Perrault 1683

Claude Perrault, Ordonnance de Cinq Especes de Colonnes selon la Methode des Anciens, Paris [Jean Baptiste Coignard] 1683.


pp. i–xxvii

PRÉFACE.

LES Anciens ont cru avec raison que les regles des proportions qui font la beauté des Edifices, ont esté prises sur les proportions du corps humain, & que de mesme que la nature a formé les corps propres au travail avec une taille massive, & qu’elle en a donné une plus legere à ceux qui doivent avoir de l’adresse & de l’agilité ; il y a aussi des regles differentes dans l’art de bastir pour les diverses intentions que l’on a de rendre un Bastiment plus massif ou plus delicat. Or ces differentes proportions accompagnées des ornemens qui leur conviennent, font les differences des Ordres d’Architecture, dans lesquels les caracteres les plus visibles, qui les distinguent, dependent des ornemens, de mesme que les differences les plus essentielles consistent dans les grandeurs que leurs parties ont à l’égard les unes des autres.

Ces differences des Ordres prises de leurs proportions & de leurs caracteres sans beaucoup d’exactitude & de precision sont les seules choses que l’Architecture ait bien determinées : Tout le reste qui consiste dans les mesures precises de tous les membres & dans un certain contour de leurs figures, n’a point encore de regles dont tous les Architectes conviennent ; chacun ayant tasché de donner à ces parties la perfection, dont elles sont capables, principalement en ce qui depend de la proportion : en forte que plusieurs bien que par des manieres differentes s’en sont egalement approchez au jugement des intelligens : Ce qui fait voir que la beauté d’un Edifice a encore cela de commun avec celle du corps humain, qu’elle ne consiste pas tant dans l’exactitude d’une certaine proportion, & dans le rapport que les grandeurs des parties ont les unes aux autres, que dans la grace de la forme qui n’est rien autre chose que son agreable modification, sur laquelle une beauté parfaite & excellente peut estre fondée, sans que cette sorte de proportion s’y rencontre exactement observée. Car de mesme qu’un visage peut estre laid & beau avec une mesme proportion, puisque le changement que l’on remarque dans ses parties, lorsque, par exemple, le ris appetisse les yeux & agrandit la bouche, est pareil à celuy qui arrive au mesme visage lorsqu’il pleure, ce mesme changement de proportion qui plaist dans l’un, estant desagreable dans l’autre ; & qu’au contraire deux visages avec des proportions differentes peuvent avoir une égale beauté : on voit aussi dans l’Architecture des ouvrages avec des proportions differentes avoir des graces pour se faire egalement approuver par ceux qui sont intelligens & pourveus du bon goust de l’Architecture.

Mais comme il faut demeurer d’accord que bien qu’une certaine proportion ne soit pas absolument necessaire à la beauté d’un visage, il est pourtant vray qu’il y en a une de laquelle il ne peut beaucoup s’éloigner sans perdre la perfection de sa beauté ; il y a aussi dans l’Architecture des regles de proportion non seulement dans le general, telles que sont celles par lesquelles il a esté dit que les Ordres sont differens les uns des autres, mais aussi dans le détail, desquelles on ne peut se départir sans faire perdre à l’Edifice une grande partie de sa grace & de son elegance : mais ces proportions ont une estenduë assez ample pour laisser aux Architectes la liberté d’augmenter ou de diminuer les dimensions des parties, suivant les besoins que plusieurs occurrences peuvent faire naistre. C’est en vertu de ce privilege que les Anciens ont fait des ouvrages dont les proportions sont si extraordinaires, telles que sont les Corniches Doriques & Ioniques du Theatre de Marcellus, & celle du frontispice de Neron, dont la grandeur surpasse de la moitié celle qu’elles doivent avoir suivant les regles de Vitruve ; Et c’est aussi par cette mesme raison que tous ceux qui ont ecrit de l’Architecture, sont contraires les uns aux autres ; en sorte qu’il ne se trouve point, ny dans les restes des Edifices des Anciens, ny parmy le grand nombre des Architectes qui ont traitté des proportions des Ordres, que deux Edifices ny deux Auteurs se soient accordez & ayent suivy les mesmes regles.

Cela fait connoistre quel fondement peut avoir l’opinion de ceux qui croyent que les proportions qui doivent estre gardées dans l’Architecture sont des choses certaines & invariables, telles que sont les proportions qui font la beauté & l’agrément des accords de la Musique, lesquelles ne dependent point de nous, mais que la nature a arrestées & establies avec des precisions exactes qui ne peuvent estre changées sans choquer aussitost les oreilles les moins delicates : car si cela estoit ainsi, il faudroit que les ouvrages d’Architecture, qui n’ont pas ces veritables & ces naturelles proportions qu’on pretend qu’ils sont capables d’avoir, fussent condamnez d’un commun consentement, du moins par ceux qu’une connoissance profonde a rendu les plus capables de ce discernement : Et comme on ne voit point que des Musiciens soient de differens avis sur la justesse d’un accord, par la raison que cette justesse a une beauté certaine & evidente, dont les sens sont aisément & mesme necessairement persuadez, les Architectes conviendroient aussi des regles qui peuvent rendre parfaites les proportions de l’Architecture ; principalement aprés les avoir autant cherchées qu’il paroist qu’ils ont fait en parcourant par un grand nombre d’experiences tous les divers degrez par lesquels on peut parvenir à cette perfection ; comme il est aisé de faire voir par l’exemple des differentes saillies qui ont esté données au Chapiteau Dorique. Car Leon Baptiste Alberti fait cette saillie seulement de deux minutes & demy, dont les soixante font le diametre de la Colonne ; Scamozzi la fait de cinq minutes ; Serlio de sept & demy ; elle est de sept trois quarts au Theatre de Marcellus, de huit dans Vignole ; dans Palladio elle est de neuf, dans de Lorme de dix, & au Colisée de dix-sept. Ainsi il y a tantost deux mille ans que les Architectes essayant & tastant depuis deux & demy jusqu’à dix-sept, ont esté jusqu’à faire cette saillie sept fois plus grande les uns que les autres, sans qu’ils ayent esté choquez par l’excez des proportions éloignées de celle qu’on voudroit faire passer pour la veritable & la naturelle ; ce qui auroit dû arriver s’il y avoit quelqu’une de ces proportions qui fust telle, & qui deust faire un effet pareil à celuy des choses qui choquent ou qui plaisent sans qu’on sçache pourquoy.

Or ce qui fait qu’on ne peut pas dire que les proportions de l’Architecture plaisent à la veuë par une raison inconnuë, & qu’elles fassent leur effet par elles-mesmes, ainsi que les accords de la Musique produisent le leur dans l’oreille, nonobstant l’ignorance dans laquelle on est des raisons des consonnances ; c’est que la connoissance que nous avons par le moyen de l’oreille de ce qui resulte de la proportion de deux cordes dans laquelle l’harmonie consiste, est tout à fait differente de la connoissance que nous avons, par le moyen de l’œil de ce qui resulte de la proportion des parties, dont une Colonne est composée : car si l’esprit est touché par l’entremise de l’oreille de ce qui resulte de la proportion de deux cordes, sans qu’il connoisse cette proportion, c’est que l’oreille n’est pas capable de luy donner la connoissance de cette proportion : mais l’œil qui est capable de faire connoistre la proportion qu’il fait aimer, ne peut faire sentir à l’esprit aucun effet de cette proportion, que par la connoissance qu’il luy donne de cette proportion ; d’où il s’ensuit que ce qui est agreable à l’œil, ne l’est point à cause de sa proportion quand l’œil ne la connoist pas, ainsi qu’il arrive le plus souvent.

Pour faire que la comparaison de la Musique avec l’Architecture fust juste, il ne faudroit pas simplement considerer les accords qui sont tous de nature à ne pouvoir changer, mais la maniere de s’en servir, laquelle est differente dans des Musiciens differens, & dans les diverses Nations, de mesme que les proportions d’Architecture le sont dans des Auteurs, & dans des Bastimens differens : car comme il ne sçauroit y avoir de maniere de se servir des accords, qui soit necessairement & infailliblement meilleure qu’une autre, ny de raison qui puisse demonstrer que la Musique de France soit meilleure que celle d’Italie, il n’y en a point aussi qui puisse prouver qu’un chapiteau, qui a plus ou moins de saillie, soit necessairement & naturellement plus beau qu’un autre : Et ce n’est pas de mesme qu’une simple consonnance, où l’on peut démonstrer qu’une corde, qui a un peu plus, ou un peu moins que la moitié de la longueur d’une autre, fait une dissonnance insupportable avec cette autre, à cause que la proportion produit naturellement & necessairement cet effet dans ces tons.

Il y a encore d’autres effets, que la proportion produit naturellement & par elle-mesme dans la mechanique pour le mouvement des corps qui ne doivent point non plus estre comparez à ceux qu’elle produit pour l’agrément, & pour le plaisir de la veuë : car si une certaine grandeur d’un des bras d’une balance à l’égard de l’autre fait necessairement & naturellement, qu’un poids en emporte un autre, il ne s’ensuit pas qu’une certaine proportion, que les parties d’un Bastiment ont à l’égard les unes des autres, doive produire une beauté qui fasse un tel effet sur l’esprit, qu’elle l’entraîne, s’il faut ainsi dire, & l’oblige à luy donner son approbation, comme la proportion du bras d’une balance la fait infailliblement trebucher du costé que le bras est le plus long. C’est là pourtant ce que disent la plupart des Architectes qui veulent qu’on croye que ce qui fait la beauté par exemple du Pantheon, est la proportion que l’épaisseur de ses murs a avec le vuide du Temple, celle que sa largeur a avec sa hauteur, & cent autres choses, dont on ne s’apperçoit point, si on ne les mesure ; & par lesquelles, quand on sen appercevroit, on ne seroit point assuré qu’elles ne pussent estre autrement sans déplaire.

Je ne m’arresterois pas tant sur cette question, quoyque ce soit un probléme, dont la resolution est de la derniere importance pour l’Ouvrage que j’ay entrepris, & que je sois assuré que ceux qui voudront se donner la peine de l’examiner, n’y trouveront pas assez de difficulté, pour juger que l’opinion que je défends, ait besoin de beaucoup d’autres raisons que celles que j’ay apportées, n’estoit que la plupart des Architectes tiennent l’opinion contraire : Car cela fait voir qu’on ne doit point considerer ce Problême comme ne meritant pas d’estre examiné ; puisque si la raison paroist estre d’un costé, l’autorité des Architectes qui est de l’autre, doit faire balancer la chose & la tenir dans le doute, quoy qu’à la verité il ne s’agisse point d’Architecture dans cette question, si ce n’est à cause des faits particuliers & des exemples pris de l’Architecture qui servent à faire voir qu’il y a beaucoup de choses, lesquelles bien que contraires au bon sens & à la raison ne laissent pas de plaire ; mais tous les Architectes conviennent de la verité de ces exemples.

Or quoy qu’on aime souvent les proportions conformes aux regles de l’Architecture, sans sçavoir pourquoy on les aime, il est pourtant vray de dire, qu’il doit y avoir quelque raison de cet amour, & la difficulté est seulement de sçavoir si cette raison est toûjours quelque chose de positif, telle qu’est celle des accords de la Musique, ou si le plus souvent elle n’est fondée que sur l’accoûtumance ; & si ce qui fait qu’un Bastiment plaist à cause de ses proportions, n’est pas la mesme chose que ce qui fait qu’un habit à la mode plaist à cause de ses proportions, lesquelles cependant n’ont rien de positivement beau, & qui doive se faire aimer par soy-mesme ; puisque l’accoûtumance & les autres raisons non positives qui les font aimer, venant à changer, on ne les aime plus, quoy qu’elles demeurent les mesmes.

