Cadet de Vaux 1793
Antoine-Alexis Cadet de Vaux, [Peinture au lait], Feuille du Cultivateur 3, Paris 1793, p. 260.
FEUILLE DU CULTIVATEUR.
DU SAMEDI 10 AOUST 1793.
p. 260
ANTOINE-ALEXIS CADET DE VAUX,
de la Société d’Agriculture, &c. aux
Redacteurs de la Feuille du Cultivateur.
L’huile coûte 40 sols, & la colle 3 liv. ; en sorte que peindre c’est se ruiner.
Un de mes voisins est venu me faire ses doléances sur la nécessité où il est de faire peindre tous les intérieurs d’une maison qu’il vient de réparer. Je le laissai tranquillement m’exhiber ses chers devis & finir sa jérémiade. Quinze jours avant cette visite, je m’étois occupé de cet objet, non pour moi, mais je crus utile de chercher pour autrui le moyen de suppléer à la détrempe, & j’y suis parvenu au-delà de mon attente. En conséquence je conduisis mon homme à une pièce où j’avois fait mes essais. Je le fis juge de ma peinture ; il la crut peinture à l’huile, & en effet je ne connois pas de détrempe qui ait cette solidité. Quand je lui annonçai que cette peinture revenoit à 3 ou 4 sols la toise, il demeura stupéfait.
Voici la recette.
Prenez
plâtre . . . . . . . . . . . .
Blanc d’Espagne . . .
Chaux éteinte . . . . .
Deux blancs-d’oeufs.
Lait écrémé, deux pintes, mesure de vin.
4 once
6
10
On passe le plâtre au tamis de soie. Le mélange fait, on l’agite & on le sépare en deux moitiés, dans l’une desquelles on ajoute une chopine de lait écrèmé ; cette moitié est destinée aux premières couches, qui doivent être plus minces ; la seconde moitié, plus épaisse, sert donc aux secondes couches. On ajoute du charbon pulvérisé, si on veut peindre en gris, de l’ochre si on veut peindre en jaune, &c.
La colle animale est indissoluble dans l’eau ; elle attire l’humidité, & ne résiste conséquemment pas dans les lieux bas & humides ; elle y fermente & y aigrit, tandis que, dans les temps secs, elle fendille, s’écaille & tombe (accident auquel l’encaustique est sur-tout très-sujet). Dans les dégels, la peinture à la colle se délave & coule.
La partie caseuse du lait, au contraire, est une colle indissoluble dans l’eau, du moment où elle s’est séparée du serum. Elle n’attire pas l’humidité de l’air & n’a pas la sécheresse de la colle, en sorte que la partie caseuse n’a aucun des inconvéniens des colles animales.
La causticité & la division extrême de la chaux éteinte m’ont engagé à la préférer comme base du mélange.
Le plâtre, si solide par lui-même, le devient infiniment davantage uni à la chaux.
On fait que le blanc-d’oeuf & la chaux éteinte sont un excellent lut chimique.
Je ne crois pas que le lait employé à peindre soit chose nouvelle ; il me semble qu’il a été indiqué à cet usage, mais non pas comme moyen de suppléer à la détrempe. Cependant tel est l’avantage de ce genre d’encolage sur la détrempe, qu’à prix égal je donnerois au lait la préférence sur la colle de Flandre, de Paris, enfin sur toute colle animale, à moins qu’on n’y applique un vernis, & ce n’est plus un simple encolage.
La spatule que j’ai employée pour agiter les substances terreuses & les tenir suspendues dans le liquide, tandis que je l’employois, a trempé pendant trois jours dans l’eau, sans que j’aie pu parvenir à la nettoyer ; il m’a fallu la racler avec un éclat de vitre.
Cette ténacité m’a fait naître l’idée d’employer mon procédé à l’extérieur & d’en peindre une porte exposée aux injures du temps ; mais je crus devoir y ajouter de l’huile, pour remplacer la partie butyreuse dont je m’étois privé en employant le lait écrémé. J’ai donc ajouté, sur la pinte de lait, une once d’huile de noix, dont la chaux a sur le champ formé la combinaison, & j’ai une peinture que je prétends égale à la peinture à l’huile. Voici bientôt six semaines qu’elle est appliquée, & elle n’a souffert aucune altération. En employant le lait non écrémé, l’addition de l’huile devient superflue.
Je n’indique pas ce procédé pour être littéralement suivi ; on peut le varier ; on peut essayer d’un peu de chaux de plomb, de pâte d’amandes blanche, passée à un tamis fin, laquelle, unie au blanc-d’oeuf, fait un des luts les plus solides. Mais toujours est-il vrai que le procédé simple que j’indique, supplée de la manière la plus économique à la peinture en détrempe, & je me crois fondé d’ajouter à la peinture à l’huile.
Dans un moment où la rareté & le prix des objets de première nécessité sont tels que l’histoire ne nous en fournit pas le type, j’ai cru utile de publier ce procédé ; car peindre n’est pas toujours affaire de luxe ; la propreté, la salubrité & la conservation des édifices y sont intéressées.
Je ne crois pas que ce procédé ait l’approbation de Vitriers, Peintres, Doreurs & Vernisseurs ruraux. J’ai fait dire au mien de venir voir une peinture qui ne revenoit pas à plus de 3 ou 4 s. la toise, & dont je lui donnerois le procédé. L’amour-propre a été plus fort que l’intérêt ; il n’a pas daigné répondre à mon invitation ; & voilà comme les arts sont paralisés par ceux-là même à qui le dépôt en est confié.
