Piles 1699

Roger de Piles, Abregé de la vie des Peintres, Avec des reflexions sur leurs Ouvrages, Et un Traité du Peintre parfait, de la connoiffance des Desseins, & de l’utilité des Estampes, Paris [François Muguet] 1699.


LIVRE PREMIER.

L’IDÉE DU PEINTRE
PARFAIT,
Pour servir de régle aux jugemens
que l’on doit porter sur les ouvrages
des Peintres.

. . .

pp. 13–15

Remarques & Eclaircissemens
sur la précédente Idée.


CHAPITRE PREMIER.

DU GENIE.

LEs hommes ont beau travailler pour surmonter les obstacles qui les empêchent d’atteindre à la perfection, s’ils ne sont nez avec un talent particulier pour les Arts qu’ils ont embrassez, ils seront toûjours dans l’incertitude d’arriver à la fin qu’ils se proposent. Les régles de l’Art & les exemples des autres peuvent bien leur montrer les moyens d’y parvenir : mais ce n’est point assez que ces moyens soient surs, il faut encore qu’ils soient faciles & agréables.

Or cette facilité ne se rencontre que dans ceux, qui avant de s’instruire des régles, & de voir les Ouvrages d’autruy, ont consulté leur inclination, & ont examiné s’ils étoient attirez par une lumiére intérieure à la profession qu’ils vouloient suivre. Car cette lumiére de l’esprit, qui n’est autre chose que le Génie, nous montrant toûjours le chemin le plus court & le plus facile, nous rend infalliblement heureux, & dans les moyens, & dans la fin.

Le Génie est donc une lumière de l’esprit, laquelle conduit à la fin par des moyens faciles.

C’est un présent que la Nature fait aux hommes dans le moment de leur naissance, & quoy qu’elle ne le donne ordinairement que pour une chose en particulier, elle est quelquefois assez libérale pour le rendre général dans un seul homme. On en a vû plusieurs de cette sorte, & ceux qui sont assez heureux pour avoir reçû cette plénitude d’influences, font avec facilité tout ce qu’ils veulent faire, & c’est assez pour eux de s’appliquer pour réüssir. Il est vray que le Génie particulier n’étend pas ainsi son pouvoir sur toutes sortes de connoissances : mais il pénétre ordinairement plus avant dans celle qui est de sa domination.

Il faut donc du Génie, mais un Génie éxercé par les régles, par les réfléxions, & par l’assiduité du travail. Il faut avoir beaucoup vû, beaucoup lû & beaucoup étudié pour diriger ce Génie, & pour le rendre capable de produire des choses dignes de la posterité.

Cependant comme le Peintre ne peut, ni voir, ni étudier toutes les choses qui seroient à souhaiter pour la perfection de son Art, il est bon qu’il se serve sans scrupule des études d’autruy.


p. 27

CHAPITRE VII.

De l’Essence de la Peinture.

NOus avons dit que la Peinture étoit un Art, qui par le moyen du Dessein & de la Couleur, imite sur une superficie plate tous les objets visibles. C’est ainsi à peu prés que la définissent tous ceux qui en ont parlé, & personne ne s’est avisé jusqu’aujourduy de trouver à redire à cette définition. Elle contient trois parties, la Composition, le Dessein, & le Coloris, qui font l’Essence de la Peinture, comme le Corps, l’Ame, & la Raison font l’Essence de l’Homme. Et de même que ce n’est que par ces trois derniéres parties que l’Homme fait paroître plusieurs propriétez & plusieurs convenances qui ne sont pas de son Essence, mais qui en sont l’ornement, comme par éxemple, les Siences & les Vertus : tout de même aussi ce n’est que par les parties essentielles de son Art que le Peintre fait connoître une infinité de choses qui relévent le prix de ses Tableaux, quoy qu’elles ne soient point de l’Essence de la Peinture ; telles sont les propriétez d’instruire & de divertir. Sur quoy l’on peut faire cette question assez considérable.


pp. 40–41

CHAPITRE XI.

COMPOSITION.
Prémiére Partie de la Peinture.

ON ne s’est servi jusqu’icy que du mot d’Invention pour signifier la prémiére Partie de la Peinture : plusieurs l’ont même confonduë avec le Génie, d’autres avec une fertilité de pensées, d’autres avec la disposition des objets : mais toutes ces choses sont différentes les unes des autres. J’ay crû que pour donner une Idée nette de la prémiére Partie de la Peinture, il falloit l’appeller Composition, & la diviser en deux, l’Invention & la Disposition. L’Invention trouve seulement les objets du Tableau, & la Disposition les place. Ces deux Parties sont différentes à la vérité : mais elles ont tant de liaison entr’elles, qu’on peut les comprendre sous un même nom.

L’Invention se forme par la lecture dans les sujets tirez de l’Histoire ou de la Fable : elle est un pur effet de l’Imagination dans les sujets Métaphoriques : elle contribuë à la fidélité de l’Histoire, comme à la netteté des Allégories, & de quelque maniére que l’on s’en serve, elle ne doit point tenir en suspend l’Esprit du Spéctateur par aucune obscurité. Mais quelque fidéllement ou ingénieusement que soient choisis les objets qui entrent dans le Tableau, ils ne feront jamais un bon effet, s’ils ne sont disposez avantageusement selon que l’œconomie & les regles de l’Art le demandent ; & c’est le juste assemblage de ces deux Parties que j’appelle Composition.


pp. 41–42

CHAPITRE XII.

DESSEIN.
Seconde Partie de la Peinture.

LE bon Goût & la Correction du Dessein sont si nécessaires dans la Peinture, qu’un Peintre qui en est dépourvû est obligé de faire des miracles d’ailleurs pour s’attirer quelque estime ; & comme le Dessein est la base & le fondement de toutes les autres Parties, que c’est luy qui termine les Couleurs & qui débroüille les objets, son élégance & sa correction ne sont pas moins nécessaires dans la Peinture que la pureté du langage dans l’Eloquence.

Les Peintres qui réduisent par habitude toutes leurs Figures sous un même air & sous une même proportion, n’ont jamais bien conçû que la Nature n’est pas moins admirable dans la variété que dans la beauté de ses productions, & que par un mélange discret de l’une & de l’autre ils arriveroient à une parfaite imitation.


p. 42

CHAPITRE XIII.

Des Attitudes.

DAns les Attitudes la Pondération & le Contraste sont fondez dans la Nature. Elle ne fait aucune action qu’elle ne fasse voir ces deux parties, & si elle y manquoit, elle seroit, ou privée de mouvement, ou contrainte dans son action.


p. 43

CHAPITRE XIV.

Des Expressions.

LEs Expressions sont la pierre de touche de l’esprit du Peintre. Il montre par la justesse dont il les distribuë, sa pénétration & son discernement : mais il faut le même esprit dans le Spéctateur pour les bien apercevoir, que dans le Peintre pour les bien éxécuter.

On doit considérer un Tableau comme une Scéne, où chaque Figure jouë son rôlle. Les Figures bien dessinées & bien coloriées sont admirables à la vérité : mais la plûpart des gens d’esprit, qui n’ont pas encore une Idée bien juste de la Peinture, ne sont sensibles à ces parties, qu’autant qu’elles sont accompagnées de la vivacité, de la justesse & de la délicatesse des Expressions. Elles sont un des plus rares talens de la Peinture, & celuy qui est assez heureux pour les bien traiter, y intéresse non seulement les parties du visage, mais encore toutes celles du corps, & fait concourir à l’Expression généralle du sujet les objets mêmes les plus inanimez, par la maniére dont il les expose.


pp. 44

CHAPITRE XV.

Des Extrémitez.

COmme les Extrémitez, c’est-à-dire, la tête, les pieds, & les mains, sont plus connues & plus remarquées, que ce sont elles qui nous parlent dans les Tableaux, elles doivent être plus terminées que les autres choses, supposé que l’action où elles seront, les disposent & les placent d’une manière à être bien vûës.


pp. 44–47

CHAPITRE XVI.

