Faujas 1778

Barthélemy Faujas de Saint-Fond, Recherches sur la pouzzolane. Sur la théorie de chaux et sur la cause de la dureté du mortier. Avec la Composition de différens Cimens en Pouzzolane, & la maniere de les employer, tant pour les Bassins, Aqueducs, Réservoirs, Cîternes & autres Ouvrages dans l’eau que pour les Terrasses, Bétons & autres Constructions en plein air, Grenoble – Paris [Joseph Cuchet – Jean-Luc Nyon l’ainé] 1778.


Barthélemy Faujas de Saint-Fond (1741–1819) was a French geologist and volcanologist. After completing his studies, he worked as a judge in his native Montélimar while also pursuing his interest in the natural sciences. In 1776, at Buffon’s invitation, he moved to Paris, where he began working at the Muséum d’Histoire naturelle. He later became a royal mining commissioner. The 1778 treatise Recherches sur la pouzzolane is among his most notable writings.


pp. 1–9

RECHERCHES
SUR LA POUZZOLANE.

LA pouzzolane, propre à faire un ciment, dont la réputation s’est soutenue depuis des temps très-reculés jusqu’à nous, cette terre que les Romains, qui excelloient dans l’art de bâtir, avoient toujours regardée comme l’ame & la base de la solidité de leurs constructions, & que Vitruve reconnoissoit comme propre à opérer des choses admirables, genus pulveris quod efficit naturaliter res admirandas, méritoit sans doute d’être étudiée & mieux connue. Nous la tirons d’Italie & nous la trouvons dans plusieurs de nos provinces. L’intérêt national, celui des particuliers, m’a engagé à faire quelques recherches sur cette substance utile, que nous possédons en France où elle est abondante & peut circuler facilement à l’aide de plusieurs grandes rivieres. Quelle ressource pour la construction des grands ouvrages & des monuments publics, à la solidité desquels on ne fauroit trop apporter d’attention ! Quel avantage pour le citoyen en particulier qui pourra se procurer cette pouzzolane à un prix modique ! Si un objet d’utilité, reconnu & confirmé par plus de vingt siecles d’expériences, doit fixer l’attention du gouvernement, c’est sans contredit celui-ci.

On a vu de tout temps des personnes curieuses, rechercher l’origine des choses dans l’étymologie des mots ; cette maniere singuliere de s’instruire fit fortune dans quelques esprits, & dégénéra même en une espece d’épidémie à certaines époques. Cette méthode, en général sujette à mille erreurs & à mille embarras, ne doit cependant pas être rejetée, sur-tout lorsqu’on fait en user avec sobriété. On a été curieux de savoir même assez anciennement, ce qui avoit pu donner lieu au nom de pulvis puteolanus (poussiere, sable de Pouzzole, pouzzolane). Quelques écrivains, & entr’autres Philander, avoient imaginé qu’on ne nommoit cette terre pulvis puteolanus, que parce qu’il falloit ouvrir des puits, putei, pour la tirer ; mais cette foible étymologie, qui ne porte fur rien, ne fauroit se soutenir : voici des raisons qui décident la question. Un auteur du cinquieme siecle, Sidoine Apollinaire, évêque de Clermont, célébrant dans ses poésies la bonté & l’efficacité de la pouzzolane dans les constructions sous l’eau, nomme cette terre pulvis Dicarchea (a) ; or, nous avons par Pline que la ville de Pouzzole se nommoit très-anciennement Δικαιαρκεια, Dicaerchia.

(a) Porrigis ingentem spatiosis mænibus urbem,
Quam tamen Augustam populus facit itur in æquor
Molibus, & veteres tellus nova contrahit undas.
Namque Dicarcheæ translatus pulvis arena
Infratis folidatur aquis, durataque massa
Sustinet advectos peregrino in gurgite campos.
Sic te dispositam, spectantemque undique portus,
Vallatum pelago, terrarum commoda cingunt.

