Piles 1684
[Roger de Piles], Les Premiers Elemens de la Peinture pratique enrichis de figures de proportion mesurées sur l’antique, desinées & gravées par Jean-Baptiste Corneille peintre de l’Academie Royale [Nicolas Langlois], Paris 1684.
pp. 37–38
CHAPITRE XVIII.
De la Couleur.
JE ne definiray point icy la Couleur en Philosophe, je diray seulement en Peintre, & conformément au sujet que je me suis proposé de traiter, que les couleurs qui servent dans la pratique de la Peinture sont presque de toutes sortes de matieres. Elles sont ou des terres ou des mineraux, ou des extraits & des compositions, ou d’autres choses qui ont passé par le feu. Il y en a qui sont propres pour la peinture à huile, d’autres pour la fresque, d’autres pour d’autres sortes de peintures dont nous allons parler chacune en son rang.
pp. 38–43
CHAPITRE XIX.
De la Peinture à huile.
QUOY que la Peinture à huile ait esté trouvée la derniere, cependant comme elle est la plus parfaite, en ce qu’elle imite plus parfaitement la nature, & qu’elle sert presentement comme de guide aux autres, je commenceray par elle à dire ce qu’elle a de particulier, & à parler des choses qu’elle a communes avec les autres.
Il y a environ deux cent vingt ans que la Peinture à huile a esté trouvée. L’Auteur de cette belle invention a esté un Flamand appellé Jean de Bruges, qui l’apprit à un certain Antonin de Messine, lequel l’apporta de Flandres à Venise, où il se faisoit admirer de tous les autres Peintres, auxquels il prenoit grand soin de cacher son secret.
Jean Bellin, qui de ce tems-là estoit en grande reputation, & qui avoit un desir extrême de savoir comment Antonin faisoit pour donner tant d’union, tant de force & tant de douceur à ses Couleurs, s’avisa de s’habiller en Noble Venitien, & d’aller voir Antonin sous cette qualité, pour le prier de faire son Portrait. Antonin qui ne connoissoit pas extrémement Jean Bellin, & qui d’ailleurs fut trompé par l’aparence d’un veritable Noble, le reçut sans défiance, & travailla sans précaution : mais le faux Noble, qui l’observoit attentivement, s’aperçut qu’en peignant il trempoit de tems en tems son Pinceau dans de l’Huile. Il n’en fallut pas davantage à Jean Bellin pour avoir la connoissance de la Peinture à Huile, qu’il a depuis toûjours pratiquée, & ensuite tous les Peintres d’Italie.
Dans la Peinture à Huile on se sert ordinairement de huit Couleurs capitales, & desquelles presque toutes les autres se font & se composent par le mélange. Elles sont rangées sur la Palette à peu prés de cette maniere : 1. le Blanc-de-plomb : 2. l’Occre-jaune: 3. le Brun-rouge : 4. la Laque : 5. le Stil-de-grain : 6. la Terre-verte : 7. la Terre-d’ombre : 8 : le Noir-d’os. Ce sont là les noms de ces huit Couleurs, & l’ordre avec lequel on les met presque toûjours sur la Palette. En voici la Demonstration.

Ces Couleurs se vendent toutes broyées, & pour les avoir bien propres, & les conserver longtems, il faut les faire mettre dans des Vessies de porc, dont les Vendeurs de Couleurs se munissent exprés, pour contenter ceux qui en veulent. L’on fait un petit trou à costé de ces Paquets de Couleurs, pour en faire sortir, en pressant la quantité à peu prés que l’on veut employer, laquelle on met sur la Palette.
Il y en a encore d’autres qui se vendent en poudre, & qui se détrempent avec le Couteau, en y mêlant un peu d’huile lors seulement qu’on en a besoin. Ces Couleurs sont, l’Outremer, la Cendre-bleuë d’Allemagne, le Vermillon, le Massicot, le Noir de charbon, & d’autres encore, que l’on peut faire pulveriser, lesquelles ne sont pas d’une grande necessité, & que l’usage apprend assez.
Il y a de deux sortes de Laque; la grosse & la fine. La grosse Laque est une Couleur qui ne dure pas ; c’est pourquoi il ne s’en faut servir que le moins que l’on peut, si ce n’est pour ébaucher de grandes Draperies, ou d’autres choses dans lesquelles il en entrast beaucoup. La bonne Laque fine vient de Venise, elle est chere, mais l’on en use bien peu quand ce n’est que pour les Carnations. Celle qui est la plus rosée, ou la moins violette est la meilleure : pour connoistre si elle est fine il faut la mettre tremper dans du jus de citron, dans lequel elle doit conserver sa couleur si elle est fine.
pp. 43–51
CHAPITRE XX.
