Dubos 1719/II

Jean-Baptiste Dubos, Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture II, Paris [Jean Mariette] 1719.


SECTION V.

Des Etudes & des progrès des Peintres
& des Poëtes.

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pp. 45–47

Raphaël colorioit encore foiblement quand il vit un tableau du Georgeon. Il conçut en un moment que l’art pouvoit tirer des couleurs qu’il employe bien d’autres beautez que celles que luy-même il en avoit tirées jusques -là. Il comprit qu’il avoit ignoré le merite du coloris. Raphaël tenta de faire comme le Georgeon avoit fait, & devinant par la force de son genie la façon d’operer du Peintre qu’il admiroit, il approcha de son modele. Raphaël fit son essai d’imitation en peignant le tableau qui represente un miracle arrivé à Orviette, où le Prêtre qui disoit la messe devant le Pape, & qui doutoit de la transubstantiation, vit l’hostie consacrée devenir sanglante entre ses mains. Le tableau dont je parle s’appelle communement la messe du Pape Jules, & il est peint à fresque au-dessus & aux côtez de la fenêtre dans la seconde piece de l’apartement de la Signature au Vatican. Il suffit que le Lecteur sçache que cette Peinture estdu bon temps de Raphaël, pour être persuadé que la Poësie en est merveilleuse. Le Prêtre qui doutoit de la presence réelle, & qui a vû l’hostie qu’il avoit consacrée devenir sanglante entre ses mains durant l’élevation, paroît penetré de terreur & de respect. Le Peintre a trés bien conservé à chacun des assistans son caractere propre ; mais sur tout l’on voit avec plaisir le genre d’étonnement des Suisses du Pape, qui regardent le miracle du bas du tableau où Raphaël les a placez. C’est ainsi que ce grand Artisan a sçu tirer une beauté poëtique de la necessité d’observer la coûtume, en donnant au souverain Pontife son cortege accoûtumé. Par une liberté poëtique Raphaël employe la tête de Jules II. pour representer le Pape devant qui le miracle arriva. Jules regarde bien le miracle avec attention, mais il n’en paroît pas beaucoup ému. Le Peintre suppose qu’il fut trop persuadé de la presence réelle, pour estre surpris des évenemens les plus miraculeux qui pussent arriver sur une hostie consacrée. On ne sçauroit caracteriser le chef visible de l’Eglise, introduit dans un semblable évenement par une expression plus noble & plus convenable.Cette expression laisse encore voir les traits du caractere particulier de Jules II. On reconnoît dans son portrait l’assiegeant obstiné de la Mirandole. Mais le coloris de ce tableau qui est cause que nous en avons parlé, est très superieur au coloris des autres tableaux de Raphaël. Le Titien n’a pas peint de chair où l’on voye mieux cette molesse qui doit estre dans un corps composé de liqueurs & de solides. Les drapperies paroissent de belles étoffes de laine & de soie que le tailleur viendroit d’employer. Si Raphaël avoit fait plusieurs tableaux d’un coloris aussi vrai & aussi riche, il seroit cité entre les plus excellens coloristes.


SECTION ΧΙ.

Des ouvrages convenables aux gens de
genie, & de ceux qui contrefont
la maniere des autres.

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pp. 115–116

Il est quelques Vierges de Carle Maratte que les amis de ce Peintre soûtiennent aprocher assés de la beauté de celles de Raphaël, sans qu’on puisse les accuser d’une éxageration outrée. Quelle difference entre les grandes compositions de ces deux Peintres, & qui s’avisât jamais de les mettre en paralelle. Quoi que la presomption soit familiere aux Peintres presqu’autant qu’aux Poëtes, Carle Maratte lui-même ne s’est pas cru digne de méler son Pinceau avec celui de Raphaël. Peu de temps avant la derniere année Sainte on voulut faire racomoder le Plafond du Salon de ce Palais, qu’on appelle à Rome le petit Farnese. C’est la maison bâtie par le Chigi qui vivoit sous le Pontificat de Leon X. Les Peintures que ce Chigi fit faire dans cette maison par Raphaël ont rendu le nom de Chigi aussi celebre dans l’Europe que le Pontificat d’Alexandre VII. Carle Maratte ayant esté choisi comme le premier Peintre de Rome pour mettre la main au Plafond dont je parle, & sur lequel Raphaël a representé l’histoire de Psyché, ce galand homme n’y voulut rien retoucher qu’au Pastel, afin, dit-il, que s’il se trouve un jour quelqu’un plus digne que moi d’associer son pinceau avec celui de Raphaël, il puisse effacer mon ouvrage pour y substituer le sien.


SECTION XIII .

Qu’il est probable que les causes
Physiques ont aussi leur part aux
progrés surprenants des Lettres & des Arts.

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pp. 168–169

Le prodige qui arrivoit à Rome arrivoit en même temps à Venise, à Florence & dans d’autres Villes d’Italie, Il y sortoit de dessous terre, pour ainsi dire, des hommes illustres à jamais dans leurs professions, & qui tous valoient mieux que les maîtres qui les avoient enseignés : des hommes sans précurseur & qui étoient les Eleves de leur propre genie, Venise se vit riche tout à coup en Peintres excellents, sans que la Republique eût fondé depuis peu de nouvelles Academies, ni proposé aux Peintres de nouveaux prix. Les influences heureuses qui se repandoient alors sur la Peinture furent chercher le Correge dans son Village pour en faire un grand Peintre d’un caractere particulier. Il osa le premier mettre des figures veritablement en l’air, & qui plafonnent, comme disent les Peintres. Raphaël en peignant les Nopces de Psyché sur la voute du Sallon du petit Farnese a traité son sujet comme s’il étoit peint sur une tapisserie attachée à ce Plafond. Le Correge met des figures en l’air dans l’Assomption de la Vierge qu’il peignit dans la Coupole de la Cathedrale de Parme, & dans l’Ascensionde Jesus-Christ qu’il peignit dans la Coupole de l’Abbaye de Saint Jean de la même Ville. C’est une chose qui seule pourroit faire reconnoître l’action des causes physiques dans le renouvellement des arts. Toutes les Ecoles qui se formoient alors alloient au beau par des routes differentes. Leur maniere ne se ressembloient pas, quoi qu’elles fussent si bonnes qu’on seroit fâché que chaque Ecole n’eût pas suivi la sienne. Omnes inter se dissimiles, ita tamen ut neminem velis eße sui dissimilem. Cic. de Orat. lib. 3