Des Draperies.

ON dit en terme de Peinture, jetter une Draperie, pour dire habiller une Figure, & luy donner une Draperie. Ce mot de jetter me paroît d’autant plus expressif, que les Draperies ne doivent point être arangées comme les habits dont on se sert dans le monde : mais qu’en suivant le caractere de la pure Nature, laquelle est éloignée de toute affectation, les plis se trouvent comme par hazard au tour des membres, qu’ils les fassent paroître ce qu’ils sont ; & que par un artifice industrieux ils les contrastent en les marquant, & qu’ils les caressent, pour ainsi dire, par leurs tendres sinüositez, & par leur molesse.

Les anciens Sculpteurs, qui n’avoient pas l’usage des différentes Couleurs, parce qu’ils travailloient le même Ouvrage sur une même matiére, ont évité la grande étenduë des plis, de peur, qu’étant au tour des membres, ils n’attirassent les yeux, & n’empêchassent de voir en repos le nud de leurs Figures. Ils se sont très-souvent servis de linges moüillez pour draper, ou bien ils ont multiplié les mêmes plis, afin que cette répétition fît une espéce de hachûre, qui par son obscurité, rendit plus sensibles les membres qu’elles entourent. Ils ont observé cette derniére méthode plus ordinairement dans les Bas-reliefs. Mais dans l’une & dans l’autre maniére dont ils ont traité leurs Draperies, ils ont observé un merveilleux ordre de placer les plis.

Le Peintre, qui par la diversité de ses Couleurs & de ses lumiéres, doit ôter l’équivoque des membres d’avec les Draperies, peut bien se régler sur le bon ordre des plis de l’Antique, sans en imiter le nombre, & peut varier ses étofes selon le caractére de ses Figures. Les Peintres, qui n’ont point connu la liberté qu’ils avoient en cela, se sont faits autant de tort, en suivant les Sculptures Antiques, que les Sculpteurs en voulant suivre les Peintres.

La raison pour laquelle les plis doivent marquer le nud, c’est que la Peinture est une superficie plate, qu’il faut anéantir en trompant les yeux, & en ne laissant rien d’équivoque. Le Peintre est donc obligé de garder cet ordre dans toutes ses Draperies, de quelque nature qu’elles puissent être, fines, ou grosses, travaillées, ou simples ; mais qu’il préfére sur tout la majesté des plis à la richesse des étofes, qui ne conviennent que dans les Histoires dans lesquelles elle a été, ou pourroit être vrai-semblablement employée selon les tems & les coûtumes.

Comme le Peintre doit éviter la dureté & la roideur dans les plis, & empêcher qu’ils ne sentent, comme on dit, le manequin, il doit de même user avec prudence des Draperies volantes. Car elles ne peuvent être agitées que par le vent dans un lieu où l’on peut raisonnablement supposer qu’il souffle ; ou par la compression de l’air, quand la Figure est supposée en mouvement. Ces sortes de Draperies sont avantageuses, parce qu’elles contribuënt à donner de la vie aux Figures par le contraste : mais il faut bien prendre garde que la cause en soit naturelle & vrai-semblable, & de ne pas faire dans un même Tableau des Draperies volantes de côtez différens, lorsqu’elles ne peuvent être agitées que par le vent, & lorsque la Figure est en repos ; défaut dans lequel sont tombez sans y penser plusieurs habiles Peintres.


pp. 49–50

CHAPITRE XVIII.

De la Perspective.


QUELQUE Auteur a dit, que Perspective & Peinture étoient la même chose, parce qu’il n’y avoit point de Peinture sans Perspective. Quoy que la proposition soit fausse, absolument parlant, d’autant que le corps qui ne peut être sans ombre, n’est pas pour cela la même chose que l’ombre ; néanmoins elle est véritable dans ce sens, que le Peintre ne peut se passer de Perspective dans toutes ses opérations, & qu’il ne tire pas une Ligne, & ne donne pas un coup de Pinceau qu’elle n’y ait part, du moins habituellement. Elle régle la mesure des formes & la dégradation des Couleurs en quelque lieu du Tableau qu’elles se rencontrent. Le Peintre est forcé d’en connoître la nécessité, & quoy qu’il en ait, comme il doit, une habitude consommée, il s’exposera souvent à faire de grandes fautes contre cette sience, s’il est paresseux de la consulter de nouveau, du moins dans les endroits plus visibles, & de prendre la Régle & le Compas pour ne rien hazarder, & ne point s’exposer à la censure.

Michelange a été blâmé pour avoir négligé la Perspective, & les plus grans Peintres d’Italie ont été tellement persuadez que sans elle on ne pouvoit rendre une Composition réguliére, qu’ils l’ont voulu savoir à fond. On voit même dans quelques Desseins de Raphaël, une Echelle de dégradation, tant il étoit régulier sur ce Point.


p. 90

CHAPITRE XIX.

COLORIS.
Troisiéme Partie de la Peinture.

LA maniére peu convenable dont plusieurs de nos Peintres parloient du Coloris me fit entreprendre sa défense par un Dialogue que je fis imprimer il y a vingt-quatre ans ; & n’ayant rien de meilleur à dire aujourd’huy que ce qui est contenu dans ce petit Ouvrage, je prie le Lecteur d’y avoir recours. J’ay tâché d’y faire voir le mérite du Coloris & ses prérogatives le plus nettement qu’il m’a été possible.


pp. 51–52

CHAPITRE XX.

De l’Accord des Couleurs.

IL y a une harmonie & une dissonance dans les especes de Couleurs, comme il y en a dans les tons de lumiére, de même que dans une Composition de Musique, il ne faut pas seulement que les Notes y soient justes, mais encore que dans l’éxécution les Instrumens soient d’accord. Et comme les Instrumens de Musique ne conviennent pas toûjours les uns aux autres, par éxemple, le Luth avec le Haut-bois, ni le Clavessin avec la Muzette : de la même maniére, il y a des Couleurs qui ne peuvent demeurer ensemble sans offenser la vuë, comme le Vermillon avec les Verds, les Bleus & les Jaunes. Mais aussi comme les Instrumens les plus aigus se sauvent parmi une quantité d’autres, & font quelquefois un tres-bon effet ; ainsi les Couleurs les plus opposées, étant placées bien à propos entre plusieurs autres qui sont en union, rendent certains endroits plus sensibles, lesquels doivent dominer sur les autres & attirer les regards.

Titien (comme je l’ay remarqué ailleurs) en a usé ainsi dans le Tableau qu’il a fait du Triomphe de Baccus, où ayant placé Ariadne sur un des côtez du Tableau, & ne pouvant pour cette raison la faire remarquer par les éclats de la lumiére qu’il a voulu conserver dans le milieu, luy a donné une Echarpe de Vermillon sur une Draperie Bleuë, tant pour la détacher de son fond, qui est déja une mer Bleuë, qu’à cause que c’est une des principales Figures du sujet sur laquelle il veut que l’œil soit attiré. Paul Véronése dans sa Nôce de Cana ; parce que le Christ, qui est la principale Figure du sujet, est un peu enfoncé dans le Tableau, & qu’il n’a pû le faire remarquer par le brillant du Clair-obscur, l’a vêtu de Bleu & de Vermillon, afin que la vuë se portât sur cette Figure.


pp. 52–53

CHAPITRE XXI.

Du Pinceau.