Pour bien juger de cela il faut supposer qu’il y a de deux sortes de beautez dans l’Architecture, sçavoir celles qui sont fondées sur des raisons convaincantes, & celles qui ne dépendent que de la prevention, j’appelle des beautez fondées sur des raisons convaincantes, celles par lesquelles les ouvrages doivent plaire à tout le monde parce qu’il est aisé d’en connoistre le merite & la valeur, telles que sont la richesse de la matiere, la grandeur & la magnificence de l’Edifice, la justesse & la propreté de l’execution, & la symmetrie qui signifie en françois l’espece de Proportion qui produit une beauté evidente & remarquable : car il y a de deux sortes de Proportions, dont l’une qui est difficile à apperçevoir consiste dans le rapport de raison des parties proportionnées, tel qu’est celuy que les grandeurs des parties ont les unes aux autres ou avec le tout, comme d’estre la septiéme, la quinzieme ou la vingtième partie du tout. L’autre Proportion qui s’appelle Symmetrie en françois, & qui consiste dans le rapport que les parties ont ensemble à cause de l’égalité & de la parité de leur nombre, de leur grandeur, de leur situation, & de leur ordre, est une chose fort apparente, & dont on ne manque jamais d’appercevoir les deffauts, ainsi qu’il se voit au dedans du Pantheon, où les bandeaux de la voute ne rapportant pas aux fenestres qui sont au dessous, causent une disproportion, & un manque de symmetrie que chacun peut aisément connoistre & qui estant corrigé auroit produit une beauté plus visible que n’est celle de la proportion qu’il y a entre l’épaisseur des murs comparée à la grandeur du vuide du dedans du Temple, ou aux autres proportions qui se rencontrent dans cet Edifice, telle qu’est celle du Portique qui a de largeur les trois cinquiemes du diametre de tout le Temple de dehors en dehors.

Or j’oppose à ces sortes de beautez que j’appelle Positives & convaincantes, celles que j’appelle Arbitraires, parce qu’elles dependent de la volonté qu’on a eu de donner une certaine proportion, une forme & une figure certaine aux choses qui pourroient en avoir une autre sans estre difformes, & qui ne sont point renduës agreables par les raisons dont tout le monde est capable, mais seulement par l’accoûtumance, & par une liaison que l’esprit fait de deux choses de differente nature : car par cette liaison il arrive que l’estime dont l’esprit est prevenu pour les unes dont il connoist la valeur, insinue une estime pour les autres dont la valeur luy est inconnuë, & l’engage insensiblement à les estimer egalement. Ce principe est le fondement naturel de la foy, laquelle n’est qu’un effet de la prevention par laquelle la connoissance & la bonne opinion que nous avons de celuy qui nous asseure d’une chose dont nous ne connoissons point la verité, nous dispose à n’en point douter. C’est aussi la prevention qui nous fait aimer les choses de la mode, & les manieres de parler que l’usage a establies à la Cour : car l’estime que l’on a pour le merite & la bonne grace des personnes de la Cour, fait aimer leurs habits & leur maniere de parler, quoy que ces choses d’elles-mesmes n’ayent rien de positivement aimable, puisque l’on en est choqué quelque temps aprés, sans qu’elles ayent souffert aucun changement en elles-mesmes.

Il en est ainsi dans l’Architecture, où il y a des choses que la seule accoûtumance rend tellement agreables que l’on ne sçauroit souffrir qu’elles soient autrement, quoy qu’elles n’ayent en elles-mesmes aucune beauté qui doive infailliblement plaire & se faire necessairement approuver, telle qu’est la proportion que les Chapiteaux ont ordinairement avec les Colonnes : & il y en a mesme que la raison & le bon sens devroient faire paroistre difformes & choquantes, que l’accoûtumance a rendu supportables, telles que sont la situation des Modillons dans les Frontons, celle des Denticules sous les Modillons, la richesse des ornemens de la Corniche Dorique, la simplicité de l’Ionique, la position des Colonnes qui dans les Portiques des Temples des Anciens, n’estoient pas à plomb, estant panchées vers le mur. Car toutes ces choses qui devroient deplaire, parce qu’elles sont contre la raison & le bon sens, ont esté premierement souffertes, parce qu’elles estoient jointes à des beautez positives ; & elles ont enfin devenuës agreables, par l’accoûtumance qui a mesme eu le pouvoir de faire que ceux que l’on dit avoir le goust de l’Architecture ne les puissent souffrir quand elles sont autrement.

Pour connoistre combien il y a de regles dans l’Architecture pour des choses qui plaisent, quoyque contraires à la à la raison ; il faut considerer que les raisons qui devroient avoir plus de lieu dans l’Architecture pour en regler la beauté, devroient estre fondées, ou sur l’imitation de la Nature, telle qu’est la correspondance des parties d’une colonne avec son tout ; de mesme qu’il y en a une entre le corps entier de l’homme, & toutes ses parties ; ou sur la ressemblance qu’un Edifice peut avoir avec les premiers Bastimens, que la Nature a enseignez aux hommes ; ou sur la ressemblance, que les Echines, les Cymaises, les Astragales & les autres membres ont avec les choses, dont les figures de ces membres sont prises ; ou enfin sur l’imitation de ce qui se fait dans les autres Arts, comme celle des ouvrages de la Charpenterie, sur lesquels les Frises, les Architraves, les Corniches, & leurs differens membres sont formez tels que sont les Modillons & les Mutules. Cependant ce n’est point de ces imitations & de ces ressemblances que dépendent la grace & la beauté de toutes ces choses ; car si cela estoit, elles devroient avoir plus de beauté, plus ces imitations seroient exactes. Or il ne se trouve point que les proportions & la figure, que toutes ces choses doivent avoir pour plaire, & lesquelles ne sçauroient estre changées sans choquer le bon goust, soient prises exactement sur les proportions & sur la figure des choses qu’elles representent, & qu’elles imitent. Car il est certain que le chapiteau, qui est la teste du corps, que toute la colonne represente, n’a point la proportion qu’une teste doit avoir à l’égard d’un corps ; puisque plus un corps est d’une taille grossiere, & moins a-t-il de fois la grandeur de sa teste, & qu’au contraire les colonnes les plus grossieres ont le chapiteau le plus petit, & les plus greles l’ont le plus grand à proportion de toute la colonne.

Tout de mesme les colonnes ne sont point approuvées suivant le goust le plus ordinaire, plus elles ressemblent au tronc des arbres qui servoient de poteaux aux premieres cabanes, qui ont esté basties ; puisqu’on aime communément à voir les colonnes enflées par le milieu, ce qui n’arrive jamais aux troncs des arbres, qui vont en diminuant seulement vers le haut. Les corniches aussi ne plairoient pas davantage, quand leurs membres representeroient plus exactement la figure & la disposition des pieces de charpenterie, sur lesquelles ils ont esté inventez : car pour cela il faudroit que les denticules fussent au dessus des modillons qui representent les Forces dans les corniches qui servent d’entablement ; & les modillons qui dans les corniches des frontons representent les Pannes, devroient estre perpendiculaires à la ligne de la pente du fronton, de mesme que les bouts des pannes le sont à la ligne de la pente des pignons, & non à l’entablement, ainsi qu’on les fait ordinairement ; & enfin quand les Echines ressembleroient mieux à des chastaignes dans leur coque épineuse, les cymaises aux ondes d’un ruisseau, & les astragales à un talon, ils n’en seroient pas mieux suivant le bon goust. Il faudroit encore, si le bon goust ne se regloit que par la raison, que les Corniches Ioniques fussent plus riches & plus ornées que les Doriques ; parce qu’il est raisonnable qu’un Ordre plus delicat ait davantage d’ornemens, que celuy qui est plus grossier ; & enfin on n’auroit jamais pu souffrir, ainsi qu’on a fait autrefois, que les colonnes fussent hors de leur plomb, si l’accoûtumance n’avoit rendu supportable une chose si contraire à la raison.

L’imitation de la Nature, ny la raison, ny le bon sens ne sont donc point le fondement de ces beautez, qu’on croit voir dans la proportion, dans la disposition, & dans l’arrangement des parties d’une colonne ; & il n’est pas possible de trouver d’autre cause de l’agrément, qu’on y trouve, que l’accoûtumance. De maniere que ceux qui les premiers ont inventé ces proportions, n’ayant gueres eu d’autre regle que leur fantaisie, à mesure que cette fantaisie a changé, on a introduit de nouvelles proportions qui ont aussi plû à leur tour. Ainsi la proportion du Chapiteau Corinthien, qui a esté trouvée belle par les Grecs, n’a pas esté approuvée chez les Romains, les premiers luy ayant donné la hauteur seulement du diametre de la colonne, & les derniers y ayant adjouté une sixiéme partie. Je sçay bien que l’on peut dire, que quand les Romains ont augmenté la hauteur de ce Chapiteau, ils l’ont fait avec raison, parce que cette hauteur donne lieu à rendre le contour des caulicoles & des volutes plus agreable ; ce qui ne se pouvoit faire, le chapiteau estant court & large. Et c’est par cette raison que l’on a fait les chapiteaux des grandes colonnes, qui sont à la face du Louvre, encore plus hauts que ceux du Pantheon, à l’exemple de Michel-Ange, qui dans le Capitole les a encore faits plus hauts qu’ils ne sont au Louvre. Mais cela ne fait rien voir autre chose sinon que le goust des Architectes qui ont approuvé ou approuvent encore la proportion que les Grecs donnoient à leurs chapiteaux Corinthiens, doit estre fondé sur quelque autre principe que sur celuy d’une beauté positive, convaincante, & aimable par elle-mesme, qui soit dans la chose comme telle, c’est-à-dire comme ayant cette proportion ; & qu’il est difficile de trouver une autre raison de ce goust, que la Prevention & l’accoûtumance. A la verité, cette prevention, ainsi qu’il a esté dit, est fondée sur une infinité de beautez convaincantes, positives & raisonnables, lesquelles se rencontrant dans un ouvrage avec cette proportion, ont pû rendre l’ouvrage si beau, sans que la proportion ait rien contribué à cette beauté, que l’amour raisonnable que l’on a pour l’ouvrage entier, a fait aussi aimer separément toutes les parties qui le composent.

Ainsi il est arrivé que les premiers ouvrages d’Architecture, dans lesquels la richesse de la matiere, la grandeur, la magnificence & la delicatesse du travail, la symmetrie, c’est-à-dire l’égalité & la juste correspondance, que des parties ont les unes aux autres, parce qu’elles conservent un mesme ordre & une mesme situation, le bon sens dans les choses qui en sont capables, & les autres raisons évidentes de beauté se sont rencontrées, ont paru si beaux, & se sont fait tellement admirer & estimer, qu’on a jugé qu’ils devoient servir de regle pour les autres ; & que l’on a crû, que de mesme qu’il n’estoit pas possible de rien adjouter, ny de rien changer à toutes ces beautez positives, sans diminuer celles de tout l’Ouvrage ; on ne pouvoit pas s’imaginer aussi que les Proportions, qui auroient pû en effet estre autrement, sans nuire aux autres beautez, ne deussent produire un mauvais effet, si elles avoient esté changées. De la mesme maniere que quand on aime passionnément un visage, quoy qu’il n’ait rien de parfaitement beau que le teint, on ne laisse pas d’en trouver la proportion tellement agreable, que l’on ne sçauroit croire, qu’il pust devenir plus beau, si cette proportion estoit changée : parce que la grande beauté d’une partie faiant aimer le tout, l’amour du tout enferme celuy des parties.

Il est donc vray qu’il y a des beautez positives dans l’Architecture, & qu’il y en a qui ne sont qu’arbitraires, quoyqu’elles paroissent positives à cause de la prevention, dont il est bien difficile de se défendre. Il est encore vray que le bon goust est fondé sur la connoissance des unes & des autres de ces beautez ; mais il est constant que la connoissance des beautez arbitraires est la plus propre à former ce que l’on appelle le goust, & que c’est elle seule qui distingue les vrais Architectes de ceux qui ne le sont pas ; parce que pour connoistre la plupart des beautez positives, c’est assez que d’avoir du sens commun ; n’y ayant pas grande difficulté à juger qu’un grand Edifice de marbre taillé avec justesse & propreté, est plus beau qu’un petit fait de pierres mal taillées, où il n’y a rien qui soit exactement à niveau, ny à plomb, ny à l’équerre. Et il n’est pas besoin d’une grande suffisance dans l’Architecture, pour sçavoir qu’il ne faut pas que la cour d’une maison soit plus petite que les chambres, que les caves soient plus claires que les escaliers, que les colonnes soient plus grosses que les piedestaux. Mais il n’y a point de bon sens qui fasse connoistre que les bases des colonnes ne doivent jamais avoir ny plus ny moins de hauteur, que la moitié du diametre de la colonne ; Que les modillons & les denticules aux frontons doivent estre perpendiculaires à l’horizon ; que les denticules doivent estre sous les modillons ; qu’il faut que les triglyphes soient larges de la moitié du diametre de la colonne, & que les metopes soient quarrées.

