Félibien 1688/V

[André Félibien], Entretiens sur les Vies et sur les Ouvrages de plus Excellens Peintres anciens et modernes V, Paris [La Veuve de Sebastien Mabre-Cramoisy] 1688.


pp. 6–14

PIETRE DE CORTONE.

PIETRE BERRETIN de Cortone les surpassa de beaucoup dans la gentillesse d’esprit pour ce qui regarde l’invention, & dans le bel employ des couleurs. Il n’estoit pas extrémement correct dans le dessein, ni sçavant pour les fortes expressions : mais il n’y a gueres eû de Peintre de son temps qui pour les grandes ordonnances ait esté plus ingénieux, plus facile, & plus agreable.

Comme nous avons dit qu’il y a deux souveraines qualitez dans la Peinture ; l’une de travailler avec science pour instruire, & l’autre de peindre agreablement pour plaire ; & que celuy qui plaist fait un effet bien plus general que celuy qui instruit, on peut dire aussi que la qualité necessaire pour plaire estoit le partage de Pietre de Cortone. Combien de fois avons-nous consideré dans Rome le Salon du Palais Barberin, où nous trouvions tant de graces & de noblesse dans la disposition des figures, tant d’agrément dans leurs attitudes & dans leurs airs de testes ; une si belle union dans les couleurs, & ce que les Italiens nomment Vaguezza ? Quoy-que cét ouvrage soit peint à fresque, il n’y a pas moins de force & de tendresse que s’il estoit peint à huile. Et bien que le dessein n’en soit pas d’un goust exquis, ni les draperies des figures tout-à-fait bien entenduës & naturelles ; cependant il se trouve que le tout ensemble a quelque chose de si gracieux & de si doux à la veüe, qu’il n’y a personne qui ne sente beaucoup de plaisir en le regardant.

Aussi n’estoit-ce pas son coup d’essay. Estant venu à Rome fort jeune avec intention de s’appliquer entierement à la Peinture, il eût pour maistre un Peintre Florentin assez habile, sous lequel il fit en peu de temps un progrés considerable. M. Alexandre Saccheti, & son frere le Cardinal ayant conceû pour luy beaucoup d’estime, le receûrent dans leur Palais, & le firent travailler à plusieurs sujets, & entre-autres à un Ravissement des Sabines. Mais le premier Tableau qu’il exposa en public fut une Nativité de Nostre Seigneur qui est dans l’Eglise de San Salvatore in Lauro, proche le Mont Jordan. Cét ouvrage qui tenoit beaucoup de la maniere des Caraches, luy donna de la reputation, & fut cause que le Pape Urbain VIII. le fit peindre dans l’Eglise de Sainte Bibienne, où son maistre travailloit aussi dans le mesme temps.

Ce fut en suite de cela que le Pape luy fit faire ce grand Salon du Palais Barberin dont je viens de parler. L’on en voit des Estampes gravées par Bloémart dans le livre d’Ædes Barberini, par lesquelles on peut juger de la composition & des ornemens dont la voute de ce Salon est enrichie.

Aprés que le Cortone eût fini ce Salon, il alla à Venise, & delà il passa dans la Lombardie pour y voir les plus excellens Tableaux des Peintres de ce païs-là. Comme il s’en retournoit par Florence, le Grand Duc l’arresta pour peindre un Salon & quelques appartemens du Palais Piti. C’est particulierement dans un des platfonds où il a peint la Vertu enlevée, qu’on peut voir ce qu’il a fait de plus beau pour ce qui regarde le coloris. Il est vray qu’il n’acheva pas tout ce que le Grand Duc luy avoit ordonné, parce que les Peintres de Florence jaloux de le voir dans l’employ, & cherchant à luy rendre de mauvais offices, persuaderent au Cardinal oncle du Duc que certains Tableaux du Titien & d’autres Peintres Lombards que Pietre de Cortone avoit achetez, n’estoient point Originaux. Le Cardinal luy en ayant fait des reproches, il en fut si touché, qu’aprés avoir fini quelques ouvrages déja beaucoup avancez, il demanda permission d’aller faire un voyage à Rome. Le Grand Duc luy accorda ce qu’il desiroit, & luy fit donner dix mille écus pour récompense de ce qu’il avoit fait. Mais le Cortone estant arrivé à Rome ne voulut plus retourner à Florence ; & ce fut un de ses éleves nommé Ciro Ferri, imitateur de sa maniere, qui acheva ce qu’il avoit laissé à faire au Palais Piti.

Pietre commença à peindre pour les Peres de l’Oratoire à la Chiesa nova. Il y travailla à plusieurs reprises, parce qu’il fut employé pendant trois ans par le Pape Innocent X. à peindre la Galerie du Palais Pamphile à la Place Navone, où il representa plusieurs sujets tirez de l’Enéide de Virgile. Il fit ensuite un dessein pour peindre le Dome de Sainte Agnés, & plusieurs cartons colorez pour les ouvrages de Mosaïque qu’on vouloit faire dans des voutes ou petits domes de l’Eglise de Saint Pierre : Mais sa santé ne luy permettoit pas d’executer tout ce qu’il eut bien voulu entreprendre, car la grandeur du travail ne l’étonnoit pas, ayant mesme beaucoup plus de facilité pour les grands ouvrages, à cause de la pratique qu’il y avoit acquise, que pour les petits Tableaux auxquels il travailloit moins souvent.