Des Teintes & du Mélange des Couleurs.
IL est impossible de donner des instructions bien plausibles sur le Mélange des Couleurs, un peu d’usage en apprend plus que toutes les paroles du monde, j’entens pour ceux qui commencent : car il y a certaines pratiques là-dessus qui n’ont esté mises en usage que par tres-peu de Peintres, & qui contribuent beaucoup à la beauté des Tableaux : mais ce n’est ici ni le tems ni le lieu d’en parler. Je dirai seulement pour ceux qui commencent à peindre, que le mieux qu’ils puissent faire d’abord est de copier quelques Testes bien fraîches & bien coloriées, parce que les commencemens laissent pour longtems une impression de la chose que l’on a copiée. Il y a des Peintres qui pour avoir commencé par copier des manieres grises, y sont demeurez toute leur vie. Supposons donc qu’il est question de copier une Teste d’une Carnation fraîche & vive.
Quand on veut peindre quelque chose, il faut, pour une plus grande facilité faire les Teintes des Couleurs que l’on veut imiter en prenant avec le Couteau des Couleurs simples & capitales qui sont sur la Palette ce qu’il en faut, soit en qualité soit en quantité, & les mêler ensemble, pour en avoir la Teinte que l’on cherche. Les corps naturels ont ordinairement leurs jours, leurs Ombres, & leurs demies teintes ; & c’est pour les imiter en ces trois differens degrez, que le Peintre par le Mélange de ses Couleurs fait des Teintes sur sa Palette.
La Teste que nous supposons, est donc de cette sorte, elle a ses jours, ses Ombres, & ses demies teintes. Pour en imiter les jours, on fait ordinairement quatre Teintes claires ; dont la premiere est composée de Blanc & d’un peu de Jaune, la seconde de Blanc, de Vermillon & de Laque : de ces deux dernieres également & tres-peu. La troisiéme se fait comme la seconde : en y mettant un tres peu plus de Laque & de Vermillon, & la quatriéme comme la troisiéme en y mélant encore un peu plus de ces deux dernieres Couleurs Vermillon & Laque. On en peut faire encore, si l’on veut, une cinquiéme encore plus chargée : ces Teintes se mettent de suite dans un mesme rang.
Pour les demies teintes & les Ombres, elles se peuvent placer au dessous. Les demies teintes sont ordinairement trois ; la premiere se fait avec du Blanc, un peu de Jaune, un peu de Laque & un peu d’Outremer. La seconde comme la premiere, à la reserve qu’il faut diminuer du Blanc & augmenter des trois autres. Et la troisiéme comme la seconde, en diminuant encore du Blanc, & augmentant pareillement les trois autres.
Les Teintes pour les Ombres se peuvent fort bien mettre en suite des demies teintes. Il suffira d’en faire deux. La premiere sera composée de Laque, d’Occre jaune & d’Outremer, en sorte que le Jaune soit en plus grande quantité que les deux autres dont on mettra également. La seconde sera tres bonne avec du Stil-de-grain fin de la Laque, & un peu de Noir-d’os. Voici la disposition de toutes ces Teintes sur la Palette.

Celles qui sont en haut sont les Couleurs capitales, dont nous avons déja parlé, savoir Blanc de plomb, Occre-jaune, Brun-rouge, Laque, Stil-de-grain, Terre-verte, Terre-d’ombre, Noir-d’os, auxquelles on peut ajouter le Noir de charbon, qui pour certains usages est meilleur que l’autre.
Pour les autres Couleurs, comme le Vermillon, la Laque fine, l’Outremer, & le Massicot, on les met où l’on veut : neanmoins il me semble que pour une plus grande commodité il faut mettre le Vermillon un peu à costé & au dessous du Blanc ; ainsi qu’il est marqué par a, dautant qu’il n’en faut détremper qu’en fort petite quantité, & qu’on en a peu à faire dans les Carnations. Le Massicot se peut mettre fort bien au dessous & un peu à costé de l’Occre-jaune, comme il est marqué d’un b, la Laque fine marquée c au dessous & un peu à costé de la grosse Laque : & l’Outremer en suite marqué d, les Teintes pour peindre les Carnations se mettent au dessous & font deux rangs : les Teintes pour les Jours font le rang de dessus, & celles des demies teintes & des Ombres, le rang de dessous, observant toûjours de mettre les plus claires du costé du pouce. Entre ces deux rangs il est bon de mettre un peu de Jaune, parce qu’on en a souvent affaire, & qu’il est plus commode de le prendre là avec le Pinceau pour le mêler en peignant avec les Teintes que l’on a préparées ; il est marqué par e.