Il est encore aisé de concevoir que toutes ces choses pourroient avoir d’autres proportions, sans choquer & sans blesser le sens le plus exquis & le plus delicat, & que ce n’est point de mesme que le temperamment, qui, lorsqu’il est mauvais, peut nuire, sans que le malade sçache les degrez des qualitez qui le composent : car pour estre choqué, ou pour recevoir du plaisir des proportions de l’Architecture, il faut estre instruit par une longue habitude des regles que le seul usage a establies, & dont le bon sens ne sçauroit suggerer la connoissance ; ainsi que dans les Loix Civiles il y en a qui dépendent de la volonté des Legislateurs, & du consentement des Peuples, que la lumiere naturelle de l’équité ne découvre point.

Si donc en voyant des ouvrages, dont les proportions sont differentes, les vrais Architectes, ainsi qu’il a esté dit, n’approuvent que celles qui sont au milieu des deux excez qui se trouvent dans les exemples cy-devant alleguez, il ne s’ensuit point delà que ces excez choquent le bon goust à cause de quelque difformité capable de déplaire à tout le monde par une raison naturelle & positive, & comme estant contre le bon sens ; mais seulement comme n’estant pas selon la maniere qui a accoustumé de plaire dans les beaux Ouvrages des Anciens, où ces proportions excessives ne se trouvent pas ordinairement ; mais dans lesquels aussi cette maniere ne plaist pas tant par elle-mesme que parce qu’elle est jointe à d’autres beautez positives, naturelles & raisonnables, lesquelles, s’il faut ainsi dire, la font aimer par compagnie.

Mais parce que cette maniere mediocre, & également éloignée des extremitez qui se voyent dans les exemples proposez, a non seulement en effet une latitude, & qu’elle n’est point precisément determinée dans ces differens ouvrages, qui la plupart sont également approuvez ; mais mesme qu’il n’y a point de raison, qui fasse qu’elle doive avoir une precision si juste & si compassée pour plaire ; & que par consequent il n’y a point, à proprement parler, dans l’Architecture de proportions veritables en elles-mesmes ; il reste à examiner si l’on en peut establir de probables, & de vray-semblables fondées sur des raisons positives, sans s’éloigner beaucoup des proportions reçuës & usitées.

Les Architectes modernes, qui ont mis par écrit les regles des cinq Ordres d’Architecture, ont traitté cette matiere en deux manieres : Les uns n’ont fait autre chose que recueillir dans les Ouvrages tant des Anciens que des Modernes les exemples les plus illustres & les plus approuvez ; & comme ces Ouvrages contiennent des regles differentes, ils se sont contentez de les proposer toutes, & de les comparer ensemble, sans gueres rien determiner sur le choix que l’on en doit faire. Les autres ont crû que dans cette diversité de sentimens, où sont les Architectes sur les proportions qui doivent estre suivies dans tous les membres de chaque Ordre, il estoit permis de donner son jugement sur des opinions qui ont toutes d’assez grands Auteurs, pour ne pouvoir fonder un mauvais chois : & ils n’ont pas mesme fait difficulté de proposer comme une regle, leur opinion particuliere : Car on peut dire, que c’est ainsi qu’en ont usé Palladio, Vignole, Scamozzi, & la plupart des autres celebres Architectes, qui ne se sont souciez, ny de suivre ponctuellement les Anciens, ny de s’accorder avec les Modernes.

Le dessein de ces derniers a esté neanmoins loüable, en ce qu’ils ont taché d’establir des regles certaines & arrestées qui doivent toûjours estre recherchées en toutes les choses qui en sont capables. Mais il auroit esté à souhaiter, ou que quelqu’un d’entre eux eut eu assez d’autorité pour faire des loix qui fussent inviolablement observées ; ou que l’on pust trouver des regles qui eussent en elles-mesmes des veritez évidentes, ou du moins des probabilitez & des raisons capables de les faire preferer à toutes les autres, qui ont esté proposées : afin que d’une façon ou d’autre on eut quelque chose de fixe, de constant, & d’arresté dans l’Architecture, du moins à l’égard des proportions des cinq Ordres ; ce qui ne seroit pas fort difficile : car ces proportions sont des choses, sur lesquelles il n’y a pas des études, des recherches & des découvertes à faire, comme il y en a sur ce qui appartient à la solidité & à la commodité des Bastimens, où il est constant que l’on peut inventer beaucoup de nouveautez d’une utilité tres-considerable ; elles ne sont point aussi de la nature des Proportions requises aux Ouvrages de l’Architecture militaire, & dans la confection de toutes les machines, où les Proportions sont de la derniere importance.

Car il est certain que ce n’est pas une chose fort importante pour la beauté d’un Edifice, que dans l’Ordre Ionique, par exemple la hauteur du denticule de la corniche soit precisément égale à celle de la seconde face de l’Architrave ; que la rose du Chapiteau Corinthien ne descende point plus bas que le tailloir, & que les volutes du milieu s’élevent jusqu’au haut du rebord du tambour ou vase du chapiteau : car quoyque ces proportions ayent esté observées par les Anciens, & prescrites par Vitruve, elles n’ont point esté suivies par les Modernes : & il n’y a point d’autre raison de cela, sinon que les proportions ne sont pas fondées sur des raisons positives & necessaires, ainsi qu’elles le sont dans plusieurs autres choses, comme dans les Fortifications ou dans les Machines, où une ligne de défense, par exemple, ne sçauroit estre plus longue que la portée de l’artillerie, ny un des bras d’une balance plus court que l’autre, sans rendre ces choses absolument mauvaises, & tout-à-fait defectueuses.

C’est pourquoy l’on peut considerer les deux manieres de traitter des proportions des cinq Ordres pratiquées & reçeuës à present, comme n’estant pas les seules qui peuvent estre mises en usage, & qu’il n’y a rien qui doive empecher d’en recevoir une troisiéme. Et pour expliquer par la comparaison que j’ay déja employée, & qui est fort naturelle dans le sujet dont il s’agit, en quoy consiste cette troisiéme maniere ; je diray qu’il faut se figurer que ceux qui suivent la premiere maniere, font de mesme que si pour prescrire les proportions d’un beau visage, on donnoit exactement celles des visages d’Helene, d’Andromaque, de Lucrece, ou de Faustine, dans lesquels par exemple le front, le nez & l’espace qu’il y a depuis le nez jusqu’à l’extremité du menton, estoient égaux à quelques minutes prés, mais differemment dans chacun de ces visages : & que les Architectes, qui ont suivi la seconde maniere, ont fait la mesme chose que si pour donner les proportions d’un beau visage on disoit qu’il doit avoir dix-neuf minutes & demy depuis la racine des cheveux jusqu’au commencement du nez ; vingt minutes, & trois quarts depuis le commencement du nez jusqu’à son extremité, & dix-neuf minutes & trois quarts depuis l’extremité du nez jusqu’à celle du menton ; & qu’enfin la troisiéme maniere est de faire ces trois espaces égaux, en leur donnant chacun vingt minutes.

Ainsi, pour appliquer cette comparaison à l’Architecture, si l’on demande suivant la premiere methode, quelles doivent estre les proportions, par exemple, de la hauteur de tout l’architrave à l’égard de celle de toute la frise, on dira que dans le temple de la Fortune Virile, dans le theatre de Marcellus, & presque par tout elles sont égales à quelques minutes prés ; la frize ayant un peu plus de hauteur en quelques-uns de ces Edifices, & l’architrave en d’autres. Si l’on consulte la seconde methode on trouvera aussi que ceux qui ont prescrit des regles pour les proportions dont il s’agit, ne se sont pas beaucoup éloignez de cette égalité ; mais que ça esté avec des mesures differentes de celles des anciens, & que quelques-uns les ont fait égales dans un Ordre & non dans l’autre. Mais si l’on suit la troisiéme methode on les fera toujours égales dans l’Ionique, dans le Corinthien, & dans le Composite.

Or il est aisé de voir que cette troisiéme maniere est du moins plus aisée & plus commode que les autres, puisque s’il est vray qu’une fix-vingtième partie de tout le visage adjoûtée ou ostée au front, au nez, ou au menton, ne rendra pas un visage ni plus ni moins agreable ; il est encore aussi vray que pour trouver, retenir, & imprimer dans la memoire la proportion qu’il doit avoir, il n’y a rien de plus facile. En forte que si l’on ne peut pas dire que cette proportion soit la veritable, puisqu’un visage peut avoir tout l’agréement possible sans cette proportion, & qu’avec cette proportion il peut estre sans agrement ; elle doit du moins estre reputée vray-semblable, puisqu’elle est fondée sur une raison positive, telle qu’est la regularité de la division du tout en trois parties égales. Cette methode est celle que les Anciens ont suivie, & dont Vitruve s’est servi dans l’explication des proportions qu’il a données, où il procede toûjours par des divisions methodiques & aisées à retenir, & elle n’a esté abandonnée par les Modernes, que parce qu’ils n’ont pas trouvé qu’elle peut s’accommoder aux mesures irregulieres qui sont dans les membres des beaux ouvrages de l’Antique, qui se trouvent beaucoup differens de ce que Vitruve nous a laissé : de maniere qu’il les auroit fallu alterer en quelque chose pour les reduire aux proportions regulieres que cette methode demande : & cependant la pluspart des Architectes sont persuadez que ces ouvrages auroient perdu toute leur beauté, si une seule minute avoit esté ostée ou adjoûtée à quelqu’un des membres où les admirables ouvriers de l’Antique les ont mises.

Car il n’est pas concevable jusqu’où va la reverence & la religion que les Architectes ont pour ces ouvrages que l’on appelle l’Antique, dans lesquels ils admirent tout, mais principalement le mystere des proportions, qu’ils se contentent de contempler avec un profond respect, sans oser entreprendre de penetrer les raisons pourquoy les dimensions d’une moulure n’ont pas esté un peu plus petites, ou un peu plus grandes : ce qui est une chose que l’on peut presumer avoir esté ignorée, mesme par ceux qui les ont faites. Cela ne seroit pas si étonnant si nous estions asseurez que les proportions que nous voyons dans ces ouvrages ne fussent point alterées & differentes en quelque chose de celles que les premiers inventeurs de l’Architecture ont establies ; & si l’on estoit de l’opinion de Villalpande qui pretend que Dieu par une inspiration particuliere a enseigné toutes ces proportions aux Architectes du Temple de Salomon, & que les Grecs qui en sont estimez les inventeurs les ont aprises de ces Architectes.

