Félibien 1676
André Félibien, Des Principes de l’Architecture, de la Sculpture, de la Peinture, et des autres arts qui en dependent. Avec un Dictionnaire des Termes propres à chacun de ces Arts, Paris [Jean-Baptiste Coignard] 1676.
DE LA PEINTURE.
LIVRE TROISIÉME.
pp. 390–392
CHAPITRE PREMIER.
De l’Origine & progrès de la Peinture.
ON ne peut pas douter que la Peinture ne soit aussi ancienne que la Sculpture, ayant toutes deux pour principe le Dessein. Mais il sera toujours très-difficile de sçavoir au vray le temps, & le lieu où elles ont commencé de paroistre. Les Egyptiens, & les Grecs qui se disent les inventeurs des plus beaux Arts, n’ont pas manqué de s’attribuer la gloire d’avoir esté les premiers Sculpteurs, & les premiers Peintres. Cependant comme il est mal-aisé de voir clair dans un fait qui est obscurci par le nombre de tant d’années, qui en cachent l’origine, l’on doit se contenter de sçavoir à l’égard de la Peinture, qu’après avoir eu comme tous les autres Arts de foibles commencemens, elle a esté en sa perfection chez les Grecs, & les principales écoles de cet Art illustre estoient à Sicyone, à Rhodes, & à Athenes. De la Grece elle passa en Italie où elle fut en grande consideration sous la fin de la Republique, & sous les premiers Empereurs, jusqu’à ce qu’enfin le luxe, & les guerres ayant dissipé l’Empire Romain, elle demeura entierement esteinte, aussi bien que les autres Sciences, & les autres Arts, & ne recommença à paroistre en Italie que quand Cimabué se mit à travailler, & retira d’entre les mains de certains Grecs les deplorables restes de cet Art. Quelques Florentins l’ayant secondé, furent de ceux qui parurent les premiers, & qui se mirent en reputation : Neanmoins il se passa beaucoup de temps sans qu’il s’en élevast quelqu’un au dessus des autres. Le Ghirlandaio Maistre de Michel Ange acquit le plus de credit, quoy que sa maniere fût fort seiche, & gottique ; mais Michel Ange son disciple ayant paru ensuitte sous Jule II. effaça tous ceux qui l’avoient precedé, forma l’Ecole de Florence, & fit plusieurs Eleves.
Pietre Perugin eust aussi pour Eleve Raphaël d’Urbin qui surpassa de beaucoup son Maistre, & Michel Ange mesme, il etablit l’Ecole de Rome composée des plus excellens Peintres qui ayent paru.
Dans le mesme-temps celle de Lombardie s’éleva, & se rendit recommandable sous le Giorgion, & sous le Titien qui eut pour premier Maitre Jean Belin.
Il y eut encore en Italie d’autres Ecoles particulieres sous differens Maistres, comme à Milan celle Leonard de Vinci : Mais on ne conte que les trois premieres, comme les plus celebres, & d’où les autres sont sorties.
Outre celles-là, il y avoit au deçá des monts des Peintres qui n’avoient nul commerce avec ceux d’Italie, comme Albert Dure en Allemagne, Holbens en Suisse, Lucas en Hollande, & plusieurs autres qui travailloient en France, & en Flandre de differentes manieres. Mais l’Italie & Rome principalement estoit le lieu où cet Art se pratiquoit dans sa plus grande perfection, & ou de temps en temps, il s’élevoit d’excellens hommes.
A l’Ecole de Raphaël a succedé celle des Caraches, laquelle a presque duré jusqu’à present dans leurs Eleves ; il est vray qu’il en reste peu aujourd’huy en Italie, & qu’enfin cet Art semble s’estre rendu aux caresses que nous luy faisons il y a si long-temps, & avoir passé en France depuis que le Roy a estably des Academies pour ceux qui le pratiquent : Ce qui doit faire esperer que nous verrons icy la Peinture dans un aussi haut éclat qu’elle a esté ailleurs, quoy que le naturel des François estant plûtot porté au mestier de la guerre qu’à l’étude des Arts, on ait eu sujet de douter qu’ils peussent s’appliquer assez dans celuy de la Peinture pour y exceller comme ont fait d’autres Nations.
pp. 392–395
CHAPITRE II.
De la Peinture en general.
LA Peinture est un Art qui par des lignes, & des couleurs represente sur une surface égale & unie tous les objets de la Nature, en sorte qu’il n’y a point de corps que l’on ne reconnoisse. L’Image quelle en fait, soit de plusieurs corps ensemble, ou d’un seul en particulier, s’appelle Tableau, dans lequel il y a trois choses à considerer ; sçavoir la Composition, le Dessein, & le Coloris, qui toutes trois dépendent du raisonnement, & de l’execution, ce qu’on nomme la THEORIE, & la PRATIQUE ; le raisonnement est comme le Pere de la Peinture, & l’execution comme la Mere.
La COMPOSITION que quelques-uns nomment aussi Invention, comprend la distribution des Figures dans le Tableau ; le choix des attitudes ; les accommodemens des Draperies ; la convenance des ornemens ; la situation des lieux ; les bastimens ; les païsages ; les diverses expressions des mouvemens du corps, & des passions de l’ame ; & enfin tout ce que l’imagination se peut former, & qu’on ne peut pas imiter sur le naturel.
Le DESSEIN a pour objet la figure des corps que l’on represente, & que l’on fait voir tels qu’ils paroissent simplement avec des lignes. Cette Partie regarde les Peintres, les Sculpteurs, les Architectes, les Graveurs, & generalement tous les Artisans dont les Ouvrages ont besoin de grace, & de simmetrie. Elle demande la connoissance de l’Anatomie qui est la science des os, des muscles, & des nerfs, comme ils paroissent exterieurement dans le corps humain. C’est elle encore qui doit poser les Figures sur un centre & equilibre, soit par leur propre poids, ou par un autre qui leur soit accidentel, pour paroistre fermes dans toutes les actions qu’on veut representer pour bien imiter les divers mouvemens que la nature peut faire.
Le COLORIS a pour objet la couleur, la lumiere & l’ombre ; car c’est en mettant les couleurs qu’on observe l’amitié ou l’antipatie qui est entre elles ; leur union & leur douceur. Qu’on regarde comment il faut donner de la force, du relief, de la fiereté, & de la grace aux Tableaux. Qu’on fait des remarques sur les lumieres plus ou moins evidentes, & en degrez de diminution sur les corps accompagnez de lumieres & d’ombres, selon les accidens du lumineux, du diaphane, de la nature du corps illuminé, de l’aspect de celuy qui regarde, & des reflez en differens degrez.
L’habitude que l’on fait en ces trois principales parties s’appelle MANIERE qui est bonne ou mauvaise, selon qu’elle aura esté plus ou moins pratiquée sur le vray, avec connoissance, & estude ; Et le bon ou mauvais choix qu’on en fait, se nomme bon ou mauvais Goust. Ainsi dans la composition d’une histoire quand les Figures sont bien disposées avec de beaux groupes, & une belle election d’attitudes, selon la necessité du sujet ; que les situations, & le plan des lieux sont conformes à la Nature, & qu’il n’y a rien d’oublié de toutes les choses necessaires à l’expression, on dit que cela est bien Inventé.