Il est à remarquer qu’au lieu d’Outremer dans la premiere Teinte d’Ombre, & même dans les demies teintes, l’on peut se servir de Noir d’os pour ébaucher ou pour épargner l’Outremer : mais la pratique n’en est pas si bonne, ni les Teintes si fraîches.
Il ne faut pas prétendre que toutes ces Teintes soient si justes, qu’il n’y ait qu’à les placer comme elles sont, pour faire tout l’effet que l’on desire, & pour imiter la Teste originale que l’on se propose : elles ne sont faites qu’à peu prés, & pour faciliter le mélange : car lorsque quelqu’une ne fait pas la Couleur que vous souhaittez, il faut avec le Pinceau prendre de çà & delà ce qui y manque, & la rendre enfin telle qu’elle doit estre, en y augmentant, ou diminuant.
Pour ce qui regarde le mélange des Couleurs, & ce qu’elles font les unes avec les autres il n’y a que l’experience qui vous en puisse instruire. Je vous donne neanmoins avis de ne vous servir que le moins que vous pourrez de Terre-d’ombre, elle gaste les autres Couleurs & elle n’est quasi bonne qu’à faire sécher des Fonds bruns, des Draperies brunes, & à employer dans quelques Terrasses.
Quand on a quelque Draperie ou quelque autre chose à peindre, qui ait ses jours, ses Ombres & ses demies Teintes, il faut préparer sur la Palette quatre ou cinq Teintes de suite, en mettant dans la Couleur dont on voudra peindre la chose, une couleur claire dans les jours, & une Couleur brune dans les ombres, & cela par degrez, observant, comme j’ai déja dit, que la Teinte la plus claire soit sur la Palette du costé qu’on met le pouce, & les autres en suite, selon qu’elles deviennent plus obscures.
pp. 51–53
CHAPITRE XXI.
Fautes ordinaires à ceux qui commencent à peindre.
CEUX qui commencent à peindre tombent ordinairement dans trois defauts. Le premier est qu’ils se servent de Pinceaux trop petits : le second qu’ils donnent dans le Gris & qu’ils ne se servent pas assez de Jaune dans leurs Teintes : & le troisiéme, qu’ils gastent & affadissent leurs teintes d’ombres par y mesler du Blanc en peignant & en se servant d’un Pinceau pour la teinte d’Ombre lequel aura servy à une autre teinte dans laquelle il entre du blanc.
Il faut donc pour obvier à ces inconveniens, premierement, se servir des plus gros pinceaux que l’on pourra selon que les choses l’exigeront, & ne point faire en plusieurs coups ce qui se peut faire en un. Secondement, estre en garde sur le second manquement : & troisiémement s’accoûtumer à ne point broüiller les pinceaux ; car pour peu qu’il y entre de blanc dans les grandes & veritables ombres, les carnations en perdent leur caractere & leur force ; le jaune en cela faisant un effet tout contraire doit dominer dans les ombres, pourvû qu’il n’y ait point trop d’affectation.
Les Cendres bleuës ne servent guere que pour faire du Païsage & rarement pour des Draperies. La Terre verte est bonne par tout où l’on veut l’employer, excepté dans les Carnations.
pp. 53–54
CHAPITRE XXII.
Qu’il faut estre curieux de bonnes Couleurs.
CEUX qui sont consommez dans une heureuse pratique du Coloris ne sauroient avec de mauvaises couleurs faire rien de frais ny de durable, à plus forte raison ceux qui commencent. La dépense en cela est une mauvaise excuse, puisque sur une toile de 20 sols on ne sauroit dépenser pour 8 sols de couleurs ; pourvû qu’il n’y ait point de Draperie d’outremer.
La bonté des couleurs consiste à estre bien broyées & à estre fines : il faut estre curieux sur tout d’avoir de beau jaune, de la laque fine qui soit tres-belle & du Stile-de-grain de Hollande dont le meilleur est en petites écailles, celuy qui tire sur le verd ne vaut rien pour les carnations. Les autres couleurs sont ordinairement assez bonnes pourvû qu’elles soient bien broyées.
pp. 54–57
CHAPITRE XXIII.
Des choses necessaires pour travailler en la Peinture à huile & premierement des Pinceaux & du Pincelier.
IL est toûjours fort à propos de rechercher avec soin tout ce qui contribuë à donner de la facilité dans l’execution. Les ignorans ont bien de la peine à faire quelque chose d’un peu raisonnable avec de bons outils, quel sera donc leur ouvrage s’ils ne se servent que de méchans ? Ce qui soulage le plus ceux qui commencent à peindre sont les bons Pinceaux, & pour n’y estre point trompé quand on les achete ; il faut les prendre bien garnis de poil, fermes & faisant bien la pointe : on connoist s’ils sont fermes en passant le doigt par dessus, & ceux qui resistent davantage sont les meilleurs. Les Brosses doivent avoir la même qualité que les Pinceaux, à la reserve de la pointe qu’ils ne doivent faire que peu ou point du tout.
