Chasles 1725/II

François-Jacques Chasles, Dictionaire universel, chronologique et historique de Justice, Police et Finance, Distribué par ordre de matieres. Contenant tous Edits, Declarations du Roy, Lettres Patentes, et Arrests du Conseil d’Etat. Rendus depuis l’année 600 jusques & compris 1720 II, Paris [Claude Robustel] 1725.


pp. 709–712

PEINTURE.

C’EST un Art de representer avec les couleurs, des figures, des paysages, des villes & autres sujets. On ne peut pas douter que la Peinture ne soit aussi ancienne que la Sculpture, puisqu’elles ont toutes deux le dessein pour principe: il est difficile de sçavoir précisément le tems, le lieu, où elles ont commencé de paroître.

Les Egyptiens & les Grecs qui se prétendent les inventeurs des plus beaux Arts, n’ont pas manqué de s’attribuer la gloire d’avoir été les premiers Sculpteurs & les Peintres. Il est vrai que le premier qui s’avisa de dessiner, fit son coup d’essay sur une muraille où il traça l’ombre d’un homme que la lumiere faisoit paroître; d’autres ont prétendu pour enjoliver l’histoire que ce fut une fille qui dessina ainsi le visage de son amant.

Les uns veulent que celui qui a réduit cette invention en pratique ait été un Philodes d’Egypte, les autres un nommé Cleante de Corinthe, d’autres qu’Ardice le Corinthien & Thelephant de Clarentia dans le Peloponnese ayent commencé à dessiner sans couleurs & avec du charbon seulement, & que le premier qui se servit d’une couleur pour peindre ait été un Cleophante de Corinthe, qui pour cela fut surnommé Monochromatos, c’est-à-dire d’une seule couleur. L’on dit qu’après luy Higunontes, DiniasCharmas, furent des premiers à peindre d’une seule couleur. Eumarus d’Athenes peignit ensuite les hommes & les femmes d’une differente maniere. Son disciple Cimon Cleonitien commença à poser les corps en differentes attitudes, & à representer les jointures des membres, les veines du corps, & les plis des draperies. Dès la XV. Olympiade vers l’an 715. avant la naissance de Jesus-Christ, Candault surnommé Myrsile Roy de Lydie, acheta au poids de l’or un tableau de la façon du Peintre Bularchus, où étoit representé la bataille des Magnetiens, Panænus frere de Phidias, peignit avec réputation sous la LXXXIII. Olympiade 448 ans avant Jesus-Christ, Polygnotus Thasien, s’attacha à l’expression des passions, & trouva les couleurs vives & éclatantes: il fit plusieurs ouvrages à Delphes & à Athenes. Au même tems Mycon se rendit celebre aussi dans la Grece. Vers la XC. Olympiade & l’an 420. avant Jesus-Christ, parurent Aglaophon, Cephissodorus, PhrillusEvenos pere & maître de Parrhasius: ils furent suivis de Zeuxis, Eupompe, Timante, Androcede, Euphranor, Parasius & Pamphile: tous ces Peintres furent excellens en leur art; mais Apelles les surpassa tous, il vivoit sous la CXIII. Olympiade vers l’an 408. avant la naissance de Jesus-Christ.

De la Grece la Peinture passa en Italie, où elle fut en grande réputation sur la fin de la Republique, & sous les premiers Empereurs, jusqu’à ce que le luxe & les guerres eussent dissipé l’Empire Romain. Elle y demeura entierement éteinte aussi-bien que les autres sciences & les autres Arts. Elle ne recommença à paroître en Italie que quand le fameux Cimabué se mit à travailler, & vers l’an 1220. retira d’entre les mains de certains Grecs les déplorables restes de cet Art. Quelques Florentins l’ayant secondé furent ceux qui se mirent les premiers en réputation; neanmoins il se passa beaucoup de tems sans qu’il s’élevât aucun Peintre fort illustre. Le Ghirlandaio maître de Michel Ange, acquit le plus de crédit, quoique sa maniere fût seiche & gothique; mais Michel Ange son disciple qui parut ensuite sous le Pape Jule II. au commencement du XVI. siecle, effaça la gloire de tous ceux qui l’avoient précedé, & forma l’Ecole de Florence. Pierre Perugin eut pour eleve Raphaël d’Urbin qui surpassa de beaucoup son maître, & Michel Ange même. Raphaël établit l’Ecole de Rome, composée des plus excellens Peintres qui ayent paru. Dans le même tems l’Ecole de Lombardie s’éleva, & se rendit recommandable sous le Giorgien & sous le Titien, qui avoit eû pour premier maître Jean Belin.