Si ensuitte toutes les parties sont desseignées grandes, bien arretées, & prononcées avec force & netteté, sans qu’il y paroisse rien de trop menu, ou de tastonné & d’incertain, on dit cela est bien desseigné, & de grande maniere.
Si la lumiere est bien choisie, pour faire avancer les parties ou les Figures les plus proches, & que cette lumiere soit bien répanduë sur les masses, en sorte qu’elle diminuë peu à peu & avec douceur, & qu’elle finisse, & se termine dans une ombre large, diffuse, legere, & qui enfin devienne comme insensible, & de nulle couleur, alors on dit que cela est de grand relief, qu’il y a bien de la force, que le clair-obscur est bien entendu.
Si ensuite parmy les lumieres, & les ombres l’on y voit les vrayes teintes du naturel ; qu’il s’y rencontre des masses de couleurs, où l’on ait soigneusement observé cette amitié, & cette sympathie qui doit etre entre elles, soit pour les chairs avec les draperies, soit pour les draperies les unes prés des autres ; soit pour les vrayes teintes dans les païsages, ensorte que tout y paroisse si artistement lié ensemble qu’on n’y connoisse aucune piece separée, mais qu’il y ait une telle union que tout le Tableau semble avoir esté peint d’une suitte, & d’une mesme palette de couleurs, on dit alors que cela est bien colorié.
Outre cela il y a certaines elegances qui brillent par endroits dans ces trois parties de la Peinture, comme les figures éclattent dans les parties de la Rhetorique ; ce qui releve, & fait paroistre les ouvrages des plus grands Peintres si fort au dessus des autres. Mais sur tout, il doit y avoir ce qu’on appelle Eurythmie, c’est à dire une proportion, & une convenance de toutes les parties les unes avec les autres. La Grace est une partie toute divine, que peu de personnes ont euë, & qu’on ne peut definir qu’en disant, que c’est un agréément de beauté dans la Figure, qui procede d’un certain tour & noblesse d’attitude aisée & propre au sujet, & qui charme les yeux.
pp. 396–397
CHAPITRE III.
De ce que l’on appelle Dessein.
DANS la Peinture ce qu’on nomme ordinairement Dessein, est une expression apparente, ou une Image visible des pensées de l’Esprit, & de ce qu’on s’est premierement formé dans l’imagination. Comme cette Image de nos pensées s’exprime en differentes manieres, les Artisans luy ont donné divers noms, selon quelle est plus ou moins achevée. Ils nomment Esquisses, les Desseins qui sont les premieres productions de l’Esprit encore informes, & non arrestées, sinon grossierement avec la plume ou le crayon ; Et ceux dont les contours des Figures font achevez, ils les appellent Desseins ou traits Arrestez.
Cet Art de bien contourner les Figures, est le fondement de la Peinture ; car quand les Figures sont bien Desseignées, il n’est plus question que de donner les jours, & les ombres, & sçavoir appliquer les couleurs selon la nature des corps, ce qui veritablement est encore un grand secret de l’Art ; Mais le dessein sert beaucoup à en découvrir les mysteres, & sans luy quelque connoissance que l’on ait de l’effet des lumieres, & des ombres, & de la nature des couleurs, il est impossible de rien faire de parfait.
Lors qu’on veut exprimer quelque sujet, si l’on ne se sert que du crayon ou de la plume, quoy que l’on acheve l’Ouvrage dans toutes les parties, & qu’on y observe les Jours, & les Ombres, on n’appellera neanmoins cet Ouvrage qu’un dessein, que l’on distinguera seulement par la couleur des crayons, ou par l’encre dont on s’est servy : Les uns employans avec les traits de la plume un peu de Lavis fait avec de l’encre de la Chine, ou le Bistre qui est de la suye bien détrempée ; d’autres de la Sanguine ; d’autres de la Pierre noire, & ainsi chacun à sa fantaisie. Et l’on ne donne le nom de Peinture à quelque Ouvrage que ce soit que lors qu’on y employe des couleurs broyées à huile ou autrement. Car encore qu’on fasse de fort belles Figures avec des Pastels ou crayons de differentes couleurs, qui font quasi le mesme effet que la Peinture, neanmoins on n’appelle pas cela Peinture, bien que pour mieux exprimer la beauté de ce travail on puisse dire que cela soit bien peint.
pp. 397–402
CHAPITRE IV.
De la Peinture à Fraisque.
De toutes les sortes de Peintures qui se pratiquent aujourd’huy, il est certain que c’est dans celles que l’on fait à Fraisque qu’un excellent Ouvrier peut faire paroistre plus d’Art, & donner davantage de vivacité à son ouvrage ; Mais pour s’en bien acquitter, il faut estre bon Desseignateur, & avoir une grande pratique, & une forte intelligence de ce que l’on fait, autrement l’ouvrage sera pauvre, sec, & désagreable, parce que les couleurs ne se meslent pas comme à huile, ainsi que je diray cy-aprés.
Ce travail se fait contre les murailles, & les voûtes fraischement enduites de mortier fait de chaux & de sable ; mais il ne faut faire l’enduit qu’à mesure que l’on peint, & n’en preparer qu’autant qu’on en peut peindre en un jour, pendant qu’il est frais & humide.
Avant que de commencer à peindre l’on fait des Cartons, c’est à dire des desseins sur du papier, de la grandeur de tout l’ouvrage, lesquels on calcque partie par partie contre le mur, à mesure qu’on travaille, & une demie heure aprés que l’enduit est fait, bien pressé, & bien polly avec la truelle.
L’Enduit se fait avec du sable de riviere bien passé au sas, ou d’autre bon sable détrempé avec de la chaux vieille esteinte, que quelques-uns passent aussi, de crainte qu’il n’y ait quelques petites pierres, comme il arrive souvent quand la chaux n’est pas bonne, assez cuitte, & assez esteinte. L’on se sert à Rome de Pozzolane qui est une espece de sable, qu’on tire de terre en faisant des puits. Le corps de la muraille qui doit porter cet enduit, doit estre fait, & crespy de plastre ou mortier composé de chaux & de sable ; & quand ce sont des ouvrages exposez aux injures de l’air, il faut que toute la massonnerie soit de brique, ou de mouëllon bien sec.
Lors qu’on veut faire l’enduit sur la pierre de taille, l’on fait comme un petit corps de mur de deux ou trois pouces d’épais, avec des pierres de molliere liées avec des crampons de fer dans tous les joints des grosses pierres. Pour le mortier qu’on employe à massonner & à faire le crespi, le ciment y est bon avec la chaux, mais il faut que l’enduit soit de chaux, & de sable.