LE terme de Pinceau se prend quelquefois pour la source de toutes les parties de la Peinture, comme lorsqu’on dit, que le Tableau de la Transfiguration de Raphaël est le plus bel Ouvrage qui soit sorti de son Pinceau : & quelquefois il s’entend de l’Ouvrage même, & l’on dit par éxemple, de tous les Peintres de l’Antiquité, le plus savant Pinceau est celuy d’Apelle. Mais icy le mot de Pinceau signifie simplement la façon extérieure dont il a été manié pour employer les Couleurs : & lorsque ces mêmes Couleurs n’ont point été trop agitées, &, comme on dit, trop tourmentées par le mouvement d’une main pésante, & qu’au contraire le mouvement en paroît libre, promt & léger, on dit que l’Ouvrage est d’un bon Pinceau. Mais ce Pinceau libre est peu de chose si la tête ne le conduit, & s’il ne sert à faire connoître que le Peintre posséde l’intelligence de son Art. En un mot le beau Pinceau est à la Peinture ce qu’est à la Musique une belle voix ; l’un & l’autre sont estimez à proportion du grand effet & de l’harmonie qui les accompagne.


pp. 53–54

CHAPITRE XXII.

Des Licences.

LEs Licences sont si nécessaires, qu’il y en a dans tous les Arts. Elles sont contre les Régles à prendre les choses à la lettre, mais à les prendre selon l’esprit, les Licences servent de Régles quand elles sont prises bien à propos. Or il n’y a personne de bon sens qui ne les trouve à propos, lorsque l’Ouvrage dans lequel on les employe fait plus d’effet, & que par leur moyen le Peintre arrive plus efficacement à sa fin, qui est d’imposer à la vuë. Mars il n’est pas donné à tous les Peintres de les employer utilement. Il n’y a que les grans Génies qui soient au dessus des Régles, & qui sachent se servir ingénieusement des Licences ; soit qu’ils les employent pour l’essence de leur Art, soit qu’elles regardent l’Histoire. Celles-cy méritent plus d’attention, & l’on en va parler dans l’Article suivant.


pp. 54–60

CHAPITRE XXIII.

De quelle autorité les Peintres ont
réprésenté sous des Figures humaines
les choses Divines, & celles qui sont
spirituelles ou inanimées.

L’Ecriture nous parle en plusieurs endroits des Apparitions de Dieu aux hommes, ou réellement par le ministére des Anges, ou en vision par des songes & des éxtases. Il y a une belle description de Dieu sous la forme d’un Vieillard dans le septiéme Chapitre de Daniel, vers. 9. La même Ecriture nous parle aussi de plusieurs Apparitions d’Anges sous des formes humaines ; c’est pourquoy l’Eglise dans le Concile de Nicée n’a point fait de difficulté de permettre aux Peintres de réprésenter Dieu le Pére sous la forme d’un Auguste Vieillard, & les Anges sous des formes humaines.

Il paroît aussi que le Peintre est en droit de peindre comme vivantes les choses mêmes inanimées, quand il ne fait en cela que suivre l’Idée que l’Ecriture sainte nous en donne : & le Spéctateur ne doit pas se scandaliser facilement quand il voit dans quelques Tableaux des sujets saints mêlez avec quelques fictions Poëtiques, comme si les fictions & la Poësie étoient indispensablement quelque chose de profane. Le Livre de Job, les Pseaumes de David & l’Apocalypse sont tous Poëtiques & pleins d’expressions figurées, sans comter toutes les Paraboles qui sont dans le reste de l’Ecriture. Ainsi, c’est suivant le Texte sacré que Raphaël dans le passage du Jourdain a peint sous une Figure humaine ce Fleuve, qui repousse ses eaux du côté de leur source. Il est autorisé en cela par l’Ecriture sainte, qui, pour se proportionner à l’intelligence des hommes, a coutume d’exprimer les choses Divines sous la figure des choses humaines, & qui pour l’instruction des Fidéles, se sert d’idées & de comparaisons palpables & sensibles. Nous en avons même un passage au sujet des Fleuves, dans le 97e. Pseaume, où il est dit, que les fleuves battront des mains, & que les montagnes tressailleront de joye en la présence du Seigneur. Le Peintre qui a la même intention d’instruire & d’édifier, ne sauroit suivre un meilleur modéle.

Le Poussin, qui dans son Tableau de Moïse trouvé, a tenu la même conduite pour réprésenter le Fleuve du Nil, en a été blâmé par quelques personnes, & voicy la raison qu’ils en apportent.

Ils disent qu’il ne faut point mêler les faux Dieux avec les choses de nôtre Réligion ; que les fleuves sont de fausses divinitez qui étoient adorées par les Païens, lesquelles ne doivent point être introduites dans les Histoires saintes : & de plus, qu’il suffit au Peintre de réprésenter un fleuve simplement, & non en figure.

A quoy il est aisé de répondre, que de la même façon que l’Ecriture sainte, en introduisant des fleuves sous des figures humaines, n’a point eu intention de parler de ceux que les Païens adoroient, & que pouvant s’expliquer naturellement & simplement, elle s’est néanmoins servie d’un stile figuré, sans crainte de séduire les Fidéles : tout de même aussi, le Peintre Chrétien, qui doit imiter l’Ecriture, est fort éloigné de vouloir altérer la vérité de l’Histoire, il veut au contraire, en se conformant à son Original, la faire entendre plus vivement & plus élégamment, non à un Infidéle, mais à un Chrétien comme luy, qui étant prévenu contre les fausses divinitez, ne doit point chercher d’autre sens que celuy de la sainte Ecriture.

Mais à l’égard des divinitez Païennes qui sont introduites comme telles, & avec les caractéres qui les font connoître, il y a plus de difficulté à les admettre dans les Compositions. De Savans hommes ont agité cette matiére par rapport à la Poësie, & le Procés en est encore à juger. Mais le Peintre, qui n’a pas d’autre langage pour s’exprimer que ces sortes de figures, bien loin d’être blâmé de s’en servir, sera toûjours applaudi des Savans qui les verront ingénieusement & prudemment employées.

Car les fausses divinitez peuvent être considérées de deux manières, ou comme dieux, ou comme figures symboliques. Comme dieux, le Peintre ne les peut réprésenter que dans les sujets purement profanes, où il en est question en cette qualité : & comme figures symboliques, il peut s’en servir avec discrétion en toute autre rencontre où il les jugera nécessaires.

Rubens, qui de tous les Peintres s’est le plus ingénieusement & le plus doctement servi de ces symboles, comme on le peut voir par le Livre de l’Entrée du Cardinal Infant dans la Ville d’Anvers ; & par les Tableaux de la Galerie de Luxembourg, a été censuré par quelques-uns, pour avoir introduit dans ses Compositions ces figures allégoriques, & pour avoir, dit-on, mêlé la fable avec la vérité.

A quoy l’on peut répondre que par l’usage qu’en a fait Rubens, il n’a point confondu la fable avec la vérité, mais plutôt que pour éxprimer cette même vérité, il s’est servi des symboles de la fable. En effet, dans la Peinture de la Naissance de Louïs XIII, il a réprésenté au haut du Tableau sur des nüées un peu éloignées, Castor sur son Cheval aîlé, & à côté Apollon dans son Char qui monte en haut, pour marquer que ce Prince est né le matin, & que l’accouchement fut heureux.

D’où l’on peut insérer que le Peintre n’a point eu la pensée de réprésenter des dieux comme dieux, mais seulement de peindre Castor comme une constellation qui rend heureux les événemens, & le Char d’Apollon qui va en haut, pour signifier le tems du matin.

Et si le Peintre, dans la vuë de s’exprimer, a jugé à propos de réprésenter des divinitez de la fable parmi les figures historiques, il faut considérer ces symboles comme invisibles, & comme n’y étant que par leur signification.

C’est dans ce sens que le deuxiéme Concile de Nicée, autorisé en cela par l’Ecriture, a permis de réprésenter aux yeux des Fidéles Dieu le Pére & les Anges sous des figures humaines. Car il y auroit encore plus d’inconvénient à peindre les Personnes de la sainte Trinité & ses Anges, qu’il n’y en a à introduire dans la scéne d’un Tableau des divinitez païennes. Et les Chrétiens, étant suffisamment prévenus contre ces apparences, qui ne sont que pour leur instruction, doivent, pour en profiter, entrer dans l’esprit du Peintre, & les regarder comme n’y estant point.