Pour conserver les Pinceaux dont on se sert actuellement, il faut avoir le soin de les nettoyer tous les jours aprés que l’ouvrage est fini, cela se fait par le moyen d’un Pincelier, qui est un vaisseau de fer-blanc fait exprés, de la longueur d’environ cinq pouces, large de trois & profond de deux, au milieu duquel il y a une bande en travers separant la longueur en deux parties égales, cette bande est sur son taillant sur lequel on fait passer le Pinceau plusieurs fois, en le trempant chaque fois dans l’huile, & appuyant le doigt dessus. Cette huile doit estre dans le Pincelier & avoir une communication libre par dessous la bande du milieu, laquelle par consequent ne doit pas aller jusqu’au fond. Et pour une plus grande propreté il faut qu’il y ait une separation où l’on puisse mettre de l’huile nette pour en passer les Pinceaux que l’on veut tenir encore plus propres. Comme il est à craindre qu’en nettoyant les Pinceaux, le Pincelier ne vacille & ne vienne à nous, à cause de sa legereté, il est bon de recommander à l’ouvrier d’y mettre par dessous une lame de plomb. Ceux qui auront de grands Ouvrages à faire ne s’arrêteront pas aux mesures que l’on en donne ici, & le feront faire si grand qu’il leur plaira & qu’il leur conviendra. Voici la forme du Pincelier.

Lorsque les Pinceaux sont nettoyez, il faut pour estre propre les essuyer avec un petit linge qu’on doit avoir exprés pour cela & pour essuyer sa Palette quand il en est necessaire, & en cet estat les Pinceaux seront prests de servir le lendemain ; que si l’on ne s’en servit pas le lendemain, il faudroit les tremper dans l’huile, puis les mettre en quelque endroit où ils soient de maniere que l’huile ne puisse couler le long de l’Ante du Pinceau.
pp. 58–59
CHAPITRE XXIV.
Des Antes de Pinceau.
IL faut que les Antes de Pinceau soient d’un bois poli & leger, & je ne say pas de bois plus propre à en faire que le fusain, la baleine est encore fort bonne : l’Ebene & le bois de la Chine se nettoient fort bien à la verité, mais ils sont trop pesans. Leur longueur doit estre d’environ un pied, parce que pour peindre de bonne grace il faut tenir son peinceau fort long, & c’est à quoy ceux qui commencent à peindre doivent prendre le soin de s’accoûtumer. Les Antes de Pinceau pour estre bien faits doivent estre plus grosses dans le milieu, qu’aux deux bouts, cela fait qu’elles en sont plus fermes & qu’étant dans la main par un bout, ainsi qu’on a accoutumé de les tenir, elles s’écartent par l’autre, & empêchent les Pinceaux de se toucher & de se gâter l’un l’autre.
pp. 59–62
CHAPITRE XXV.
De la Palette.
L’ON trouve ordinairement des Palettes toutes faites. Pour les bien choisir il est bon de savoir, qu’elles doivent estre plus épaisses du costé du pouce que sur la queuë, parce qu’elles en sont plus legeres à la main & moins incommodes ; que le bois n’en doit point estre poreux, mais fort uni & fort plein. Le trou, où l’on passe le pouce doit estre grand à proportion de la grandeur des Palettes : une grande Palette qui a un petit trou incommode fort le pouce par sa pesanteur ; & une petite palette qui a un grand trou n’en est pas si ferme à la main. Le trou doit estre à un grand pouce du bord. La forme la plus propre & la plus commode pour une Palette est l’ovale un peu longue; il y en a de quarrées en long, cela dépend de la fantaisie de ceux qui s’en servent. Voilà comme elles sont faites l’une & l’autre.

Afin que ces Palettes soient en estat de servir, il faut qu’elles ayent esté imbibées d’huile de noix ou autre qui soit secative 3. semaines ou un mois auparavant, parce qu’autrement la couleur entreroit dedans & feroit des taches.
L’experience fait assez voir que la propreté est fort necessaire dans la Peinture à huile ; & pour entretenir cette propreté il faut avoir soin de nettoyer sa Palette tous les jours que l’on travaille. Pour la bien nettoyer il faut commencer par lever les couleurs qui restent, lesquelles peuvent servir une autre fois. Si l’on a occasion d’employer ces couleurs là dés le lendemain, il n’y a qu’à les remettre sur une autre Palette ; si l’on ne doit pas s’en servir le lendemain, il faut mettre les couleurs les plus secatives dans de l’eau, comme le blanc, la terre d’ombre & le massicot ; les autres peuvent rester cinq ou six jours sur la palette sans secher : le noir d’os & la grosse laque qui ne sechent jamais pourroient y demeurer eternellement. Quand on veut mettre des restes de couleurs dans l’eau l’on peut se servir commodément d’un morceau de verre sur lequel on les met & duquel on les retire facilement avec le couteau.