Il est pourtant vray que ce respect excessif des Architectes pour l’Antique qui leur est commun avec la pluspart de ceux qui font profession des sciences humaines, dont l’opinion est que rien ne se fait aujourd’huy de comparable aux ouvrages des Anciens, prend sa source, tout deraisonnable qu’il est, du veritable respect qui est deu aux choses saintes. Chacun sçait que la barbarie des siecles passez, dans la cruelle guerre qu’elle fit aux sciences qu’elle extermina toutes, n’ayant épargné que la Theologie, fut cause que le peu qu’il restoit de litterature s’estant comme refugié dans les Cloistres, le bon sens fut obligé d’aller chercher dans ces lieux la matiere de toutes les belles connoissances, tant de l’antiquité que de la nature, & de s’y exercer dans l’art de raisonner & de conduire l’esprit. Mais cet Art, qui de sa nature est également propre pour toutes les sciences, n’ayant esté traitté durant un si long temps, que par des Theologiens, dont tous les sentimens sont captivez & soûmis aux anciennes decisions, se trouva avoir tellement perdu l’habitude d’user de la liberté dont il a besoin dans ses recherches curieuses, que plusieurs siecles se sont passez sans qu’on ait pû raisonner dans les sciences humaines qu’à la maniere de raisonner en Theologie. C’est ce qui faisoit qu’autrefois les sçavans n’avoient pour but dans leurs études que la recherche des opinions des Anciens, se faisant beaucoup plus d’honneur d’avoir trouvé le vray sens du texte d’Aristote que d’avoir découvert la verité de la chose, dont il s’agit dans ce texte. Cet esprit de soûmission dans la maniere d’apprendre & de traitter les Sciences & les Arts s’est tellement nourry & fortifié par la docilité naturelle aux gens de lettres, que l’on a beaucoup de peine à s’en defaire ; & l’on ne peut s’accoûtumer à faire la distinction qu’il y a entre le respect deû aux choses saintes, & celuy que meritent celles qui ne le sont pas ; lesquelles il nous est permis d’examiner, de critiquer, & de censurer avec modestie, quand il s’agit de connoistre la verité ; & dont nous ne considerons point les mysteres, comme estant de la nature de ceux que la Religion nous propose, & que nous ne nous étonnons point de trouver incomprehensibles.

Comme l’Architecture ainsi que la Peinture & la Sculpture, a souvent esté traittée par des gens de lettres, elle s’est aussi gouvernée par cet esprit plus que les autres Arts ; on y a voulu argumenter par autorité, supposant que les Auteurs des admirables ouvrages de l’Antiquité n’ont rien qui n’ait des raisons, quoique nous ne les connoissions pas.

Mais ceux qui ne demeureront pas d’accord que les raisons qui font admirer ces beaux ouvrages soient incomprehensibles ; aprés avoir examiné tout ce qui appartient à ce sujet & s’en estre fait instruire par les plus habiles, seront persuadez, sils consultent aussi le bon sens, qu’il n’y a pas beaucoup d’inconvenient à croire que les choses dont ils ne pourront trouver de raison, sont effectivement sans raison qui fasse à la beauté de la chose, & qu’elles n’ont point d’autre fondement que le hazard & le caprice des ouvriers qui n’ont point cherché de raison pour se conduire à determiner des choses, dont la precision n’est d’aucune importance.

Je sçay bien que nonobstant tout ce que je puis dire, on aura de la peine à gouster cette proposition, qui passera pour un Paradoxe capable de faire élever un grand nombre de contradicteurs, & que parmy quelques honnetes gens qui croient de bonne foy qu’il y va de la gloire de l’Antiquité qu’ils ayment, d’estre reputée infaillible, inimitable & incomparable, peut-estre parcequ’ils n’y ont pas assez pensé, il s’en meslera beaucoup d’autres qui sçavent bien ce qu’ils font quand ils couvrent de ce respect aveugle pour les ouvrages Antiques, le desir qu’ils ont que les choses de leur profession paroissent avoir des mysteres dont ils sont les seuls interpretes.

Mais comme mon intention n’est point, quand mesme j’aurois prouvé & demonstré ce Paradoxe, d’en prendre d’autre avantage que d’obtenir la permission de changer quelques proportions qui ne sont differentes de l’Antique qu’en des choses peu importantes & peu remarquables ; je croy qu’on ne me fera point d’affaire, principalement aprés la declaration que je fais, qu’ayant pour ces ouvrages de l’Architecture antique toute la veneration & toute l’admiration qu’ils meritent, si j’en parle autrement que les autres, mon dessein n’est que d’aller au devant des objections que les admirateurs trop scrupuleux du temps passé me pourroient faire sur l’inconvenient qu’ils trouvent à ne pas suivre en toutes choses les exemples de ces grands Maistres, & sur le danger auquel je m’expose de n’en estre pas crû dans ce que je propose de nouveau.

Car ceux qui ne voudront pas chicanner, & se servir de mauvaise foy de l’autorité de l’Antique, n’employeront point sa puissance à des choses sur lesquelles il n’est pas besoin de l’étendre, telles que sont la grosseur d’un Astragale, la hauteur d’un Larmier, ou d’un Denticule plus ou moins grande ; la precision de ces proportions n’estant pas ce qui fait la beauté de l’Antique, & leur changement n’estant pas d’une importance comparable à celle qu’il y a d’avoir des proportions veritablement proportionnées dans tous les membres dont tous les Ordres sont composez, pour establir une methode facile & commode.

Pour ce qui regarde le succez de mon dessein, s’il n’est pas heureux, cette disgrace n’aura rien qui me doive beaucoup fascher, m’estant commune avec les plus illustres, puisque ni Hermogene, ni Callimaque, ni Philon, ni Ctesiphon, ni Metagene, ni Vitruve, ni Palladio, ni Scamozzi, avec toute leur capacité n’ont pû obtenir une approbation suffisante, pour faire que leurs preceptes fussent les regles des proportions de l’Architecture. Si l’on m’objecte, que la methode que je propose, quand mesme elle seroit approuvée, n’estoit pas une chose fort difficile à trouver, que je ne change presque rien aux proportions, & qu’il n’y en a gueres qui ne se trouvent dans quelqu’un des Ouvrages des Anciens, ou des Modernes ; j’avoüeray que je n’ay point inventé de nouvelles proportions : mais c’est de cela que je me loüe, parceque je n’ay point d’autre dessein dans cet Ouvrage que de faire, que sans choquer l’idée que les Architectes ont des proportions de chaque membre, on les puisse reduire toutes à des mesures facilement commensurables, que j’appelle vray-semblables, y ayant grande apparence que les premiers inventeurs des proportions de chaque Ordre ne les ont point fait telles que nous les voyons dans l’Antique, où elles sont seulement approchantes de ces mesures aisément commensurables ; mais qu’ils les ont faites actuellement justes, & que par exemple ils n’ont point donné à la Colonne Corinthienne neuf diametres & demy, seize minutes & demie, comme elle est au Portique du Pantheon ; ny dix diametres onze minutes, comme elle est aux trois colonnes du marché de Rome : mais qu’ils l’ont fait au juste quelquefois de neuf diametres & demy, quelquefois de dix ; & que la seule negligence des ouvriers des Edifices antiques, que nous voyons, est la veritable cause du manque qu’il y a dans ces proportions, qui ne sont pas exactement suivant les veritables, qu’il est raisonnable de croire avoir esté establies par les premiers Inventeurs de l’Architecture.

Je ne prevoy pas ce que l’on peut dire contre cette opinion, parceque je ne sçay pas, & ne croy pas aussi que l’on puisse sçavoir, les raisons qui ont porté les Architectes à suivre des proportions rompuës & difficiles, sans necessité, & d’affecter de changer les anciennes qui estoient aisées estant de nombres entiers. Pourquoy par exemple les Anciens avant Vitruve ayant toûjours donné au Plinthe de la Base Attique le tiers de toute la Base ; l’Architecte du Theatre de Marcellus a ajoûté une minute & un quart à ce tiers, qui est de dix minutes, & pourquoy les Anciens ayant toûjours fait l’Architrave Dorique égal au demidiametre de la Colonne, l’Architecte des Thermes de Diocletien s’est avisé d’y ajoûter une cinquiéme partie, & Scamozzi une fixiéme, & enfin par quel mystere dans le Portique du Pantheon, il ne se trouve point deux Colonnes d’une mesme grosseur. Je ne croy pas non plus qu’on puisse deviner pourquoy Scamozzi a affecté dans son Ordonnance d’Architecture, des proportions tellement embroüillées, qu’il n’est pas seulement impossible de les retenir, mais mesme de les comprendre.

Je puis donc dire, que j’ay sujet de croire, que si les changemens des proportions que les Architectes posterieurs à Vitruve ont introduites, sont sans aucune raison qui nous soit connuë, ceux que je propose se trouveront icy fondez sur des raisons claires & evidentes, telles que sont la facilité de faire les divisions & celle de les retenir : & que ce que j’avance de nouveau, n’est point tant pour corriger l’Antique que pour tascher de le rétablir dans son ancienne perfection ; ce que je ne pretens point faire de mon autorité, ny suivant des lumieres qui me soient particulieres, mais me fondant toûjours sur quelque exemple pris des ouvrages antiques, ou des Ecrivains approuuez ; & n’employant que rarement des raisons & des conjectures, dont je croy neanmoins qu’on ne me doit pas refuser l’usage, les proposant comme je fais avec une entiere soûmission aux intelligens, qui voudront prendre la peine de les examiner.

Car enfin ma pensée est, que si les ouvrages que nous avons de l’Antique, sont comme des livres où nous devons apprendre les proportions de l’Architecture, ces ouvrages ne sont pas les originaux faits par les premiers & veritables Auteurs ; mais seulement des copies differentes entre-elles, & dont les unes sont fideles & correctes en une chose, les autres en une autre : ensorte que dans l’Architecture pour restituer le veritable sens du texte, s’il faut ainsi parler, il est necessaire de l’aller chercher dans ces differentes copies, qui estant des ouvrages approuvez, doivent contenir chacun quelque chose de correct & de fidele, dont le choix doit apparemment estre fondé sur la regularité des divisions non rompuës sans raison, mais faciles & commodes, telles qu’elles sont dans Vitruve.

Car pour ce qui est du doute où l’on peut estre, que les ouvrages de l’Antique ne soient des copies defectueuses & differentes des premiers originaux en ce qui regarde les proportions, je croy qu’il est suffisamment establi comme legitime & recevable par les raisons & les conjectures qui sont assez au long dans cette Preface, dans laquelle j’ay tasché de prouver que la beauté des ouvrages de l’Antique toute admirable qu’elle est, n’est pas suffisante pour faire conclure que les veritables proportions y soient observées, en faiant voir que la beauté des Edifices ne consiste point dans l’exactitude de ces veritables proportions, puisqu’il est constant qu’on en peut obmettre quelque chose, sans que la beauté de l’ouvrage en soit diminuée, & que peut-estre quand ces veritables proportions se trouveroient observées, il n’auroit pas davantage d’agrément, s’il estoit destitué des autres parties, dans lesquelles consiste la veritable beauté, telles que sont entr’autres choses, la maniere de décrire agreablement les Contours & les Profils, & l’adresse de disposer avec raison toutes les parties qui font les caracteres des differens Ordres : ce qui est, ainsi qu’il a esté dit, la seconde partie, laquelle estant jointe à la Proportion comprend tout ce qui appartient à la beauté de l’Architecture.

Aprés avoir expliqué en general les raisons qui peuvent autoriser la liberté que je me suis donnée de proposer quelque changement dans les proportions des Ordres, & reservant au traité qui suit, le destail de celles que j’ay pour chaque changement ; il me reste de dire les raisons que j’ay de changer aussi quelque chose dans les Caracteres qui distinguent les Ordres ; ce qui est une licence encore plus grande que celle de toucher aux proportions, parce que ce changement est plus aisé à reconnoistre, l’œil seul sans compas ny regle estant capable de l’appercevoir.

Ceux qui ne veulent pas, qu’on puisse avec raison changer quelque chose aux regles qu’ils croyent avoir esté establies par les Anciens, pourront aussi prendre la liberté de se mocquer de mes raisons, & de blasmer la temerité de mon dessein : mais ce n’est point à eux que je parle, parce qu’on ne doit jamais disputer contre ceux qui nient les principes ; & je tiens que ça doit estre un des premiers dans l’Architecture, de mesme que dans tous les autres Arts, qu’aucun n’ayant la derniere perfection, il y a lieu de croire que si il n’est pas permis d’y atteindre, on peut du moins s’en approcher davantage en la cherchant ; & que ceux qui croyent que cela n’est pas impossible, y doivent plustost pretendre que ceux qui sont persuadez du contraire.