Les Anciens peignoient sur le stuc, & on peut voir dans Vitruve le soin qu’ils prenoient à bien faire les incrustations, ou enduits de leurs bastimens pour les rendre beaux, & durables. Les Peintres modernes ont trouvé neanmoins que les enduits de chaux & de sable estoient plus commodes pour peindre, parce qu’ils ne seichent pas si-tost que le stuc ; & à cause encore qu’estans grisâtres, ils sont plus propres pour coucher les couleurs, qu’un fond aussi blanc qu’est le stuc.
Dans cette sorte de travail on rejette toutes les Couleurs qui sont composées, & artificielles, & la pluspart des mineraux ; & l’on ne se sert presque que des terres qui peuvent conserver leur couleur, & la deffendre de la brulure de la chaux, resistant à son sel que Pline nomme son amertume. Et afin que l’ouvrage soit toujours beau, il faut les employer avec promptitude, pendant que l’enduit est humide, & ne retoucher jamais à sec avec des couleurs détrempées de jaunes d’œufs, ou de colle, ou de gomme, comme font beaucoup d’ouvriers, parce que ces couleurs noircissent, & n’ont jamais tant de vivacité, comme quand elles sont mises au premier coup : Mais principalement lors qu’on travaille à l’air, où ce retouché ne vaut rien du tout. On a remarqué que les couleurs à fraisque changent moins à Paris qu’en Italie, & en Languedoc, ce qui arrive peut-estre à cause qu’il y fait moins chaud, qu’en ces païs-là, ou bien que la chaux est meilleure icy.
Les couleurs qu’on employe sont:
Le Blanc ; il se fait avec de la chaux qui soit esteinte il y ait long-temps, & de la poudre de marbre blanc, presque autant de l’une que de l’autre. Quelquefois il suffit d’une quatrième partie depoudre de marbre ; cela dépend de la qualité de la chaux, & ne se connoist que par la pratique ; car s’il y a trop de marbre, le blanc noircit.
L’Ocre ou Brun-rouge est une terre naturelle.
L’Ocre jaune est aussi une terre naturelle qui devient rouge quand on la brule.
Le Jaune obscur ou Ocre de Ruth, qui est encore une terre naturelle & limoneuse, se prend aux ruisseaux des mines de fer ; estant calcinée elle reçoit une belle couleur.
Le Jaune de Naples est une espece de crasse qui s’amasse au tour des mines de souffre ; & quoy qu’on s’en serve à fraisque, sa couleur neanmoins n’est pas si bonne que celle qui se fait de terre, ou d’ocre jaune avec le blanc.
Le Rouge violet, est une terre naturelle, qui vient d’Angleterre, & qu’on employe au lieu de Lacque. Les Anciens avoient une couleur que nous n’avons pas qui estoit aussi vive que la Lacque. Car j’ay veu à Rome dans les termes de Tite une chambre, où il y avoit encore dans la voute des ornemens de stuc enrichis de filets d’or, d’azur, & d’un rouge qui sembloit de Lacque.
La Terre verte de Veronne en Lombardie, est une terre naturelle qui est fort dure & obscure.
Une autre terre Verte plus claire.
L’Outre-mer, ou Lapis lazuli est une pierre dure & difficile à bien preparer. On la calcine au feu, ensuitte on la casse fort menuë dans un mortier, puis estant bien bien pilée, on la mesle avec de la Cire, de la Poix raisine, &c. dont on fait comme une paste que l’on manie, & qu’on lave dans de l’eau bien nette ; ce qui en sort le premier est tres-fin, & ensuitte diminuë de beauté jusques au gravier qui est comme le marc. Cette couleur subsiste, & se conserve plus que pas une autre couleur. Elle se détrempe sur la pallette quand on l’employe avec de l’huile, & ne se broye point. Elle estoit autrefois plus rare qu’apresent, neanmoins, comme elle est toujours chere, on peut l’espargner dans la fraisque, où l’Email fait le mesme effet, principalement pour les Ciels.
L’Email est une couleur bleue, qui a peu de corps ; l’on s’en sert dans les grands païsages, & subsiste fort bien au grand air.
La Terre d’Ombre est une Terre obscure; il faut la calciner dans une boëte de fer, si on veut la rendre plus belle, plus brune, & luy donner un plus bel œil.
La Terre de Cologne est un noir roussastre qui est sujet à se décharger, & à rougir.
Le Noir de Terre vient d’Allemagne.
Il y a encore un autre Noir d’Allemagne qui est une Terre naturelle, qui fait un noir bluastre, comme le noir de charbon ; c’est dont les Imprimeurs font leur noir.
L’on se sert encore d’un autre Noir fait de lie de vin brûlée, que les Italiens appellent Fescia di botta.
Toutes ces Couleurs sont les meilleures pour les Fraisques, comme aussi celles qui sont de terres naturelles y sont fort bonnes. On les broye, & on les détrempe avec de l’eau ; avant que de travailler on fait toutes les principales teintes que l’on met separement dans des Godets de terre. Mais il faut sçavoir que toutes les Couleurs s’éclaircissent à mesure que la fraisque vient à seicher, horsmis le Rouge violet, appellé des Italiens Pavonazzo, le Brun-rouge, l’Ocre de Rut, & les Noirs, particulierement ceux qui ont passé par le feu.
Les Peintres ont d’ordinaire une tuile bien seiche & unie, où ils font les espreuves des teintes, dont ils veulent se servir, car la tuile aspirant, & beuvant aussi-tost tout ce qu’il y a d’humide dans la couleur, & la laissant seiche, on voit l’effet qu’elle doit faire quand elle sera employée.
pp. 402–404
CHAPITRE V.
De la Peinture à Détrempe.
AVANT qu’un Peintre de Flandre nommé Jean Van-Eyck, mais plus connu sous le nom de Jean de Bruge, eût trouvé le secret de peindre en huile, tous les Peintres ne travailloient qu’à Fraisque, & à Trempe, ou Détrempe, comme l’on dit d’ordinaire icy, soit qu’ils peignissent contre les murailles, soit sur des planches de bois, soit d’une autre maniere. Lorsqu’ils se servoient de planches, ils y colloient souvent une toille fine, avec de bonne colle pour empescher les ais de se separer, puis mettoient dessus une couche de blanc. Ensuite, ils détrempoient leurs couleurs avec de l’eau, & de la colle, ou bien avec de l’eau & des jaunes d’œufs battus avec de petites branches de figuier, dont le lait se mesle avec les œufs, & de ce mélange ils peignoient leurs tableaux.