Aprés que ces couleurs sont levées & mises à part, l’on oste le plus que l’on peut tous les restes inutiles, on les jette, puis avec un petit linge on essuye la Palette, & pour derniere façon l’on met de l’huile nette dessus avec le doigt par cy par là, que l’on étend avec le mesme doigt en frottant un peu : & enfin avec un petit linge on essuye exactement la Palette en sorte que le linge n’en raporte plus rien.
pp. 63–66
CHAPITRE XXVI.
Des Toiles & Fonds sur lesquels on peint.
L’ON peint à Huile sur toutes sortes de choses, pourvû qu’elles soient préparées, neanmoins les Fonds dont on se sert plus ordinairement font, le bois, la toile & le cuivre ; & la preparation qu’on y fait, est, de les rendre unis, en y mettant une ou plusieurs couches de quelque Couleur qui ait du corps, & qui puisse boucher les pores du bois ou de la toile : mais sans se donner tant de peine, on trouve de ces sortes de choses toutes preparées, ou pour parler dans les termes, toutes imprimées.
Ceux qui commencent feront bien de se servir de Fonds imprimez à Huile d’une demie-teinte douce, c’est-à-dire entre le Clair & l’Obscur, parce que les Couleurs que l’on y met en peignant font d’abord leur effet : mais quand on sera plus avancé, il sera bon de s’accoûtumer aux toiles d’une couleur plus claire, & tirant sur le gris, parce que les couleurs s’y conservent plus fraîches.
Les Fonds de bois s’impriment ordinairement à Détrempe : mais il faut avoir beaucoup de pratique, & savoir bien ce que l’on fait pour s’en servir ; car les Couleurs ne paroissent pas telles sur les Fonds blancs qu’elles sont sur la Palette, & la couleur qui s’emboit si-tost qu’on la couche, fait de la peine à peindre, à ceux qui commencent.
Il faut donc laisser cette pratique aux plus habiles, qui non seulement se peuvent servir de Fonds de bois quand ils veulent peindre sur le blanc, mais aussi de toiles qui sont imprimées de cette couleur, ou à Huile, ou à Détrempe : & si c’est à Détrempe, il faut que la toile soit fine, & l’impression tres-legere, à la Maniere du Titien & de Paul Veronese. Mais si le blanc paroit trop incommode, il est libre de faire faire à Détrempe une impression sur toile ou bois de quelle couleur l’on veut, & je ne trouverois pas hors de propos d’éteindre le grand éclat du blanc dans les impressions.
Pour ce qui est des Fonds de cuivre, il n’y a pas d’autre preparation à faire, que de couper une gousse d’ail en deux, & d’en frotter le costé de cuivre sur lequel on veut peindre, à moins qu’on ne voulût une autre couleur pour Fond, que celle du même cuivre.
Ceux qui n’ayant pas de ces Fonds préparez, ont envie néanmoins de peindre sur le champ comme il peut arriver à l’improviste, n’ont qu’à prendre une feuille de papier, la frotter d’Huile, & peindre dessus à l’instant même, & ils s’en trouveront tres-bien.
pp. 66–69
CHAPITRE XXVII.
Du Chevalet.
QUOIQUE la grandeur du Chevalet doive estre proportionnée à celle du Tableau, neanmoins il faut prendre garde qu’il soit assez grand pour estre ferme, & qu’il ne le soit pas trop pour embarasser. Quand il est trop petit, on n’a pas la liberté en travaillant d’appuyer le pied dessus qu’il ne recule, ni de manier librement une Brosse en peignant, qu’il ne vacille ; & de plus la toile venant à déborder excessivement est sans cesse agitée par l’Appui-main ou par le Pinceau. La grandeur de la queuë contribuë à le rendre plus solide.
Le bois le plus propre à le faire est le noyer : on se peut neanmoins servir d’autre bois pourvû, que les deux Branches ne soient pas de sapin, ni d’autre bois blanc, à cause que les trous ne s’y pouvant faire bien uniment, les Chevilles n’y peuvent couler qu’avec beaucoup de peine, & n’y sont jamais droites. Le Chevalet doit avoir un Dossier assez haut pour y appuyer de petits Tableaux, quand on en veut faire.
Voici les mesures que je voudrois lui donner.
Les Branches auront cinq pieds & demi de haut.
Elles seront écartées par le bas de deux pieds dix pouces y compris la largeur des Branches mêms : & par le haut d’onze pouces.
