Le Comte 1699/II
Florent Le Comte, Cabinet des Singularitez d’Architecture, Peinture, Sculpture et Graveure. Ou Introduction à la Connoissance des plus beaux Arts, figurez sous les Tableaux, Statuës, & les Estampes II, Paris [Etienne Picart – Nicolas Le Clerc] 1699.
ECOLE ROMAINE.
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pp. 74–77
Jule Romain fit les desseins de vingt Estampes fort dissoluës, que Marc Antoine grava, & ausquelles Aretin fit des sonnets assez remarquables pour, y faire porter son nom ils s’oublierent fort les uns & les autres dans cette occasione, qui leur auroit coûté plus d’une peur s’ils n’avoient pas pris l’essort ; & le voyage de Mantouë ne fut pas inutile à Jule Romain pour le gain d’une cause dont la perte étoit infaillible si celle avoit été plaidée en sa prefence. Il alla ensuite à Mantoue avec le Comte Baltazar Castillon son ami, pour y voir Monsieur le Marquis de ce nom, qui aprés un obligeant accüeil le mena par maniere de promenade, hors de la Ville, dans un lieu vulgairement appellé le T. où, sans démolir les vieux bâtimens, il vouloit faire une Maison de plaisance ; il y éleva un grand Palais bien orné de toutes Peintures & Sculptures, d’invention fort propre au sujet, dont voici la maniere.
Le Palais du T. étoit une maison de campagne où, le Marquis de Mantouë prenoit plaisir à faire élever des chiens de chasse, & nourrir des chevaux ; Jule representa dans une salle basse qui sembloit être ouverte de tous côtez, les plus beaux chevaux qui fussent dans le Haras, & les chiens de la plus belle race, mais bien colorés à fresque par Benedette Pagni, & Rinaldo Mantoüano ses Eléves, & ces animaux sembloient paroître au naturel au travers des ouvertures qu’il avoit artistement feintes.
Ce que l’on appelle peinture à fresque est une maniere particuliere où il faut que le Peintre prenne soigneusement garde que l’enduit sur lequel il doit travailler soit de bonne chaux, & de bon sable, les couleurs les plus terrestres & les moins composées sont celles qui sont specialement requises pour la composition de cet ouvrage.
Ensuite de cette salle il y a une chambre dont la voutte composée d’ornemens de stuc étoit enrichie de filets d’or, c’est là que Jule Romain fit paroître en plusieurs Tableaux toute l’histoire de Psichée, ceux qui sont dans la voute sont peints à huile & de la main de ses Eléves ; mais les autres grandes pieces qui sont contre les murailles sont à fresque ; d’un côté Psichée paroît dans le bain environnée d’une troupe d’Amours qui répandent sur elle des parfums de l’autre l’on voit Mercure qui prepare le festin, il y a representé un buffet fort bien garni, & naturellement representé, ce que vous pouvés voir par l’Estampe que Battista Franco Venitien en a gravé, toutes ces Peintures sont retouchées de la main de Jule, après avoir été faites sur ses desseins, dans le goût de Raphaël. De cette chambre où est l’histoire de Psichée, l’on passse dans une autre ornée de bas-reliefs de stuc faits sur les desseins de Jule par Francisque Primatrice de Boulogne, & par Jean-Baptiste de Mantouë, l’on y voit tout ce qui est representé dans la colomne Trajane ; proche de cet appartement il y a une antichambre où est representée la chutte d’Icare, & les douze mois ; mais par dessus tout, rien n’est comparable à la salle où il a peint la chute des Geans ; tout ornement, Architecture, & ordonnance de peinture, contribuë à donner de l’horreur & de l’effroy ; la description en est plus au long fort bien representée dans Felibien.
