Macquer 1766/I

[Pierre-Joseph Macquer], Dictionnaire de Chymie, contenant La Théorie & la Pratique de cette Science, son application à la Physique, à l’Histoire Naturelle, à la Médecine & à l’Economie animale ; Avec l’explication détaillée de la vertu & de la maniere d’agir des Médicamens Chymiques. Et les principes fondamentaux des Arts, Manufactures & Métiers dépendans de la Chymie I, Paris [Jacques Lacombe] 1766.


pp. 248–256

Chaux

CHAUX. On donne en général le nom de Chaux vive à toutes les terres & pierres, qui après avoir éprouvé une suffisante action du feu, acquierent les propriétés suivantes (Voyez les propriétés de la terre calcaire avant sa calcination, au mot TERRE CALCAIRE).

Si on pese ces pierres après la calcination, on s’apperçoit qu’elles ont perdu près de la moitié de leur poids ; on trouve aussi qu’elles ont perdu de leur dureté : ce qui prouve que les pierres calcaires, avant leur calcination, ne sont point une terre pure, mais un composé de matiere terreuse & fixe, & de quelque substance volatile que le feu leur enleve.

Après que la calcination est achevée & que les pierres sont refroidies, l’eau les pénetre avec une violence & une chaleur considérables, écarte & divise leurs parties & les réduit en une pâte très fine si l’on n’a pas mis une trop grande quantité d’eau.

La pâte de chaux ainsi éteinte retient l’eau avec opiniatreté, & lorsqu’on la mêle avec du sable ou de l’argille cuite pilée, elle se durcit considérablement au bout d’un certain tems. C’est ce qu’on nomme Mortier.

L’eau dans laquelle la chaux vive a été éteinte, en sépare une matiere qu’elle tient dissoute ; à mesure que cette eau s’évapore, cette matiere forme à sa surface une pellicule demi-cristalline, qui augmente & se précipite, jusqu’à ce qu’elle se soit ainsi presque toute séparée de l’eau ; & cette eau acquiert une saveur que n’avoit point la pierre calcaire avant sa calcination : cette saveur est acre & urineuse.

La chaux éteinte recalcinée de nouveau, redevient chaux vive, & en état de reproduire tous les mêmes phénomenes.

La chaux vive se combine avec l’humidité de l’air qu’elle semble attirer ; cette eau augmente sa pesanteur absolue de près du double, elle augmente aussi son volume, divise prodigieusement ses parties, & la réduit en une poussiere de la plus grande finesse : on nomme la chaux dans cet état Chaux éteinte à l’air.

La chaux éteinte à l’air redevient chaux vive par une nouvelle calcination, de même que la chaux qui a été éteinte à l’eau.

La chaux vive est capable de contracter union avec certaines substances (telles que le soufre, par exemple, avec lequel elle forme un Foie de soufre terreux) auxquelles la terre calcaire n’auroit pu s’unir aussi intimement avant sa calcination.

C’est une grande question de savoir de quelle nature est la substance volatile que le feu enleve aux pierres calcaires, & de décider si c’est à la séparation de cette matiere volatile qu’on doit attribuer les phénomenes que présente la pierre à chaux après sa calcination.

Comme les propriétés de la chaux ressemblent beaucoup à celles des substances salines, & même qu’on en retire une sorte de matiere saline, la plupart des Chymistes ont cru que les pierres calcaires contiennent toutes une plus ou moins grande quantité de quelque sel, qui embarrassé par les parties terreuses, ne laisse appercevoir ses propriétés, que quand il a été développé & séparé en partie par l’action du feu. Ils se fondent sur quelques matieres salines qu’on retire soit des pierres à chaux en les distillant à un feu violent, soit de la chaux même après sa calcination.

Vanhelmont & depuis lui Daniel Ludovic ont dit avoir fait une expérience d’après laquelle ils ont embrassé un sentiment particulier. Ces Chymistes ont exposé de la pierre à chaux dans une cornue à un feu violent, & n’en ont retiré qu’une liqueur purement aqueuse. Ils ont observé de plus, que la pierre à chaux ne s’étoit point changée en chaux vive ; ce qui avec quelques indices de matiere inflammable que donne effectivement la pierre à chaux, leur a fait croire que le sel de la chaux est intimement combiné avec cette matiere grasse, qui l’empêche de manifester ses propriétés, & que cette même matiere inflammable ne pouvant pas plus se consumer que les charbons dans les vaisseaux fermés & sans le secours de l’air extérieur, il faut absolument calciner la chaux à feu ouvert, pour bruler ce phlogistique, & donner lieu par-là à la matiere saline qu’il enveloppoit, de se manifester.

M. Macquer a répété l’expérience de Vanhelmont & de Ludovic, comme on peut le voir dans son Mémoire sur la chaux, imprimé dans le Recueil de l’Académie, année 1747, & s’est convaincu qu’elle est vraie, mais en partie seulement.

Ce Chymiste a exposé de la pierre à chaux dans une cornue à un feu violent & continué pendant six heures, & n’en a retiré, comme ceux dont on vient de parler, qu’une liqueur aqueuse insipide, & qui ne paroissoit point saline ; mais après cette calcination dans les vaisseaux fermés, la pierre, sans avoir été parfaitement convertie en chaux vive, n’en avoit pas moins acquis toutes les propriétés, & même dans un dégré très marqué, ce qui prouve que la calcination réussit dans les vaisseaux clos sans le concours de l’air, & que par conséquent elle n’exige la combustion d’aucune matiere inflammable. Voyez CALCINATION.