Les Ordres d’Architecture s’employent en deux sortes d’ouvrages, sçavoir, ou dans les Edifices que l’on bastit pour sen servir actuellement, tels que sont les Temples, les Palais, & les autres Bastimens, tant publics, que particuliers, qui requierent des ornemens, & de la magnificence ; ou dans les representations historiques où il y a de l’Architecture, telles que sont celles qui se font en Peinture, ou en Sculpture, ou dans les machines des Theatres, des Ballets, des Carrousels, & des Entrées des Princes. Or il est certain que dans cette derniere espece d’Architecture il faut affecter de suivre ponctuellement toutes les manieres particulieres de l’Architecture Ancienne, & que par exemple dans la representation d’une histoire de Thesée ou de Pericles, si l’on met un Ordre Dorique, il faut que les Colonnes soient sans Base ; si l’on represente un Ionique, le gros Thore doit estre au haut de la Base ; & si l’on y fait un Corinthien, le Chapiteau doit estre écrasé, le Tailloir aigu par les coins, & la Corniche sans Modillons. Mais quand il s’agit de dessiner un Ordre pour un Edifice que l’on bastit aujourd’huy, je ne croy pas que cette imitation si scrupuleuse de l’Antique soit necessaire, & comme l’on ne pourroit pas approuver le dessein d’un ouvrier qui voudroit faire l’écriture d’une medaille du Roy, ou d’une inscription dattée de l’an mil fix cens quatre-vingt trois, avec des caracteres semblables à ceux qui se voyent dans les medailles Romaines Antiques, qui sont differens & n’ont point la beauté des caracteres Romains dont nous nous servons, & que nous avons perfectionnez ; je ne croy pas aussi qu’on dût blasmer un Architecte qui observeroit & suivroit curieusement les changemens que les habiles dans son Art ont introduit avec raison & jugement, & mesme avec approbation.

Il n’y a aucun de ceux qui ont écrit des Ordres d’Architecture, qui n’ait adjouté & corrigé quelque chose dans ce que l’on pretend que les Anciens avoient établi comme des regles & des loix inviolables : & ces Ecrivains qui hors Vitruve sont tous modernes, l’ont fait à l’exemple des Anciens mesmes, qui au lieu de Livres ont laissé des ouvrages d’Architecture, dans lesquels chacun a mis quelque chose de son invention : Or ces nouveautez ont toûjours esté considerées comme le fruit du travail de l’étude & de la recherche que des genies inventifs ont fait pour perfectionner les choses dans lesquelles les Anciens avoient laissé quelque defectuosité : car bien que quelques-uns de ces changemens n’ayent pas esté approuvez ; il y en a neanmoins un assez grand nombre de reçûs & de suivis mesme en des choses tres considerables, pour faire voir que le changement de soy en ce genre de choses, non seulement n’est point une entreprise temeraire ; mas mesme que le changement en mieux n’est point si difficile que les admirateurs passionnez de l’Antiquité veulent faire croire.

Les Bases que l’on appelle Ioniques qui estoient les seules en usage parmy les Anciens pour tous les Ordres qui avoient des Bases, ont tellement déplu aux Architectes qui sont venus depuis Vitruve, qu’on ne les a presque point employées. Le Chapiteau Ionique a esté trouvé incommode & desagreable par un changement de goust si universel, qu’il n’y a pas lieu de douter qu’il n’ait quelque fondement raisonnable. Le Chapiteau Ionique que Scamozzi a substitué de son invention au lieu de l’Antique, a non seulement esté si bien reçû, qu’apresent on n’en fait plus presque d’autre à cet Ordre : mais nos Architectes depuis Scamozzi ont introduit des changemens dans son Chapiteau qui l’ont beaucoup perfectionné, ainsi qu’il sera expliqué en son lieu. Le mesme se peut dire du Chapiteau Composite, qui n’est rien autre chose que le Chapiteau Corinthien corrigé & rectifié : car on luy a aussi donné depuis peu la perfection qui luy manquoit non seulement dans l’Antique, mais aussi dans tous les Auteurs modernes qui ont traité des Ordres.

J’ay donc lieu d’esperer que mon dessein dans cet ouvrage qui pourra sembler à plusieurs avoir quelque chose de bien hardy, ne paroistra pas tout à fait temeraire à ceux qui considereront que je n’y propose rien qui n’ait des exemples & des Auteurs illustres. Que si quelqu’un par cette raison vouloit pretendre que mon Livre ne contient rien de nouveau, puisque les changemens, tant des Proportions que des Caracteres des Ordres se trouvent avoir esté pratiquez de tout temps ; j’en demeureray d’accord en declarant que mon dessein n’est que d’étendre un peu plus loin, qu’on n’avoit fait, ce changement ; pour voir si en taschant de persuader à ceux qui ont plus de connoissance & de genie que je n’en ay, de travailler à faire reüssir ce dessein aussi heureusement qu’il est utile & raisonnable, je pourray estre cause que l’on donne aux Regles des Ordres d’Architecture la précision, la perfection, & la facilité de les retenir qui leur manquent.

Cet ouvrage est divisé en deux Parties : dans la premiere j’establis les regles generales des proportions communes à tous les Ordres, telles que sont celles des Entablemens, des hauteurs des Colonnes, des Piedestaux, &c. En faisant voir que les grandeurs sont ou pareilles, comme dans la hauteur de tous les Entablemens, ou qu’elles vont croissant par des proportions égales. Dans la seconde Partie je determine les grandeurs & les caracteres particuliers des membres dont toutes les Colonnes sont composées dans tous les Ordres ; ce que je fais par les exemples que je rapporte, tant des ouvrages Antiques que des écrivains Modernes. Or bien que ce que je rapporte de l’Antique soit une chose plus difficile à verifier que ce que j’ay pris dans les Modernes, le Livre que Mr. Desgodets a depuis peu fait imprimer des Anciens Edifices de Rome, donnera une grande facilité aux Lecteurs, qui seront curieux de s’instruire de ces choses, de mesme qu’il m’a servi pour sçavoir au juste les differentes proportions qui ont esté prises par cet Architecte, avec une tres grande exactitude.


pp. 96–112

CHAPITRE VII.

De l’abus du changement des Proportions.

IL y a des choses tellement établies dans l’opinion de tout le monde, qu’il semble que ce soit se rendre ridicule que de les vouloir seulement examiner, quoy qu’elles se trouvent n’etre pas sans difficulté quand on les regarde de prés. Le changement des Proportions dans l’Architecture, & dans la Sculpture, que l’on tient devoir etre fait selon les differens aspects, est du nombre de ces choses-là. Les Architectes en parlent comme de ce qui leur fait le plus d’honneur, & pretendent que c’est dans la pratique des regles qu’ils ont pour cela, que consiste l’excellence de leur Art. Quelques-uns neanmoins tiennent que ce changement n’est pas ce que l’on pense, que ces regles ne se trouvent point pratiquées, que même le contraire se voit dans les ouvrages les plus approuvez, & que les raisons sur lesquelles on les appuye, ne sont reçûës d’un commun consentement comme elles le sont depuis si long temps, que parce qu’on les a reçûës sans les examiner.

Cet examen est ce que j’ay intention de faire dans ce Chapitre, afin de finir ce traité par un paradoxe, comme je l’ay commencé par un autre, qui appartient aussi au changement des Proportions. Car j’ay taché de faire voir dans la Preface, que la plupart des Proportions de l’Architecture estant arbitraires, & n’etant point du nombre de ces choses qui ont une beauté positive & naturelle, il n’y a rien qui doive empescher qu’on ne fasse quelque changement aux Proportions établies, & qu’on n’en puisse inventer d’autres qui paroissent aussi belles. Et je pretens icy que ces proportions ayant esté une fois reglées, elles ne doivent plus etre changées & renduës differentes dans des Edifices differens, par des raisons d’Optique, & de la difference des aspects qu’ils peuvent avoir. Mais je prevoy beaucoup plus de contradiction dans le second Paradoxe que je n’en ay trouvé dans le premier, où je n’avois à combatre que l’opinion des Architectes, qui se conduisant par l’idée qu’ils ont du beau, ne considerent point cette idée comme une chose qu’ils se sont formée eux mesmes par l’étude, & par la vûë des batimens approuvez ; mais qui la prennent pour un principe naturel. Car le reste du monde qui est exempt de la prevention des regles & de l’accoûtumance, & qui par cette raison ne sent point si un Astragale ou un Tore a trop ou trop peu de hauteur ou de Saillie, conclud aisément avec moy, que si les proportions de l’Architecture avoient des beautez naturelles, on les connoitroit naturellement, & sans avoir besoin d’etre instruit, par l’usage & par l’étude. Mais pour ce qui regarde le second Paradoxe, je suis assuré qu’il n’y a personne qui ne trouve que le changement des proportions est une chose fort raisonnable, & qui n’en soit persuadé par la celebre Histoire des deux Statuës de Minerve, faites pour etre posées en un lieu fort élevé, dont on pretend que l’une réussit mal, par ce que le Sculpteur n’en avoit pas changé les proportions : & je ne doute point que ceux qui entendront les raisonnemens qui se sont là-dessus, ne donnent dans ce qu’ils ont de specieux, & n’ayent beaucoup de peine à quitter une opinion, que l’on croit fondée sur des raisons aussi belles que sont celles que l’on tire de l’Optique, & de la tromperie de nos sens, à laquelle l’on trouve qu’il est fort raisonnable que l’Art remedie.

Car sur ce que les images des choses peintes dans l’œil sont plus petites & moins distinguées, lorsque les objets sont éloignez, que quand ils sont proches, & que les vûës droites font paroistre les objets autrement que les obliques, on s’est imaginé qu’il falloit suppléer à cela, comme etant un défaut auquel l’Art doit remedier : c’est pourquoy l’on a dit que les Colonnes, lesquelles sont d’ordinaire actuellement retrecies par enhaut, doivent avoir une moindre diminution, quand elles sont fort grandes que quand elles sont petites ; parce que leur longueur les fait déja paroistre retrecies par l’extremité d’enhaut, ainsi qu’une gallerie le paroist par le bout qui est éloigné. On veut encore que les Entablemens posez sur ces grandes Colonnes soient tenus plus grands, parce que la hauteur les fait paroistre petits ; que les faces des membres, lesquelles sont ordinairement à plomb en des situations mediocres, soient inclinées en devant quand ces membres sont fort élevez, de peur qu’elles ne paroissent trop étroites ; & enfin que les Soffites ou dessous qui sont ordinairement à niveau soient rélevez en devant, quand ils sont embas & peu au dessus de la hauteur de l’œil, de crainte qu’ils ne paroissent avoir trop peu de Saillie. Tout de même dans la sculpture, on veut que les ouvrages faits pour etre éloignez de la vûë ayent plus de grandeur, plus de force, & plus de rudesse, pour les empescher de paroistre trop chetifs & trop effacez ; Que les Statuës qui sont en des niches fort hautes, soient penchées en devant, de peur qu’elles ne paroissent renversées en arriere.

Je commence l’examen de ces raisons par celle du fait, qui est que je soûtiens n’y avoir point d’exemples de la pratique de cette regle du changement des proportions, & que s’il s’en rencontre quelques-uns, on ne doit point croire que ce soit un changement fait par des raisons d’Optique, mais seulement par hazard, puisque ces changemens n’ont point esté pratiquez dans les édifices les plus approuvez.

Pour commencer par la diminution qu’on donne aux Colonnes par enhaut, il se trouve que les plus grandes comme les plus petites ont une mesme diminution dans l’Antique, & que même il y en a de petites qui en ont moins que de plus grandes. Les grandes Colonnes du Temple de la Paix, celles du Portique du Pantheon, celles de Campo Vaccino, & de la Basilique d’Antonin, dont la tige seule a quarante & cinquante piés, n’ont point une autre diminution que celles du Temple de Bacchus, dont la tige n’en a gueres que dix. Mais celles du Temple de Faustine, du Portique de Septimius, des Thermes de Diocletien, & du Temple de la Concorde, dont la tige est de trente & de quarante piés, ont meme plus de diminution que celles des Arcs de Titus, de Septimius, & de Constantin, dont la tige n’a que quinze & vingt piés. Il est donc certain, que la differente diminution de ces Colonnes n’a point esté faite par la raison de l’Optique, puisque les grandes ayant une grande diminution, & les petites une petite, ces proportions devroient par les regles de l’optique faire un effet contraire à l’intention des Architectes.