On voit donc par là que le pulvis Dicarchea de Sidoine Apollinaire, que le pulvis puteolanus de Vitruve & des auteurs anciens, se rapporte directement à la terre de Pouzzole, à la pouzzolane, & que c’est cette ville où ce sable volcanique aura d’abord été employé, qui a donné très-anciennement son nom à cette terre. Mais voyons à présent ce que Vitruve a dit de la pouzzolane ; cet auteur célebre a consacré une section entiere pour examiner les qualités & l’origine de cette terre. Voici comment il s’exprime au chapitre 6 du livre II de son architecture : il existe une espece de poussiere qui opere naturellement des choses admirables ; elle naît dans les pays de Baye & dans les champs qui sont autour du mont Vésuve. Cette poussiere mêlée avec la chaux & la blocaille, non-seulement donne beaucoup de solidité aux édifices ordinaires, mais sert à construire des môles dans la mer, qui prennent la plus grande dureté dans l’eau ; il paroît que cette terre n’est telle qu’à cause qu’il existe sous ces montagnes & dans le territoire un grand nombre de fontaines bouillantes, qui ne sont ainsi échauffées que parce qu’ily a dans l’intérieur des feux ardens occasionnés par le soufre, l’alun ou le bitume : la vapeur passant par les veines de la terre la rend légere ; il en naît un tuf dépouillé de toute humidité ; c’est pourquoi lorsque ces trois choses (a) produites par la véhémence du feu sont mêlées ensemble, à l’aide de l’eau, elles s’endurcissent bientôt, & font une masse que ni les flots de la mer ni l’action de l’eau ne peuvent dissoudre (b). Je me suis attaché à traduire le plus fidellement & le plus littéralement qu’il m’a été possible, ce passage de Vitruve qui mériroit d’être médité, ainsi qu’on verra par les notes que j’ai été dans le cas d’y faire : j’aurois voulu le transmettre mot pour mot si notre langue avoit pu le permettre ; on doit, dans des objets de cette nature, chercher plutôt à rendre strictement la pensée de l’original, qu’à s’attacher à une diction élégante, qui éloigne souvent du véritable sens de l’auteur.

(a) Ces trois choses se rapportent à la pouzzolane, à la chaux & au tuf volcanisé.

(b) « Est etiam genus pulveris quod efficit naturaliter res admirandas. Nascitur in regionibus Bajanis & in agris municipiorum, quæ sunt circà Vesuvium montem, quod commixtum cum calce & cæmento* non modo cæteris ædificiis præstat firmitates, sed etiam moles, quæ construuntur in mari, sub aquâ solidescunt ; hoc autem fieri hâc ratione videtur, quòd sub his montibus & terrâ ferventes sunt fontes crebri, qui non essent si non in imò haberent aut de sulphure, aut alumine, aut bitumine ardentes maximos ignes : igitur penitus ignis & flammæ vapor per intervenia permanans & ardens efficit levem eam terram, & ibi qui nascitur tophus, exugens est & fine liquore ; ergo cum tres res consimili ratione, ignis vehementiâ formatæ in unam pervenerint mixtionem, repente recepto liquore una cohærescunt, & celeriter humore duratæ solidantur, neque eas fluctus, neque vis aquæ potest dissolvere. »