Il est donc certain que l’expérience de Vanhelmont & de Ludovic ne prouve rien en faveur de leur sentiment.

Stahl croit avec beaucoup plus de vraisemblance, que toutes les propriétés de la chaux vive ne viennent que de ce que les parties intégrantes de la terre calcinable sont assez divisées, & assez désunies par l’effet de la calcination, pour qu’elles puissent contracter une union de composition avec les parties de l’eau : ce Chymiste pense aussi que cette union est déja commencée dans la pierre calcaire ; que le feu, pendant la calcination, ne fait que séparer les principes de cette espece de corps composé, c’est-à-dire, enleve le principe aqueux, qui par sa volatilité ne peut résister à son action, & le sépare d’avec le principe terreux que sa fixité met en état de la soutenir, mais sans rien changer à la disposition qu’a ce dernier à se réunir avec le premier, & par conséquent aussi sans diminuer la disposition qu’a la terre atténuée de la pierre calcaire à se combiner avec l’eau, & même plutôt en augmentant encore cette disposition par une nouvelle atténuation de cette même terre. Cette théorie explique d’une maniere très satisfaisante tous les phénomenes de la chaux.

Toutes les propriétés par lesquelles la pierre calcaire differe de la pierre vitrescible, c’est-à-dire, sa moindre dureté, sa moindre pesanteur, & la déperdition qu’elle souffre au feu, (voy. TERRE CALCAIRE & TERRE VITRESCIBLE), indiquent qu’elle contient un principe moins dur, moins pesant & moins fixe que n’est la terre pure. Or ce sont-là précisément les propriétés essentielles par lesquelles l’eau differe de la terre.

En effet, l’expérience de Vanhelmont, de Ludovic, & celle de M. Macquer, prouvent que c’est de l’eau que le feu sépare d’avec la pierre pendant la calcination.

La difficulté avec laquelle le feu enleve toutes les parties d’eau que contient la pierre calcaire, démontre qu’il y a dans cette pierre une union de composition, au moins commencée, une véritable adhérence entre les parties intégrantes de la terre & celles de l’eau, & fournit en même tems un exemple du dégré de chaleur que peut éprouver l’eau, quand elle est retenue par l’union qu’elle a contractée avec un corps fixe. Le dégré de chaleur qu’éprouve l’eau dans cette occasion, doit nécessairement la mettre en état de séparer encore davantage les parties intégrantes de la terre, de rompre de plus en plus leur aggrégation, comme cela arrive dans la machine de Papin, & lui donner par conséquent plus de disposition à se rejoindre avec l’eau.

Cela posé, si l’on présente à la chaux le principe que la violence du feu lui a enlevé, il n’est pas douteux que les parties de la terre n’ayant acquis par la calcination qu’une plus grande disposition à se réunir avec l’eau, ces deux substances doivent se rejoindre l’une à l’autre avec la plus grande activité ; & comme cette réunion se fait entre les molécules primitives des deux corps, qui ne peuvent être elles-mêmes que très dures, le frotement occasionné par le mouvement qu’elles font, doit produire de la chaleur, comme cela arrive toujours lorsqu’on frotte deux corps durs l’un contre l’autre.

Cette nouvelle union que contractent les parties de la chaux vive avec l’eau, est beaucoup plus parfaite & plus intime que n’étoit celle des parties de la pierre calcaire avant sa calcination. Comme l’eau & la terre font les deux élémens des substances salines (Voy. SEL), il se forme par l’extinction même de la chaux, une nouvelle combinaison, au moins commencée ; & c’est-là ce qui occasionne la saveur de l’eau de chaux, & ce qui donne lieu à la production de la crême de chaux, qui se dissout dans l’eau, & s’en sépare comme un vrai sel, & qu’on ne peut méconnoître, en effet, pour une matiere saline, au moins ébauchée & surchargée du principe terreux.

Il paroît certain que la crême de chaux n’est point produite par quelques sels embarrassés originairement dans la terre calcaire, que l’action du feu développeroit, & que l’eau seroit ensuite capable de dissoudre ; car toute substance saline étant essentiellement dissoluble dans l’eau, il n’est guere croyable que l’eau dont les pierres à chaux se laissent pénétrer, & qui a dû laver souvent ces pierres depuis leur formation, n’ait pas emporté tout ce qu’elles pouvoient contenir originairement de salin, du moins pour la très grande partie : & de plus, en supposant même qu’il en soit resté quelque chose, l’action violente du feu de la calcination, & encore plus celle de l’eau avec laquelle on fait l’extinction de la chaux, sur-tout lorsqu’on met très peu de chaux dans beaucoup d’eau, sont plus que suffisantes pour emporter à la terre calcaire tout ce qu’elle pourroit avoir retenu de matieres salines. Or si l’on fait recalciner de nouveau de la chaux qui aura été éteinte, qu’on aura fait bouillir & lessiver dans quelque grande quantité d’eau que ce soit, & par conséquent qui aura été dépouillée de sels autant qu’il est possible, on verra que cette terre, qui alors n’est plus chaux vive, & est redevenue simple terre calcaire, est capable de recouvrer, par cette nouvelle calcination, toutes ses propriétés de chaux vive, & singuliérement celle de produire autant de crême saline, que si elle n’avoit jamais été ni calcinée, ni éteinte, ni lessivée ; & c’est encore-là un phénomene de la chaux, qui en même tems qu’il s’explique parfaitement bien par la théorie de Stahl, lui sert aussi d’une nouvelle & très forte preuve.

