Niceron 1652

Jean François Niceron, La Perspective Curieuse, Paris [la veufue François Langlois] 1652.


Livre second

. . .

pp. 123–126

PROPOSITION ΧΙ.

Expliquer une methode generale, parlaquelle toutes sortes d’images veuës directement ou obliquement puissent estre descrites sur toutes sortes de plans reguliers on irreguliers & mobiles ou immobiles, de sorte que d’un point donné elles paroissent semblables à leurs obiets.

CEste proposition suit de la premiere & monstre le rapport de l’art avec la nature, ce qui se fait par les rayons de la pyramide optique dans la propos. 1. suivant la 22 planche, se fait icy avec des filets dans la 33, dont la 66 & la, 67 figure qui contiennent une longue galerie, font voir tout ce que l’on peut desirer en ce suiet, pourveu que l’on ioigne par imagination la ligne M N dela 66 figure à la ligne O P dela 67, comme si elles ne faisoient paroistre qu’une soule veuë, ou Perspective.

Il faut donc considerer que dans l’alée Q R T S le pavé R Y Z T est parallele à l’orizon, aussi bien que le plancher Q X V S; & que les murailles Q X V R, S V Z T sont paralleles entr’elles & perpendiculaires au mur V X Y Z, qui est icy parallele au tableau.

Or si du point A, où est la figure A R, l’on veut transporter la figure B C D E sur la muraille V X Y Z, on peut se servir de la methode expliquée dans la 3 propos. si ce n’est que les rayons a F, h F &les autres compris entre deux aboutissent au point F, l’espace E X, auquel la distance de l’oeil d’avec le plan V X Y Z doit estre mise, se trouve trop petit, comme il arrive icy, où E X n’est pas capable de la distance de l’œil, qui a 7 pieds, au lieu qu’il n’y en a icy que quatre.

Car pour lors il faut user du filet, en le faisant tenir dans la perpendiculaire A R où est le point de l’oeil, soit avec un clou, un anneau, ou autrement, de sorte qu’on le puisse mener par tous les points du mur V X Y Z, où l’on veut descrire la Perspective, afin d’y marquer les petits quarrez semblables au prototype B C D E, en sorte qu’on les voye aussi quarrez du point A, en commençant par la ligne t s i, & en appliquant au point I un baston ou une chorde, afin que le plomb d g, ou b c qu’on y attachera, puisse estre mené ou bien arresté à tel point du baston il que l’on voudra.

Mais il est plus commode d’éloigner le plom[b] d g de 2 ou de 3 quarrez que d’un seul, qui rendroit la Perspective trop petite, ce qu’on void à la ligne R g G, de sorte que le filet mené dupoint A par toute la ligne d g descrit par son autre bout sur la muraille la ligne H G, qui represente le milieu de l’obiet.

Or apres avoir marqué dans l’espace a F h & lignes qui aboutisssent au point F, pour representer celles du prototype B C D E, qui divisent la hauteur B E, il faut ramener le plomb D g au baston i l, pour descrire la perpendiculaire proche de la figure L à gauche.

D’où l’on peut voir que sur le mur V X Y Z il n’y a lieu que pour y descrire la Perspective de la partie de l’obiet comprise dans l’espace q C D r, & qu’il n’y a point d’espace pour y descrire ce qui est compris dans le dernier ordre de quarrez B q r E. Donc pour achever l’image B C D E, il faut mettre le plomb en b c & descrire la ligne m n avecle filet surle plan S Y Z T, afin que le dernier ordre des quarrez soit representé en m a h n: Et le tout estant fait selon les loix de la Perspective l’on verra l’obiet B C D E parfaitement representé sur la muraille V X Y Z du point A, ce qu’on entendra encore mieux par une application plus universelle.

Soit donc, en la 33 planche, le filet attaché à un anneau au point A, où l’oeil est situé, & que le baston il soit perpendiculaire au mur sur lequel on veut commencer la Perspective, & qu’on attache encore un autre filet delié b c avec le poids c, & avec un nœud coulant K au baston i l, afin de le pouvoir hausser ou baisser, & mesme approcher ou éloigner le plomb du mur, suivant la necessité.

En un mot le tableau doit estre comme une porte qui a deux gonds en y, & plus bas, afin de pouvoir estre ouvert & tourné à discretion sur la ligne s t, en le mettant perpendiculaire au mur, ou comme l’on voudra.