Dans cette sorte de travail toutes les couleurs sont propres, excepté le Blanc de chaux, qui ne sert que pour la fraisque ; mais il faut toujours employer l’Azur, & l’Outremer avec de la colle faite de peaux de gans, ou de parchemin, parce que les jaunes d’œufs font verdir les couleurs bleuës, ce que ne fait pas la colle, ni la gomme ; soit que l’on travaille contre les murs, soit sur des planches de bois, ou autrement, & prendre garde quand c’est contre des murailles qu’elles soient bien seiches ; Il faut mesme leur donner deux couches de colle toute chaude avant que d’y appliquer les couleurs qu’on détrempe si l’on veut seulement avec de la colle ; car la composition qu’on fait avec des œufs, & du lait de figuier n’est que pour retoucher plus commodement, & n’estre pas obligé d’avoir du feu qui est necessaire pour tenir la colle chaude. Cependant il est certain que les couleurs à colle tiennent mieux, & c’est ainsi qu’on a toujours peint sur le papier les Desseins ou Cartons qu’on a faits pour des tapisseries. Cette colle se fait comme j’ay dit de rogneures de gans ou de parchemin.
Quand on veut peindre sur de la Toille, on en choisit qui soit vieille, demy usée, & bien unie. On l’imprime de Blanc de craye ou de plastre broyé avec de la colle de gants ; & lorsque cette imprimeure est seiche, on passe encore une couche de la mesme colle pardessus.
On broye toutes les couleurs avec de l’eau, chacune à part ; & à mesure qu’on en a besoin pour travailler, on les détrempe avec de l’eau de colle ; ou bien, si l’on ne veut se servir que de jaunes d’œufs, on prend de l’eau parmy laquelle on aura mis, sçavoir sur un verre d’eau, un verre de vinaigre ; le jaune, le blanc, & la coquille d’un œuf, avec quelques bouts de branches de figuier coupées par petits morceaux, & bien battuës ensemble dans un pot de terre.
Si l’on veut vernir le Tableau lorsqu’il est finy, il ne faut que le frotter d’un blanc d’œuf bien battu, & aprés y mettre une couche de vernix, mais cela ne se fait guere, si ce n’est pour les conserver de l’eau ; Car le plus grand avantage de la détrempe est de n’avoir point de luisant ; & de ce que toutes les couleurs demeurant mattes, on les voit dans toutes sortes de jours, ce qui ne se rencontre pas aux couleurs à huile, ou lorsqu’il y a un vernix.
pp. 404–414
CHAPITRE VI.
De la Peinture à huile.
L’INVENTION de peindre à huile, n’a point esté connuë des anciens. Ce fut comme je viens de dire, un Peintre Flamand qui en trouva le secret, & qui le mit en usage au commencement du quatorziéme siecle. On peut dire que la Peinture receût alors un grand secours, & une commodité admirable. Car par ce moyen les couleurs d’un Tableau se conservent long-temps, & reçoivent un lustre, & une union que les anciens ne pouvoient donner à leurs ouvrages quelque vernix dont ils se servissent pour les couvrir. Ce secret qui a esté si long-temps caché ne consiste neanmoins qu’à broyer les couleurs avec de l’huile de noix, ou de l’huile de lin ; Mais il est vray que le travail est bien different de celuy de la fraisque, & de la détrempe, parce que l’huile ne seichant pas si promptement, il faut retoucher plusieurs fois son ouvrage. Aussi le Peintre a-t-il davantage de temps pour le bien finir, & il retouche autant qu’il veut à toutes les parties de ses Figures, ce qu’il ne peut faire à fraisque ni à détrempe. Il leur donne aussi plus de force, parce que le noir devient beaucoup plus noir, quand il est employé avec de l’huile qu’avec de l’eau ; & toutes les couleurs se meslant mieux ensemble, font un coloris plus doux, plus delicat, & plus agreable; & donnent une union & une tendresse à tout l’ouvrage, qui ne se peut faire dans les autres manieres.
L’on peint à huile contre les murailles, sur le bois, sur la toile, sur les pierres, & sur toutes sortes de metaux. Il faut en premier lieu preparer les choses sur lesquelles on veut travailler, par une imprimeure, comme disent les ouvriers, qui serve de fond, & rendre la place ou le champ sur lequel on veut peindre bien égal, & bien uny.
Quand on veut peindre contre une muraille, il faut lorsqu’elle est bien seiche y donner deux ou trois couches d’huile toute boüillante ; & cela autant de fois qu’on le juge necessaire, & jusqu’à ce qu’on voye que l’enduit demeure gras, & qu’il n’enboit plus. Aprés on l’imprime de couleurs sicatives. Pour cela on prend du blanc de craye, de l’ocre rouge, ou d’autres sortes de terres qu’on broye un peu ferme, dont l’on fait une couche sur le mur. Lorsque cette imprimeure est bien seiche, on peut desseigner ce que l’on veut, & peindre ensuite dessus, meslant un peu de vernix parmy les couleurs, afin de n’estre pas obligé de les vernir par aprés.
Il y en a qui preparent la muraille d’une autre sorte, afin qu’elle soit plus seiche, & que l’humidité n’en fasse pas détacher les couleurs par escailles, comme il arrive quelquefois à cause de l’huile qui luy resiste, & qui l’empesche de sortir. Ils font un Enduit avec de la chaux, & de la poudre de marbre, ou du ciment fait de tuiles bien battuës, lequel ils frottent avec la truelle pour le rendre bien uni, & l’imbibent d’huile de lin, avec une grosse brosse. Ensuite ils preparent une Composition de poix grecque, de mastic, & de gros vernix qu’on fait boüillir ensemble dans un pot de terre, puis avec une brosse, en couvrent la muraille qu’ils frottent avec une truelle chaude, pour estendre & unir mieux cette matiere. Cela fait on imprime tout le mur des couleurs que j’ay dites cy-dessus, avant que de rien desseigner.
D’autres en usent encore d’une autre maniere, ils font leur Enduit avec du mortier de chaux, du ciment de brique, & du sable ; & lorsqu’il est bien sec, ils en font un second, avec de la chaux, du ciment bien sassé, & du mache fer, ou escume de fer autant de l’un que de l’autre; tout cela estant bien battu & incorporé ensemble, avec des blans d’œufs, & de l’huile de lin, il s’en fait un Enduit si ferme qu’on ne peut rien faire de meilleur : Mais il faut bien prendre garde de ne quitter pas l’Enduit pendant que la matiere y est mise tout fraischement, & de la bien estendre avec la Truelle, jusqu’à ce que le mur en soit tout couvert & poly; car autrement l’enduit se fendroit en plusieurs endroits. Quand il est bien sec on l’imprime de la mesme maniere que j’ay dit.