D’ailleurs, l’addition d’une substance saline quelconque à des pierres calcaires, qui seules ne font qu’une foible chaux, non-seulement ne rend pas cette chaux meilleure & plus active, mais au contraire, la moindre addition d’une matiere saline à une pierre calcaire, l’empêche de devenir une aussi bonne chaux qu’elle l’auroit été sans cela. Ces faits ont été avancés par M. Macquer, dans son Mémoire sur la Chaux, & sont bien propres à faire présumer que ce n’est point du tout par l’effet de quelque matiere saline, contenue dans les pierres calcaires, que ces pierres acquierent les propriétés de la chaux vive.

L’opiniâtreté avec laquelle la chaux retient l’eau à laquelle elle s’est unie lors de son extinction, est encore une chose digne de beaucoup d’attention : cette opiniâtreté est telle, qu’il faut un feu, pour le moins, aussi violent que celui de la premiere calcination pour l’en dépouiller entierement.

M. Duhamel a fait une expérience bien décisive pour constater la force de l’adhérence de l’eau avec la chaux éteinte.

Après avoir pesé une once de chaux éteinte, à laquelle il avoit déja fait éprouver plusieurs calcinations très fortes, pour lui enlever toute l’eau qu’elle contenoit ; voyant que chaque once de cette chaux contenoit encore, malgré ces calcinations, plus de trois gros, trente-huit grains d’eau, il l’a exposée de nouveau dans un fourneau de fusion à un feu très violent, & excité par le vent d’un fort soufflet ; & malgré cette calcination extrême, son once de chaux avoit encore retenu vingt grains d’humidité. (Mémoires de l’Académie 1747.)

Cette force, avec laquelle la chaux retient l’eau à laquelle elle s’est unie dans son extinction, se déduit naturellement de l’adhérence qu’ont contractée ensemble la terre & l’eau : ces deux substances forment réellement un nouveau composé qui a deux principes, dont l’un est volatil & l’autre fixe, & dans lequel le principe volatil est retenu d’autant plus fortement par l’union qu’il a contractée avec le principe fixe, que cette union est plus parfaite. On déduit de-là très naturellement la difficulté de la dessication de la pâte de chaux.

Il est facile de déduire aussi, de l’explication de tous les phénomenes précédens, ceux que la chaux présente avec l’air.

Il en est de même de plusieurs autres propriétés de la chaux dont il reste à faire mention, lesquelles démontrent toutes le caractere salin de cette substance. Elle s’unit à tous les acides avec des phénomenes qui ne différent point sensiblement de ceux que présentent, avec ces mêmes acides, les terres calcaires non calcinées ; & les sels neutres à base terreuse, qui sont formés par la terre calcaire dans ces deux états, ont ensemble beaucoup de ressemblance. (Voy. SELS NEUTRES A BASE TERREUSE.) Cependant il paroît que l’acide de ceux qui ont la chaux pour base, est plus adhérent que celui des sels à base de terre calcaire non calcinée.

L’eau de chaux qui, comme on l’a vu, tient en dissolution la portion la plus atténuée, & la plus saline de la chaux, décompose tous les sels à base métallique.

Enfin, la chaux occasionne aux sels alkalis fixes & volatils, des altérations que ne leur causent point les terres calcaires non calcinées.

Les alkalis fixes, traités avec la chaux, deviennent beaucoup plus difficiles à dessécher, plus portés à la déliquescence, plus caustiques, & infiniment plus agissans sur les substances qu’ils sont en état de dissoudre. La même chose arrive à l’alkali volatil lorsqu’il est traité aussi avec la chaux : il devient infiniment plus pénétrant, & si fort déliquescent, qu’il est impossible de l’obtenir alors sous forme concrete.

Il y a tout lieu de croire que c’est en enlevant aux alkalis une portion de matiere inflammable, que la chaux leur fait éprouver ces changemens ; & comme il est vraisemblable que ce qui reste de cette matiere inflammable dans ces substances salines, lorsqu’elles sont bien purifiées, est une de leurs parties constituantes, il n’est pas étonnant qu’à mesure que la chaux les en dépouille, elles soient altérées dans leurs propriétés, & même entierement décomposées, si l’action de la chaux est portée assez loin ; c’est aussi ce qui arrive, car à force de traiter ainsi les alkalis fixes & volatils avec la chaux, on parvient à la fin à les détruire totalement.

Comme les simples terres calcaires ne produisent point les mêmes effets sur les alkalis, il s’en suit que la chaux a plus d’action que ces terres sur les matieres inflammables ; aussi est-il certain que la chaux s’unit d’une maniere beaucoup plus intime que les terres calcaires avec le soufre & avec les huiles. Elle forme même avec le soufre une sorte de foie de soufre terreux, qui est dissoluble dans l’eau jusqu’à un certain point.

On se sert avec avantage de cette action de la chaux sur les matieres inflammables & sur les alkalis, pour aiguiser l’activité de ces derniers, & pour les rendre plus capables de s’unir aux huiles ; aussi l’alkali qu’on emploie dans la composition du Savon, doit-il être toujours aiguisé par la chaux. Voy. SAVON & LIQUEUR DES SAVONNIERS.