Le dessus de la Barre d’en bas doit estre à dix pouces de terre.
Le Dossier doit estre à deux pieds deux pouces de terre, & doit avoir seize pouces de hauteur.
La Queuë doit avoir son centre & estre attachée à demi-pied plus bas que la hauteur du Chevalet, & aura cinq pieds & demi de long, comme les Branches.
La Barre que l’on met sur les Chevilles & sur laquelle pose le Tableau aura trois pieds de long, deux pouces de large & sera rebordée tout du long, de costé & d’autre, pour empêcher que le Tableau ne coule ni les autres choses qu’on veut mettre dessus.
Les Branches & la Queuë auront neuf lignes d’épaisseur, & prés de deux pouces & demi de large.

pp. 70–71
CHAPITRE XXVIII.
De la Pratique d’employer les Couleurs, & de ce qu’on appelle peindre.
LES Couleurs à huile ont cela pardessus les autres, que les Teintes s’en peuvent mêler facilement par le manîment du Pinceau : mais il est à craindre aussi qu’à force de les tourmenter on n’en fasse perdre la fraîcheur sur tout dans les Carnations, & qu’elles ne deviennent sales & terrestres.
Pour obvier à cela, il y a deux choses à faire ; la premiere est de s’accoûtumer à peindre & à mêler ses Couleurs avec promptitude & legereté de Pinceau, en sorte que, s’il y avoit moyen, l’on ne passât point deux fois sur le même endroit, & la seconde est, qu’aprés avoir ainsi meslé legerement ses Couleurs ensemble, on prenne le soin de retoucher par dessus avec des Couleurs vierges & fraîches lesquelles conviennent aux endroits ou l’on les met, & soient de même ton que celles qui auront esté déja peintes & mélées par dessous. Pour aprendre à peindre de cette sorte, je ne say rien de meilleur que de copier d’aprés le Correge & Vandyck pour la legereté de pinceau, & d’aprés Paul Veronese & Rubens pour les Teintes vierges.
pp. 71–72
CHAPITRE XXIX.
De la bonne grace en peignant sur le Chevalet.
POUR peindre de bonne grace il faut tenir son pinceau, le plus long que l’on peut, & estre droit sur son siége (sans contrainte pourtant) & dans une distance raisonnable de son ouvrage. Cela fait que ce que l’on peint est plus libre ; au lieu que rien n’oste davantage cette bonne grace, que d’avoir le nez, comme on dit, dans son Ouvrage, & de tenir son Pinceau court.
pp. 72–73
CHAPITRE XXX.
De la Pierre à broyer.
QUOIQUE l’on vende des Couleurs communes toutes broyées, cependant on ne laisse pas d’avoir affaire d’une Pierre pour broyer certaines Couleurs fines, à mesure que l’on en a besoin ; comme seroit la Laque de Venise, le Stil-de-grains de Hollande, la Terre-verte de Verone, le Jaune de Naples, le Massicot, quand il est trop gros, &c.
Il n’y a que trois sortes de Pierres sur lesquelles on puisse broyer raisonnablement, l’Ecaille de mer, le Porfire & le Serpentin : les deux dernieres sont les plus dures & quelques-uns disent qu’à cause de cela elles sont les meilleures ; d’autres au contraire soutiennent que la pierre d’Écaille broye beaucoup mieux ; car outre, disent-ils, qu’elle est tres-dure, elle a un grain propre à bien écraser la Couleur & à la rendre plus fine & plus égale. Il en faut du moins avoir une petite pour la necessité.
pp. 73–75
CHAPITRE XXXI.
De la Peinture à Fresque.
Comme il n’y a que 200 ans que l’on a trouvé la Peinture a huile, il n’a pas esté bien difficile d’en decouvrir l’Auteur, mais y ayant plus de 2000 ans que la Fresque a esté mise en usage, on n’en fait point l’origine ny le temps qu’elle a commencé. Il est certain cependant qu’elle est tres-ancienne, puis que non seulement on en voit de beaux morceaux antiques dans Rome, & que l’on en découvre tous les jours en des lieux souterrains : mais encore qu’on la pratiquoit dans les premiers temps de la Republique; & j’ay vu à 4 lieuës de Rome sur le Mont Cavi, où les premiers Romains alloient faire leurs Sacrifices à Jupiter durant 15 jours, plusieurs ornemens peints a Fresque sur la voute d’une espece de Cisterne qu’un Hermite, qui s’étoit mis depuis peu en possession de ce lieu, avoit trouvé en foüillant la terre.