Pour peindre sur le bois, aprés l’avoir bien encollé avec la brosse, on y donne d’ordinaire une couche de blanc détrempé avec la colle, avant que de le couvrir de l’imprimeure à huile, dont j’ay parlé ; Mais il est vray qu’à present l’on se sert beaucoup plus de toille que d’autres choses, principalement pour les grands tableaux; parce qu’elle est plus commode à transporter que le bois, qui est pesant, & d’ailleurs sujet à se fendre. On choisit du coutil, ou de la toile la plus unie, & lorsqu’elle est bien tendue sur un chassis, l’on y donne une couche d’eau de colle, & aprés on passe par dessus une Pierre de ponce pour en oster les nœuds. L’eau de colle sert à coucher tous les petits fils sur la toile, & remplir les petits troux, afin que la couleur ne passe pas au travers. Quand la toile est bien seiche, on l’imprime d’une couleur simple, & qui ne fasse point mourir les autres couleurs, comme du Brun rouge qui est une terre naturelle qui a du corps, & qui subsiste, & avec lequel on mesle quelquefois un peu de blanc de plomb, pour le faire plutost seicher. Cette imprimeure se fait aprés que la couleur est broyée avec de l’huile de noix, ou de lin; & pour coucher la moins espaisse que l’on peut, on prend un grand cousteau propre pour cela. Quand cette couleur est seiche, on passe encore la Pierre de ponce par dessus pour la rendre plus unie ; puis l’on fait, si l’on veut, une seconde imprimeure composée de blanc de plomb, & d’un peu de noir de charbon, pour rendre le fond grisastre, & en l’une ou l’autre des deux manieres on met le moins de couleur que l’on peut, afin que la toile ne casse pas si-tost, & que les couleurs qu’on vient ensuitte à coucher dessus en peignant, se conservent mieux; Car quand l’on n’imprimeroit point les toiles, & qu’on peindroit tout d’un coup dessus, les couleurs ne s’en porteroient que mieux, & demeureroient plus belles. L’on voit dans quelques Tableaux de Titien, & de Paul Veronese, qu’ils observoient d’en faire l’imprimeure à détrempe, sur laquelle ils peignoient ensuitte avec des couleurs à huile ; Ce qui a beaucoup servi à rendre leurs ouvrages plus vifs, & plus frais : parce que l’imprimeure à détrempe attire, & boit l’huile qui est dans les couleurs, & fait qu’elles restent plus belles, l’huile ostant beaucoup de leur vivacité. C’est pourquoy ceux qui veulent que leurs Tableaux demeurent frais employent le moins d’huile qu’ils peuvent, & tiennent leurs couleurs plus fermes y meslant un peu d’huile d’Aspic, qui s’evapore aussi-tost; mais qui sert à les faire couler, & les rend plus maniables en travaillant. Ce qui fait aussi que les couleurs ne conservent pas quelquefois long-temps leur beauté, c’est quand le Peintre les tourmente trop en travaillant, car estans broüillées, il s’en trouve qui alterent, & corrompent les autres & en ostent la vivacité. C’est pourquoy on doit les employer proprement, & coucher les teintes chacune en sa place sans les mesler trop avec le pinceau ou la brosse; & prendre garde à ne pas détremper ensemble les Couleurs qui sont ennemies & qui gastent les autres comme font les Noirs, particulierement le Noir de fumée, mais les employer à part autant que l’on peut ; Et mesme quand il est besoin de donner plus de force à un Ouvrage, il faut attendre qu’il soit sec pour le retoucher si c’est avec des Couleurs capables de nuire aux autres. La pratique fait connoistre cela, & il y a des Peintres qui pourroient faire ces observations, lesquels n’y pensent pas, ne songeant qu’au principal de leur sujet. Cependant c’est une chose assez considerable pour la conservation, & pour la beauté des tableaux : Car on en a veu qui paroissoient sur le chevalet, dont les couleurs n’ont guere duré, & se sont passées & esteintes en peu de temps, à cause que ceux qui les travailloient, avoient beaucoup de feu & de boutade, mais qui tourmentoient, comme j’ay dit, les couleurs avec la brosse & le pinceau. Ceux qui peignent avec jugement, les couchent avec moins de precipitation, les mettent plus épaisses, couvrent & recouvrent plusieurs fois leurs carnations, ce que les Peintres appellent bien empaster.
Pour ce qui est d’imprimer d’abord les toiles avec une couche à detrempe, il est vray que cela ne se pratique pas souvent, parce qu’elles peuvent s’escailler, & ne se roullent qu’avec difficulté. C’est pourquoy l’on se contente de leur donner une imprimeure de couleurs à huile. Mais quand la toile est bonne & bien fine, le moins qu’on peut y mettre de couleur pour l’imprimer est toujours le meilleur; prenant garde, comme j’ay dit, que l’huile, & les couleurs soient bonnes. L’espargne que font ceux qui employent de meschantes couleurs, & de mauvaise huile, & qui mesme se servent de mine pour faire plustost seicher l’imprimeure, est beaucoup dommageable aux Tableaux, & en efface bientost la beauté du coloris.
Quand on veut peindre sur les pierres, soit Marbre ou autres ; ou bien sur les metaux, il n’est pas necessaire d’y mettre de la colle comme sur la toile : Mais il faut y donner seulement une legere couche de couleurs avant que de rien desseigner; encore n’en met on pas aux pierres dont l’on veut que le fond paroisse, comme sont certains marbres de couleurs extraordinaires.
TOUTES les couleurs qu’on employe pour la Fraisque, sont bonnes à Huile, horsmis le blanc de Chaux, & la poudre de Marbre ; Mais on se sert encore de celles qui suivent.
Du Blanc de plomb, qui se tire du plomb que l’on enterre : au bout de plusieurs anées il se forme du plomb mesme, des escailles qui changent & deviennent un fort beau blanc. Quoy que ce blanc subsiste en peinture il a toujours une mauvaise qualité ; l’huile pourtant le corrige en le broyant sur la pierre.
De la Ceruse, qui est aussi une roüille de plomb, mais plus grossiere.
Du Massicot jaune & du Massicot blanc, que l’on fait avec du plomb calciné.
De l’Orpin. Il s’employe sans calciner & calciné. Pour le calciner on le met au feu dans une boëte de fer, ou dans un pot bien bouché ; mais peu de gens en calcinent, & en employent, parceque la fumée en est mortelle, & qu’il est fort dangereux méme de s’en servir.
De la Mine de plomb, qui vient des mines de plomb. On s’en sert peu, parce qu’elle est mauvaise & ennemie des autres couleurs.
Du Cinabre ou Vermillon qui vient des mines de Vif-argent ; Comme c’est un mineral, il ne subsiste pas à l’air.
De la Laque qui se fait avec de la Cochenille, ou avec de la Bourre d’Escarlatte, ou du bois de Bresil, ou d’autres differens bois. On en fait de plusieurs especes. Cette Couleur ne subsiste pas à l’air.
Des Cendres bleuës, & des Cendres vertes: l’on ne s’en sert guere qu’aux Paysages.
L’on employe aussi de l’Inde, soit à faire des Ciels, soit à faire des Draperies. Quand il est bien employé il se conserve long-temps beau. Il n’y faut pas mettre trop d’huile, mais le coucher un peu brun parce qu’il se décharge. L’on s’en sert à Détrempe avec assez de succez, estant bon à faire des verts.
Du Stil de grun. Il se fait de graine d’Avignon qu’on fait tremper & boüillir, puis on y jette des Cendres de serment ou du blanc de Craye pour donner corps comme à la Laque, & aprés cela l’on passe le tout au travers d’un linge fort fin.