* Le mot Cæmentum mérite ici quelque attention ; il n’indique certainement point un ciment fait avec des tuiles ou des briques pulvérisées ; ce dernier étoit nommé par les Romains signinum, ainsi qu’on peut le voir dans Pline, livre XXXV, chap. 12. Tâchons de trouver sa véritable signification ; la chose n’est pas aisée : ce mot désigne en général toute sorte de pierres brutes & non taillées ; mais comme il ya des pierres de cette espece d’un très-gros volume, d’autres moins considérables, & d’autres enfin très-petites, il faut tâcher, lorsqu’on le trouve employé dans les auteurs anciens, de découvrir le véritable sens qu’ils ont voulu y attacher. On est dans le cas de faire ici cette recherche, puisqu’il s’agit de reconnoître l’exactitude d’un procédé de l’art de bâtir des Romains. La chose est d’autant plus difficile, que Vitruve emploie ici le mot camentum sans épithete qui puisse en assurer la véritable signification, tandis que dans d’autres cas il s’est conduit différemment. On voit en effet que cet auteur faisant mention, au chapitre 6 du livre VII, des éclats de marbre qu’on pile pour faire le stuc, les nomme cæmenta marmorea, d’où il est aisé de conclure que ce mot cæmentum n’a été mis ici en usage que pour désigner des recoupes, des blocailles de marbre qu’on pile pour faire le stuc; je pars de ce point pour croire que cæmentum peut être employé quelquefois pour indiquer, non de grosses pierres brutes ou du moilon d’un gros volume, mais des éclats de pierre, de la blocaille, du cailloutage. Non-seulement le passage que je viens de citer en est la preuve, mais j’en trouve un second dans Vitruve qui vient encore à l’appui de mon sentiment ; c’est dans le chapitre 5 du livre I qu’est ce passage que voici ; l’architecte romain fait mention des fondemens des mursdes tours, & il s’énonce ainsi à ce sujet : « de ipso autem muro quâ materia struatur aut perficiatur, ideò non est præfiniendum, quod in omnibus locis, quos optamus cupias, eas non possumus habere : sed ubi sunt saxa quadrata, sive silex, sive cæmentum, aut coctus later, sive crudus his erit utendum. » Tous les commentateurs sont d’accord pour rendre le saxa quadrata par de gros quartiers de pierre non taillée, mais brute ; le silex par de gros cailloux : le cæmentum venant ensuite & se trouvant en derniere ligne, paroît être relatif à des pierres d’un moindre volume que les cailloux. Je penserois donc qu’on devroit le regarder comme servant à désigner de la menue pierre, de la blocaille ; cette conséquence paroît d’autant plus naturelle, qu’elle devient applicable au cas présent, relativement au cæmentum qui doit être mêlé avec la chaux & la pouzzolane. On trouveroit alors chez les Romains un procédé qui se pratique encore de nos jours lorsqu’on fait du mortier de pouzzolane pour bâtir dans l’eau. On verra que dans le port de Toulon tous les ouvrages en pouzzolane construits dans, la mer, ont du cæmentum fait avec de la recoupe de pierre calcaire.

Pline le naturaliste & Séneque (a) parlent de la pouzzolane, mais ils n’entrent pas dans un détail aussi intéressant que Vitruve, qui ne s’en tient pas à ce que nous venons de dire sur cette terre, & qui en fait mention encore dans un autre endroit que je rappellerai lorsqu’il en sera temps. M. le chevalier Hamilton dans son savant ouvrage sur le Vésuve, n’a point négligé de parler de la pouzzolane; il nous dit, à la page 58 du du volume de ses lettres : « ce qu’il ya de plus remarquable dans la composition du tufa, me paroît être cette belle matiere brûlée, appellée pouzzolane, dont les parties se lient si parfaitement & sont si utiles employées comme ciment, qualités reconnues par Vitruve, & qui ne peuvent se rencontrer que dans les pays qui ont été travaillés par des feux souterreins. »

(a) Pline s’exprime ainsi : quis satis miretur, pulverem appellatum in puteolanis collibus opponi maris fluctibus, mersumque protinus fieri lapidem unum inexpugnabilem undis & fortiorem quotidie utique si Cumano misceatur cemento. Pline, lib. XXXV, cap 13. Voici ce qu’en dit Séneque, natur. quæst. lib. III, puteolanus pulvis si aquam attigit saxum fit.


pp. 9–10

Des lieux où l’on trouve de la Pouzzolane.