L’alkali fixe aiguisé par la chaux, & réduit en consistance solide par la dessication entiere, est infiniment plus caustique que l’alkali ordinaire ; on s’en sert pour ronger les chairs & ouvrir des cauteres : c’est à cause de cela qu’on le nomme Pierre à cautere. Voyez PIERRE A CAUTERE.

Le plus général de tous les usages de la chaux, est pour la construction des édifices. La propriété qu’a cette substance lorsqu’elle est éteinte avec de l’eau, & mêlée avec du sable ou du ciment, de former un Mortier qui se durcit beaucoup, & qui prend à la longue une consistance de pierre, la rend très utile pour consolider & unir ensemble, les pierres des édifices, les pavés, &c. Ce mortier a même encore l’avantage d’être impénétrable à l’eau, quand une fois il a acquis sa consistance. Voyez MORTIER.

La chaux a aussi des vertus médicinales : en qualité de terre absorbante, elle est anti-acide, & est propre pour absorber les acides qui se développent pendant la digestion à cause de la foiblesse de l’estomac, dans les maladies ab acido spontaneo si bien décrites par Boerrhaave : elle convient d’autant mieux dans ces maladies qui ont toujours l’effet de l’inertie, de la foiblesse, & de la laxité des fibres, qu’elle a une qualité Tonique, que n’ont pas les simples terres absorbantes. Voy. TERRES ABSORBANTES.

Comme la chaux est aussi dessicative, un peu rongeante, & par conséquent cicatrisante, elle peut contribuer à guérir certains ulceres, sur-tout ceux des parties molles : aussi plusieurs habiles Médecins l’ont-ils fait prendre avec succès, même pour des suppurations internes, & dans la phtysie du poumon.

Enfin la propriété qu’a la chaux d’atténuer les matieres visqueuses, & de décomposer les sels ammoniacaux, a été mise aussi à profit dans ces derniers tems, pour dissoudre les pierres des reins & de la vessie. Un Médecin Anglois a fait sur cet objet un nombre d’expériences capables de donner des espérances pour la réussite, & M. Roux, Docteur Régent de la Faculté de Médecine de Paris, qui a donné encore d’autres preuves de son savoir en Chymie, a beaucoup enchéri sur ces expériences qu’il a publiées en François en y joignant ses propres recherches.

La meilleure maniere d’administrer la chaux sur-tout intérieurement, c’est de faire prendre l’eau de chaux, parce que cette eau a toutes les vertus médicinales de la chaux, & que les parties de chaux qu’elle tient en dissolution sont de la plus grande ténuité, & par conséquent susceptibles de la plus parfaite distribution. Voy. EAU DE CHAUX.


pp. 259–261

Cinabre

CINABRE. Il y a deux sortes de cinabres, l’un naturel & l’autre artificiel.

Le cinabre naturel est un minéral pesant & fragile, d’un rouge très foncé quand il est en masse, composé d’aiguilles brillantes, appliquées les unes sur les autres dans leur longueur.

Ce minéral est composé de mercure & de soufre, comme on le prouvera ci-après en parlant de sa décomposition ; c’est, à proprement parler, du mercure minéralisé par le soufre, ou la vraie mine de mercure.

Le cinabre ne se laisse attaquer par la voie humide, par aucun des agens chymiques ; ce corps est volatil. Si on l’expose à l’action du feu dans les vaisseaux clos, il se sublime en entier, sans éprouver aucune espece de décomposition ; il en seroit de même, quand même on réitéreroit cette sublimation un grand nombre de fois.

Si on expose le cinabre à l’action du feu à l’air libre, il se décompose, parceque son soufre se brule ; & alors le mercure se dégage réduit en vapeurs : mais comme ces vapeurs de mercure sont très difficiles à rassembler, & qu’il s’en perdroit beaucoup par cette décomposition à l’air libre, on a cherché les moyens de décomposer le cinabre dans les vaisseaux clos & sans perte. On y est parvenu en employant des intermedes fixes, qui ont une plus grande affinité avec le soufre que n’en a le mercure : la Chymie a fait connoître un assez grand nombre de corps qui ont les qualités requises à cet égard.

Les alkalis fixes, la chaux, les terres calcaires, le fer, le cuivre, l’étain, le plomb, l’argent, le bismuth, & le régule d’antimoine, sont autant de substances qui ont une plus grande affinité avec le soufre que n’en a le mercure, & qui par conséquent, peuvent servir à la décomposition du cinabre. De toutes ces substances, c’est le fer qui est la plus commode & la plus usitée pour la décomposition du cinabre en petit. Lors donc qu’on veut faire cette décomposition, on prend parties égales de limaille de fer & de cinabre ; on les mêle bien ensemble ; on met ce mélange dans une cornue qu’on place dans un fourneau à feu nud, ou dans une capsule, au bain de sable, arrangée de maniere qu’on puisse donner un feu assez fort : on ajoute à la cornue un récipient qui contient de l’eau, & on procede à la distillation. Le mercure dégagé du soufre par l’intermede du fer s’éleve en vapeurs qui passent dans le récipient, & s’y condensent, pour la plus grande partie, au fond de l’eau en mercure coulant : il y a aussi une portion du mercure qui reste très divisé, & qui s’arrête à la surface de l’eau, à cause de la finesse de ses parties, sous la forme d’une poudre noirâtre, qu’il faut ramasser exactement pour la mêler avec le mercure en masse, avec lequel elle s’incorpore facilement. Ce mercure, qu’on passe ensuite à travers un linge serré, est très pur ; on le nomme Mercure révivifié du cinabre ; & cette décomposition du cinabre s’appelle Révivification du mercure du cinabre. On trouve dans la cornue un composé du fer qu’on a employé, & du soufre du cinabre ; si on s’est servi d’un autre intermede, on le trouve pareillement uni au soufre après l’opération, & formant un composé sulfureux, tel qu’il doit être suivant sa nature : ainsi si c’est une terre calcaire ou un alkali, on trouve un foie de soufre terreux ou alkalin, &c. Voyez SOUFRE.