L’autorité de peindre des aîles aux Anges se peut tirer de ceux de l’Arche d’Alliance, & du 9e. Chapitre de Daniel v. 21. Mais ces passages n’obligent pas à donner indispensablement des aîles aux Anges, puisqu’il est certain qu’ils ont apparu toûjours sans aîles. Le Peintre néanmoins peut en user indifféremment, selon que son Art, le bon sens, & l’instruction des Fidéles l’éxigeront.

Mais tout ce qui est permis n’étant pas toûjours à propos, le Peintre doit user avec modération de l’autorité qu’il tire de l’Ecriture sainte, & prendre garde, qu’en voulant ménager l’avantage de son Art, il n’altére la vérité & la sainteté du sujet qu’il auroit à traiter.


pp. 60–94

CHAPITRE XXIV.

Des Figures nües, & où l’on peut s’en servir.

LEs Peintres & les Sculpteurs qui sont fort savans dans le Dessein, cherchent ordinairement les occasions de faire du nud, pour s’attirer de l’estime & de la distinction, & en cela ils sont très-loüables, pourvû qu’ils demeurent dans les bornes de la vérité de l’Histoire, de la vrai-semblance, & de la modestie. Il y a des sujets qui sont plus favorables à réprésenter du nud les uns que les autres ; & l’on s’en peut servir par éxemple, dans les Fables, dans la supposition des païs chauds, desquels nous n’avons point de rélation sur les modes, & parmi les Ouvriers des anciens tems. Caton le Censeur, au rapport de Plutarque, travailloit tout nud parmi ses Ouvriers lorsqu’il étoit revenu du Senat ; & Saint Pierre étoit nud lorsque Nôtre-Seigneur s’apparut à luy aprés sa Résurrection, & qu’il le trouva pêchant avec d’autres Apôtres.

On se peut encore servir du nud dans la réprésentation des sujets allégoriques, dans celle des dieux & des Héros de l’Antiquité Païenne : & enfin dans les autres rencontres où l’on peut supposer la simple Nature, & où le froid & la malignité ne régnent point. Car les habits n’ont été inventez que pour garantir les hommes du froid & de la honte.

Il y a encore aujourd’huy beaucoup de Peuples qui vont tout nuds, parce qu’ils habitent des païs chauds, où l’habitude les a mis à couvert de l’indécence & de la honte. Enfin la régle générale qu’on doit suivre en cela, est, comme nous avons dit, qu’il n’y ait rien contre la modestie & le vrai-semblable.

Les Peintres réprésentent la plûpart de leurs Figures la tête & les pieds nuds, & cela se doit toûjours selon les loix de la simple Nature, qui à l’égard de ces deux parties s’accoûtume facilement à la nudité. Nous en voyons des éxemples, non seulement dans les païs chauds, mais encore au milieu des plus froides montagnes des Alpes, où les ensans mêmes vont pieds nuds, l’Eté parmi les pierres & les cailloux, l’Hyver parmi la néige & les glaçons.

Mais si on a égard à la vérité de l’Histoire, on trouvera que le nud est une licence dont les Peintres se sont mis en possession, & de laquelle ils se servent utilement pour l’avantage de leur Art ; mais aussi dont ils abusent assez souvent. Je n’en éxcepte, ni Raphaël, ni le Poussin. Ils ont réprésenté les Apôtres pieds nuds contre ce qui est dit formellement dans l’Evangile, où Nôtre-Seigneur leur ordonnant de ne prendre aucune précaution pour leurs habits, leur dit positivement de se contenter des souliers qu’ils avoient aux pieds, sans en porter d’autres. Et dans les Actes des Apôtres, quand l’Ange délivra Saint Pierre, il luy dit de mettre sa ceinture, & d’attacher ses souliers : d’où l’on doit inférer qu’ils en avoient ordinairement.

Il en est de même de Moïse, qui dans la vision du Buisson ardent, fut averti de quitter ses souliers, & qui cependant est réprésenté par Raphaël pieds nuds dans les autres actions de sa vie, comme si Moïse n’avoit eu de chaussure que dans le temps qu’il gardoit les troupeaux de son beau-pére. On pourroit rapporter icy quantité d’éxemples où Raphaël & plusieurs autres Peintres aprés luy ont fait des Figures sans chaussure, contre l’Histoire & la vrai-semblance.

On remarque que les Sculpteurs Grecs ont fait plus ordinairement des Figures nuës que les Romains : je n’en say pas d’autre raison, sinon que les Grecs ont choisi des sujets plus convenables au désir qu’ils avoient de faire admirer la profondeur de leur Sience dans la construction & dans l’assemblage des parties du corps humain. Ils réprésentoient dans leurs Statuës plutôt des dieux que des hommes, & dans leurs Bas-reliefs, plutôt des baccanales & des sacrifices, que des histoires. Les Romains au contraire, qui vouloient par leurs Statuës & par leurs Bas-reliefs transmettre à la postérité la mémoire de leurs Empereurs, se sont trouvez indispensablement obligez, pour ne rien faire contre l’Histoire, d’habiller leurs Figures selon la mode de leurs tems.


pp. 64–66

CHAPITRE XXV.

De la Grace.

LA nécessité de la Grace dans la Peinture, généralement parlant, est une chose qui n’a besoin d’aucunes preuves. Il se rencontre seulement une difficulté sur ce point : Savoir si cette Grace est nécessaire dans toutes sortes de sujets ; dans les Combats, comme dans les Fêtes ; dans les soldats, comme dans les femmes.

Je conclus pour l’affirmative : & la raison que j’en donne est, que bien que la Grace se laisse d’abord appercevoir sur le visage, ce n’est pas néanmoins dans cette seule partie qu’elle paroît résider, elle consiste principalement dans le tour que le Peintre sait donner à ses objets pour les rendre agréables, même ceux qui sont inanimez : d’où il s’ensuit que non seulement il peut y avoir de la Grace dans la fiérté d’un Soldat, par le tour qu’on aura donné à son air & à son attitude, mais qu’il y en peut avoir aussi dans une Draperie ou dans quelqu’autre chose, par la maniére dont elle sera disposée.

Aprés cette Idée que je viens de donner du Peintre parfait, & les preuves que j’ay apportées de chacune de ses parties, il ne reste plus que d’en faire l’application aux Ouvrages de Peinture, & de les mettre comme dans la balance, non pour en rejetter entiérement ceux qui n’auront pas toutes les qualitez que l’on vient d’établir, mais pour les estimer selon leur poids.

L’on peut au reste se servir de cette même Idée pour juger des Desseins des différens Maîtres ; j’entens du dégré de leur bonté. Car pour connoître l’originalité d’un Dessein, & le nom du Peintre qui en est l’Auteur, il est comme impossible d’en donner des Régles, & difficile d’en parler avec justesse. J’hazarderay néanmoins d’éxposer icy ce que j’ay pensé sur ce sujet, dans l’espérance que cette témérité suscitera dans la suite quelque personne éclairée, qui redressera & qui augmentera le peu que j’en auray dit.


pp. 66–74

CHAPITRE XXVI.

Des Desseins.

LEs Desseins dont on veut parler icy sont les pensées que les Peintres éxpriment ordinairement sur du papier pour l’exécution d’un Ouvrage qu’ils méditent. On doit encore mettre au nombre des Desseins les Etudes des grans Maîtres, c’est-à-dire, les Parties qu’ils ont dessinées d’aprés Nature ; comme des têtes, des mains, des pieds, & des Figures entiéres : des Draperies, des Animaux, des Arbres, des Plantes, des Fleurs ; & enfin tout ce qui peut entrer dans la Composition d’un Tableau. Car, soit que l’on considére un bon Dessein, par rapport au Tableau dont il est l’Idée, ou par rapport à quelque Partie dont il est l’Etude, il mérite toûjours l’attention des Curieux.