Cette Peinture se travaille sur une muraille fraîchement enduite de mortier de chaux & sable, les Couleurs en sont detrempées avec de l’eau, & il n’y a que les Terres & les Couleurs qui ont passé par le feu qui puissent y estre employées. Voila ce qui fait la difference de cette sorte de peinture d’avec les autres. Elle a cet avantage qu’elle dure plus long-temps que celle qui est a huile en quelque endroit qu’elle soit exposée : mais elle a ce deffaut que ne pouvant souffrir toutes sortes de couleurs, elle est moins capable d’une parfaite imitation. Les Clairs en font plus clairs que ceux de la Peinture a huile, mais les Bruns n’en sont pas si vigoureux ny si suaves. Sa durée fait qu’on l’employe plus volontiers dans les lieux Publics, & dans ceux qui sont exposez aux injures du temps; & la promptitude avec laquelle elle veut estre travaillée, demande une main legere, conduite par une teste savante & pleine de ce beau feu qui est propre à la Peinture.
pp. 75–79
CHAPITRE XXXII.
Preparations particulieres
à la Peinture à Fresque avant que de Peindre.
Trois choses sont necessaires a la Peinture a Fresque avant que de Peindre.
L’Equisse,
Les Cartons,
Et l’enduit du mur.
L’Equisse est un petit Tableau qui contient en racourci dans toutes les parties de la Peinture, tout ce que l’on peut peindre en grand. C’est proprement le guide de l’Ouvrier & le modele de l’Ouvrage. Le Peintre y doit mettre non seulement tout son feu pour l’Invention, pour la Disposition & pour le Clairobscur; mais encore y arrester toutes les couleurs tant pour les objets en particulier, que pour l’union & l’harmonie du tout ensemble.
Les Cartons se font de plusieurs feuilles de gros papier attachées les unes aux autres, pour y dessiner l’ouvrage que l’on veut peindre chaque jour, de la grandeur precisément qu’il doit estre. De sorte que pour faire un Ouvrage à Fresque un peu grand, il faut par necessité faire plusieurs Cartons. Voicy la maniere avec laquelle on s’en sert.
Le Carton correctement dessiné se met dessus l’enduit que l’on a dû faire preparer, on l’attache avec des clous longs aux endroits que l’on juge à propos, afin qu’il tienne suffisamment pour être calqué : Puis on passe une Ante de pinceau sur les contours, en appuyant de maniere que ces mêmes contours soient marquez dessous & entrent un peu dans l’enduit qui est tout frais : mais il est bon avant que de se servir de son Carton de cette sorte, de marquer dessus avec du blanc & du noir les masses de Clairobscur, & l’attacher sur le lieu même avant que l’enduit y soit, pour juger d’en bas s’il fait l’effet qu’on en doit attendre: il suffira néanmoins d’en user ainsi pour le premier Carton, & seulement pour ne se point tromper dans le reste de l’ouvrage; car le petit Tableau doit conduire pour tout le reste. Cependant chacun en peut user en cela comme il luy plaira pour se satisfaire.
L’Enduit du mur sur lequel on doit peindre se fait de mortier de chaux vieille éteinte & de sablon de riviere. Le sablon doit estre passé fort menu, & la chaux pareillement, afin qu’elle soit sans pierre & sans ordure.
Lorsque le Maçon a bien humecté son mur & mis son enduit dessus le plus uniment qu’il luy est possible avec la truelle, il doit ensuite se servir d’un frotoir fait de bois de cette maniere pour rendre l’enduit égal & pour en oster le luisant & le trop grand uni, lequel empêche les Couleurs de penetrer & de faire corps.

Il est à remarquer que si le Peintre n’employe pas dans la journée tout ce qu’il a fait preparer par le Maçon, il seroit necessaire de jetter à bas tout ce qui reste d’enduit. Quelques-uns se contentent pour le conserver de le mouiller le soir en jettant de l’eau dessus, ou en repassant de l’eau avec la brosse.
Afin que la Fresque resiste aux injures du temps il faut deux choses. Que le mur soit fait de bons materiaux, & qu’en peignant on ait soin de bien empâter & de n’épargner point la couleur. Les materiaux les plus propres sont la Pierre de moliere & la Brique l’un ou l’autre employez avec de bon mortier de chaux & sable. Tous les temps sont bons pour peindre à Fresque, hors celui où la gelée est à craindre.
pp. 79–80
CHAPITRE XXXIII.
Des Pinceaux & de la Palette
propres à peindre à Fresque.
Les bons Pinceaux pour la Fresque doivent estre longs de poil, faits en pointe, & que ce poil en soit de cochon, à moins que ce ne soit pour de petits ouvrages. Quand il arrive que l’ouvrage est un Platfond & que l’on est contraint de tenir la pointe du Pinceau en haut, il faut passer dans l’Ante du Pinceau une espece de petit entonnoir de fer blanc, dans lequel on met une éponge pour recevoir l’eau qui coule le long de l’Ante, & pour empêcher qu’elle n’arrive pas jusqu’à la main, ou qui pis est qu’elle ne coule pas le long du bras.