LES collines qui sont au pied du Vésuve & dans les environs de Naples, abondent en pouzzolane de différentes couleurs ; les Italiens la nomment terra Pozzolana ; il y en a de la brune & de la jaunâtre ; il y a de la pouzzolane noire sur le Vésuve ; la meilleure de cette couleur se tire de la Torre dell’Anunziata : on en trouve de la grise très-fine dans les environs de Pouzzole ; il y a même quelques collines du voisinage qui en fournissent d’un gris blanchâtre, qui est mêlée de quelques parties alkalines qui font un peu d’effervescence avec les acides ; la pouzzolane brune & jaunâtre est très-commune & se trouve dans presque toutes les parties de l’Italie qui ont subi l’action des feux souterreins. L’état ecclésiastique renferme des pouzzolanes de différentes qualités ; on y en trouve de la grise, de la jaunâtre, de la brune, de la rougeâtre : la meilleure des environs de Rome se prend dans la colline qui est à la droite de la via Appia, non loin du tombeau des deux Scipions. Cette pouzzolane qui est rougeâtre est une des meilleures. Les catacombes de Rome sont toutes creusées dans une espece de pouzzolane d’un brun violet, parsemée de petits crystaux de schorl.

En France, l’Auvergne, le Velay, le Vivarais, les environs d’Agde, ceux de Toulon du côté d’Evenos, & les environs de la chartreuse de l’Averne en Provence, renferment de la pouzzolane de différentes qualités & de plusieurs couleurs : en un mot, on en trouve en général dans tous les pays où l’on voit des restes de volcans : c’est dans les environs des anciennes bouches & des crateres qu’il faut la chercher ; il est vrai qu’elle n’est pas abondante par-tout, & qu’elle se rencontre souvent dans des lieux d’un accès difficile.


pp. 11–21

De quelle maniere se forme la Pouzzolane.

La pouzzolane doit en général son origine aux débris graveleux de la lave poreuse ; ce n’est point une cendre ; les volcans qui ne sauroient être comparés aux incendies ordinaires, ne laissent point après eux, comme les matieres végétales ou animales, des traces de cendres : je fais cependant qu’on est en usage de donner le nom de cendres aux matieres brûlées & réduites en poussiere, élancées dans les airs par les explosions des volcans, aussi-bien qu’aux laves décomposées réduites en poudre fine ; mais depuis qu’on commence à voir avec des yeux plus attentifs, & qu’on apporte plus d’exactitude & de méthode dans l’étude de l’histoire naturelle, nous devons, en réformant des idées trompeuses, réformer aussi les mots qui servoient à les exprimer, & qui perpétuoient par là nos erreurs.

Il n’y a point de véritables cendres dans les volcans, je le répete; il n’y existe absolument que la matiere de la lave cuite, recuite, calcinée, réduite ou en scorie graveleuse, ou en poussiere fine ; ce que Vitruve a très-bien rendu par penitus ignis & flamma vapor per intervenia per manens & ardens efficit levem eam terram & ibi qui nascitur tophus, exugens est & sine liquore.

Je vois dans Dion & dans quelques autres auteurs anciens, qu’ils n’emploient jamais le mot cinis pour désigner les matieres volcaniques en poussiere ; ils se servent constamment du terme de pulvis qui est beaucoup plus convenable : mais comment imaginer que des nuages de poussiere, élevés dans les airs, portés ensuite à plusieurs lieues, & tombant en forme de pluie, ne soient pas des cendres, tandis que cette poussiere en a la couleur, & contient même quelquefois, comme nos cendres ordinaires, des substances salines.

Je vais tâcher de répondre à cette objection en hasardant rapidement quelques idées sur la théorie de la lave réduite en poussiere, particulièrement sur celle qui est portée dans les airs & qu’on nomme cendre.

Les personnes qui observent les volcans avec attention n’ignorent pas que pendant le temps d’une forte éruption, on voit s’élever dans l’air des quantités prodigieuses de laves poreuses, d’écumes, de pierres-ponces jetées au loin par les explosions ; mais la direction de ces matieres étant verticale, une partie retombe ordinairement dans la bouche ou dans les environs de l’entonnoir : c’est ici un énorme canon chargé à mitraille, qui ne discontinue pas de tirer ; qu’on me passe cette foible comparaison. Il doit donc se former nécessairement des entassemens immenses des scories (a) qui, retombant sans cesse sur elles-mêmes, & éprouvant l’action alternative & continue de l’air & du feu, doivent éclater, se heurter, se diviser, se réduire en sable ;