En pesant exactement le cinabre qu’on décompose par cette méthode, & le mercure qu’on en retire, on trouve que ce mercure fait à peu-près les sept huitiemes du cinabre employé ; ce qui prouve qu’il y a dans le cinabre environ sept parties de mercure, contre une partie de soufre.

Cette connoissance des principes du cinabre, donne le moyen d’en composer d’artificiel, en tout semblable à celui que produit la nature. Il ne s’agit pour cela que de fondre & de triturer ensemble du mercure & du soufre, jusqu’à ce qu’ils soient bien unis, ce qui forme un corps noir, qu’on nomme Ethiops minéral (Voyez ÉTHIOPS MINÉRAL) & de procéder à la sublimation. Mais il faut observer qu’on éprouve des difficultés dans cette opération, & qu’on ne peut réussir à avoir, dès la premiere sublimation, de beau cinabre, & dont le mercure & le soufre soient dans des proportions convenables ; il est toujours surchargé de soufre, qui lui donne une couleur noire. La raison de cela, c’est que pour bien lier d’abord le mercure par le soufre, & pour pouvoir le réduire en éthiops parfait, on est obligé d’employer beaucoup plus de soufre, qu’il n’en faut pour la combinaison du cinabre. Mais en réitérant plusieurs fois les sublimations, il se sépare à chaque sublimation une portion du soufre surabondant. On doit réitérer ces sublimations jusqu’à ce qu’on voie que le cinabre soit parfaitement beau, qu’il ne change plus, & qu’il soit tout semblable au cinabre naturel ; ce qui exige cinq ou six sublimations.


pp. 261–263

Cinabre d’antimoine

CINABRE D’ANTIMOINE. On retire aussi un cinabre artificiel de la décomposition du sublimé corrosif par l’intermede de l’antimoine, ce qui se fait en mêlant & en distillant ensemble ces deux composés : l’acide marin du sublimé corrosif, qui a plus d’affinité avec le régule d’antimoine qu’avec le mercure, quitte ce dernier pour se combiner avec le premier, & forme une nouvelle combinaison qu’on nomme Beurre d’antimoine, & qui passe dans la distillation. Voyez BEURRE D’ANTIMOINE.

D’un autre côté, le mercure du sublimé corrosif, devenu libre & séparé de son acide marin, trouve le soufre de l’antimoine devenu libre aussi & séparé d’avec le régule : ces deux substances se combinent ensemble, & se subliment sous la forme de cinabre après que le beurre d’antimoine est passé ; mais quoique dans cette opération on ne soit pas obligé de réduire d’abord le mercure en éthiops, on éprouve néanmoins le même inconvénient de la surabondance de soufre que dans la premiere sublimation de ce cinabre, parcequ’il y a dans la quantité d’antimoine qu’on est obligé d’employer pour la décomposition complete du sublimé corrosif, plus de soufre qu’il n’en faut pour réduire en cinabre d’une juste combinaison, le mercure de ce même sublimé corrosif. On remédie à cet inconvénient par le même expédient que dans l’opération précédente, c’est-à-dire en resublimant ce cinabre, jusqu’à ce qu’il soit devenu beau & bien conditionné. Alors il ne differe en rien du cinabre artificiel précédent, ni du naturel. On le nomme Cinabre d’antimoine, parceque son soufre lui a été fourni par l’antimoine.

Le principal usage du cinabre est pour la peinture. Quoique ce corps soit composé de soufre qui n’a qu’une couleur citrine très légere & de mercure dont la couleur est un blanc d’argent, il est néanmoins d’un rouge décidé extrêmement fort ; tant qu’il est en masse il paroît d’un rouge brun, foncé & sans éclat, mais quand on diminue cette trop grande intensité en le broyant & par la division de ses parties, ce qui est un moyen général pour diminuer l’intensité de toutes les couleurs, alors le rouge du cinabre s’exalte de plus en plus & devient d’une couleur de feu des plus beaux, & d’un éclat surprenant. Quand il est en cet état on le nomme Vermillon.