Du Noir de fumée, qui est une mauvaise Couleur, mais facile à peindre des Draperies noires.
Du Noir d’os & d’yvoire bruslé, dont Appelle trouva l’invention selon Pline (1. 35. c. 5.).
Le Vert-de-gris est la peste de toutes les Couleurs, & capable de perdre tout un Tableau, s’il en entroit la moindre partie dans l’Imprimure d’une toile : cependant il a une couleur fort belle & agreable. Quelquefois on le calcine pour oster sa malignité, & empescher qu’il ne meure ; mais il est dangereux à calciner aussi-bien que l’Orpin ; & tout purifié qu’il puisse estre, il ne faut l’employer que seul, car il gasteroit les Couleurs avec lesquelles on pourroit le mesler. On en use à cause qu’il seiche beaucoup, & l’on en mesle seulement un peu dans les noirs qui ne seichent jamais seuls. Il faut bien prendre garde à ne pas se servir de pinceaux avec lesquels on ait peint du Vert-de-gris.
Il y a encore d’autres sortes de Couleurs composées dont on ne se sert guere à huile.
Quant aux Huiles, les meilleures qu’on puisse employer sont celles de Noix & de Lin.
Pour faire couler les Couleurs, & retoucher plus aisément les Tableaux, l’on se sert d’huile d’Aspic, qui fait boire, & oste le luisant d’un Tableau. Elle est propre aussi à enlever la crasse, & à nettoyer les Tableaux, mais il faut prendre garde qu’elle n’emporte la Couleur. Elle est faite de fleurs de Lavande.
Il y a une autre huile tirée de la Resine, que les Italiens appellent Aqua di rasa, & nous Huile de Therebentine. Elle est encore bonne à retoucher les Tableaux, mais principalement à mesler avec l’Outremer & les Emaux, parcequ’elle sert à les étendre, & qu’elle s’évapore aussi-tost. Lorsqu’on en veut user il n’est pas necessaire qu’il y ait dans la Couleur beaucoup d’autre huile, qui ne sert qu’à la faire jaunir.
L’on employe encore des Huiles siccatives, pour faire les autres seichent plus promptement. Il s’en fait de plusieurs sortes. Il y en a qui n’est composée que d’Huile de noix qu’on fait boüillir avec de la Litarge d’or & un Oignon entier & pelé, qu’on retire aprés qu’il a boüilly ; Il sert à dégraisser l’huile & à la rendre plus claire.
On en fait encore d’une autre sorte en faisant boüillir dans de l’Huile de noix de l’Azur en poudre, ou de l’Email. Quand le tout a boüilly, on laisse reposer l’huile, & on en prend le dessus. Elle sert à détremper le Blanc, & les autres Couleurs que l’on veut conserver les plus propres.
Pour du Vernix il s’en fait aussi de diverses manieres, les uns avec la Therebentine, & le Sandarac ; les autres avec l’Esprit de vin, le Mastic, & la Gomme laque, le Sandarac, ou l’Ambre blanc. C’est de ce Vernix dont on se sert pour mettre sur des Miniatures & des Estampes ; on choisit les Gommes les plus blanches.
Lorsqu’on veut avoir un Vernix qui seiche promptement, on prend seulement de la Therebentine dans une fiole, & on y met autant d’Esprit de vin, puis remuant le tout ensemble, l’on en vernit aussi-tost ce qu’on a besoin.
Les principaux Outils necessaires aux Peintres sont une Pierre à broyer avec la Molette. Les pierres de Porphyre ou d’Escaille de mer sont les meilleures. Un Coûteau, une Palette, l’Appuy-main, ou Baguette ; le Chevalet, les Pinceaux, un Pincelier, qui est une boëte de fer blanc où l’on met de l’huile pour nettoyer les Pinceaux.
DICTIONNAIRE
DES TERMES PROPRES
A L’ARCHITECTURE,
A LA SCULPTURE,
ET AUX AUTRES ARTS
QUI EN DÉPENDENT.
. . .
p. 484–485
Azur
AZUR. Ce que nous appellons vulgairement azur & outremer est une couleur bleue dont les Peintres se servent. Les Arabes la nomment lazul ; On le fait d’une pierre que l’on nomme lapis lazuli.
Il y a d’autres Couleurs bleues qui sont naturelles & artificielles. Vitr. 1. 7. c. 1. enseigne à faire le bleu artificiel. Et M. Per. dans ses Notes sur le mesme chapitre, montre de quelle maniere on prepare l’outremer. On peut voir aussi ce que le P. Bernard Cæsius l. 2. c. 4. de mineralib, a écrit de ces sortes de couleurs.
p. 485
Baguette
BAGUETTE, petite moulure qu’on nomme aussi quelquefois chapelet, lorsqu’il est taillé . V. p. 176. Pl. XXVIII.
p. 509
Calquer
CALQUER, c’est contre-tirer un dessein sur une muraille, ou autrement, pour en avoir les mesmes traits : cela se fait en frottant le desous du dessein avec du noir ou d’autre couleur ; & ensuite avec une pointe qu’on passe dessus, on fait que la couleur marque sur la muraille ou autre chose qui est sous le dessein.
Quand au lieu de passer ainsi une pointe, on pique le dessein, & qu’aprés on le frotte avec du charbon en poudre, cela s’appelle poncer, & l’on nomme poncis les desseins qui sont piquez de la sorte, & qui servent plusieurs fois à faire de pareils ouvrages.
p. 526–527
Cinabre
CINABRE. Il y en a de differentes especes ; il faut voir le P. Ber. Cæsius l. 2. c. 4. de mineralib. La couleur que les Peintres nomment Cinabre est autrement appellée. VERMILLON. V. p. 411.
p. 512
Cartons
CARTONS, Les Peintres appellent ainsi les grands Desseins de papier qu’ils font pour peindre à Fraisque, & qui servent à calquer des Figures contre les murailles, comme aussi ceux que l’on fait pour des tapisseries, & autres grands ouvrages. V. p. 398.
p. 533
Cole
COLE. Il y en a de plusieurs sortes. La bonne Cole forte est faite avec le cuir & les cornes de bœuf, que l’on fait boüillir. On en fait aussi avec des rongneures de peau de gans ou de parchemin. Cette colle sert pour peindre à détrempe. Il y a encore de la Cole de poisson, qu’on nomme autrement Viblat, elle est bonne à plusieurs usages.
p. 534
Coloris
COLORIS. Ce mot se prend generalement pour toutes les couleurs ensemble qui composent un Tableau. Lorsqu’elles sont bien placées & bien entenduës l’on dit d’un ouvrage que le coloris en est beau.