A l’égard du relevement des Soffites, on pretend qu’il se doit pratiquer pour faire paroistre les Saillies des membres, & l’on tient que cela est principalement necessaire dans trois rencontres : sçavoir, quand les Aspects sont éloignez, quand les parties ne sont pas situées fort haut, & quand on n’a pas la liberté de leur donner les Saillies convenables. Il se trouve neanmoins que dans ces mêmes cas le contraire a esté pratiqué dans l’Antique. Car à l’égard de l’Aspect, au Portique du Pantheon où l’Aspect peut etre beaucoup éloigné, & où par cette raison les Saillies devroient paroistre petites, les Soffites ne sont pourtant point relevez, & ils le sont au dedans du Temple où l’Aspect estant necessairement proche, ce besoin de relever les Soffites ne se rencontre point. A l’égard des parties situées embas, le contraire de la regle se voit aussi aux Edifices les plus approuvez, où les Soffites sont souvent relevez dans les parties situées le plus haut, où elles n’en ont point de besoin, cependant qu’ils ne le sont point aux parties situées embas. Cela se voit au Theatre de Marcellus, où les Soffites, tant des Architraves que des Impostes, sont relevez au second Ordre, & ne le sont pas au premier, & au Colisée, où ils le sont également à tous les quatre Ordres, & enfin au Temple de Vesta à Tivoli, & au Temple de Bacchus, les plus petits Ordres & les Entablemens situez le moins haut qui se voyent, où les Soffites ne sont relevez nulle part. Enfin à l’égard de la petitesse qu’on est quelquefois obligé de donner aux Saillies, elle n’a point aussi esté la cause de ce relevement des Soffites, puis qu’il y a des édifices approuvez, où les Saillies sont fort grandes, & où neanmoins les Soffites ne laissent pas d’etre relevez ; ainsi qu’il se voit à l’Architrave du Temple de la Fortune Virile, où les Soffites des faces sont relevez, quoique la grandeur des Saillies soit extraordinaire.

Pour ce qui est de l’inclinaison des faces, qu’on croit devoir estre faite en devant, pour empescher que l’Aspect Oblique ne les fasse paroistre étroites, elles devroient suivant la regle estre pratiquées, lorsque l’Aspect trop proche oblige de les voir obliquement, ou qu’il est necessaire de faire paroistre grande une face qu’on a esté contraint de faire petite par quelque raison : mais cela ne se voit point dans l’Antique. Car au Portique & au dedans du Pantheon, où les Aspects sont differens, toutes les inclinaisons sont en arriere ; elles sont de meme au Temple de Bacchus, & aux Thermes de Diocletien, où l’Aspect estant necessairement proche, elles devroient suivant la regle estre en devant. On voit encore presque toûjours, que bien que les faces ayent leur juste grandeur, elles ne laissent pas d’estre inclinées en arriere ; & on en voit meme qui sont ainsi, quoy qu’elles foient plus petites qu’elles ne doivent etre. Cela se remarque au Temple de Vesta à Tivoli, où la face d’enhaut de l’Architrave qui est de beaucoup trop petite, est inclinée en arriere. Enfin il se trouve que presque toûjours les faces sont inclinées en arriere, soit qu’elles foient en des parties fort haut élevées, soit qu’elles foient embas ; & l’on ne sçauroit dire pourquoy elles sont inclinées en devant au Temple de Mars le Vengeur, & au Marché de Nerva, qui sont presque les seuls batimens Antiques, où elles soient de cette maniere. Car la raison qui oblige quelquefois à incliner les faces en arriere, est le besoin que l’on a de donner une largeur convenable aux Soffites des membres, dont une Imposte, une Corniche, ou un Architrave sont composez, lors qu’on ne veut pas donner au tout la Saillie qu’il auroit, si ces faces n’estoient point inclinées en arriere. Mais il paroist que les Anciens n’ont point fait cette inclinaison en arriere par cette raison, puis qu’ils l’ont faite sans ce besoin, ainsi qu’il paroist à l’Architrave du Temple de la Fortune Virile, où les faces sont inclinées en arriere, les Soffites ayant le double de la Saillie qu’ils doivent avoir.

Dans la sculpture il ne se trouve point non plus que les Anciens l’ayent faite plus fouillée, plus rude & plus grossiere, ny que les figures ayent esté tenuës plus grandes aux ouvrages situés fort haut, qu’à ceux qui estoient plus proches de la vûë. A la Colonne Trajane, les figures des bas-reliefs n’ont ny plus de grandeur, ny plus de force enhaut qu’embas. La Statuë de Trajan qui estoit au haut de la Colonne, n’avoit pas la sixieme partie de la Colonne ; & il est certain qu’elle estoit plus petite de la moitié à proportion de la Colonne, que ne sont les figures que Palladio met sur des Colonnes plus petites de la moitié que la Colonne Trajane : & cet Architecte qui parle comme tous les autres du changement des Proportions, & qui ne le pratique point non plus que les autres, fait les figures situées enhaut, & celles qui sont embas, d’une mesme grandeur, & assez souvent plus grandes embas qu’enhaut, dans les Temples Antiques qu’il a dessinez. Pline remarque qu’au haut du Pantheon, il y avoit autrefois des Statuës qui n’etoient point mises au rang des excellens ouvrages, quoy qu’elles fussent des plus belles, parce, dit-il, qu’elles estoient situées trop haut, c’est à dire que l’éloignement empeschoit qu’on ne les vît distinctement. Cependant le celebre Diogene Athenien qui les avoit faites, de meme que toutes les autres figures de ce Temple, les avoit placées en cet endroit ; & il n’y a pas d’apparence que cet illustre Ouvrier ignorât l’Histoire des deux Minerves, & qu’il ne se fît pas honneur comme les autres du changement des proportions : mais il en usoit comme les autres qui ne le pratiquoient point.

Il est pourtant vray qu’il y a des exemples dans l’Antique & dans le Moderne, qui font voir évidemment, qu’on a quelquefois eu dessein de changer les proportions par la raison de l’Aspect : mais outre que ces sortes de changemens sont rares, il est certain qu’ils font un tres-mauvais effet. Nous en avons des exemples dans la cour du Louvre, où l’on a fait de la sculpture en bas relief dans l’Attique, avec des figures beaucoup plus grandes que celles qui sont embas, ce qui choque tout le monde. La mesme chose fait encore un pareil effet au portail de saint Gervais, où à cause de la grande hauteur, on a fait les Statuës d’une grandeur enorme. Mais l’exemple le plus remarquable du changement fait par les raisons de l’Optique est au Pantheon : il consiste en ce que les quarrez du compartiment de la voute, estant enfoncez comme par degrez en maniere de pyramides creuses, l’axe des pyramides au lieu de tendre au centre de la voute, se va rendre embas à cinq piés du pavé au milieu du Temple, ce qui fait que cet axe n’est point perpendiculaire à la Base de la pyramide, ainsi qu’il auroit esté necessaire pour garder la symmetrie : car ce changement fait que d’embas du milieu du Temple, ces pyramides creuses sont vûës de meme qu’elles le seroient, si l’on estoit élevé jusqu’au centre de la voute, & qu’elles fussent dirigées à ce centre. Mais il arrive qu’aussi-tost qu’on s’éloigne de ce milieu cet effet cesse, & l’on s’apperçoit de l’obliquité de ces axes, & de la corruption de la symmetrie de ces pyramides ; ce qui est une chose bien plus desagreable à la vûë, que si l’on avoit fait ces enfoncemens avec une direction droite, comme il faut qu’elle soit à l’égard de la voute : car le seul inconvenient de cette direction droite que je puis appeller naturelle, est qu’une partie du giron des degrez du côté d’embas de chaque pyramide, auroit esté cachée par la hauteur des degrez, lors qu’on se seroit avancé vers le mur, & que l’on auroit vû d’avantage de ces girons, lorsqu’on se seroit éloigné du milieu : ce qui n’est point un inconvenient, de même que ce n’en est point un, qu’à un visage vû de coté, le nez cache une partie d’une des jouës. Car l’Architecte du Pantheon a fait la meme chose que si un Peintre dessinant un visage vû de coté, y faisoit un nez vû de face, de peur que s’il estoit comme il faut, il ne cachât quelque chose d’une des joües. Labaco qui de mesme que les autres Architectes loüe le changement des proportions & ne le pratique point, a fait son profit du mauvais succez que ce changement a eu dans le Pantheon, & dans un dessein qu’il a donné au public, pour la coupe de saint Pierre, il a fait les pyramides creuses de ces compartimens de la voute, dirigées au centre de la voute ainsi qu’elles doivent etre, ne jugeant pas que le changement de ce centre pût faire un bon effet, quoique le grand exhaussement que l’Eglise de saint Pierre a au dessus du Pantheon, augmente de beaucoup l’inconvenient que cause l’épaisseur des degrez, en cachant les girons de ceux qui suivent. Mais il y a apparence qu’il n’a eu aucun égard à cet inconvenient, comme estant une chose dont la vûë ne s’offence jamais, n’y ayant rien de si ordinaire que de voir des parties qui se cachent les unes les autres, & rien à quoy la vûë soit si accoûtumée que de suppleer les proportions des choses entieres par le jugement qu’elle fait de la grandeur d’un tout, dont on ne voit qu’une partie.

Et cette raison du jugement de la vûë est en general, ce qui fait qu’on ne doit point changer les proportions, parce que ce jugement ne manque jamais d’excuser, s’il faut ainsi dire, & d’empescher qu’on ne soit trompé par les alterations & les effets de-avantageux que l’on s’imagine, que l’éloignement & les differentes situations sont capables de produire. Et c’est ce qui reste à expliquer, pour faire entendre qu’il n’y a point de raison de changer les proportions, de meme qu’il n’y a point d’exemple chez les Anciens, qu’elles ayent esté changées, ainsi que l’on vient de le faire voir.

Le jugement dont tous les sens sont pourvûs, est une chose que l’on a sans le sçavoir & sans s’appercevoir qu’on en use, à cause de l’accoûtumance, qui estant comme une seconde nature, nous a rendu moins disposez à nous appercevoir que nous exerçons cette action, en sorte qu’elle devient comme d’une autre espece, que le reste des actions du jugement, lesquelles pour n’avoir pas esté tant de fois reiterées, ne peuvent etre exercées sans que nous y fassions reflexion, & sans que nous les connoissions. Cela fait aussi que ceux d’entre les sens dont nous usons le plus ordinairement, tels que sont la vûë & l’ouïe, ont un jugement bien plus exact que les autres sens, & qu’ils se trompent bien moins dans le discernement des circonstances, dans lesquelles la tromperie peut consister. Car ce qui fait que par la vûë & par l’ouïe on juge si certainement de l’éloignement, de la grandeur & de la force des objets, & que les autres sens ne peuvent discerner si facilement ces circonstances ; ce qui fait par exemple que le toucher ne discerne pas aisément la chaleur d’un grand feu éloigné, d’avec celle d’un petit qui est proche ; que le goust confond souvent la foiblesse d’un petit vin, avec celle qu’un plus fort a par le meslange de l’eau ; & que l’odorat prend la foiblesse d’une odeur foible de sa nature, pour une qui l’est par sa petite quantité ; c’est que l’action presque continuelle de la vûë & de l’ouïe, a donné par la longue habitude une facilité que les autres sens n’ont point faute d’exercice. Car si quand on touche le bout d’un baston avec le bout de deux doigts croisez l’un sur l’autre, on croit à l’abord toucher deux bastons, c’est que l’on n’est pas accoûtumé à le toucher ainsi, puisque si l’on continue long-temps à le toucher de cette maniere, on ne s’y trompe plus, & l’on ne sent plus qu’un baston. Tout de mesme quand par quelque effort les yeux sont deplacez & hors de leur situation ordinaire, on voit les choses doubles ; cependant les louches qui ont les yeux ainsi naturellement deplacez ne voyent point double, parce qu’ils se sont accoûtumez à corriger par le jugement, l’erreur dans lequel la situation non naturelle de leurs yeux les engageoit.