(a) Il se forme quelquefois des monticules dans l’intérieur même des crateres. Le 15 décembre 1766, M. Hamilton en observa un qui ne s’élevoit pas audessus des bords de la bouche ; mais il augmenta tellement pendant l’éruption de 1767, que le 15 octobre cette éminence formée par des entassemens de laves poreuses, avoit 185 pieds d’élévation.

d’autre part, les fumées acides & sulphureuses exerçant en même-temps toute leur action contre ces mêmes corps, les attaquent, les minent, les décomposent, les pulvérisent : il se forme alors des entassemens qui comblent pour quelques temps une partie du gouffre enflammé : le feu ralenti & commeétouffé n’en devient que plus formidable; il réunit toutes ses forces, ébranle la montagne, rompt ses barrieres, se développe en explosion, & se débarrassant avec fracas de ces monceaux de matieres réduits en poudre, les éleve dans le plus haut des airs où ils obscurcissent souvent la lumiere & vont retomber au loin dispersés par le souffle des vents (a).

(a) On trouve dans presque toutes les relations des éruptions duVésuve, que la poussiere volcanique a été à des distances étonnantes ; Dion assure que pendant l’éruption qu’on éprouva sous Tite, tantus fuit pulvis ut ab eo loco in Africam & Syriam & Egiptum penetraverit. Francesco Sorrata Spinola Galateo, dit que le 16 décembre 1631, le jour d’une grande éruption du Vésuve, la poussiere tomboit comme une pluie, malgré le temps calme, à Lecce, éloigné de neuf journées de la montagne, que le ciel en étoit obscurci & que la terre en fut couverte de trois lignes ; que ce même jour une poussiere d’une autre qualité tomba à Bari, ce qui alarma les habitans qui ne pouvoient rien concevoir à ce phénomene. Bulifon nous apprend des choses étonnantes à ce sujet ; mais comme tous ces détails peuvent être exagérés, entendons M. le chevalier Hamilton nous dire : « quelques gens dignes de foi m’ont assuré qu’ils ont été témoins de la chûte des cendres pendant une éruption, à une distance de plus de deux cents milles du Vésuve. L’abbé Giulio Cesare Bracini, dans sa relation de l’éruption du Vésuve en 1631, dit que la hauteur de la colonne de fumée & de cendre, prise de Naples par le quart de cercle, étoit au-delà de 30 milles. Quoique des calculs si incertains méritent peu d’attention, je suis néanmoins convaincu, parce que j’ai remarqué moi-même, que dans des grandes éruptions les cendres s’élevent à une hauteur telle, qu’elles peuvent rencontrer des caracteres d’air extraordinaires qui expliquent assez bien les longs trajets qu’elles ont faits en si peu d’heures. » Observations sur les volcans des deux-Siciles, par M. le chevalier Hamilton, volume de discours, pages 28 & suiv. aux notes.

Il arrive quelquefois que des matieres alkalines se subliment dans les crateres des volcans ; l’acide sulphureux peut aussi s’y combiner avec le sel marin qu’entraînent les eaux de la mer qui s’ouvrent, dans certaines circonstances, des passages parmi les matieres enflammées : il arrive alors que les matieres volcaniques en poussiere contiennent quelques principes salins (a). D’autres fois le feu après avoir réduit la lave en scorie, la vitrifie totalement & la divise en filets capillaires ; on a un exemple de cela dans le volcan de l’île de Bourbon, qui, en 1766, fit une explosion qui couvrit la terre, dans un endroit nommé l’Etang salé, à six lieues du volcan, d’un verre capillaire, jaunâtre & brillant, en filamens minces & flexibles où l’on voyoit de distance en distance de petits globules vitreux.

(a) On lit dans plusieurs auteurs qui ont donné des détails sur l’éruption du Vésuve de 1660, qu’il tomba une poussiere qui avoit la forme de croix, ce qui fut regardé comme un prodige. Kircher, quoique fort crédule & amateur du merveilleux, donne cependant une assez bonne explication de ce phénomene dans un traité particulier, intitulé de prodigiosis crucibus, &c. Rome, 1661. Il dit que cette espece de poussiere qui tomba depuis le 16 avril jusqu’au 15 octobre, étoit imprégnée d’un soufre nitreux.