Le cinabre est employé aussi par plusieurs Médecins comme médicament interne. Hoffman le recommande singulierement comme un excellent calmant & un antispasmodique, & n’est pas le seul qui ait cru qu’il a cette vertu, puisque l’illustre Stahl l’a fait entrer dans sa poudre tempérante : mais d’autres Médecins aussi très recommandables par leurs lumieres & par leur science, à la tête desquels est M. Cartheuser, n’accordent au cinabre pris intérieurement aucune vertu médicinale : ils fondent leur opinion sur ce que ce corps paroît éluder l’action de tous les dissolvants. Il faudroit des recherches & des expériences nouvelles pour se décider à ce sujet. Mais un usage certain du cinabre en Médecine, c’est la fumigation mercurielle pour laquelle on l’emploie avec succès, quand il y a des circonstances qui déterminent à se servir de cette méthode pour la guérison des maladies vénériennes. On fait bruler pour cela le cinabre à feu ouvert sur des charbons ardens, le mercure s’en dégage & se réduit en vapeurs qui s’appliquent sur le corps du Malade, pénétrent dans l’intérieur par les pores cutanés, & produisent des effets assez semblables à ceux du mercure administré par frictions. Quand on administre les fumigations de cinabre, on doit envelopper le Malade de maniere qu’il ne soit pas exposé à respirer les vapeurs de mercure & d’acide du soufre, qui s’exhalent continuellement, & qui pourroient lui faire beaucoup de mal. Voyez MERCURE & SOUFRE.


pp. 271–272

Colcotar

COLCOTAR. Le colcotar est ce qui reste du vitriol de Mars après qu’il a été calciné, ou distillé seul à très grand feu.

L’acide vitriolique ne tient point assez fortement au fer dans le vitriol martial pour résister à l’action du grand feu ; c’est pourquoi, lorsqu’on chauffe fortement & long-tems ce vitriol, il perd de plus en plus de son acide, qui se dissipe si on le calcine dans des vaisseaux ouverts, & qui passe en liqueur dans la distillation si on le chauffe dans des vaisseaux distillatoires. A mesure que le vitriol perd ainsi de son acide, il prend l’apparence d’une matiere terreuse, qui devient de plus en plus rouge ; c’est la couleur que prend toujours la terre du fer, quand elle est dépouillée de son phlogistique par l’action des acides & par celle du feu. Or le fer contenu dans le vitriol éprouve cette altération pendant cette calcination. Lorsqu’elle est achevée, ce qui reste du vitriol a encore de la saveur, & a même la propriété de s’humecter très promptement à l’air ; ces qualités sont dûes à un reste d’acide opiniâtrement adhérent à la terre du fer, & que le feu n’a pů enlever : comme cet acide est dans un état de concentration extrême ; & que d’ailleurs il n’est plus combiné avec la terre du fer dans le colcotar, comme il l’étoit avec le fer dans le vitriol, à cause de la déperdition que ce fer a faite du principe inflammable par la calcination, c’est-à-dire, comme cet acide est en partie à nu dans le colcotar, il n’est pas étonnant que ce vitriol calciné attire puissamment l’humidité de l’air, quoique le vitriol entier soit fort éloigné d’avoir cette propriété.

On peut enlever au colcotar ce reste d’acide par le lavage à l’eau ; & alors il n’a plus de saveur, n’attire plus l’humidité de l’air, & se nomme Terre douce de vitriol.

Le colcotar non lavé, s’emploie en Médecine, mais seulement à l’extérieur ; il convient dans les ulceres putrides, sanieux & fongueux, parce qu’il est anti-putride, fortement tonique, astringent, & même rongeant, à cause de l’acide vitriolique concentré, & en partie à nud, qui lui reste. Voyez VITRIOL DE MARS & CALCINATION.


pp. 546–548

Fromage

FROMAGE. Le fromage est la partie mucilagineuse ou gélatineuse du lait. Comme le lait de tous les animaux est une véritable émulsion, c’est la partie fromageuse de cette liqueur qui sert d’intermede pour tenir la partie huileuse ou butireuse distribuée, suspendue, & nageante dans la sérosité : ainsi le fromage est dans le lait ce que le mucilage est dans les émulsions ou sucs laiteux des végétaux ; mais quoiqu’il ait quelques propriétés communes avec les mucilages, il en differe aussi à plusieurs égards, & singulierement en ce qu’il n’a pas la même viscosité ou ductilité, & en ce qu’il est susceptible de se coaguler par l’action de la chaleur & des acides.

Le lait est, comme tout le monde sait, un assemblage de trois substances très différentes les unes des autres, qui sont le beurre, le fromage & le petit lait ; ces substances ne sont, pour ainsi dire, qu’intimement mêlées, sans être combinées & adhérentes entr’elles, puisqu’elles se séparent d’elles-mêmes les unes des autres par une espece d’analyse spontanée. Mais cette séparation n’est point entiere & exacte, à moins qu’on ne la procure par des moyens particuliers à chacune de ces substances : voyez BEURRE, LAIT & PETIT LAIT.

Pour avoir le fromage le plus pur qu’il est possible, il faut, après avoir bien écrêmé le lait récent, le faire cailler promptement par de la présure ou de la crême de tartre, l’égouter exactement de tout son petit lait, & le laver ensuite à plusieurs reprises dans beaucoup d’eau très pure.

Si, après cela, on le soumet à la distillation à une chaleur graduée, on n’en obtient d’abord au degré de chaleur qui n’excede point celui de l’eau bouillante, que du flegme qui a une legere odeur de lait ou de fromage, & qui ne donne aucune marque d’acidité, ni d’alkalinité ; en poussant la chaleur plus fort, on fait monter un esprit huileux & salin ; communément la partie saline de cet esprit est de l’alkali volatil, ensuite il vient une assez petite quantité d’huile empyreumatique d’abord fluide, & ensuite de plus en plus épaisse & fétide. Il monte aussi dans cette distillation de l’alkali volatil concret ; & enfin lorsque la cornue, étant bien rouge, il ne monte plus rien, il y reste une matiere charbonneuse très abondante ; ce charbon est du nombre de ceux qui ne se brûlent qu’avec la plus grande difficulté.