Il est tres vraysemblable que les animaux à leur naissance voyent mal, & qu’ils jugent les objets éloignez aussi petits que la peinture faite dans leur œil les leur represente, & qu’il faut que l’experience leur ayant fait connoistre qu’ils se sont trompez, corrige l’erreur de ce premier jugement, & que dans la suite le jugement s’accoûtume tellement à se servir de tous les moyens qu’il peut y avoir pour se défendre de cette tromperie, qu’enfin il parvienne à la perfection, dans laquelle il se trouve lorsqu’on commence à bien voir ; & cette perfection est telle qu’il n’y a personne qui croye qu’une tour éloignée qui se couvre avec le doigt mis proche de l’œil, soit moins grande que le doigt, ny qu’un rond vû obliquement soit une ovale, ou qu’une ovale soit un rond ; quoique les images de ces choses soient actuellement telles dans l’œil. Et il est fort important de bien faire reflexion sur l’exactitude, & sur la justesse de ce jugement, qui est telle qu’elle ne seroit pas croyable si l’on n’en avoit l’experience, & si l’on ne voyoit pas tous les jours qu’un cocher juge de cinquante pas, qu’il ne sçauroit faire passer son carrosse entre deux autres, quoy qu’il ne s’en faille pas plus de deux pouces qu’il n’ait assez de place ; qu’un Chasseur juge de la grosseur d’un oiseau qui vole ; qu’un Jadinier ne se trompe point à celle d’un fruit qui est au haut d’un arbre ; qu’un Charpentier connoist celle d’une poutre placée au faiste d’un bastiment, & qu’un Fontenier mesure exactement de la vûë la grosseur & la hauteur d’un jet d’eau.

Or ce n’est pas seulement par l’experience que nous sommes convaincus que la vûë ne nous trompe point tant que l’on dit ; mais la raison nous le peut faire connoistre aussi en nous apprenant quels font les moyens que le jugement employe pour empescher qu’on n’en soit trompé, & sur quoy il se peut fonder pour acquerir avec tant de certitude une connoissance si difficile. Pour concevoir quel est ce fondement & quels sont ces moyens, il faut confiderer ce que les Peintres ont accoûtumé de pratiquer pour tacher de tromper la vûë, en faisant paroistre les choses ou proches ou éloignées. Car ce qu’ils employent pour cet effet c’est ce que le jugement de la vûë observe & examine fort exactement : & cela consiste principalement en deux choses, qui sont la modification des grandeurs & des figures, & celle des couleurs. La modification des grandeurs & des figures, sert à faire paroistre l’éloignement, lors qu’on apetisse les choses & qu’on les dispose comme il faut en faisant monter par exemple le plancher d’embas, descendre celuy d’enhaut, & approcher les extremitez éloignées de ce qui est aux costez : la modification des couleurs sert à produire la mesme apparence d’éloignement, lors qu’on diminuë leur force, ostant le trop grand éclat aux parties éclairées, & la trop grande obscurité à celles qui sont ombragées ; & cela de maniere que ces deux especes de modification se rencontrent toûjours jointes ensemble. Car il faut supposer que le jugement de la vûë examinant toutes ces choses, conclud qu’un objet dont la peinture est petite dans l’œil, est effectivement petit & proche, si ses parties sont éclairées par des jours fort vifs, & par des ombres fort obscures ; & qu’un plancher qui est peint élevé dans l’œil ne l’est point en effet, mais qu’il est fort long, quand les parties dont il est composé sont colorées de telle maniere, qu’à mesure qu’il s’éleve les jours & les ombres vont toûjours en s’afoiblissant.

Outre ces deux modifications que le jugement de la vûë examine avec beaucoup d’exactitude, il prend garde encore à d’autres circonstances, & se sert d’autres moyens pour connoistre les grandeurs & les distances des objets éloignez. Ces moyens consistent dans la comparaison qu’il fait des choses connuës avec les inconnuës, de maniere que la connoissance de la distance luy fait connoistre la grandeur, & la grandeur qu’il connoist luy fait connoistre la distance : car on juge que les objets dont les grandeurs sont connues comme un homme, un mouton, un cheval, sont bien éloignez quand leur peinture est petite dans l’œil ; & par la mesme raison quand la peinture d’une tour qu’on sçait estre bien éloignée est grande dans l’œil, on juge que la tour est effectivement grande, & il faut entendre que cela se fait en supposant que ces derniers moyens de juger, pris de la comparaison des choses connuës avec les inconnuës, doivent estre joints avec les premiers, pris de la modification des grandeurs & des figures & de celle des couleurs : car la modification des couleurs faisant juger de la distance, & l’éloignement faisant juger de la grandeur ; & la modification de la grandeur, faisant aussi juger de la distance, il est vray que l’esprit qui s’est habitué depuis un tres long-temps, par des experiences presque infinies, à examiner, à joindre & à comparer ensemble toutes ces choses, s’acquiert enfin une facilité pour le discernement des grandeurs, des distances des figures, des couleurs & de toutes les autres veritez des objets éloignez, qui est presque infaillible.

Mais ce qui prouve la justesse & l’infaillibilité du jugement de la vûë, & fait connoistre certainement, que ce sens n’est point sujet à estre surpris & trompé comme on dit, c’est la difficulté que l’Art le plus parfait & le plus ingenieux trouve à en venir à bout quand il l’entreprend : car hormis quelques oiseaux qui volent à l’étourdie, on n’a guere vû d’animal se tromper à une perspective. Le Peintre a eu beau diminuer les grandeurs, donner de l’obliquité aux lignes des costez, affoiblir les jours & les ombres autant qu’il peut selon les mesmes degrez que la nature leur donne dans les divers éloignemens : comme il ne luy est pas possible de le faire si precisement que la nature, l’œil qui est plus juste & plus exact que la main du Peintre, s’apperçoit aisément de ce qui manque à cette derniere precision. Et l’on ne sçauroit apporter d’autre raison de ce qui empesche qu’on ne soit trompé par la peinture, que la certitude de la vûë, qui outre l’imperfection qui est toûjours au Tableau par la faute de l’ouvrier, en découvre encore d’autres, qui viennent necessairement de la chose mesme ; estant impossible que dans l’afoiblissement qu’on a voulu donner au coloris, pour faire paroistre par exemple une montagne fort éloignée, l’œil n’apperçoive des ombres & des jours, avec la force qu’ont les corps qui sont proches : parce que les inégalitez de la toile ou du mur qui sont effectivement proches ont de ces jours & de ces ombres avec une force qui ne se voit point dans les choses éloignées. Et c’est par la même raison que la voix de ceux qu’on dit parler du ventre, & qui representent une voix fort éloignée, ne trompe pas quand on y a attention ; parce que l’oreille discerne dans la voix affoiblie de petits fons entremelez, qui ont toute la force d’un son proche. Car quoy qu’un Tableau éloigné ne laisse pas voir bien distinctement les inégalitez de fa surface, il est pourtant vray que la fidelité & l’exactitude de la vûë est telle, que la perception imparfaite & confuse qu’on en a, suffit pour empescher qu’on n’en soit trompé.

Cette exactitude du jugement de la vûë, & la certitude de la connoissance qu’il nous donne estant donc aussi precise qu’elle est, il n’y a pas beaucoup de difficulté à concevoir que l’éloignement des objets n’estant pas capable de tromper & de surprendre, ces proportions ne peuvent etre changées qu’on ne s’en apperçoive, & que par cette raison ce changement n’est pas seulement inutile, mais qu’il doit etre même reputé vicieux : parce que l’œil de celuy qui sçait par exemple quelle doit etre la proportion d’un Entablement, ne manque pas de voir qu’on l’a fait plus grand sur une grande Colonne à proportion que sur une petite, nonobstant la hauteur à laquelle il est élevé ; de mesme qu’il n’y a personne qui ne juge fort bien, si un homme qui est à une fenestre haute, a la teste plus grosse qu’on n’a accoûtumé de l’avoir ; de forte que si la proportion ordinaire d’un Entablement a quelque chose de raisonable, à cause que la masse de ce qui est porté doit avoir quelque rapport avec la force de ce qui la porte ; cet Entablement qui est effectivement plus grand qu’il ne doit etre à proportion de la Colonne qui le soûtient, choquera necessairement la vûë : & la mesme chose arrivera, si pour empescher qu’une Statuë dans une niche, ou un Buste sur une Console ne paroissent penchez en arriere, on les penche en devant : car s’ils sont penchez en devant, ils paroistront infailliblement penchez en devant.

Par la mesme raison si pour empescher que dans la sculpture la grande distance ne fasse paroistre les parties des ouvrages placez enhaut, trop confuses & trop peu distinctes, on la rend rude & grossiere, l’œil la verra rude & grossiere ; parce que comparant la distance qu’il connoist, avec la confusion qu’il sçait devoir etre dans les choses qui sont à cette distance, il sera offencé s’il y trouve cette distinction qu’il juge n’y devoir pas etre ; de meme qu’on seroit choqué en voyant un Tableau où le Peintre auroit rendu les choses éloignées aussi fortes & aussi distinctes que celles qui sont proches : car s’il est vray qu’il n’y auroit que les ignorans qui aimassent à voir aux figures qui sont dans le lointain d’un Tableau, les poils des paupieres & le vermeil des levres marquez distinctement ; il ne se rencontrera aussi personne qui puisse souffrir que dans des Statuës quelque haut qu’elles foient placées, on cerne les yeux, on fasse des trous dans les boucles des cheveux, & on marque les muscles plus fort qu’il ne faut, si ce n’est qu’on soit du nombre de ceux qui ne sçavent pas en quoy consiste la beauté de la sculpture : car ceux qui ont l’idée de la perfection des ouvrages, verront toûjours qu’on a corrompu & gasté les proportions, du moins par la comparaison qu’ils feront d’une partie avec une autre ; estant impossible de les rendre rudes & marquées les unes autant que les autres, & faire par exemple que l’ombre que la teste fait sur le col soit noire & marquée autant qu’est celle qui paroist au tour des yeux qu’on a creusez & cernez, pour donner cette rudesse qu’on affecte dans la sculpture située en des aspects éloignez.

Car supposé que l’œil avec son jugement ne soit pas capable de faire connoistre bien precisement la grandeur des choses éloignées, & qu’un cocher ne soit pas aussi assuré de la grandeur de l’espace dans lequel il juge que son carrosse ne sçauroit passer, comme il le seroit s’il le mesuroit avec une toise ; il faut considerer que ce n’est point aussi seulement cette precision qui est requise, pour faire que l’œil ne soit point trompé par la distance, quand il s’agit de la connoissance des proportions : & il n’est point necessaire pour cela de sçavoir absolument la grandeur d’une chose ; mais seulement de la sçavoir comparer à celles qui sont voisines. Car de meme que le cocher juge l’espace dans lequel il veut passer estre trop petit principalement parce qu’il le compare à la grandeur des deux carrosses, entre lesquels il doit passer : l’œil aussi juge de la grandeur d’un Entablement, & connoist fort bien s’il est trop grand, quand même il ne jugeroit pas bien precisement qu’elle est sa grandeur : parce que c’est assez qu’il compare cette grandeur à celle des autres parties du bastiment. Or l’éloignement n’empesche point de faire cette comparaison ; parce que s’il diminuë l’apparence de la grandeur de cet Entablement, il diminuë aussi l’apparence de la grandeur des autres parties du bastiment qui l’accompagnent & qui luy sont voisines, & ne sçauroit empescher que l’œil ne s’apperçût de l’augmentation que l’Architecte ou le Sculpteur auroit donné à la grandeur d’une partie.