Il est donc evident que le filet A I L H fait la fonction du rayon optique, & par consequent que cette proposition n’est quasi que l’application de la premiere. Il faut seulement remarquer que l’image est autrement disposée en B C D E, qu’en s u x t, parce que ce qui est à droit dans l’une, se trouve à gauche dans l’autre, ce qui n’empesche pas qu’on ne les mette en Perspective, car l’on supose que la table est diafane, afin que l’œil A puisse voir à travers l’obiet qui y est ainsi descrit, parce qu’il est plus aisé de tourner la porte à droit, qu’à gauche, ce qui empescheroit le plan Perspectif: quoy que chacun puisse faire ce qu’il luy plaira davantage, & ce qu’il trouvera plus aisé.

COROLLAIRE Ι.

La metode qui use du filet est plus prompte que l’autre, parce qu’elle exempte le plan a s t h de la multitude & confusion des lignes & qu’elle n’a pas besoin de marquer les quarrez & autres departemens, puis que le seul filet A I L H conduit par toutes les parties de l’obiet marque les endroits du mur où l’on doit peindre ou descrire chaque partie du dit obiet, ou de la figure primitive qu’on veut representer.

COROLLAIRE II.

Lorsque la Perspective est achevée de simples traits, le peintre doit tellement y appliquer les couleurs que ce qui doit estre veu plusloin soit moins coloré, & plus confus &que ce qui doit estre veu plus proche, reçoive des couleurs plus vives,& plus distinctes : ce que l’experience fera mieux concevoir qu’un discours plus long.

COROLLAIRE III.

Apres l’application des couleurs, de la lumiere & des ombres l’on verra l’image parfaite du point A, quis paroistra merveilleusement differente de la figure geometrique, si on la regarde directement sur le plan a s t h, quoy qu’estant ainsi veuë du point F l’on puisse prendre suiet de ceste confusion de traits & de couleurs d’y faire parestre quelqu’autre obiet comme i’ay fait à nostre Convent de la Trinité du mont à Rome, & à celuy de Paris, où l’on void S. Iean l’Evangeliste represente escrivant son Apocalypse dans l’Isle de Pathmos ; dont vous voyez icy le prototype en B C D E, duquel la Perspective a esté prise & mise obliquement sur la muraille de la gallerie de nostre Convent de la place Royalle.

I’ay suivy la coustume des peintres qui le vestent d’une robe verte, & d’un manteau d’escarlate, afin de peindre dessus, plusieurs plantes, bocages, fleurs, &c. que ceux qui se pourmenent dans la dite galerie voyent directement, car les divers ornemens des figures recreent les spectateurs : il faut seulement que le peintre n’y mette rien qui empesche la veuë oblique de ce genre de Perspectives : & pour ce suiet les couleurs de ces petites images qu’on met dans la teste ou dans les habits du S. Iean, doivent estre semblables aux couleurs de la teste, & des habits, & ainsi des autres parties.

Ces images aioutées à la Perspective peuvent estre d’autant plus grandes que la Perspective est plus longue; comme il arrive à la galerie susdite longue de 104 pieds, où l’image de S. lean a sa Perspective longue de 54 pieds, quoy que la muraille sur laquelle il est peint, n’ait que 8 pieds de hauteur, & que le point de l’oeil soit éloigné perpendiculairement du dit mur, de 5 pieds, & du pavé, de 4. pieds & demy.

COROLLAIRE IV.

L’on peut aussi faire des Perspectives en fresque qui n’auront point d’autres couleurs que les traits noirs,  & le blanc, comme est celle qu’a fait le R. P. Magnan Professeur en Theologie au dit Convent de la Trinité du mont de Rome, où l’on void S. François de Paule en Perspective dans l’une des galeries. Ie laisse les excellens horloges qu’il a fait en plusieurs endroits de la France, comme à Toulouse, & à Bordeaux, aussi bien qu’au Convent de la Trinité, & chez le Cardinal Spada, où un petit morceau de verre reflechit tellement le rayon du Soleil qu’il descrit un Astrolabe, ou Planisphere, qui marque tout ce qu’on peut quasi desirer, parce que le livre qu’il a fait imprimer pour donner la methode de faire ces horloges en instruira plus amplement.

COROLLAIRE. V.

L’on peut aussi par cette metode de Perspective, faire que les piliers, ou les colomnes d’une longue galerie parestront comme un seul plan qui aura une image bien proportionnée, & qui ne parestra que par pieces à ceux qui se pourmeneront dans cette galerie, au lieu que du point de l’oeil proportioné à la Perspective, les portes mesmes qui se rencontreront entre les colomnes, & les interruptions qui se peuvent rencontrer, n’empescheront point qu’on ne voye une image bien proportionée, & continue, soit qu’on la face sur une muraille plate, ou à une voute, &c. Or le lieu de ces Perspectives doivent estre biens clairs afin de discerner les couleurs, & les traits éloignez, & affoiblis quoy que la premiere lumiere du Soleil ne les doive pas illuminer, parce que cette lumiere estant trop forte fait évanoüir les couleurs, ou les confond : c’est pourquoy it le faut empescher d’entrer par les fenestres avec des voiles fort blancs & delicats, afin qu’il demeure assez de lumiere.