Il y eut encore en Italie quelques Ecoles particulieres sous differens maîtres, entr’autres à Milan celle de Leonard de Vinci; mais on ne compte que les trois premieres comme les plus celebres & d’où les autres sont sorties. Outre ces Peintres il y en avoit en deça les Monts qui n’avoient nul commerce avec ceux d’Italie, comme Albert Durer en Allemagne, Holbens en Suisse, Lucas de Leyde en Hollande, & plusieurs autres qui travailloient en France & en Flandres de differentes manieres; mais l’Italie & Rome principalement étoit le lieu ou cet Art se pratiquoit dans sa plus grande perfection; à vûë de tems il s’élevoit d’excellens Peintres; à l’Ecole de Raphaël a succedé celle des Caraches, laquelle a quasi duré jusqu’à present dans leurs éleves; mais il en reste peu aujourd’huy en Italie. Il semble que cet Art ait passé en France depuis que Louis XIV. a établi des Academies pour ceux qui le pratiquent. Ce n’est pas que les François n’ayent eû autrefois parmi eux des Peintres habiles. Du tems de Raphaël, Claude de Marseille excella à peindre sur le verre, & ce fut le premier qui peignit de cette maniere à Rome, où il mena Frere Guillaume pour qui le Pape eût tant d’estime. L’on ne sçait pas quels étoient ceux qui travailloient avant que le Roy François I. eût fait venir d’Italie, Maître Roux qui arriva en France l’an 1530. On a depuis vû exceller Corneille de Lyon, Jean Cousin, du Breüil, Varin, Voüet, Blanchard, le Poussin, le Brun, Mignard, & plusieurs autres dont la réputation s’est répanduë par toute l’Europe. Voyez Felibien entretiens sur les vies des Peintres & principes des Arts. Il y a de plusieurs sortes de Peintures.

La Peinture à fraisque, est celle qui se fait contre les murailles & les voûtes fraîchement enduites de mortier fait de chaux & de sable. Avant que de commencer à peindre, on fait des desseins sur du papier de la grandeur de tout l’ouvrage, & l’on calque ces desseins contre le mur, partie par partie à mesure qu’on travaille, & une demie-heure après que l’enduit est fait, bien pressé & bien poli avec la truelle; on rejette dans cette sorte de travail toutes les couleurs composées & artificielles, & la plupart des mineraux, & l’on ne se sert presque que des terres qui peuvent conserver leur couleur & la deffendre de la brûlure de la chaux; ainsi les couleurs qu’on y employe sont le blanc, l’ocre ou brun rouge, l’ocre jaune, le jaune obscur, le jaune de Naples, le rouge violet, la terre verte de Veronne, l’outremer, l’émail, la terre d’ombre, la terre de Cologne, le noir de terre & quelques autres.

La Peinture à détrempe est celle ou toutes les couleurs sont propres, à l’exception du blanc de chaux; il y faut toûjours employer l’azur & l’outremer avec de la colle faite de peaux de gands ou de parchemin, à cause que les jaunes d’œufs font verdir les couleurs bleuës, ce que ne fait pas la colle, soit que l’on travaille contre les murs, soit sur des planches de bois ou autrement. M. Felibien dit qu’il faut leur donner deux couches de colles toute chaudes avant que d’y appliquer les couleurs qu’on détrempe si l’on veut seulement avec de la colle: la composition qui se fait avec des œufs & du lait de figuier, n’étant que pour retoucher plus commodement, & n’être pas obligé d’avoir du feu qui est nécessaire pour tenir la colle chaude. Quand on veut peindre sur de la toile, on en choisit une qui soit vieille, demi usée & bien unie, & on l’imprime de blanc, de craye ou de plastre broyé avec de la colle de gands, on broye toutes les couleurs chacune à part avec de l’eau, & on les détrempe avec de l’eau de colle à mesure qu’on en a besoin pour travailler. Si l’on ne veut se servir que de jaunes d’œufs, on prend de l’eau parmi laquelle on aura mis; sçavoir un verre d’eau, un verre de vinaigre, le jaune, le blanc & la coquille d’un œuf, avec quelques bouts de branches de figuier coupées par petits morceaux & bien battus ensemble dans un pot de terre.