Mais quand il ne seroit pas certain que le jugement de la vûë est capable d’empescher que l’éloignement des objets & leur situation ne nous trompe, il est toûjours vray, que le changement des proportions n’est point un bon remede à ce pretendu défaut ; parce qu’il ne pourroit avoir de bon effet qu’à une certaine distance, & seulement en supposant que l’œil ne changeât point de situation : & que de meme que dans ces figures d’Optique, dont les proportions sont tellement ajustées, que si lors qu’elles sont vûës d’un certain endroit, elles font un bon effet, on les trouve difformes aussi-tost que l’œil est deplacé ; les proportions qu’on auroit changées dans un édifice pour leur faire faire un bon effet à l’œil situé en un certain endroit, paroistroient aussi tres-vicieuses, lors qu’on viendroit à changer de place : parce que l’aspect qui est oblique quand on est proche, cesse de l’etre à mesure qu’on s’éloigne : Et ainsi la face d’un Larmier qu’on auroit agrandie ou inclinée, pour empescher que l’obliquité de l’aspect ne la fit paroistre trop petite, la feroit paroistre trop grande, quand le changement d’aspect auroit fait cesser cette obliquité.

Enfin pour conclure en un mot, je croy que lors qu’on y aura bien pensé, on trouvera qu’il n’y a point de raison de corrompre & de gaster les proportions, pour empescher qu’elles ne paroissent corrompuës, & de rendre une chose defectueuse par l’intention que l’on a de la corriger ; toutes les apparences que l’éloignement & la situation produisent, qui sont prises pour des mauvais effets & des défauts, estant le vray état & la forme naturelle des choses, que l’on ne sçauroit changer sans les rendre visiblement difformes. Car tout ce qui a esté dit & qu’on peut dire sur ce sujet, est qu’il n’est point aussi certain que l’éloignement fasse paroistre les proportions autres qu’elles ne sont, comme il est certain que le changement de la proportion est effectivement la corruption de la proportion ; & qu’il y a plus de danger qu’une proportion paroisse corrompuë quand elle l’est, que quand elle ne l’est pas.

Cependant que deviendra l’opinion unanime de tous les Architectes, fondée sur l’autorité de Vitruve, qui enseigne ce changement de proportion & qui en prescrit les regles ? Faut-il croire que depuis prés de deux mille ans que cette maxime est établie, personne ne se soit donné le loisir de l’examiner, & que tant de grands genies qui apparament ont fait reflexion sur une question si importante, n’en ayent pu découvrir la verité ? Il faut bien qu’il y ait quelque chose de cela : & ma pensée est que comme on peut avoir tout le genie necessaire à un Architecte, sans s’amuser à des choses qu’on croit n’avoir qu’une vaine subtilité, ceux qui ont esté capables de resoudre les questions les plus subtiles, ont pu avoir negligé celle-cy, dont la discussion leur a paru inutile, à cause de l’autorité de Vitruve qui semble l’avoir decidée ; & aussi parce qu’il y a quelques rencontres où le changement de proportion peut en quelque façon avoir lieu. Mais comme dans ces rencontres le changement de proportion ne se fait point par la raison de l’Optique, ainsi qu’il va estre expliqué, la verité de la proposition demeure toûjours en son entier : sçavoir, qu’il ne faut point changer les proportions de l’Architecture suivant les differens aspects.

L’ambition que chacun a de faire valoir l’Art dont il fait profession, a porté les Architectes à vouloir convertir en mysteres toutes les choses dont ils n’ont pu rendre de raison : car se prevalant prevalant de la grande opinion que l’on a ordinairement des choses du temps passé, comme il n’y en a guere de plus anciennes que celles qui se voyent dans les restes des batimens des Grecs & des Romains, ils ont voulu établir comme un fondement inebranlable, qu’il n’y avoit rien dans ces admirables restes qui ne fût fait avec grande raison ; & quand on leur a objecté les diversitez des proportions dans des édifices également approuvez, ils l’ont attribuée à la diversité des aspects qu’ils ont supposez avoir esté cause de ce changement de proportions, lesquelles ont dû avoir des regles differentes à cause de la difference de la situation.

Les exemples apportez au commencement de ce Chapitre pris des batimens les plus approuvez de l’Antiquité, ont fait voir que cela ne peut etre, puisque souvent dans les memes aspects les proportions sont differentes, & qu’au contraire elles sont pareilles dans les aspects differens : il reste de faire voir, que dans les cas où le changement des proportions peut-estre permis, on ne se fonde point sur l’Optique ny sur l’effet que la distance & la situation des membres de l’Architecture peuvent produire.

Le premier cas où je croy que l’on peut changer les proportions, est lorsque l’on ne veut pas donner beaucoup de Saillie à une Corniche, à un Architrave ou à un Piedestal : car alors on peut incliner les faces en arriere, pour regaigner par cette inclinaison ce que l’on donne aux Saillies : & il est certain que là l’Optique n’a point de lieu ; parce que les Saillies ont effectivement leur grandeur, & qu’il ne s’agit point de les faire paroistre autres qu’elles ne sont. Ce qu’il y a à observer dans cette pratique, est qu’on ne devroit user de cette inclinaison que dans des lieux convexes, comme au dedans des Domes ou Lanternes, aux bandeaux des arcades, aux chambranles, aux quadres, & generalement dans les dispositions qui sont telles, qu’aucun angle fait par le retour, ne peut laisser voir le profil de la Moulure, dans lequel ces inclinaisons des faces font un fort mauvais effet. Il y a des exemples de ces inclinaisons faites en arriere avec un bon succez au dedans du Pantheon, dans les bandeaux des Arcs qui sont sur l’entrée, & sur la Chapelle du milieu : Mais cela n’a pas esté observé dans l’Architrave de l’Attique, où les bandes ne sont distinguées que par les couleurs differentes du marbre, sans avoir aucune Saillie l’une sur l’autre : ce qui peut etre une des raisons que l’on a de croire que cet Attique est d’un autre Architecte que le reste du Temple.

Le second cas est lorsque l’on veut placer une figure Colossale en un endroit fort haut ; car alors on la peut faire beaucoup plus grande que les autres figures qui sont embas : mais il est evident que cela ne se fait point par une raison d’Optique, parce que l’intention est que la figure paroisse Colossale. Et ce qu’il y a à observer dans cette rencontre, est qu’il faut que cette Statue soit posée sur quelque chose qui ait rapport à sa grandeur, n’estant pas permis de la mettre par exemple sur un second ou troisiéme Ordre, qui estant necessairement plus petit que le premier, ne peut souffrir des Statuës, si elles ne luy sont proportionnées & plus petites que celles qui sont au premier. De maniere qu’il faut faire en forte qu’il paroisse y avoir un arriere-corps qui comprenne plusieurs Ordres, ou du moins qui soit proportionné à la Statuë Colossale. C’est ce que l’on a observé à l’Arc de Triomphe du Fauxbourg saint Antoine, où la Statuë Colossale du Roy est posée au haut, sur le massif de l’édifice, contre lequel il y a un Ordre tout au tour, qui ne s’éleve guere que jusqu’à la moitié de ce massif ; car ce massif sert comme de Piedestal à la grande Statuë, qui est beaucoup plus grande que celles qui sont sur les Colonnes de l’Ordre, lesquelles luy sont proportionnées de meme que la grande Statuë l’est au massif.

Ainsi il ne faut point faire les Statuës d’enhaut plus grandes que celles d’embas, lors qu’elles sont d’une meme espece, c’est à dire quand les unes & les autres sont chacune dans fon étage & dans fon ordre : au contraire il faut qu’elles aillent toûjours en diminuant de meme que les Ordres qui sont necessairement plus petits enhaut qu’embas.

Le troifiéme cas, est lors que deux demy Pillastres font un angle rentrant ; car alors il faut leur donner un peu plus que le demy diametre, pour empescher le mauvais effet que le Chapiteau & les Cannelures produiroient necessairement, si les demy Pillastres n’etoient agrandis de cette maniere, ainsi qu’il a eté remarqué au precedent Chapitre. Et il est évident que ce changement ne se fait point par une raison d’Optique, mais pour donner à quelques-unes des parties un peu plus de largeur qu’elles n’en doivent avoir, afin de n’etre pas obligé d’en étrecir d’autres plus qu’elles ne le doivent etre : car cela se fait dans le Chapiteau Corinthien, en donnant aux deux demy feüilles du second rang plus que le demy dans un angle rentrant, parce que n’ayant precisément que le demy, elles rendroient le repli de la feüille trop pointu, & les Volutes du milieu aussi trop serrées, si elles n’etoient ainsi élargies.

Le quatrième cas, est si l’on vouloit selon la pensée de Scamozzi, mettre l’Ordre Composite entre l’Ionique & le Corinthien, ce que j’approuverois fort, le Chapiteau Composite ayant beaucoup de rapport avec l’Ionique & la grossiereté de fon Entablement le faisant aussi avoir plus de proportion avec les Ordres massifs que n’en a le Corinthien : car en ce cas il feroit necessaire de changer les proportions, & il faudroit en mettant la Colonne Composite avec fon Entablement sur le Piedestal Corinthien, appetisser le Fust de deux petits Modules, & tout de meme mettant la Colonne Corinthienne avec fon Entablement sur le Piedestal Composite augmenter fon Fust de deux Modules. Il peut y avoir encore d’autres rencontres où il est permis de changer les proportions ; mais je ne croy point qu’il y en ait où elles se doivent etre par la raison de l’Optique : car il peut etre permis à un Sculpteur de choisir les attitudes convenables aux situations de ses figures, & d’éviter celles qui pourroient avoir de mauvais effets ; ainsi que Mr. Girardon l’a pratiqué fort judicieusement à Seaux, où il a fait une grande Statuë de Minerve assise au haut du bastiment sur la pointe d’un fronton, & disposée de maniere qu’estant assise un peu haut, ses genous ne luy cachent point le corps, ainsi qu’ils auroient fait s’ils avoient eté plus relevez : mais la verité est que dans ce changement il n’a point eu dessein de faire paroistre la chose autrement qu’elle n’est.

Pour finir ce Chapitre, il me reste encore à dire, qu’il est étrange qu’en des cas où il faudroit changer les Proportions, on a affecté de les faire pareilles. Par exemple les trois plus celebres Auteurs qui ont écrit de l’Architecture, Vignole, Palladio & Scamozzi font que dans les Ordres Ionique, Corinthien & Composite, la hauteur de tous les Entablemens, a une meme proportion avec la longueur de la Colonne, Vignole donnant à tous les Entablemens à peu prés le quart de la Colonne, & Palladio de mesme que Scamozzi, leur donnant aussi indifferament à tous à peu prés la cinquième partie. Car il auroit ce me semble esté plus raisonnable de mettre un Entablement plus massif, tel qu’est celuy qui a le quart de la longueur de la Colonne, sur celle qui est courte & ramassée, ainsi qu’on peut dire que l’Ionique l’est estant comparée à la Composite, & d’en donner un plus leger tel qu’est celuy qui a la cinquiéme partie de la longueur de la Colonne, à celle qui est longue & menuë, ainsi qu’on peut dire que la Composite l’est si on la compare à l’Ionique ; que d’avoir fait le contraire. Cela fait que je trouve que la variation & le changement des proportions que j’ay pratiqué dans mes Entablemens selon la diversité des Ordres, a quelque chose de mieux fondé, que le changement que l’on fait par la raison des situations & des aspects differens.

J’ay oublié à remarquer en quoy consiste cette diversité des proportions que j’ay donnée à mes Entablemens, à l’endroit où il en est parlé expressément dans ce traité, qui est au quatriéme Chapitre de la premiere partie, où il est dit que je donne à tous les Entablemens une meme hauteur dans tous les Ordres ; & c’est de l’égalité de la hauteur de ces Entablemens que naist la difference des proportions qu’ils ont à l’égard des Colonnes : Car la longueur des Colonnes allant toûjours croissant, pendant que la hauteur des Entablemens demeure la meme, il s’ensuit que les Colonnes les plus courtes ont les Entablemens plus grands à proportion, que celles qui sont plus longues. Ainsi la longueur de la Colonne Toscane est de trois Entablemens & deux tiers ; celle de la Dorique est de quatre ; celle de l’Ionique est de quatre & un tiers ; celle de la Corinthienne de quatre deux tiers, & celle de la Composite de cinq : la proportion de l’Entablement allant toûjours diminuant également d’un tiers de la hauteur de tout l’Entablement dans chaque Ordre, à mesure qu’il est plus leger & plus delicat.