Quoy que la connoissance des Desseins ne soit pas si estimable ni si étenduë que celle des Tableaux, elle ne laisse pas d’être délicate & piquante, à cause que leur grand nombre donne plus d’occasion à ceux qui les aiment, d’éxercer leur critique, & que l’Ouvrage qui s’y rencontre est tout esprit ; les Desseins marquent davantage le caractére du Maître, & font voir si son Génie est vif ou pesant ; si ses pensées sont élevées ou communes ; & enfin s’il a une bonne habitude & un bon Goût de toutes les parties qui peuvent s’éxprimer sur le papier. Le Peintre qui veut finir un Tableau, tâche de sortir, pour ainsi dire, de luy-même, afin de s’attirer les loüanges qu’on donne aux parties dont il sent bien qu’il est dépourvû : mais en faisant un Dessein, il s’abandonne à son Génie, & se fait voir tel qu’il est. C’est pour cette raison que dans les Cabinets des Grans, on y voit non feulement des Tableaux, mais que l’on y conserve encore les Desseins des bons Maîtres.

Cependant il y a peu de Curieux de Desseins, & parmi ces Curieux, s’il y en a qui connoissent les manières, il y en a bien peu qui en connoissent le fin. Les Demi-Connoisseurs n’ont point de passion pour cette curiosité, parce que ne pénétrant pas encore assez avant dans l’esprit des Desseins, ils n’en peuvent goûter tout le plaisir, & font plus sensibles à celuy que donnent les Estampes qui ont été gravées avec soin d’aprés les bons Tableaux ; cela peut venir aussi par la crainte d’être trompez, & de prendre, comme il arrive assez souvent, des Copies pour des Originaux, faute d’éxpérience.

Il y a trois choses en général à remarquer dans les Desseins : la Sience, l’Esprit, & la Liberté. Par la Sience, j’entens une bonne Composition, un Dessein correct & de bon Goût, avec une loüable intelligence du Clair-obscur : sous le terme d’Esprit, je comprens, l’éxpression vive & naturelle du sujet en général, & des objets en particulier : & la Liberté, n’est autre chose qu’une habitude que la main a contractée pour éxprimer promtement & hardiment l’Idée que le Peintre a dans l’esprit : & selon qu’il y entre de ces trois choses dans un Dessein, il en est plus ou moins estimable.

Quoy que les Desseins libres portent ordinairement beaucoup d’Esprit avec eux, tous les Desseins librement faits ne sont pas pour cela spirituellement touchez ; & si les Desseins savans n’ont pas toûjours de la Liberté, il s’y rencontre ordinairement de l’Esprit.

Je pourrois nommer icy quantité de Peintres, dont les Desseins ont beaucoup de Liberté sans aucun Esprit, où dont la main hardie ne produit que des éxpressions vagues. J’en pourrois nommer aussi de fort habiles, dont les Desseins paroissent estantez, quoy que savans & spirituels ; parce que leur main étoit retenuë par leur jugement, & qu’ils se sont attachez préférablement à toutes choses, à la justesse de leurs contours, & à l’éxpression de leur sujet. Mais je croy qu’il est mieux de ne nommer personne, & d’en laisser le jugement aux autres.

On peut dire à la loüange de la Liberté, qu’elle est si agréable, qu’elle couvre souvent, & fait éxcuser beaucoup de défauts, lesquels on attribuë plutôt à une impétuosité de veine, qu’à l’insuffisance. Mais il faut dire aussi que la Liberté de main ne paroît presque plus Liberté, quand elle est renfermée dans les bornes d’une grande régularité, encore qu’elle y soit effectivement. C’est ainsi que dans les Desseins de Raphaël les plus arrêtez, il y a une Liberté délicate qui n’est bien sensible qu’aux yeux savans.

Enfin il y a des Desseins où il se rencontre peu de correction, qui ne laissent pas d’avoir leur mérite ; parce qu’il y a beaucoup d’Esprit & de Caractére. On peut mettre sous cette espéce les Desseins de Guillaume Baur, ceux de Rembrant, ceux du Bénédétte, & de quelques autres.

Les Desseins touchez & peu finis ont plus d’Esprit, & plaisent beaucoup davantage que s’ils étoient plus achevez, pourvû qu’ils ayent un bon Caractére, & qu’ils mettent l’Idée du Spéctateur dans un bon chemin : la raison en est que l’imagination y supplée toutes les parties qui y manquent, ou qui n’y sont pas terminées, & que chacun les voit selon son Goût. Les Desseins des Maîtres qui ont plus de Génie que de Sience, donnent souvent occasion de faire l’éxpérience de cette vérité. Mais les Desseins des Excellens Maîtres, qui joignent la Solidité à un beau Génie, ne perdent rien pour être finis ; aussi doit-on estimer les Desseins à mesure qu’ils sont terminez, supposé que les autres choses y soient également.

Quoy que l’on doive préférer les Desseins dans lesquels il se trouve plus de parties, l’on ne doit pas rejetter pour cela ceux où il ne s’en rencontreroit qu’une seule, pourvû qu’elle y soit d’une maniére à faire voir quelque Principe, ou qu’elle porte avec soy une singularité spirituelle, qui plaise, ou qui instruise.

On ne doit pas non plus rejetter ceux qui ne sont qu’ésquissez, & où l’on ne voit qu’une tres-légére Idée, & comme l’essay de l’imagination : parce qu’il est curieux de voir de quelle maniére les habiles Peintres ont conçû d’abord leurs pensées avant que de les digérer, & que les ésquisses font encore connoître de quelle touche les grans Maîtres se servoient pour caractériser les choses avec peu de trais. Ainsi pour satisfaire pleinement à la curiosité, il seroit bon d’avoir d’un même Maître des Desseins de toutes les façons ; c’est-à-dire, non seulement de sa prémiére, seconde & derniére maniére, mais encore des ésquisses tres-légers, aussi-bien que des Desseins tres-finis. J’avouë cependant que les Curieux, purement spéculatifs, n’y trouveront pas si-bien leur comte que ceux, qui, ayant aussi de la pratique manuelle, sont plus capables de goûter cette curiosité.

Il y a une chose, qui est le Sel des Desseins, & sans laquelle je n’en ferois que peu ou point du tout de cas, & je ne puis la mieux éxprimer que par le mot de Caractére. Ce Caractére donc consiste dans la maniére dont le Peintre pense les choses, c’est le Cachet qui le distingue des autres, & qu’il imprime sur ses Ouvrages comme la vive image de son Esprit. C’est ce Caractére qui remuë nôtre imagination ; & c’est par luy que les habiles Peintres, après avoir étudié sous la Discipline de leurs Maîtres, ou d’aprés les Ouvrages des autres, se sentent forcez par une douce violence à donner l’effort à leur Génie, & à voler de leurs propres aîles.

J’excluë donc du nombre des bons Desseins ceux qui sont insipides, & j’en trouve de trois sortes. Prémiérement ceux des Peintres, qui, bien qu’ils produissent de grandes Compositions, & qu’ils ayent de l’éxactitude & de la correction, répandent néanmoins dans leurs Ouvrages une froideur qui transit ceux qui les regardent. Secondement, les Desseins des Peintres, qui ayant plus de mémoire que de Génie, ne travaillent que par la reminiscence des Ouvrages qu’ils ont vûs, ou qui se servent avec trop peu d’industrie, & trop de servitude de ceux qu’ils ont présens. Et troisiémement, ceux des Peintres qui s’attachent à la maniére de leurs Maîtres sans en sortir, ni sans l’enrichir.

La connoissance des Desseins, comme celle des Tableaux, consiste en deux choses ; à découvrir le nom du Maître, & la bonté du Dessein.