Je n’entre dans tous ces détails que pour faire voir que loin de trouver ici une matiere dela nature des cendres, on n’y voit au contraire qu’une poussiere produite par une lave plus ou moins calcinée, plus ou moins divisée, quelquefois même convertie en un verre soyeux que l’air éleve & fait retomber en filamens.

Ceci n’est point étranger à notre sujet, & nous ramene naturellement à la maniere dont peuvent se former plusieurs pouzzolanes : c’est en observant avec beaucoup d’attention cette substance dans les differens endroits où on la trouve, & en examinant les différentes positions qu’elle occupe sur les lieux, qu’on peut conclure que la nature emploie plusieurs moyens pour convertir les laves en pouzzolane : je crois qu’on peut réduire les principaux aux suivans. 1°. Les laves poreuses se réduisant en sable ou se divisant en poussiere par les divers frottemens qu’elles éprouvent dans le cratere, ou subissant une calcination soutenue & sans fusion, deviennent friables & forment une excellente pouzzolane ; leur couleur est jaunâtre, grise, noire ou rougeâtre, en raison des différentes altérations que le principe ferrugineux qui s’y trouve contenu, a éprouvé.

2°. Les fumées acides sulphureuses frappant les laves les plus dures, les pénetrent, les attendrissent, changent leur couleur noire en rouge, & les convertissent en pouzzolanes ochreuses qui paroissent un peu argilleuses, mais qui n’en sont pas moins d’une très-bonne qualité, ainsi que l’expérience le confirme : la couleur de celles-ci est ordinairement d’un rouge foncé assez vif ou jaunâtre. Il est quelquefois des vapeurs si actives dans certains volcans, que non-seulement elles amollissent les laves, mais les dépouillant totalement de leur fer, les font passer à l’état d’une argille blanche : on voit ce phénomene à la Solfatare. Une telle substance seroit beaucoup trop altérée ; la déperdition de la matiere ferrugineuse lui enleveroit la faculté de se fixer & de prendre un corps dans l’eau. La propriété de la pouzzolane, dit M. Ferber dans ses lettres sur la minéralogie de l’Italie, lui vient vraisemblablement de la vertu liante des particules ferrugineuses qu’elle contient. Voyez aussi la minéralogie de Cronstedt, édit. allem. de M. Brünnich, page 47. La chaux de fer, dit M. le baron de Dietrich, a en général la propriété de lier les parties terrestres, car on remarque que les scories des fourneaux de fonte de fer font un très-bon effet dans les cimens. Quoi qu’il en soit, les Romains ont bien reconnu le bon usage de la pouzzolane ; ils l’ont employée dans tous leurs mortiers quand ils ont pu s’en procurer ; à son défaut, ils substituoient la brique rouge pilée, qui étant aussi une terre vitrifiée un peu ferrugineuse, devoit la remplacer. Note de la page 179 des lettres de M. Ferber.

