Le Comte 1700/III

Florent Le Comte, Cabinet des Singularitez d’Architecture, Peinture, Sculpture et Graveure. Ou Introduction à la Connoissance des plus beaux Arts, figurez sous les Tableaux, Statuës, & les Estampes III, Paris [Etienne Picart – Nicolas Le Clerc] 1700.


pp. 171–178

PIERRE MIGNARD.

Ce Peintre fameux étoit originaire de Troyes, où il fut élevé dans tous les exercices de la vertu ; & comme il avançoit en âge, & qu’il fut d’une disposition capable de soûtenir l’étude, on l’envoya à Fontainebleau, où il commença de travailler d’aprés les plus excellens morceaux qui s’y trouvent, il y demeura pendant un an avec son frere, où il se fortifia merveilleusement dans la pratique du dessein ; il vint en suite à Paris, & se rangea sous la discipline de Monsieur Voüet, qui pour lors étoit un des plus sçavans & des plus renommés de l’Europe, chez lequel il se fortifia dans le dessein, & comme il avoit l’inclination à voyager pour former son esprit sur les Antiques, il trouva à propos d’aller à Rome, où il entreprit plusieurs ouvrages qui luy acquirent beaucoup de reputation.

Pendant un sejour de vingt années à Rome, & en plusieurs endroits d’Italie, jusqu’à son retour en France, il fit quantité de portraits ; entr’autres celuy du Pape lors Regnant, & celui de la Duchesse de Guise ; il travailla pareillementa beaucoup de sujets d’histoires & de devotion, que quelques Espagnols emporterent aux Indes, pour servir de Tableaux aux Autels de plusieurs Eglises ; il peignit pour le grand Autel de saint Charles des Catinares, un Tableau representant ce Saint donnant à communier aux malades.

C’est ce que François Poilly a gravé pendant son sejour à Rome, avec trois differentes Vierges que Monsieur Mignard y avoit peint. Gerard Audran a grave la couppe du Val-de-Grace qui se raßemble en six pieces & differens autres sujets, entr’autres celuy de la peste ; Antoine Masson, Pierre Van Schuppen, Jean Roullet, Michel Lasne, & plusieurs autres ont gravé de ses portraits & autres sujets d’histoire.

L’empressement qu’il avoit de voir Venise, lui en fit entreprendre le voyage dont il fut fort content ; il y fit le portrait du Doge, &de plusieurs autres personnes considerables de la Ville : au même lieu il commença un grand Tableau pour Cavaillon Ville de Provence, que l’Evêque de ce lieu lui avoit ordonné, dont le sujet étoit le Miracle de saint Veran, qui paroît faire lier un Dragon qui se retiroit à la Fontaine de Vaucluse aprés avoir ravagé tout le païs ; il finit ce Tableau en Avignon, où il demeura pendant quinze mois chez son frere, qui étoit un des plus considerez de la Province par la reputation de ses ouvrages. Il commença encore à Rome le grand Tableau du maître-Autel des Filles sainte Marie d’Orleans representant une Visitation, il le continua en Avignon, & le vint finir à Paris.

A son retour il passa par Lyon, où il sejourna quelque-tems ; il y fit plusieurs Portraits considerables, & entr’autres celui de Monsieur de Villeroy pour lors Archevêque de Lyon, dont les Echevins voulurent avoir une copie pour mettre dans les appartemens de l’Hôtel de Ville. Il ne fut pas plûtôt arrivé à Paris, qu’il entreprit un ouvrage considerable à l’Arcenal, & il s’attira une estime universelle, & comme un bien ne va jamais sans l’autre, quand la vertu tient l’ascendant sur nôtre esprit, c’étoit à qui le feroit peindre ; les plafonds de l’Hôtel d’Herval d’une magnificence & d’une beauté incomparable ; ce qu’il a fait à l’Hôtel d’Epernon ou de Longueville, les Portraits du Roy, de la Reine Mere , du Cardinal Mazarin, du Duc d’Epernon, de Monsieur de Souvré, de Monsieur Tubeuf & de plusieurs autres ; une peinture à fresque representant une Gloire celeste ou Paradis, dans la coupe du Val-de-Grace ; tous ces ouvrages sont des marques visibles de la grandeur de ce genie, à la memoire duquel feu Moliere n’a pû s’empêcher d’élever un glorieux Monument par un Poëme celebre qu’il presenta à la Reine Mere en 1669.

A saint Eustache dans la Chapelle des Fonts, l’on voit de lui trois grands sujets à fresque, dont le premier represente la Circoncision de Nôtre-Seigneur ; l’autre son Baptême ; & le troisiéme est un plafond representant une Gloire celeste dans le plus superbe appareil que l’esprit puisse concevoir.

Comme peut- être la peinture à fresque est un terme que tout le monde n’entend pas, je trouve à propos d’en dire ici quelque chose à l’occasion cy-dessus.