Pour connoître si un Dessein est d’un tel Maître, il faut en avoir vû beaucoup d’autres de la même main avec attention, & avoir dans l’Esprit une Idée juste du Caractére de son Génie, & du Caractére de sa Pratique. La connoissance du Caractére du Génie demande une grande étenduë, & une grande netteté d’Esprit pour retenir les Idées sans les confondre ; & la connoissance du Caractére de la Pratique dépend plus d’une grande habitude, que d’une grande capacité : & c’est pour cela que les plus habiles Peintres ne sont pas toûjours ceux qui décident avec plus de justesse en cette matiére. Mais pour connoître si un Dessein est beau, & s’il est Original ou Copie, il faut avec le grand usage beaucoup de délicatesse & de pénétration ; je ne croy pas même qu’on le puisse faire sans avoir outre cela quelque Pratique manuelle du Dessein, encore peut-on s’y laisser surprendre.

Il me paroît qu’il est aisé d’inférer de tout ce que l’on vient de lire, que la comparaison des Ouvrages de Peinture avec l’Idée que l’on a établie du Peintre parfait, est le meilleur moyen pour bien connoître le degré d’estime qui leur est dû ; mais comme on n’a pas ordinairement un assez grand nombre de Tableaux en sa disposition, ni de Desseins assez finis pour éxercer sa critique, & pour s’aquérir en peu de tems une habitude de bien juger, les bonnes Estampes pourront tenir lieu de Tableaux ; car à la réserve de la Couleur Locale, elles sont suscéptibles de toutes les parties de la Peinture. Et outre qu’elles abrégeront le tems, elles sont tres-propres à remplir l’Esprit d’une infinité de connoissances. Le Lecteur ne sera peut-être pas fâché de trouver icy ce qui m’a paru sur cette matiére.


pp. 74–92

CHAPITRE XXVII.

De l’utilité des Estampes, & de
leur usage.

L’Homme naît avec un désir de savoir, & rien ne l’empêche tant de s’instruire, que la peine qu’il y a d’apprendre, & la facilité qu’il a d’oublier ; deux choses dont la plûpart des hommes se plaignent avec beaucoup de raison : car depuis que l’on recherche les Siences & les Arts, & que pour les pénétrer on a mis au jour une infinité de Volumes, on nous a mis en même tems devant les yeux un objet terrible & capable de rebuter nôtre esprit & nôtre mémoire. Cependant nous avons plus que jamais besoin de l’un & de l’autre, ou du moins, de trouver les moyens de les aider dans leurs fonctions. En voicy un tres-puissant, & qui est une des plus heureuses productions des derniers siécles. C’est l’invention des Estampes.

Elles sont arrivées dans nôtre siécle à un si haut degré de perfection, & les bons Graveurs nous en ont donné un si grand nombre sur toutes sortes de matiéres, qu’il est vray de dire qu’elles sont devenuës les dépositaires de tout ce qu’il y a de plus beau & de plus curieux dans le monde.

Leur Origine est de 1460. Elle vient d’un nommé Maso Finiguérra Orfévre de Florence, qui gravoit sur ces Ouvrages, & qui en les moulant avec du souffre fondu, s’apperçût que ce qui sortoit du moule marquoit dans ses empreintes les mêmes choses que la graveure, par le noir que le souffre avoit tiré des tailles. Il essaya d’en faire autant sur des bandes d’argent avec du papier humide, en passant un rouleau bien uni par dessus, ce qui luy réüssit. Cette nouveauté donna envie à un autre Orfévre de la même Ville, nommé Baccio Baldini d’en essayer, & le succés luy fit graver plusieurs planches de l’Invention & du Dessein de Sandro Botticello ; & sur ces Epreuves André Manteigne, qui étoit à Rome, se mit aussi à graver plusieurs de ses propres Ouvrages.

La connoissance de cette Invention ayant passé en Flandres, Martin d’Anvers, qui étoit alors un Peintre fameux, grava quantité de Planches de son Invention, & en envoya plusieurs Estampes en Italie, lesquelles étoient marquées de cette façon, M. C. Vasari, dans la Vie de Marc-Antoine en rapporte la plûpart des sujets, dont il y en a un entr’autres, (c’est la Vision de Saint Antoine) que Michelange, encore fort jeune, trouva d’une Invention si extraordinaire, qu’il voulut la colorier. Aprés Martin d’Anvers, Albert Dure commença à paroître, & nous a donné une infinité de belles Estampes, tant en bois qu’au burin, qu’il envoya ensuite à Venise pour les faire vendre. Marc-Antoine qui s’y trouva pour lors, fut si émerveillé de la beauté de ces Ouvrages, qu’il en copia trente-six pieces, lesquelles réprésentent la Passion de Nôtre-Seigneur : & ces Copies furent reçûës dans Rome avec d’autant plus d’admiration, qu’elles étoient plus belles que les Originaux. Dans ce même tems Ugo du Carpi, Peintre Italien, d’une capacité médiocre, mais d’un Ésprit inventif, trouva par le moyen de plusieurs Planches de bois la maniére de faire des Estampes qui ressemblassent aux Desseins de Clair-obscur. Et quelques années aprés on découvrit l’Invention des Estampes à l’eau-forte, que le Parmésan mit aussitôt en usage.

Ces prémiéres Estampes attirérent par leur nouveauté l’admiration de tous ceux qui les virent, & les habiles Peintres qui travailloient pour la gloire, voulurent s’en servir pour faire part au monde de leurs Ouvrages. Raphaël entr’autres employa le burin du fameux Marc-Antoine pour graver plusieurs de ses Tableaux & de ses Desseins ; & ces admirables Estampes ont été autant de Renommées, qui ont porté le nom de Raphaël par toute la Terre. Depuis Marc-Antoine un grand nombre de Graveurs se sont rendus recommandables, en Allemagne, en Italie, en France, & dans les Païs-Bas, & ont mis au jour, tant au burin, qu’à l’eau-forte une infinité de sujets de tous genres, Histoires, Fables, Emblêmes, Devises, Médailles, Animaux, Païsages, Fleurs, Fruits, & généralement toutes les Productions visibles de l’Art & de la Nature.

Il n’y a personne de quelque Etat & de quelque Profession qu’il soit, qui n’en puisse tirer une grande utilité : les Théologiens, les Réligieux, les Gens dévots, les Philosophes, les hommes de Guérre, les Voyageurs, les Géographes, les Peintres, les Sculpteurs, les Architéctes, les Graveurs, les Amateurs des beaux Arts, les Curieux de l’Histoire & de l’Antiquité, & enfin ceux, qui, n’ayant point de profession particuliére que celle d’être honnêtes gens, veulent orner leur Esprit des connoissances qui peuvent les rendre plus estimables.

On ne prétend pas que chaque personne soit obligée de voir tout ce qu’il y a d’Estampes pour en tirer de l’utilité, au contraire leur nombre presque infini & qui présenteroit tout à la fois tant d’Idées différentes, seroit plutôt capable de dissiper l’Esprit, que de l’éclairer. Il n’y a que ceux, qui en naissant, l’ont apporté d’une grande étenduë & d’une grande netteté, ou qui l’ont éxercé quelque tems dans la vuë de tant de diverses choses, qui puissent en profiter, & les voir toutes sans confusion.

Mais chaque particulier peut choisir seulement des sujets qui luy soient propres, & qui puissent, ou rafraîchir sa mémoire, ou fortifier ses connoissances, & suivre en cela l’inclination qu’il a pour les choses de son Goût & de sa profession.

Aux Théologiens, par éxemple, rien n’est plus convenable que les Estampes qui regardent la Réligion & les Mystéres, les Histoires saintes, & tout ce qui découvre les prémiers Exercices des Chrêtiens & leur persécution, les Bas-reliefs Antiques, qui instruisent en beaucoup d’endroits des Cérémonies de la Réligion Païenne, & enfin tout ce qui a rapport à la nôtre, soit saint, soit profane.

