Descartes 1637

René Descartes, Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences, plus La dioptrique, Les météores et La géométrie qui sont des essais de cette méthode, Leyde [Ian Maire] 1637.


pp. 29–34

DES SENS EN GENERAL.

Discours Quatriesme.

Mais il faut que ie vous die maintenant quelque chose de la Nature des sens en general, afin de pouvoir d’autant plus asysement expliquer en particulier celuy de la veuë. On sçait desia assés que c’est l’áme qui sent, & non le cors : car on voit que lors qu’elle est divertie par une extase ou forte contemplation, tout le cors demeure sans sentiment, encores qu’il y ait divers obiects qui le touchent. Et on sçait que ce n’est pas proprement, entant qu’elle est dans les membres qui servent d’organes aux sens exterieurs, qu’elle sent, mais entant qu’elle est dans le cerveau, où elle exerce cette faculté qu’ils apellent le sens commun, car on voit des blessures & maladies qui n’offensant que le cerveau seul, empeschent generalement tous les sens, encores que le reste du cors ne laisse point pour cela d’estre animé. Enfin on sçait que c’est par l’entremise des Nerfs, que impressions que font les obiets dans les membres exterieurs, parvienent iusques a l’ame dans le cerveau : car on voit divers accidens, qui ne nuisant à rien qu’à quelque Nerf, ostent le sentiment de toutes les parties du cors, où ce Nerfe envoye ces branches, sans rien diminuer de celuy des autres. Mais pour sçavoir plus particulierement en quelle sorte l’ame demeurant dans le cerveau, peut ainsi par l’entremise des Nerfs, recevoir les impressions des obiets qui sont au dehors, il faut distinguer trois choses en ces Nerfs ; à sçavoir premierement les peaux qui les envelopent, & qui prenant leur origine de celles qui envelopent le cerveau, sont comme de petits tuyaux divisés en plusieurs branches, qui se vont espandre ça & lâ par tous les membres, en mesme façon que les venes & les arteres. Puis leur substance interieure, qui s’estend en forme de petits filets tout le long de ces tuyaux, depuis le cerueau, d’où elle prend son origine, iusques aux extremités des autres membres, où elle s’attache ; en sorte qu’on peut imaginer en chacun de ces petits tuyaux, plusieurs de ces petits filets independans les uns des autres. Puis enfin les esprits animaux, qui sont comme un air ou un vent tres-subtil, qui venant des chambres ou concavités, qui sont dans le cerveau, s’escoule par ces mesmes tuyaux dans les muscles. Or les Anatomistes & Medecins avoüent assés, que ces trois choses se trouvent dans les Nerfs ; mais il ne me semble point qu’aucun d’eux en ait encores bien distingue les usages. Car voyant que les Nerfs ne servent pas seulement à donner le sentiment aux membres, mais aussi à les mouvoir, & qu’il y a quelque fois des paralysies, qui ostent le mouvement, sans oster pour cela le sentiment ; tantost ils ont dit, qu’il y avoit deux sortes de Nerfs, dont les uns ne servoyent que pour les sens, & les autres que pour les mouvemens ; & tantost que la faculté de sentir, estoit dans les peaux ou membranes, & que celle de monvoir, estoit dans la substance interieure des Nerfs, qui sont choses fort repugnantes a l’experience & a la raison. Car qui a iammais pû remarquer aucun Nerf, qui seruist au mouvement, sans servir aussi à quelque sens ? Et comment, si c’estoit des peaux que le sentiment despendist, les diuerses impressions des objets pourroyent elles par le moyen de ces peaux parvenir iusques au cerveau ? Afin donc d’eviter ces difficultés, il faut penser que ce sont les esprits, qui coulans par les Nerfs dans les Muscles, & les enflans plus ou moins, tantost les uns, tantost les autres, selon les diverses façons quele cerveau les distribue, causent le mouvement de tous les membres : & que ce sont les petits filets, dont la substance interieure de ces Nerfs est composée, qui servent aus sens. Et d’autant que ie n’ay point icy besoin de parler des mouvemens, ie desire seulement que vous conceviés, que ces petits filets estans enfermés, comme i’ay dit, en des tuyaux qui sont tousiours enflés & tenus ouvers par les esprits qu’ils contienent, ne se pressent ny empeschent aucunement les uns les autres, & sont estendus depuis le cerveau iusques aux extremités de tous les membres qui sont capables de quelque sentiment, en telle sorte que pour peu qu’on