La peinture à fresque a une grace particuliere, que plusieurs preférent volontiers à la peinture à huile ; la grande execution que demande cette maniere requiert un genie tout rempli de vivacité, & capable de toucher les sujets avec étude dans les beautés brusques & capricieuses, dont il faut l’embellir.

Il faut de plus, que le Peintre scache à fond connoître l’effet que peuvent faire dans son ouvrage les couleurs simples & naturelles comme sont les pierres & les mineraux ; prendre tout le soûtien que peuvent apporter à son sujet les couleurs naturelles composées comme les Massicots [sic !], Stil de Grun [sic !] & autres ; & que pour la perfection entiere de ses productions il tire des lacques [sic !] & des émaux tout l’éclat qu’ils sont capables d’y répandre.

La peinture à huile s’accommode assez bien avec la lenteur d’un Peintre dont le genie tardif & indolent paroît tâtonner, parce qu’il peut faire & refaire plusieurs fois, & en differens tems son ouvrage ; la fresque au contraire, n’a qu’un moment heureux, dans lequel il faut que le Pinceau execute promptement ce que son genie lui inspire ; il n’y a point de retour, tout coup porte, & toute faute reste : c’est pourquoy il faut parfaitement posseder son Art, afin de toucher hardiment, & à grands traits tout ce qui exprime avec plus de force les mouvemens & les passions. Ces fortes d’ouvrages se voient encore aujourd’huy dans Rome plus excellemment qu’en tout autre lieu du monde, & c’est bien assez que Raphaël, Michel-Ange, Jule-Romain, les Carachesle Dominiquin se soient appliquez à ce genre d’ouvrage, pour y attirer les admirations des Curieux & des Sçavans.

Sa reputation lui ayant acquis l’estime de MONSIEUR, il eut le bonheur d’être son Peintre, & de peindre pour sa Chapelle de Saint Cloud, une Vierge de Pitié qui contemple un Christ mort, le haut du Tableau qui paroît cintré est rempli d’unegloire d’Anges, qui tous par des manieres enfantines expriment leur douleur si naturellement qu’on ne peut les voir sans être sensiblement touché ; ce morceau eft gravé par Alexis Loir c’est une grande piece qui se vend chez J. Mariette aux Colomnes d’Hercules ; ce grand Peintre a peint aussi plusieurs grands appartemens au Château de saint Cloud ; & entr’autres dans la Gallerie ces grands sujets d’histoires, qu’il a si agréablement traité, qu’ils peuvent entrer en paralelle avec ceux de Versailles.

Sa conduite étoit si differente de celle des autres, & il aimoit si peu ces honneurs qui passent, qu’il ne voulut point accepter aucun rang dans l’Academie & notamment pendant la vie de Monsieur le Brun, pour éviter la concurrence de certains petits démêlés, qui souvent ne produisent pas toute la paix que l’on desire dans les Compagnies ; mais aprés la mort de ce grand Homme, il ne pût se défendre d’en être le Directeur, ainsi que la qualité de premier Peintre du Roy lui en donnoit le titre, par le choix que Sa Majesté venoit de faire de sa personne.

Depuis ce tems-là il fit à Versailles dans le Cabinet de Monseigneur un plafond representant la famille Royale, & ensuite le Roy lui ordonna de peindre un portement de Croix, dont Sa Majesté fut tres contente, & que Gerard Audran a depuis gravé.

Enfin il aima sa profession avec tant de chaleur qu’à la veille de rendre son esprit, il parloit encore de la peinture ; & comme il étoit infatigable dans l’ouvrage, il crût ne pouvoir mieux finir ses années qu’en se formant une nouvelle idée sur laquelle il s’étendit autant que ses forces lui purent permettre ; mais une violente maladie jointe aux infirmitez d’une haute vieillesse, ravit à l’Univers cet Homme incomparable ; ce fut en May 1695. âgé pour lors de 82. ans.

La mort de Monsieur Mignard donna lieu à beaucoup de pretentions sur le choix qu’on croyoit que Sa Majesté feroit d’un autre Peintre ; mais LE ROY fit cesser toutes ces concurrences par une pension considerable qu’il ordonna être répanduë sur ceux qui pouvoient avec plus de justice aspirer à cette dignité, & non content de leur marquer sa liberalité Royale par cette maniere bien-faisante, il en a augmenté le nombre, en faveur de quelques autres, dont MONSIEUR MANSART lui a fait connoître avec plus de prescision la capacité ; ensuite de quoy Monsieur de la Foße a été élû Directeur de l’Academie Royale de Peinture & Sculpture.

Je ne parle point presentement des vivans, quoi qu’ils méritent assez qu’on en parle, je me contente seulement de sçavoir que leur genie est capable des plus grandes choses, & je leur souhaite une continuation de bonnes dispositions dans les differens ouvrages qu’ils entreprendront, afin que leur gloire soit également immortalisée comme celle des autres.