On voit par cette analyse du fromage, laquelle ressemble à celle de toutes les matieres animales, que cette substance est la partie du lait la plus animalisée ; car le beurre & le petit lait fournissent des principes différens, & sur-tout beaucoup d’acide. Cependant il est essentiel d’observer qu’il peut arriver aussi qu’on retire de l’acide, au lieu d’alkali volatil, dans la distillation du fromage venant des animaux frugivores, tel que celui dont il est question dans cet article : cela dépend, peut-être, de la nature des alimens que prennent les animaux dont est tiré le lait, & encore plus, sans doute, de leur tempérament, de leur disposition actuelle, & de la nature de leur digestion. Car, en général, l’état de l’acide & sa disposition plus ou moins grande à se transformer en alkali volatil, sont très variables dans le regne animal, sur-tout dans les animaux qui ne vivent que de végétaux, & dans leur lait, qui est encore si voisin de la nature végétale.

Cette matiere au reste, quoique très intéressante, a été jusqu’à présent fort négligée par les Chymistes. On voit dans les élémens de Chymie-pratique une analyse du fromage tiré du lait de vache, & on ne fait mention que d’acide dans cette analyse, ce qui indique les variations qu’il peut y avoir dans la nature de cette matiere. Il seroit à souhaiter qu’on l’examinât avec autant de détail qu’elle en mérite ; mais il faudroit pour cela faire un grand nombre d’expériences qui exigent du tems & des circonstances favorables. On sent bien que cela exigeroit qu’on eût à sa portée un assez grand nombre de vaches de différens âges, qu’on pût nourrir de différentes herbes & grains, qu’on prît le lait à différens termes de l’accouchement, & enfin qu’on réitérât les épreuves dans les différentes saisons : voyez LAIT.


pp. 556–558

Gommes

GOMMES. Les gommes sont des sucs mucilagineux qui se séparent d’eux-mêmes de plusieurs especes de plantes ou arbres, & qui ont acquis une consistance solide par l’evaporation de la plus grande partie de leur eau sur-abondante.

Il paroît qu’on donnoit autrefois le nom de gommes indistinctement à tous les sucs concrets qu’on recueilloit sur les arbres, quelque fût d’ailleurs leur nature ; de là vient que plusieurs de ces sucs, qui sont en tout ou en grande partie résineux, portent encore aujourd’hui le nom de gommes : tels sont la gomme copale, la gomme élemi, la gomme animé, la gomme gutte, & plusieurs autres. Mais les Chymistes & Naturalistes modernes ont jugé à propos, & avec grande raison, de ne regarder comme de vraies & pures gommes, que les mucilages concrets entierement dissolubles dans l’eau : c’est pourquoi il ne sera question que de ces sortes de gommes dans cet article.

Les gommes ont une consistance ferme & solide, un certain degré d’élasticité & une ténacité assez grande entre leurs parties ; ces dernieres propriétés les font résister avec une certaine force à la percussion sans qu’elles se cassent, ce qui les rend très difficiles à pulvériser dans le mortier ; elles sont plus ou moins blanches & transparentes ; quelques-unes cependant ont une couleur jaune ou brune, mais les matieres qui les colorent leur font étrangeres. Les gommes bien pures n’ont point d’odeur ni presque de saveur, ou n’en ont qu’une très douce, & même fade : elles ne sont dissolubles ni par les huiles, ni par l’esprit de vin, mais l’eau les dissout parfaitement ; & lorsqu’elles sont dissoutes par une médiocre quantité d’eau, il en résulte une liqueur épaisse, visqueuse & transparente ; elles redeviennent alors des mucilages, telles qu’elles l’étoient originairement.

Quoiqu’il y ait un très grand nombre d’arbres & même de plantes d’especes absolument différentes, dont on retire des gommes, toutes les gommes se ressemblent cependant beaucoup, & ne different, à proprement parler, les unes des autres, que par la quantité de mucilage qu’elles sont capables de former avec l’eau, aussi ne distingue-t-on que trois especes principales de gommes : savoir,

La gomme adragante : cette gomme sort d’un arbrisseau épineux qui se nomme aussi adraganth, & qui croît en Syrie & autres pays orientaux ; elle est en petits morceaux blancs, luisans dans leur cassure, & tortillés en forme de verre : c’est de toutes les gommes celle qui forme la plus grande quantité de mucilage, aussi est-elle plus chere que les autres.

La gomme arabique se tire d’une espece d’acacia, & peut-être de plusieurs autres arbres qui croissent en Arabie & en Afrique : elle est en morceaux à peu près arrondis & raboteux, la belle est très blanche & très transparente.

La gomme de pays, est celle qu’on ramasse sur la plupart de nos arbres à fruit : tels que les pruniers, les amandiers, les abricotiers, les cerifiers, &c. Elle est ordinairement moins blanche & moins transparente que la gomme arabique ; cependant il s’en trouve qui est aussi belle. Les Droguistes trient cette belle gomme de pays, & la vendent comme gomme arabique, ce à quoi il n’y a pas grand inconvénient : car elle n’en differe réellement point.