touche & face mouvoir l’endroit de ces membres, où quelqu’un d’eux est attaché, on fait aussi mouvoir au mesme instant l’endroit du cerveau d’où il vient, ainsi que tirant l’un des bouts d’une corde qui est toute tendue, on fait mouvoir au mesme instant l’autre bout. Car sçachant que ces filets sont ainsi enfermés en des tuyaux, que les esprits tienent tousiours un peu enflés & entre ouverts, il est aysé à entendre qu’encores qu’ils fussent beaucoup plus deliés, que ceux que filent les vers à soye, & plus foibles, que ceux des araignées, ils ne lairroyent pas de se pouvoir estendre, depuis la teste iusques aux membres les plus esloignés, sans estre en aucun hasard de se rompre, ny que les diverses situations de ces membres empeschassent leurs mouvemens. Il faut outre cela prendre garde à ne pas supposer, que pour sentir, l’ame ait besoin de contempler quelques images qui soyent envoyées pas les obiects iusques au cerveau, ainsi que sont communément nos Philosophes ; ou du moins il faut concevoir la nature de ces images tout autrement qu’ils ne font. Car d’autant qu’ils ne considerent en elles autre chose, sinon qu’elles doivent avoir de la resemblance avec les obiects qu’elles representent, il leur est impossible de nous monstrer, comment elles peuvent estre formées par ces obiects, & receues par les organes des sens exterieurs, & transmises par les Nerfs iusques au cerveau. Et ils n’ont eu aucune raison de les supposer, sinon que voyant que nostre pensée peut facilement estre excitée par un tableau, à concevoir l’obiect qui y est peint, il leur a semblé qu’elle devoit l’estre en mesme façon, à conceuoir ceux qui touchent nos sens, par quelques petits tableaux qui s’en formassent en nostre teste, au lieu que nous devons considerer, qu’il y a plusieurs autres choses que des images, qui peuvent exciter nostre pensée; comme par exemple, les signes & les paroles, qui ne resemblent en aucune façon aux choses qu’elles signifient. Et si pour ne nous esloigner que le moins qu’il est possible des opinions desia receues, nous aymons mieux avoüer, que les obiets que nous sentons, envoyent veritablement leurs images iusques au dedans de nostre cerveau : il faut au moins que nous remarquions, qu’il n’y a aucunes images, qui doivent en tout resembler aux obiets qu’elles representent, car autrement il n’y auroit point de distinction entre l’obiet & son image: mais qu’il suffist qu’elles leur resemblent en peu de choses ; & souvent mesme que leur perfection depend de ce qu’elles ne leur resemblent pas tant qu’elles pourroyent faire. Comme vous voyés que les taille-douces n’estant faites que d’un peu d’encre posée çà & là sur du papier, nous representent des forets, des villes, des hommes, & mesme des batailles, & des tempestes, bien que d’une infinité de diverses qualités qu’elles nous font concevoir en ces obiets, il n’y en ait aucune que la figure seule, dont elles ayent proprement la resemblance, & encores est- ce une resemblance fort imparfaite, vû que sur une superficie toute plate, elles nous representent des cors diversement relevés & enfoncés, & que mesme, suivant les regles de la perspective, souvent elles representent mieux des cercles, par des ovales, que par d’autres cercles ; & des quarrés par lozanges que par autres quarrés, & ainsi de toutes les autres figures, en sorte que souvent pour estre plus parfaites en qualité d’images, & representer mieux un obiect, elles doivent ne luy pas resembler. Or il faut que nous pensions tout le mesme des images qui se forment en nostre cerveau, & que nous remarquions, qu’il est seulement question de sçavoir, comment elles peuvent donner moyen a l’ame, de sentir toutes les diverses qualités des obiets ausquels elles se raportent, & non point, comment elles ont en soy leur resemblance. Comme lors que l’Aveugle, dont nous avons parlé cydessus, touche quelques cors de son baston, il est certain que ces cors n’envoyent autre chose iusques à luy, sinon que faisant mouvoir diversement son baston, selon les diverses qualités qui sont en eux, ils meuvent par mesme moyen les nerfs de sa main, & en suite les endroits de son cerveau d’où vienent ces nerfs ; ce qui donne occasion à son ame, de sentir tout autant de diverses qualités en ces cors, qu’il se trouve de varietés dans les mouvemens, qui sont causés par eux en son cerveau.