Il est vray pourtant que cela s’entend plus particulierement des Tableaux d’histoires. Car on ne dit point d’un païsage que le coloris en est beau, mais qu’il est bien naturel & bien entendu ; & mesme le mot de Coloris a plus de rapport aux carnations qu’à toute autre chose. V. p. 393.
p. 537
Contraste
CONTRASTE, c’est un mot dont les Peintres & les Sculpteurs se servent beaucoup, pour exprimer la diversité d’actions qui paroist dans leurs Figures, & la varieté qui se doit rencontrer dans la position & les mouvemens des membres du corps , & dans toutes les attitudes en general. C’est pourquoy ils disent, contraster, pour varier les actions & dispositions des Figures.
p. 536
Contours
CONTOURS, ce sont les extremitez d’une Figure, & les lignes qui décrivent & environnent quelque corps, & par le moyen desquelles on en marque la forme.
p. 542
Couche
COUCHE de couleurs. On dit donner la derniere couche à un Tableau. On dit aussi, qu’il faut donner deux couches de couleurs à un platfond, &c.
COUCHE de mortier de chaux ou de plastre. Donner deux couches, c’est ce que Vitr. nomme Corium.
. . .
Coucher
COUCHER, estendre la couleur, sçavoir bien coucher les couleurs les unes auprés des autres.
p. 559
Détrempe
DETREMPE. L’on peint à detrempe, lorsqu’au lieu d’huile on se sert d’eau avec de la colle. Voyez pag. 402 .
p. 569
Enduit
ENDUIT qu’on fait avec de la chaux & du ciment, ou du sable ; ou bien avec du plastre ou du Stuc dont on blanchit les murailles. On appelle aussi cela Incrustation. C’est ce que Vitruve nomme Corium, se servant de ce mot qui signifie une peau ; parce que l’enduit est comme une peau étendue contre les murs. Il appelle aussi tous les enduits en general Tectoria opera : Et les Ouvriers qui les font, Tectores. Mais ce qu’il nomme Albarium opus est un enduit fort blanc fait de poudre de marbre & de chaux, qui est ce qu’on nomme Stuc. Pour faire de bons Enduits, il ne faut pas employer le sable aussi-tost qu’il est tiré de terre, car il fait seicher le mortier trop promptement, ce qui fait gerser les enduits. Mais pour les gros ouvrages de Maçonnerie c’est tout le contraire ; il ne faut pas que le sable ait esté trop long-temps à l’air, parceque le Soleil & la Lune l’alterent en sorte que la pluye le dissout, & le change enfin presqu’en terre.
pp. 600–601
Fraisque
FRAISQUE, ou Fresque. On appelle peindre à Fraisque que lorsqu’on peint sur un enduit de mortier tout frais, avec des couleurs détrempées seulement avec de l’eau. Vitr. l. 7. c. 3. appelle udo tectorio, ce que les Italiens disent à Fresco. V. p. 397.
pp. 671–672
Ochre
OCHRE, du mot ώχρα, couleur pasle. Nous appellons Ochre une terre jaune dont les Peintres se servent, & que les Italiens nomment terra gialla.
On appelle aussi OCHRE rouge la terre rouge, qui souvent est une mesme matiere que l’Ochre jaune. La rouge est ordinairement plus proche de la surface de la terre, & semble avoir pris cette couleur plus forte de la chaleur du Soleil qu’elle reçoit plus aisément que l’autre qui est dessous. Aussi en calcinant l’Ochre jaune on luy donne une couleur rouge. Les Anciens employoient le Sil, qui estoit aussi de couleur jaune, & une espece de limon qui se trouvoit dans les mines d’argent. Pline l. 33. c. 12. & 13. Il y a apparence que le Sil & l’Ochre n’estoient qu’une mesme matiere, le premier estant le nom latin, & l’autre le nom grec. On peut voir Vitruve l. 7. c. V. p. 250.
OCHRE de Rut. Id.
p. 688
Perspective
PERSPECTIVE ; C’est ce que Vitruve nomme scenographia, c’est-à-dire la face & les costez d’un edifice & de toutes sortes d’autres corps.
La Perspective pratique consiste en trois lignes principales ; la premiere est la ligne de terre ; la seconde la ligne horizontale où est toujours le point de veüe ; la troisiéme la ligne de distance, qui est toujours paralelle à la ligne horizontale, cette partie est tres-necessaire aux Peintres.
On appelle particulierement Perspectives les tableaux qui sont faits pour representer des bastimens en perspective, c’est-à-dire tracez dans toutes les regles, & conduits par lignes & diminution de couleurs. On appelle perspective lineale la diminution des lignes, & Perspective aerienne la diminution des teintes & des couleurs.
p. 695
Pinceau
PINCEAU. Les pinceaux dont les Peintres se servent d’ordinaire, sont de poil de Gris.
Les Anciens en avoient qui estoient faits de petits morceaux d’éponge, & c’est peut-estre ce qui a fait dire d’un certain Peintre que ne pouvant bien representer l’escume d’un chien, il y reussit en jettant l’éponge contre fon tableau.
p. 697
Plafond
PLAFOND, ou Sofit. Lat. lacunar. La difference des sofits & plafonds, d’avec les voutes est que ceux-là sont plats, & celles-cy sont cintrées. Les enfoncemens ou cavitez qui se rencontrent dans les plafonds sont appellez par Vitruve l. 6. c. 4. Arca. Il nomme aussi quelquefois Planitiæ les plafonds des planchers, ou de la saillie des corniches. Car on dit le plafond ou sofit d’une corniche. Il y a certains espaces au plafond de la corniche Dorique, entre les modillons, & les gouttes qui sont au dessus des triglyphes, que Vitr. nomme chemins, l. 4. c. 3.
p. 730
Saffre
SAFFRE ou Zaffre. Zaffera ; selon Cardan livre cinq de subtilitate, c’est une terre minerale de couleur grise qui teint le verre, & qui luy donne une couleur bleue propre pour les Emaux. Cesalpinus & plusieurs autres la mettent au rang des pierres minerales ; elle est nommée SAFFRE à Saphiro à cause qu’elle donne la couleur du saphir. V. p. 250.
p. 761
Trempe
TREMPE ou detrempe, Ital. Tempera maniere de peindre. Les Italiens nomment particulierement peindre à trempe, lorsqu’ils se servent seulement de jus de figuier & de blanc d’oeuf, au lieu de cole. V. p. 402.
pp. 774–779
Voute
VOUTE, camera. Saumaise sur Solin remarque qu’il y a trois especes de voutes. La premiere fornix, qui est en berceau ; la seconde testudo qui est en cul de four ; & la troisiéme concha, qui est en trompe. Mais nos Ouvriers subdivisent encore ces trois especes de voutes, & leur donnent differens noms, selon leurs differentes figures, & les lieux où elles sont en usage. La plus commune est celle qu’ils nomment berceau de cave, qui est ou droite, ou rampante ou tournante. Outre celle-là, il y a les Voutes d’escalier ; les Voutes d’Eglises, qui sont ou Voutes d’arestes, ou en arc de cloistres, ou à ogives ; les Voutes reglées ou presque droites; les Voutes ou Trompes suspenduës ; ces dernieres s’appellent Trompes, à cause de la ressemblance qu’elles ont à une trompette, qui estant estroite d’un bout, va en s’eslargissant.
