani dà Pistoia (c).

(c) On a déjà lû la vie des deux premiers, on verra dans la suite celle du Bourguignon & nous allons parler du Baldi, & du Geminiani.

LAZARO BALDI.

Lazaro Baldi né à Pistoia en 1624. vint à Rome prendre les leçons de Pietre de Cortone. Il fut employé par Alexandre VII. à peindre la galerie de monte cavallo; & à saint Jean de Latran une belle chapelle où l’on trouve la correction, l’Harmonie, la vaguesse & la force du coloris. Il érigea une chapelle en l’honneur de son patron, dont il peignit le tableau d’Autel, il en avoit auparavant composé la vie qu’il avoit fait imprimer. Il tenoit chez lui une académie de beaux esprits, & il mourut à Rome en 1703. aimé de tout le monde.

GIACINTO GEMINIANI.

Giacinto Geminiani étoit de la même ville, il étudia d’abord sous le Poussin & ensuite chez le Cortone où il ne tarda guéres à devenir un grand homme : il a donné des marques de son sçavoir dans plusieurs Eglises de Rome. Il épousa la fille d’Alexandre Veronese, dont il eut plusieurs enfans entr’autres Louis Geminiani qui devint dans la suite un bon peintre, plus spirituel & plus grand coloriste que son pere, mais moins correct. Geminiani mourut à soixante & dix ans en l’année 1681.

Les desseins du Cortone sont d’un contour tâté, un peu lourds & souvent même peu corrects. Il a employé toutes sortes de crayons & de lavis souvent sans hachures, quelquefois relevés de blanc de craie; on en voit dont le trait est au pinceau lavés de bistre ou d’encre de la Chine : c’est ainsi qu’il traitoit ses admirables païages; ses airs de tête & son goût de dessiner font facilement distinguer ce maître d’avec un autre.

Ses principaux ouvrages à Rome font le fameux salon de Barberin : la galerie du palais Pamphile dans la place Navone : l’Eglise de la Chiesa nuova des peres de l’Oratoire : le beau tableau de la Trinité dans l’Eglise de saint Pierre : tous les cartons de la coupole de la chapelle du Saint Sacrement exécutés en mosaïque. Chez les Capucins saint Paul avec beaucoup de figures. La coupole, la tribune, le maître Autel & les ornemens de saint Charles al Corso. La chapelle de faint Xavier dans l’Eglise du Jesus, celle du Saint Sacrement à saint Marc, celle Gavotti à saint Nicolas de Tolentin, dont il a donné les desseins. A sainte Bibiane trois tableaux de l’histoire de la Sainte, & un d’une autre Sainte dans une chapelle : une Notre-Dame de Pitié à la petite chapelle du Vatican, & les anges qui chassent l’hydre dans la salle du Consistoire. A saint Charles de Catenari on voit saint Charles qui porte en procession le saint cloud de Milan.

A saint Philippe de Neri à Naples un saint Alexis très-beau.

A la Chiesa nuova de Perouse le tableau du maître Autel.

Dans la galerie du Duc de Parme une grande Vierge avec un beau païsage.

Dans la bibliothéque Ambrosianne à Milan un Crucifix en petit avec trois figures.

Au Dôme de Pise les quatre évangélistes contre le maître Autel.

A saint Michel de Florence un saint Laurent : le grand salon du Palais Pitti & plusieurs plafonds qu’il a laissé imparfaits & qui ont été terminés par Cirro Ferri.

A Dusseldorf chez l’Electeur Palatin la femme adultére avec un soldat, Jesus & Marie avec un ange.

Dans le cabinet du Roy on remarque une nativité de N. S. avec la Vierge & sainte Martine, un triomphe de Bacchus, une autre nativité, une Vierge avec l’enfant Jesus & une sainte famille.

Le Duc d’Orléans posséde un grand tableau qui représente la fuite de Jacob quand Laban cherche ses idoles que Rachel avoit emportés : un beau païsage avec des gens qui conduisent des chariots.

A l’Hôtel de Toulouse dans la galerie, on voit trois beaux tableaux de sa main, le berger Faustule qui porte à sa femme Romulus qu’allaitoit une louve au bord du Tibre. La Sibylle Cumée qui montre à Auguste une Vierge au Ciel. César qui répudie Pompeia & épouse Calpurnie.

Plusieurs graveurs ont travaillé d’après Pietre de Cortone tels que Corneille, Bloëmart, Louvemont, Blondeau, Gérard Edelinck, François Spierre, Pietro Aquila, Natalis, Audran, Farjat, Poilly, Chasteau, Rousselet, Melan & autres, ces piéces se montent environ à quarante.