3 °. Le basalte lui-même le plus compacte & le plus dur se trouvant exposé, dans certaines circonstances, à des vapeurs dont nous ne sommes point à portée d’étudier la nature dans le moment des éruptions, est converti lui-même en une pouzzolane rouge ou grise, douce au toucher, d’une très-bonne qualité. J’ai observé dans le Vivarais des bancs entiers de basalte convertis en pouzzolane rouge ; ces bancs ainsi décomposés étoient recouverts par d’autres bancs intacts & sains d’un basalte dur & noir ; on se tromperoit si on les regardoit comme une argille cuite & calcinée ; l’inspection des lieux & plusieurs autres circonstances démontrent que c’est un véritable basalte réduit en chaux & en partie déphlogistiqué, si je puis me servir ici de ce terme : on trouve même sur le plus haut de la montagne volcanique de Chenavari en Vivarais, & ailleurs dans le voisinage des crateres, le basalte décomposé attenant encore au basalte fain, & on peut suivre les gradations de la décomposition. J’ai parlé plus au long, dans ma lettre à M. le chevalier Hamilton ; du basalte passant à l’état de pouzzolane : je ne dois pas oublier de rappeller à cette occasion un phénomene intéressant, rapporté par ce savant, & qui peut répandre quelque lueur sur ce sujet. « J’ai souvent remarqué, dit le natu raliste anglois, sur le mont Vésuve, quand je me trouvois à côté d’une bouche d’où la lave sortoit, que la qualité de cette lave varioit de momens à autres ; je l’ai vu aussi fluide & aussi liquide que le verre en fusion, & je l’ai vu farineuse, les particules se séparant au moment de leur sortie, telles que la farine lorsqu’elle fort de dessous les meules. » Lettre à M. Maty, page 38, note a. Voilà un fait bien concluant pour la réduction des laves en chaux, dans l’intérieur même du foyer. Qu’on ne nous objecte pas que ces laves farineuses sont peut-être des matieres pulvérulentes que le volcan rencontre dans l’intérieur de la terre, & qu’il vomit dans ses éruptions ; j’ai examiné plusieurs de ces laves farineuses, & je les ai toujours reconnu pour des déjections volcaniques réduites en chaux. Je ne prétends pas au reste restreindre la nature aux trois seuls moyens dont je viens de parler, pour la formation de la pouzzolane, dont la matiere primitive émane toujours des laves ; nous sommes si peu avancés encore dans l’histoire des faits, nous savons si peu ce qui se passe dans les laboratoires de la nature, que nous devons avouer de bonne foi que la science n’est encore que dans son berceau. Je n’ai donc rapporté ici les trois circonstances où j’ai cru appercevoir le passage des laves poreuses & du basalte même, à l’état de pouzzolane, que parce que ce sont celles qui m’ont frappé le plus & qui m’ont paru les moins équivoques.

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pp. 34–39

De la Chaux.

On divise ordinairement la chaux en chaux vive & en chaux grasse.

La chaux vive est celle qui est faite avec une qualité de pierre calcaire pure, saine, vive & crystalline dans sa cassure, & qui tend à se rapprocher de la nature du spath calcaire : une telle chaux, lorsqu’elle est cuite à propos, a des qualités qui different de la chaux commune ordinaire, ou de la chaux grasse.

Voici ce que j’ai observé de plus particulier sur la chaux vive : 1°. Les pierres qui la forment, quoique cuites & calcinées au point d’avoir perdu la moitié de leur poids, sont néanmoins assez dures & assez sonores lorsqu’on les frappe.

2°. Lorsque cette chaux se trouve d’une bonne qualité, elle peut rester impunément un mois & même davantage à l’air, sans perdre considérablement de sa vertu, pourvu qu’elle ne soit pas dans un endroit humide ; elle pompe à la vérité les molécules aqueuses qui flottent dans l’air, se les approprie, se divise & tombe en poussiere ; mais elle n’en fait pas moins un très-bon mortier ; il vaut cependant toujours mieux, dans les constructions soignées, faire usage de la chaux nouvelle.

3°. La chaux vive, dissoute & fondue dans l’eau, doit être amalgamée sans retard avec le sable ; elle durciroit & feroit corps, quoique seule & malgré qu’elle fût humectée & qu’elle nageât même dans l’eau (a) ; mais une fois qu’elle est mêlée avec le sable, elle peut se conserver, en la tenant fraîche, quinze jours dans l’été & environ un mois dans l’hiver : on peut l’employer utilement alors, en l’humectant avec de l’eau, & en la broyant de nouveau.

4°. Cette chaux employée en mortier avec du sable non terreux, prend corps beaucoup plus promptement que la chaux commune, & forme des ouvrages d’une grande solidité.

(a) Du moins certaine espece comme celle de Montelimar.