La porte ou entrée d’une Voute ou Berceau est composée de pieds droits ; d’impostes ou coussinets, & de l’arc qui est au dessus dont toutes les pieces sont distinctes.
Chaque pierre qui compose les piedroits se nomme quartier ou carreau du piedroit. Le quartier qui est le plus haut de tous, sur lequel la voute prend naissance, s’appelle coussinet ou imposte. Chaque pierre qui forme la voute ou arc se nomme voussoir.
Les lignes qui forment les coins des piedroits, se nomment arrestes du pied droit. On appelle aussi costé, flanc, ou tableau du piedroit la partie qui n’est pas de face, mais qui est sous l’arc ou voute.
Lorsqu’une voute forme un demy cercle entier, on l’appelle Hemicycle, Voute en berceau, ou simplement Berceau : si elle est plus basse, c’est un arc surbaissé en ance de panier, que l’on nomme aussi berceau surbaissé. Et quand la concavité de la voute passe en hauteur, & excede la longueur ou le diametre du demy cercle, on appelle cela un berceau surhaussé.
On appelle Voutes ou Berceaux rampans, ceux qui ne sont pas paralelles à l’horison, comme sont les Voutes & les descentes des caves.
Si les Voutes ou Berceaux tombent sur un plan biais, & qu’ils fassent des angles obliques & inégaux, on les nomme voutes ou berceaux biaisans ; Et s’ils biaisent & rampent tout ensemble, on les nomme voutes ou berceaux biais & rampans.
On dit aussi des voutes ou berceaux à lunettes, lorsque sur les costez ou dans les flancs, on y fait des ouvertures en arc, pour y pratiquer des jours, aux autres ouvertures, lesquelles ne vont pas jusques au haut de la voute.
VOUTE en arc de cloistre, c’est lorsque deux voutes en berceau s’assemblent pour retourner en equaire ; ce qui fait que l’arc qui va d’une encoigneure à l’autre, est moitié creux & moitié à arreste.
Les VOUTES d’arestes tiennent encore quelque chose des berceaux, qui sont faits avec lunettes, faisant à la rencontre des quatre quartiers qui les composent, deux arrestes pleines, qui naissent des angles de leur plan, & suivant la courbure des plans des voutes, se croisent à la clef des mesmes voutes & figurent une croix parfaite lorsque le plan est quarré ; ou bien s’il est barlong, une croix de saint André.
Les VOUTES D’OGIVES, autrement à la Gothique, ou moderne se forment en toutes les manieres dont je viens de parler, ayant des nerfs qui ont une saillie au dessous du nud de la voute.
Les NERFS D’OGIVES sont des corps saillans, ornez de diverses moulures qui portent & soutiennent les pendentifs. Les Nerfs ont divers noms selon les lieux où ils sont placez, la figure qu’ils composent, & qu’il plaist à l’Architecte & aux Ouvriers de les nommer.
Les PENDENTIFS sont les quartiers des Voutes compris entre les nerfs ou branches d’Ogives ; on les fait quelquefois avec des voussoirs faits avec coupe, d’autrefois avec des briques, du mouëllon ou de petits pendants de pierre de taille coupez à l’équiaire.
Comme on appelle Ogives ou Diagonales, les deux lignes ou arcs qui forment, comme j’ay dit, une croix de saint André ; on nomme aussi Tiercerons les lignes qui prennent de l’extremité des deux lignes diagonales, & qui viennent se joindre dans le pendentif entre la clef du milieu & le Formeret, ou Arc doubleau. On appelle Liernes les autres lignes ou nerfs qui forment une autre croix, dont la clef est le centre ; & qui traversant de part & d’autre terminent leurs branches aux quatre branches des Tiercerons.
Les ARCS doubleaux, ou Formerets sont ceux qui prenant aux extremitez des diagonales, forment les quatre costez, & font comme quatre lunettes. La pratique ordinaire dans ces sortes de voutes, veut que, tant les arcs doubleaux, branches, & nerfs d’ogives, que les pendentifs, soient dans leur douëlles, conduits & façonnez au trait du compas ; figures eliptiques, ou en ance de panier, surmontées ou surbaissées, n’estant pas communement en usage pour cela. Il faut aussi pour une plus grande beauté de l’ouvrage, que tous les lits en joints des pendants, & de tous les arcs, nerfs, & branches d’ogives, & autres ornemens, soient conduits en sorte qu’ils puissent estre bornoyez à la regle, & ne fassent aucun jaret en leur cintre ; & que ces sortes de voutes, aussi bien que les autres ayant beaucoup de poussée, ayent de bons arcs-boutans pour contrebouter & maintenir l’ouvrage en estat.
La plus grande difficulté qui se trouve en la conduite de ces Voutes, consiste au developement des Nerfs, lorsqu’ils naissent, ou d’un mesme point, ou d’un si petit espace qu’ils sont comme les uns dans les autres. Car lorsqu’on vient à les ellever, les uns prennent leur contour d’un costé, & les autres d’un autre.
Il est encore à propos que les Liernes & les Ogives se fassent de mesme grosseur & de mesme moule, afin que se rencontrant dans la clef qui leur est commune, ils fassent un plus bel effet.
Ce que les Ouvriers appellent CULS DE FOUR, sont des Voutes spheriques, dont la concavité est de la moitié d’un cercle quand elles ont leur plain cintre : Car quelquefois elles sont surbaissées, & quelquefois surhaussées. Il y en a qui font tout à fait rondes, d’autres en ovales, & d’autres à pans, comme l’on en peut voir de parfaitement belles au bastiment de l’Observatoire.
Il y a encore une difference entre les Voutes spheriques simples, & les Voutes spheriques en pendentif, & cette difference consiste dans les assises des Voussoirs.
Les COQUILLES qui servent de couverture aux niches, sont d’ordinaire des parties de voutes spheriques.
Les TROMPES forment comme la moitié d’un cone ou cornet. Il s’en fait quelquefois qui sont plates ou droites sur le devant ; d’autres rondes ou en ovale, quarrées, à pans, & d’autres figures regulieres ou irregulieres.
Il est bon de remarquer que les Maistres de l’art appellent d’ordinaire maistresses Voutes, les grandes Voutes, ausquelles sont subordonnées celles qui ne servent que de portes, fenestres, descentes ou passages. Les traits de celles-cy se font ordinairement par panneaux ; & les maistresses Voutes par equarissement, si ce n’est pour l’execution de quelques traits particuliers. Ces grandes Voutes sont les Voutes d’arestes.
Palladio l. 1. c. 24. reconnoist six differentes sortes de Voutes. 1. A croisettes ou branches d’ogives. 2. A bandes. 3. A la remenée (on appelle ainsi les Voutes qui sont de portion de cercle, lesquelles n’arrivent pas tout à fait à un demy cercle.) 4. De rondes, ou en cul de four. 5. A Lunettes. 6. A Coquilles. Ces deux dernieres sont d’une invention moderne ; mais les quatre autres estoient en usage chez les Anciens.