La Palette doit estre fort grande, elle peut estre de bois comme à huile, mais elle sera plus commode de fer blanc, à moins qu’on ne voulust se servir d’un plat de Fayence, qui, selon les choses que l’on a à faire, peut estre fort commode.
pp. 80–83
CHAPITRE XXXIV.
Des Couleurs à Fresque
& de la maniére de les employer.
Les Couleurs composées & artificielles ne peuvent estre employées à Fresque, comme la Laque, le Vermillon, le Stil-de-grain, le Massicot &c. Toutes les Terres sont excellentes, excepté la terre d’ombre qui s’écaille si elle n’a point esté brûlée. Pour le Blanc on se sert de chaux bien choisie & bien passée.
Le Rouge d’Angleterre sert de Laque, & plus l’enduit est frais lors qu’on employe cette couleur, plus elle est belle.
L’Email veut pareillement estre employé pendant que l’enduit est le plus frais : & si c’est pour des draperies il est bon d’y mêler d’abord du Noir, & d’employer l’Email pur par dessus en finissant.
Pour le Noir on se sert de Terre de Cologne ou de Noir de charbon selon les occasions.
Il est à remarquer que toutes les Couleurs se faisant plus claires à mesure qu’elles viennent à sécher, il est necessaire de faire sur une tuile des essais des Teintes que l’on veut employer pour en voir precisément l’effet. Car il y a des Couleurs qui changent beaucoup de cette maniere, & d’autres qui changent peu.
Le Brun-rouge & la Terre jaune ne changent pas beaucoup en séchant, & doivent estre plus maniées & plus peintes à cause de leur extreme crudité.
La terre-verte s’éclaircit extrémement, & il faut observer si l’on en veut peindre des Draperies ou du Païsage, de coucher le fond d’une autre couleur qui seroit, par exemple, de la Terre d’ombre brûlée ou du jaune mêlé de noir.
Si les Couleurs à Fresque n’ont pas la même force qu’ à huile, elles ont du moins cet avantage qu’elles se peignent plus facilement, & qu’on peut les employer les unes sur les autres, quoique tres-differentes quand on le juge à propos : ainsi l’on finit autant que l’on veut & l’on est dans l’obligation de le faire au tant qu’on le peut, n’y ayant plus de moyen de retoucher son Ouvrage quand il est sec, & sur tout quand il est exposé aux injures du temps : car pour celuy qui est à couvert, on en peut retoucher les Bruns avec du jus de figuier, & les Clairs avec du pastel : mais le meilleur est de peindre comme si l’on estoit privé de ce secours.
pp. 83–86
CHAPITRE XXXV.
De la Peinture à Détrempe.
IL y a apparence, que cette sorte de Peinture a esté trouvée la premiere ; puisque toutes sortes de Couleurs s’y peuvent employer, & qu’il ne faut que de l’eau & un peu de gomme, pour les détremper.
Il est indifferent sur quel Fond on l’employe, pourvû qu’il ne soit point gras, & que ce ne soit point sur un enduit frais, où il y entre de la chaux, ainsi que dans la Fresque.
Si l’on travaille en grand, il faut se servir de colle fonduë, au lieu de gomme, dont il faudroit une trop grande quantité, & travailler fort promptement, à cause que la Couleur qui séche fort vîte ne permet pas d’attendre long-tems pour la mêler avec une autre.
Cette sorte de Peinture dure tres-longtems, pourvû qu’elle soit à couvert, & dans un lieu sec.
On peut encore plus facilement qu’à la Fresque employer une Couleur sur une autre sans crainte de les mêler, & la facilité de peindre & de retoucher à sec à la Détrempe fait que non seulement on peut finir beaucoup : mais encore que l’on quitte & que l’on reprend quand on veut.
L’on se sert ordinairement de Coquilles pour mettre les Couleurs quand l’Ouvrage est petit, & de Godets quand il est grand ; les Eventails se font de cette maniere en petit, & les Décorations de Theatres en grand : ainsi les toiles, le bois préparé, les peaux, & le papier sont les Fonds ordinaires dont on se sert pour peindre à Détrempe.
Toutes sortes de Couleurs sont bonnes sans exception pour cette Peinture, comme je l’ai déja dit, & toutes sortes de Pinceaux dont on se sert à Huile.
La Détrempe a cela de commun avec la Fresque que les Clairs en sont tres-vifs, mais elle a de plus, que les Bruns en sont plus forts.
Les Italiens appellent cette sorte de travail Guazzo, comme font la plupart des Peintres François qui ont esté en Italie.