Les petites lunettes de longue veuë qui se tirent seulement demi pied de long, sont propres pour representer la Perspective, dont elles renforcent les couleurs & mesme renflent la figure, comme si elle sortoit hors de la muraille : & si les 2 verres sont convexes, elle se renverse avec un bel effet.

COROLLAIRE VI .

Les artisans peuvent inferer que ce que nous avons dit de la figure plate primitive s u x t mise en Perspective sur un mur, peut à proportion s’accommoder à tel autre obiet qu’on voudra, quoy que solides, comme est une statuë de bronze ou de marbre &c. pourveu qu’on la mette sur un ais mobile, &que le baston qui porte le plomb, soit aussi mobile.


pp. 127–130

PROPOSITION XII.

Expliquer comme l’on doit mettre les obiets proposez en Perspective sur les planchers.

IL y a icy quel que chose de different des autres Perspectives, où le plan horizontal est parallele à la base du tableau : ce que l’on entendra par la 34 planche, dont A B C D soit une surface plate parallele à l’horizon du plancher d’une sale soustenuë à plomb de 4. murailles dont les sections communes soient A B, B C, C D, D A.

Si vousy voulez peindre l’obiet solide H I K de la 70 figure, en sorte qu’on le voye perpendiculaire à l’orison sur la base H K : il faut premierement establirà discretion la ligne D C, ou L M pour la base du tableau, & que la ligne horizontale F G, qui luy est parallele, passe par le point principal E, qui est icy mis en suposant que l’axe de la pyramide optique qui comprend la surface A B C D soit perpendiculaire. Et puis il faut mettre dans la mesme ligne F G vers F le point moins principal.

Par exemple, dans la 70 figure, l’obiet solide doit tellement paroistre, que l’on voye sa hauteur perpendiculaire à l’horizon ; c’est pourquoy la 67 figure qui seroit l’ortographie de cet obiet, est icy, dans le plan A B C D parallele à l’horizon, son icnographie : & la figure 69 qui seroit son icnographie, se prend icy pour son ortographie. Le reste est aisé à entendre par ce qui precede.

L’on restreint donc premierement l’icnografie L X V I I en L K R Q, & sur la ligne L K M on dresse perpendiculairement la ligne del’ortographie prise de m n o p de la 69 figure : & puis on fait l’échele des hauteurs M P T V, les lignes M V, P T aboutissant au point de la ligne horizontale F G.

D’où l’on prend apres les diverses hauteurs apparentes, par le moyen des paralleles menées de l’icnographie racourcie, à ladite échele, & des perpendiculaires tirées de leur concours avec la ligne M V.

Il est encore assez bien expliqué, dans la figure 71 comme le solide B C D, qui semblable à l’autre a neantmoins la situation differente, doit estre mis en Perspective sur la mesme surface & du mesme point de l’œil; car apres avoir fait le plan geometral B F E C, & ayant pris B C M, & mené par le point E la ligne horizontale R E S, & fait tout ce que i’ay expliqué, la 35 planche sert à l’intelligence de ces Perspectives, comme l’on void aux figures des solides N, O, D, P, M E, qui sont suportez par le chevron G H I F, afin qu’on ne s’imagine pas qu’ils soient vagues dans l’air.

Mais si l’on veut que toutes les colomnes de chaque rang paroissent égales, il faut faire plus grandes celles qui sont les plus éloignées du point principal, comme l’on void aux 70 & 71 figures de la 34 planche, où K R Q plus éloignée du point F est plus grande, & C E D est moindre, parce qu’elle en est plus proche : voyez aussi N, O plus longues qu’ E D dans la 35 planche : où la Perspective du solide O N X peut estre faite parle moyen de la radiale Q B & les autres & parles diametrales R S T, suivant la methode de la 33 prop. du I. liv.

Il est aussi à propos de situer le point principal de la Perspective au milieu, comme est le point B dela 35 planche, afin de donner plus de grace à la symmetrie, si ce n’est que le lieu, ou d’autres considerations contraignentà mettre ce pointen quelque coin d’une galerie, sale, ou autre bastiment.

Sur quoy l’on peut remarquer que Viole peintre & Architecte de Padouë, s’est trompé dans son premier livre, en parlant des Perspectives qui se font aux planchers : car il dit que, par exemple pris de nostre 70 figure, les lignes e f, a b doivent aboutir au point principal ; & que les lignes a b c d ne doivent pas se rencontrer, mais demeurer paralleles, de sorte qu’ a b ne soit pasplus grande que c d, à cause que la largeur a b c d doit estre veuë de costé ; au lieu qu’absolument toutes les lignes e f, a b, c d & toutes les autres semblablement disposées, à sçavoir perpendiculaires au plan du tableau doivent aboutir au dit point, ce qui se peut aisement demonstrer parce qui a esté dit.