Aux Dévots, les sujets qui élévent l’Esprit à Dieu, & qui peuvent l’entretenir dans son Amour.

Aux Réligieux, les Histoires sacrées en général, & ce qui concérne leur Ordre en particulier.

Aux Philosophes, toutes les Figures démonstratives qui regardent non seulement les expériences de Phisyque, mais toutes celles qui peuvent augmenter les connoissances qu’ils ont des chofes naturelles.

A ceux qui suivent les Armes, les Plans & les Elévations des Places de guerre, les Ordres de Batailles, & les Livres de Fortification, dont les Figures démonstratives font la plus grande partie.

Aux Voyageurs, les Vuës particuliéres des Palais, des Villes, & des lieux considérables, pour les préparer aux choses qu’ils ont à voir, ou pour en conserver les Idées quand ils les auront vûës.

Aux Géographes, les Cartes de leur Profession.

Aux Peintres, tout ce qui peut les fortifier dans les parties de leur Art ; comme les Ouvrages Antiques, ceux de Raphaël & du Carrache pour le bon Goût, pour la correction du Dessein, pour la grandeur de maniére, pour le chois des airs de Tête, des passions de l’Ame, & des Attitudes : ceux du Corrége pour la grace & pour la finesse des expressions : ceux du Titien, du Bassan & des Lombards pour le caractére de la vérité, & pour les naïves éxpressions de la Nature, & sur tout pour le Goût du Païsage : ceux de Rubens pour un caractére de grandeur & de magnificence dans ses Inventions, & pour l’artifice du Clair-obscur : ceux enfin, qui, bien que défectueux dans quelque partie, ne laissent pas de contenir quelque chose de singulier & d’éxtraordinaire. Car les Peintres peuvent tirer un avantage considérable de toutes les différentes maniéres de ceux qui les ont précédez, lesquelles sont autant de fleurs dont ils doivent ramasser, à la maniére des Abeilles, un suc, qui, ayant passé en leur propre substance, produira des Ouvrages utiles & agréables.

Aux Sculpteurs, les Statues, les Bas-Reliefs, les Médailles, & les autres Ouvrages Antiques : ceux de Raphaël, de Polydore, & de toute l’Ecole Romaine.

Aux Architéctes, les Livres qui concérnent leur Profession, & qui sont pleins de Figures démonstratives de l’Invention de leurs Auteurs, ou copiées d’aprés l’Antique.

Aux Graveurs, un chois de Piéces de différentes maniéres, tant au burin qu’à l’eau-forte. Ce chois leur doit servir aussi pour voir le progrés de la Graveure depuis Albert Dure jusqu’aux Ouvriers de nôtre tems, en passant par les Ouvrages de Marc-Antoine, de Corneille Cort, des Carraches, des Sadelers, de Goltius, de Muler, de Vostermans, de Pontius, de Bolsvert, de Vischer, & enfin par un grand nombre d’autres que je ne nomme point, qui ont eu un Caractére particulier, & qui par différentes voyes se sont tous efforcez d’imiter, ou la Nature, quand ils ont fait de leur Invention, ou les Tableaux de differentes maniéres, quand ils ont eu pour fin la fidélité de leur imitation. En comparant ainsi l’Ouvrage de tous ces Maîtres, ils peuvent juger lesquels ont mieux entendu la conduite des Tailles, le ménagement de la Lumière, & la valeur des tons par rapport au Clair-obscur ; lesquels ont sû le mieux accorder dans leur burin la délicatesse avec la force & l’esprit de chaque chose avec l’éxtréme exactitude ; afin que, profitant de ces Lumiéres, ils ayent la loüable ambition d’égaler ces habiles Maîtres, ou de les surpasser.

Aux Curieux de l’Histoire & de l’Antiquité, tout ce que l’on voit de gravé de l’Histoire Sainte & Profane, & de la Fable ; les Bas-Reliefs Antiques, les Colonnes Trajanne & Antonine, les Livres de Médailles & de Piérres gravées, & plusieurs Estampes qui ont du rapport à la connoissance qu’ils veulent s’aquérir, ou se conserver.

A ceux enfin, qui, pour être plus heureux & plus honnêtes gens, veulent se former le Goût aux bonnes choses, & avoir une teinture raisonnable des beaux Arts, rien n’est plus nécessaire que les bonnes Estampes. Leur vue avec un peu de réfléxion les instruira promtement & agréablement de tout ce qui peut éxercer la raison, & fortifier le jugement. Elles rempliront leur mémoire des choses curieuses de tous les tems & de tous les Païs : & en leur apprenant les différentes Histoires, elles leur apprendront les diverses manières dans la Peinture. Ils en jugeront promtement par la facilité qu’il y a de feüilleter quelques papiers, & de comparer ainsi les Productions d’un Maître avec celles d’un autre : & de cette façon, en épargnant le tems, elles épargneront encore la dépense. Car il est presque impossible d’amasser en un même lieu des Tableaux des meilleurs Peintres dans une quantité suffisante, pour se former une Idée complete sur l’Ouvrage de chaque Maître : & quand avec beaucoup de dépense on auroit rempli un Cabinet spacieux de Tableaux de différentes maniéres, il ne pourroit y en avoir que deux ou trois de chacune ; ce qui ne suffit pas pour porter un jugement bien précis du Caractére du Peintre, ni de l’étenduë de sa capacité. Au lieu, que par le moyen des Estampes, vous pouvez sur une table voir sans peine les Ouvrages des différens Maîtres, en former une Idée, en iuger par comparaison, en faire un chois, & contracter par cette pratique une habitude du bon Goût & des bonnes manières, sur tout, si cela se fait en présence de quelqu’un qui ait du discernement dans ces fortes de choses, & qui en sache distinguer le bon d’avec le médiocre.

Mais pour ce qui est des Connoisseurs & des Amateurs des beaux Arts, on ne peut leur rien préscrire, tout est soûmis, pour ainsi parler, à l’empire de leur connoissance ; ils l’entretiennent par la vuë, tantôt d’une chose, & tantôt d’une autre, à cause de l’utilité qu’ils en reçoivent & du plaisir qu’ils y prennent. Ils ont entr’autres celuy de voir dans ce qui a été gravé d’après les Peintres fameux, l’origine, le progrés & la perfection des Ouvrages ; ils les suivent depuis le Giotto & André Manteigne, jusqu’à Raphaël, au Titien & aux Caraches. Ils éxaminent les différentes Ecoles de ces tems-là, ils voyent en combien de branches elles se sont partagées par la multiplicé des Disciples, & en combien de façons l’Esprit humain est capable de concevoir une même chose, qui eft l’Imitation, & que de là font venuës tant de diverses maniéres, que les Païs les Tems, les Esprits, & la Nature par leur diversité nous ont produites.

Entre tous les bons effets qui peuvent venir de l’usage des Estampes, on s’est icy contenté d’en rapporter six, qui seront juger facilement des autres.

Le premier est de divertir par l’imitation, & en nous réprésentant par leur Peinture les choses visibles.

Le 2e. est de nous instruire d’une maniére plus forte & plus promte que par la parole. Les choses, dit Horace, qui entrent par les oreilles prennent un chemin bien plus long, & touchent bien moins que celles qui entrent par les yeux, lesquels sont des témoins plus sûrs & plus fidéles.

Le 3e. D’abréger le tems que l’on employeroit à relire les choses qui sont échapées de la mémoire, & de la rafraîchir en un coup d’œil.

Le 4e. De nous réprésenter les choses absentes comme si elles étoient devant nos yeux, & que nous ne pourrions voir que par des voyages pénibles, & par de grandes dépenses.

Le 5e. De donner les moyens de comparer plusieurs choses ensemble facilement, par le peu de lieu que les Estampes occupent, par leur grand nombre, & par leur diversité.