La chaux grasse ou la chaux commune est celle qui est faite avec des pierres calcaires tendres, souvent un peu marneuses, qui contiennent quelquefois beaucoup de corps marins fossiles, ou celle qui ayant un grain rapproché de la meilleure pierre à chaux, se trouve néanmoins tellement chargée de principes gras ou d’acide volatil phlogistiqué, que l’eau a de la peine à en dissoudre les molécules ; ce qui est cause qu’on est obligé, avant d’employer une telle chaux, de la faire macérer longtemps dans l’eau, afin qu’à la longue cette matiere gazeuse se décompose : in maceratione diuturna, a dit Vitruve, liquore defervere coacta. Aussi voyons-nous dans les anciennes loix romaines, qu’il étoit défendu aux entrepreneurs d’employer cette espece de chaux, qu’ils nom moient calx macerata, chaux macérée, à moins qu’elle n’eût trois ans de fusion.

Il existe quelquefois dans l’intermédiaire différentes chaux qui tiennent le milieu entre la chaux vive & la chaux grasse. On comprend même combien il doit y avoir de nuances & de modifications différentes dans ce genre. Il n’y a presque point de pays où la chaux soit absolument égale & ressemble en tout à celle d’un autre pays ; ces différentes variétés ont été de tous les temps la cause que les personnes qui ont voulu donner des procédés strictes & généraux pour les doses de chaux dans plusieurs cimens qui ont été imaginés depuis peu, ont presque toujours échoué, & cela devoit être.

La chaux vive, d’une bonne qualité, est la seule qui puisse être utilement employée dans la fabrication du mortier de Pouzzolane, destiné à servir dans les constructions sous l’eau ; si on faisoit usage des chaux communes, je ne répondrois pas du succès, je le croirois même d’avance incertain ; il est cependant toujours bon de faire des essais, & voici une méthode simple pour procéder à des épreuves.

Prenez une mesure de chaux du pays dont vous voudrez faire l’essai, ayez attention qu’elle soit nouvelle ; faites-la détremper à la maniere usitée du lieu, joignez-y deux mesures de pouzzolane, une demi-mesure de gros sable non terreux ; si vous n’êtes pas à portée de vous procurer du sable de cette qualité, il vaut mieux s’en passer que d’employer du sable altéré ; joignez au tout deux mesures de récoupes de pierres ou de blocailles dont les plus gros fragmens n’excedent pas la grandeur de la main ; faites soigneusement broyer le tout en employant de l’eau de riviere, de fontaine ou de puits, pourvu qu’elle ne soit pas chargée de sélénite. Votre mortier ainsi fait, laissez-le reposer l’espace de six heures ; jetez-le après ce temps-là dans une bonne & forte caisse percée dans tous les sens par des trous d’environ 3 ou 4 lignes de diametre, afin de donner issue à l’eau ; que la caisse ait la grandeur convenable à la quantité de matiere que vous voulez mettre en épreuve ; on peut en employer deux ou trois pieds cubes. Ayez attention non-seulement de remplir exactement la caisse, mais faites-y entrer avec force & à coups de marteau quelques pierres par dessus, de la grosseur environ du poing ; fermez alors votre caisse avec un couvert également percé, que vous fixerez avec de gros cloux ; descendez le tout dans une piece d’eau, dans un puits, dans une mare ou dans une riviere où vous le laisserez en dépôt pendant trois mois : ce délai expiré, retirez la caisse, & si la chaux que vous avez employée se trouve bonne & convient à la pouzzolane, le mortier aura formé un corps dur, un ensemble de la plus grande solidité, que l’eau & le temps durciroient encore davantage.

Cette épreuve, aussi simple que peu dispendieuse, peut être de la plus grande utilité pour faire des essais ; on pourra facilement connoître par là la qualité de la chaux du pays qu’on habite ; il est bon même de ne pas négliger cette épreuve, car j’ai vu quelques especes de chaux assez médiocres en apparence & foibles, employées avec le sable, réussir parfaitement & prendre corps dans l’eau, lorsqu’on les unissoit avec la pouzzolane ; ce qui prouve combien cette substance tend à augmenter la qualité de la chaux.

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