COROLLAIRE I.

Lors qu’on peint les voutes, & les lambris, il y faut aporter une grande precaution, & bien que cette proposition en donne la methode, neant moins le peintre doit particulierement se servir de son iugement, & n’y mettre que des choses convenables comme des oyseaux, des anges &c. parce que les voutes representans le ciel : & les rangs de colomnes n’y feroient pas un bon effet, comme dans les galeries. Sur quoy voyez le 12 chapitre du 4 livre de Serlio, qui confesse que Raphaël Urbin a esté le plus habile de tous en cette sorte de peinture.

COROLLAIRE II.

Encore que la methode universelle de cette proposition suffise pour faire toutes sortes de Perspectives sur toutes sortes de surfaces ie veux aioûter qu’il y a des peintres qui tenant l’oeil ferme dans un mesme point prennent une perche, au bout de laquelle ils attachent du charbon dont ils crayonnent les premiers & les plus grossiers traits de l’image qui veulent mettre en Perspective : & que d’autres usent la nuit d’une lampe qui tient le lieu de l’oeil, & qui envoye les ombres de chaque partie de l’obiet à la voute, sur laquelle, suivant les ombres, le peintre tire ses traits ; & cette maniere est universelle, car si les couleurs sont bien appliquées, l’on pourra faire des images en des coins de voûtes, qui sembleront sortir dehors.

COROLLAIRE III.

Il est encore aisé de presenter des images de tout ce qu’on voudra en Marqueterie, & à la Mosaïque, en appliquant des morceaux de marbre de diverses couleurs, de sorte que ce qui se verra en bon ordre, & bien figuré d’un point donné, paroistra par tout ailleurs desordonné & confus, ce qui peut servir aux grottes, & autres lieux qu’on choisit pour la recreation.

A quoy l’on peut raporter les Apostres qui sont faits en cette façon au dedans de la coupelle ou du dome de S. Pierre de Rome, car ils paroissent en leur iuste proportion estant regardez de la confession de saint Pierre, au dessus du pavé, & lors que l’on en est proche, l’on n’y connoist rien que dela confusion.

COROLLAIRE IV.

L’on peut encore raporter icy les visages des images qui vous regardent tousiours de quelque costé, & en quelque lieu que vous vous mettiez, comme si elles remuoient les yeux de tous costez ; telle qu’estoit la Minerve d’Amulius, au raport de Pline chap. 10. du 35 livre. Ce qui arrive tousiours si le peintre se fait regarder par celuy dont il fait le tableau, particulierement s’il imite parfaitement la vivacité des ses yeux.

De là vient aussi que les images semblent sortir & saillir ou toutes ou en partie, des tableaux & des voûtes où elles sont peintes, comme il arrive à la partie anterieure du pied du S. Mathieu, qu’il semble pousser vers les yeux qui le regardent dans la voûte de la chapelle de nostre Convent de Vincennes, & au pied droit du tableau de la descente dela Croix de nostre Seigneur, qu’a faite Daniel Ricciarel, dans l’une des chapelles de la Trinité du mont à Rome & dont on void la copie bien faite au tableau du grand autel de nostre Convent de la place Royale, car ce pied semble sortir du tableau & suivre l’oeil de celuy qui le regarde.

Voyez encore l’autre tableau du dit Daniel qui est del’Assomption de la Vierge, dans la mesme Eglise du Convent de la Trinité du mont, où l’on tient qu’au lieu des 12 Apostres il a representé les plus habiles peintres de son siecle. Et Michel Ange l’estimoit tellement, soit pour l’Architecture ou pour faire les figures qu’on iette en moûle, qu’il luy ceda & le choisit pour ietter le grand cheval de bronze long de 10 coudées & pesant 25000 livre, qu’on prise 6500 escus, & qui en effet fut fondu l’an 1563 par le commandement de Catherine de Medicis Reyne de France, laquelle vouloit que l’effigie de son mary Henri II. fust mise dessus en l’un des plus beaux lieux de Paris. Mais les guerres estant survenuës ce cheval demeura à Rome iusques à ce qu’ayant esté amené à S. Germain en Laye, long-temps apres à Paris, le Cardinal de Richelieu commanda au sieur Biard Sculpteur excellent de le mettre au milieu de la Place Royale & l’effigie de Louys XIII. dessus, qu’il ietta semblablement en bronze l’an 1636 le 23 iour de Decembre, & posa le tout en ladite place, comme on le void maintenant.