Il est vray qu’il ne s’appliquoit à ceux-cy que quand il estoit incommodé de la goute, & que ne pouvant sortir de sa chambre il employoit quelques heures pour se délasser, & pour satisfaire ses amis : aussi ses petits Tableaux ne sont pas comparables à ses autres ouvrages.

D’où vient, me dît Pymandre, qu’il ne réussissoit pas dans ses Tableaux de moyenne grandeur comme le Poussin a fait dans les siens ? Quelle est, je vous prie, la raison de cette difference ?

Il s’est trouvé, luy répondis-je, assez de Peintres qui ont fait tres-peu de Tableaux de chevalet, quoy-qu’ils eussent pu s’en bien aquiter ; mais ne pouvant s’assujetir à de petites choses, ils aimoient mieux s’attacher uniquement à de grands ouvrages.

D’autres qui ont trouvé plus d’utilité dans les grandes entreprises, ont cru qu’elles feroient assez de bruit pour que le public eut une bonne opinion d’eux, & que pour la conserver ils ne devoient point exposer d’autres Tableaux au jugement des Sçavans, ne se mettant pas en peine que leur nom passast à la posterité.

D’autres encore, qui ont eû des considerations plus raisonnables, ont connu qu’ils réussissoient mieux dans les grandes choses que dans les petites, comme il est ordinaire à ceux qui ont beaucoup de feu & de facilité à executer leurs pensées. Telles estoient les qualitez de Pietre de Cortone. Quand il travailloit à de grands Tableaux, la vivacité de son esprit, & une émotion violente qui animoit sa main, & qui luy estoit comme naturelle, l’échauffoit, & l’emportoit hors de luy-mesme : ce qui faisoit que ses productions estoient pleines de chaleur & de vehemence ; au lieu que quand recueilli dans son cabinet il prenoit le pinceau pour travailler avec plus de repos, cette émotion qui comme un vent impetueux l’agitoit dans les grands lieux, se trouvant plus resserré, affoiblissoit le feu de son imagination ; & ses pensées demeurant sans vigueur, devenoient languissantes.

Il n’en est pas de mesme de ceux qui se sont étudiez à travailler avec tranquillité d’une maniere plus correcte & plus arrestée : leur jugement les accompagne toûjours ; ils agissent en toutes choses avec les mesmes lumieres, & par ce moyen conservent une force égale & un semblable caractere, soit qu’ils travaillent à de grands Tableaux, soit qu’ils en peignent de plus petits, soit mesme qu’ils ne fassent que de simples desseins. Comme l’esprit ne peut estre continuellement dans un mesme degré de chaleur, lors que cette chaleur vient à diminuer, il faut que la force, & si j’ose le dire, toute la flamme d’un Peintre s’éteigne. De sorte que c’est seulement dans les grandes productions du Cortone qu’on découvre la beauté de son imagination ; comme au contraire on apperçoit également dans tous les Tableaux du Poussin cette force d’esprit, cette science solide, & ce profond raisonnement qui l’ont rendu superieur à tant d’autres.

Cependant il ne faut pas disconvenir que le Cortone n’ait fait un assez grand nombre de Tableaux de grandeurs médiocres qui sont d’une beauté considerable. On en voit dans des Eglises de Rome, & en plusieurs endroits d’Italie. Il y en a de sa plus forte maniere dans le cabinet du Roy, dans celuy du Chevalier de Lorraine, & dans la Galerie de l’Hostel de la Vrilliere.

Depuis qu’il fut arrivé à Rome il ne vescut que sept ans, & presque toûjours malade de la goute, dont il mourut le 22. May 1669. Il fut enterré dans l’Eglise de Saint Luc, qui n’estoit anciennement dediée qu’à Sainte Martine. Mais en 1588. le Pape Sixte V. l’ayant accordée à la compagnie des Peintres, elle fut encore dediée à Saint Luc leur Patron sous le Pontificat d’Urbain VIII. Comme elle estoit en fort mauvais estat, à cause de son antiquité, quoy-qu’on l’eust réparée plusieurs fois, les Cardinaux Barberin la firent rebastir dés les fondemens ; ce qui fut executé sur les desseins de Pietre de Cortone, qui contribua non seulement par sa conduite & par son travail, mais aussi par ses liberalitez à la dépense du bastiment de cette Eglise, & à parer l’Autel de riches ornemens.

La vertu & le merite de ce Peintre luy aquirent durant sa vie l’estime & l’amitié de tout le monde. Ce fut aprés qu’il eût achevé le Portail de l’Eglise de Nostre Dame de la Paix que le Pape Alexandre VII. l’honora de l’Ordre de Chevalier de l’Esperon d’or qu’il receût de la main du Cardinal Sacchetti son ancien protecteur. Pour marque de sa reconnoissance il fit present au Pape de deux Tableaux, l’un d’un Ange Gardien, & l’autre d’un Saint Michel ; & le Pape luy donna une chaine d’or avec la Croix de Chevalier.

Le Cortone estoit bien fait de corps, la taille grande, l’esprit vif, la memoire heureuse, ouvert, & agreable dans ses discours, prompt & facile au travail qu’il entreprenoit avec joye sitost que la goute luy donnoit du relache, mais dont sur la fin de ses jours il fut tellement accablé, qu’il avoit mesme de la peine à parler.