La gomme & le mucilage n’étant qu’une seule & même substance unie à une plus ou moins grande quantité d’eau surabondante, ces matieres ont absolument les mêmes propriétés, & fournissent les mêmes principes dans leur analyse ; c’est pourquoi on trouvera ce qu’il y a de plus à savoir sur la nature des gommes, au mot MUCILAGE.


pp. 558–560

Gommes résines

GOMMES RÉSINES. Les gommes résines sont des sucs en partie mucilagineux, & en partie huileux, qui découlent de beaucoup d’especes d’arbres, & qui deviennent concrets par l’évaporation de leurs parties fluides les plus ténues.

Les parties huileuses & mucilagineuses qui forment les gommes résines, sont intimement mêlées, mais non pas absolument combinées les unes avec les autres ; de là vient que ces concrétions ne se laissent point dissoudre parfaitement, ni par l’eau, ni par les huiles, ni par l’esprit de vin, seuls : il est bien vrai que lorsqu’on applique un seul de ces menstrues, l’eau par exemple, à la plupart des gommes résines, & qu’on aide son action par la trituration, on en fait une sorte de dissolution ; la partie gommeuse se dissout entierement par l’eau, elle forme un mucilage avec cette eau, & la partie résineuse qui étoit originairement très divisée & intimement mêlée avec la partie mucilagineuse, reste suspendue à la faveur du mucilage, & forme par conséquent une espece de lait & d’émulsion ; mais il est aisé de sentir qu’alors la partie huileuse n’est que divisée & non dissoute : voyez EMULSION. Cela met la gomme résine à-peu-près dans l’état où elle étoit originairement : je dis à-peu-près, parce que la substance résineuse a perdu, par la dessiccation, sa partie la plus fluide & la plus volatile, qu’on ne lui rend point du tout en la traitant avec de l’eau comme on vient de le dire.

On peut, en employant des dissolvans, partie aqueux, partie huileux ou spiritueux, tels que le vin, le vinaigre, l’eau-de-vie, faire encore une forte de dissolution des gommes résines ; mais cette dissolution est toujours laiteuse, à cause de la présence de l’eau qui empêche la partie spiritueuse de se combiner intimement avec la résine. Il faut donc, si l’on veut dissoudre complettement une gomme résine, séparer la partie résineuse d’avec la gommeuse, en lui appliquant alternativement un menstrue spiritueux, & un menstrue aqueux.

Ce sont ces propriétés des gommes résines, relatives à leur dissolution, qui ont fait connoître leur vraie nature aux Chymistes : car si l’on n’en jugeoit que par la plupart de leurs autres propriétés, & sur-tout par leurs apparences extérieures, on les confondroit avec les résines pures, avec lesquelles elles ont une ressemblance tout-à-fait imposante. Il faut remarquer à ce sujet, que la proportion de gomme & de résine n’est point constante dans les différentes gommes résines, & qu’il s’en trouve dans lesquelles la partie gommeuse est en fort petite quantité, par rapport à la partie résineuse. Il arrive de-là qu’à mesure qu’on examine plus particulierement les sucs concrets qui sortent des différens arbres, on en range beaucoup dans les classes des gommes résines, qu’on n’avoit toujours regardées que comme des résines pures, & qu’il reste même quelque incertitude à cet égard sur plusieurs de ces substances. Il paroît cependant que, comme toute gomme résine est un mélange de substances qui ne peuvent point se dissoudre mutuellement, & que par conséquent il doit résulter de ce mélange une matiere toujours plus ou moins opaque, on peut juger au simple coup d’œil, si un suc concret naturel est gommo-résineux ou non. Tous ceux qui sont opaques ou qui n’ont point une transparence très marquée, peuvent être raisonnablement soupçonnés de nature gommo-résineuse ou résino-extractive : car on connoît aussi de ces sortes de sucs : tels sont la myrrhe, le bdellium, le sagapenum, l’opoponax, l’assa fætida, & quelques autres reconnus pour gomme-résines bien caractérisées. Tous ceux au contraire qui ont une transparence belle & bien marquée, peuvent être jugés presque à coup sûr, ou purement gommeux, ou purement résineux : comme on le voit par l’exemple des gommes adraganth, arabique, & de pays, & autres bien transparentes, qui sont de pures gommes, & par celui du mastic, du sandarach, de la gomme copale, & autres substances de ce genre aussi diaphanes, reconnus pour de pures résines, & qui se distinguent d’ailleurs bien facilement des pures gommes par leur odeur, leur inflammabilité & autres qualités propres aux matieres huileuses.

Cette espece de regle, qui certainement peut être d’un grand secours pour juger facilement, & sans travail, de la nature purement gommeuse, résineuse, ou gommo-résineuse, d’un grand nombre de sucs concrets, ne doit cependant pas dispenser de faire les épreuves convenables, & sur tout l’application des différens menstrues, lorsqu’on veut être absolument certain de la matiere qu’on examine. Ces épreuves sont sur-tout très nécessaires pour ceux de ces sucs, qui non-seulement ne sont point, ou ne sont que très peu transparens, mais qui de plus sont fortement colorés : tels que la gomme lacque, la gomme gutte, le sang dragon, l’aloès, l’opium : car ces derniers sont encore plus composés que les pures gommes résines, & contiennent des matieres colorantes & extractives de nature différente. Voyez HUILES, MUCILAGE, EXTRAITS, EMULSIONS, GOMMES & RÉSINES.