Lunier 1806/II
Jérôme [?] Lunier, Dictionnaire des Sciences et des Arts II, Paris [Jean-Baptiste-Étienne-Élie Le Normant – Gabriel-Henri Nicolle] 1806.
pp. 248–249
FRESQUE, s. f. de l’italien fresca; on écrivait anciennement fraisque, du mot frais, qui exprime la même idée que l’italien fresca.
(Peinture) La peinture à fresque est un genre qui s’exécute ordinairement sur un enduit encore frais de chaux et de sable combinés.
De toutes les manières de peindre, la fresque est la plus ancienne, la plus durable, la plus prompte, la plus digne d’orner les grands édifices.
Les murs du temple des Dioscures (Castor et Pollux), à Athènes, avoient été peints à fresque, par Polygnote et par Diognète, pendant la guerre du Peloponnèse. Pausanias remarque que ces peintures s’étoient bien conservées jusqu’à son tems, c’est- à-dire, près de six cents ans après Polygnote.
Il paroît que les fragmens de peintures antiques qui nous viennent des Romains sont tous à fresque.
Les figures colossales peintes dans les palais et dans les temples d’Égypte, sur des murs de quatrevingt pieds de hauteur, paroissent encore avoir été peintes à fresque.
La peinture à fresque, parmi les modernes, est un genre inventé par les Italiens. Les murs destinés à être ornés dans ce genre, doivent être secs et préparés à recevoir la peinture à fresque par des opérations préalables. La première est une crépissure ou enduit de chaux, de tuiles pilées, et de sable de rivière. Les grains de sable laissent sur cette surface assez d’aspérités pour tenir le second enduit qu’on n’applique que quand le premier est assez sec. Voy. ENDUIT.
Comme tout dépend de la célérité que le peintre mettra dans l’exécution, il faut qu’il fasse d’avance tous ses préparatifs. Ses dessins doivent être tracés sur des cartons assez épais pour résister à l’humidité et à l’effort d’une pointe avec laquelle on calque assez profondément sur l’enduit. Il doit aussi avoir de grands godets où toutes ses teintes se trouvent préparées d’avance et en assez grande quantité.
Tel est à-peu-près l’aperçu de l’opération. Il n’est pas aussi facile de décrire la sublimité et la magie de l’effet.
La peinture à fresque, large et fière dans ses dessins, fraîche et brillante en couleurs, hardie en effets, piquante de tons, paroît avoir été créée pour célébrer l’héroïsme et les vertus, et émouvoir les ames sensibles.
Malheur au peintre vulgaire qui entreprend ce genre de travail! Les graces de la peinture à l’huile ne s’accordent point avec le sublime, qui règne dans la peinture à fresque. Ses teintes fondues et ses touches délicates disparoissent à vue d’oeil sur l’enduit avide qui les dévore : nul moyen pour revenir ; il faut qu’à mesure que le génie compose, ses brillantes conceptions soient fixées sur le mur aussi promptement que la pensée ; une fois tracées elles resteront à jamais comme monument de sa gloire ou de son impéritie.
La peinture à fresque exige un talent supérieur. Raphaël s’est plus immortalisé dans ce genre que par ses tableaux à l’huile. Michel Ange et Jules Romain la préférèrent comme le genre le plus difficile et le plus propre à soutenir leur réputation.
Quand il fut question de peindre dans la chapelle Sextine, le frère Sebastiano, peintre vénitien, conseilla au pape de forcer Michel Ange à le faire à l’huile ; et le mur fut préparé à cet effet. Le grand homme arrive et fait dégrader cet apprêt, disant fièrement, « que la peinture à l’huile n’étoit bonne que pour les dames, les personnes lentes et qui se piquent d’adresse, comme le frère Sebastiano » ; et l’ouvrage fut fait à fresque.
Aussi, est-ce par l’éclat, la fraîcheur et la force que la peinture à fresque a donnés aux ouvrages de ces grands maîtres, qu’ils ont atteint la hauteur du grand art de peindre. Leurs attitudes sont fières, leurs formes savantes, bien senties et propres à chaque caractère ; leurs mains ne s’occupoient qu’à exprimer, le métier ne s’y apercevoit jamais.
Ce genre exige un caractère vif et une conception prompte. L’éloignément des objets force l’artiste à une exagération savante qui doit paroître cependant comme renfermée dans les bornes du vrai. Il faut qu’il étonne le spectateur, et que le sentiment du plaisir soit mêlé à la surprise.