Et le 6e. De former le Goût aux bonnes choses, & de donner au moins une teinture des beaux Arts, qu’il n’est pas permis aux honnêtes gens d’ignorer.

Ces effets sont généraux : mais chacun en peut sentir de particuliers selon ses lumiéres & son inclination ; & ce n’est que par ces effets particuliers que chacun peut régler la collection qu’il en doit faire.

Car il est aisé de juger, que dans la diversité des conditions dont on vient de parler, la curiosité des Estampes, l’ordre, & le chois qu’il y faut tenir dépendent du Goût & des vuës d’un chacun.

Ceux qui aiment l’Histoire, par éxemple, ne recherchent que les sujets qui y sont renfermez, & pour ne laisser rien échaper à leur curiosité, ils y tiennent cet ordre, qu’on ne peut assez louër. Ils suivent celuy des Païs, & des Tems : & tout ce qui regarde chaque Etat en particulier est contenu dans un ou dans plusieurs Porte-feüilles, dans lesquels on trouve :

Prémiérement les Portraits des Souverains qui ont gouverné un Païs, les Princes & Princesses qui en sont descendus, ceux qui ont tenu quelque rang considérable dans l’Etat, dans l’Eglise, dans les Armes, dans la Robe : ceux qui se sont rendus recommandables dans les différentes Professions, & les Particuliers qui ont quelque part dans les Evénemens historiques. Ils accompagnent ces Portraits de quelques lignes d’écriture, qui marquent le caractére de la Personne, sa Naissance, ses Actions remarquables, & le tems de sa Mort.

2. La Carte générale & les particulières de cet Etat, les Plans & les Elévations des Villes, ce qu’elles enferment de plus considérable ; les Châteaux, les Maisons Royalles, & tous les lieux particuliers qui ont mérité d’être donnez au Public.

3. Tout ce qui a quelque rapport à l’Histoire : comme les Entrées de Ville, les Carouzels, les Pompes Funébres, les Catafalques, ce qui regarde les Cérémonies, les Modes & les Coûtumes ; & enfin toutes les Estampes particulières qui sont historiques.

Cette recherche qui est faite pour un Etat est continuée pour tous les autres avec la même suite & la même œconomie. Cet ordre est ingénieusement inventé, & l’on en est redevable à un Gentilhomme,* assez connu d’ailleurs par son mérite extraordinaire, & par le nombre de ses Amis.

* Mr de Ganiéres.

Ceux qui ont de la passion pour les beaux Arts en usent d’une autre maniére. Ils font des Recueils par rapport aux Peintres & à leurs Eléves. Ils mettent, par éxemple, dans l’Ecole Romaine, Raphaël, Michelange, leurs Disciples. & leurs Contemporains. Dans celle de Venise, Giorgion, le Titien, les Bassans, Paul Véronése, Tintoret, & les autres Vénitiens. Dans celle de Parme, le Corrége, le Parmésan, & ceux qui ont suivi leur Goût. Dans celle de Bologne, les Caraches, le Guide, le Dominiquain, l’Albane, Lanfranc, & le Guarchin. Dans celle d’Allemagne, Albert Dure, Holbens, les petits Maîtres, Guillaume Baure, & autres. Dans celle de Flandres, Otho-Vénius, Rubens, Vandeik, & ceux qui ont pratiqué leurs maximes : ainsi de l’Ecole de France, & de celles des autres Païs.

Quelques-uns assemblent leurs Estampes par rapport aux Graveurs, sans avoir égard aux Peintres ; d’autres par rapport aux sujets qu’elles réprésentent, d’autres d’une autre façon, & il est juste de laisser à un chacun la liberté d’en user selon ce qui luy semblera plus utile & plus agréable.

Quoy qu’on puisse en tout tems & à tout âge tirer de l’utilité de la vuë des Estampes, néanmois celuy de la jeunesse y est plus propre qu’un autre : parce que le fort des enfans est la mémoire, & qu’il faut pendant qu’on le peut se servir de cette partie de l’ame, pour en faire comme un magasin, & pour les instruire des choses qui doivent contribuer à leur former le jugement.

Mais si l’usage des Estampes est utile à la Jeunesse, il est d’un grand plaisir & d’un agréable entretien à la Vieillesse. C’est un tems propre au repos & aux réfléxions, & dans lequel, n’étans plus dissipez par les amusemens des prémiers âges, nous pouvons avec plus de loisir goûter les agrémens que les Estampes font capables de nous donner ; soit qu’elles nous apprennent des choses nouvelles, soit qu’elles nous rappellent les Idées de celles qui nous étoient déjà connuës ; soit qu’ayant du Goût pour les Arts, nous jugions des différentes Productions que les Peintres & les Graveurs nous ont laissées ; soit que n’ayant point cette connoissance, nous soyons flattez de l’espérance de l’aquérir ; soit enfin que nous ne cherchions dans ce plaisir, que celuy d’exciter agréablement nôtre attention par la beauté & par la singularité des objets que les Estampes nous offrent. Car nous y trouvons les Païs, les Villes, & les lieux considérables que nous avons lûs dans les Histoires, ou que nous avons vûs nous-mêmes dans nos Voyages. De maniére que la grande variété, & le grand nombre des choses rares qui s’y rencontrent, peuvent même servir de Voyage, mais d’un Voyage commode & curieux à ceux qui n’en ont jamais fait, ou qui ne sont pas en état d’en faire.

Ainsi il est constant par tout ce que l’on vient de dire, que la vûë des belles Estampes, qui instruit la jeunesse, qui rappelle & qui affermit les connoissances de ceux qui sont dans un âge plus avancé, & qui remplit si agréablement le loisir de la Vieillesse, doit être utile à tout le monde.

On n’a point crû devoir entrer dans le détail de tout ce qui peut rendre recommandable l’usage des Estampes ; l’on croit que le peu qu’on en a dit est suffisant pour induire le Lecteur à tirer des conséquences conformes à ses vuës & à ses bésoins.

Si les Anciens avoient eu en cela le même avantage que nous avons aujourd’huy, & qu’ils eussent par le moyen des Estampes transmis à la Postérité tout ce qui étoit chez eux de beau & de curieux, nous connaîtrions distinctement une infinité de belles choses dont les Historiens ne nous ont laissé que des idées confuses. Nous verrions ces supérbes Monumens de Memphis & de Babylone, ce Temple de Jerusalem que Salomon avoit bâti dans sa magnificence. Nous jugerions des Edifices d’Athénes, de Corinthe & de l’ancienne Rome, avec plus de fondement encore & de certitude, que par les seuls fragmens qui qui nous en sont restez. Pausanias, qui nous fait une si éxacte déscription de la Gréce, & qui nous y conduit en tous lieux comme par la main, auroit accompagné ses Discours de Figures démonstratives, qui seroient venuës jusqu’à nous, & nous aurions le plaisir de voir, non selement les Temples & les Palais tels qu’ils étoient dans leur perfection, mais nous aurions aussi hérité des anciens Ouvriers l’Art de les bien bâtir. Vitruve, dont les démonstrations ont été perduës, ne nous auroit pas laissé ignorer tous les instrumens & toutes les machines qu’il nous décrit, & nous ne trouverions pas dans son Livre tant de lieux obscurs, si les Estampes nous avoient conservé les Figures qu’il avoit faites, & dont il nous parle luy-même. Car en fait d’Arts, elles sont les lumières du Discours, & les véritables moyens par où les Auteurs se communiquent : C’est encore par le manque de ces moyens que nous avons perdu les Machines d’Archiméde & de Héron l’Ancien, & la connoissance de beaucoup de Plantes de Dioscoride, de baucoup d’Animaux, & de beaucoup de Productions curieuses de la Nature, que les veilles & les méditations des Anciens nous avoient découvertes. Mais sans nous arrêter à regretter des choses perduës, profitons de celles que les Estampes nous ont sauvées, & qui nous sont présentes.