La peinture à l’huile fut mise en usage par un Peintre Flamand au commencement du XV. siécle; par ce moyen les couleurs d’un tableau se conservent fort long-tems, & recouvrent un lustre & une union que les anciens ne pouvoient donner à leurs ouvrages de quelque vernis qu’ils se servissent pour les couvrir. Ce secret ne consiste qu’à broyer les couleurs avec de l’huile de noix, ou de l’huile de lin; ce qui fait que le travail est bien different de celui à fraisque ou de la détrempe, à cause que l’huile ne séchant pas si-tôt, le Peintre est obligé de retoucher son ouvrage plusieurs fois; c’est aussi un avantage pour luy d’avoir plus de tems à le finir, & de pouvoir retoucher autant qu’il le veut à toutes les parties de ses figures; ce qu’il ne peut faire à fraisque ny à détrempe: il leur donne aussi plus de force le noir devenant plus noir employé avec de l’huile, que quand il est employé avec de l’eau: comme toutes les couleurs se melent ensemble, elles font aussi un coloris plus doux, plus délicat & plus agréable, & donnent une union & une tendresse à tout l’ouvrage, ce qui ne se peut faire dans les autres manieres de peindre. On peint à l’huile contre les murailles, sur le bois, sur la toile, sur les pierres & sur toutes sortes de métaux. On peint sur le verre comme l’on fait sur les jaspes & sur les autres pierres fines; mais la plus belle maniere d’y travailler, c’est de peindre sous le verre, en verre; ensorte que les couleurs se voyent au travers. Pour cela on couche d’abord les rehauts & les couleurs qu’ordinairement on met les dernieres quand on peint sur du bois ou sur une toile, & celles qui servent de fond & d’ébauches se couchent sur toutes les autres.

La Peinture sur les Verre ne se fait pas seulement à l’huile; mais encore avec des couleurs à gomme & à colle qui paroissent avec plus d’éclat qu’à l’huile. L’ouvrage fini soit à l’huile ou à détrempe, on couvre toutes ces couleurs avec des feüilles d’argent ce qui redouble l’éclat de celles qui sont transparentes, comme sont les laques & les verts. Il y a une autre sorte de Peinture sur le verre pour faire des Vitres; le travail s’en fait avec la pointe du pinceau, principalement pour les Carnations, & quand aux couleurs on les couche détrempées avec de l’eau & de la gomme, comme l’on fait en mignature. Quand on peint sur le verre blanc & que l’on veut donner des rehauts, comme pour marquer les poils de la barbe, les cheveux, & quelques autres éclats de jour, soit sur les draperies, soit ailleurs, on se sert d’une petite pointe de bois, ou du bout du manche du pinceau, ou bien d’une plume pour enlever de dessus le verre, la couleur que l’on a mise dans les endroits ou l’on ne veut pas qu’il en paroisse. M. Filibien qui parle de toutes ces sortes de Peintures, dit que les matieres nécessaires pour mettre les Vitres en couleur, sont les pailles ou écailles de fer qui tombent sous les enclumes des Maréchaux lorsqu’ils forgent; le sablon blanc ou les petits cailloux de riviere les plus transparens; la mine de plomb, le salpêtre, la rocaille qui n’est autre chose que ces petits grains ronds verts & jaunes que les Merciers vendent; l’argent, le harderie, le perigueux, le saffre, l’ocre rouge, le gips ou plâtre transparent, comme le talc & la litarge d’argent: L’on broye toutes ces couleurs chacune à part sur une platine de cuivre un peu creuse, ou dans le fond d’un bassin avec de l’eau ou l’on aura mis dissoudre de la gome arabique.

La Peinture en émail, se fait sur les métaux & sur la terre avec des émaux récuits & fondus. Autrefois tous les ouvrages d’émail, tant sur l’or, que sur l’argent & le cuivre, n’étoient pour l’ordinaire que d’émaux transparens & clairs; & quand on employoit des émaux épais, on couchoit seulement chaque couleur à plat & séparément, comme l’on fait encore quelquefois pour émailler certaines piéces de relief. Aussi n’avoit-on pas trouvé la maniere de peindre comme l’on fait aujourd’huy avec des émaux épais & opaques, ny le secret d’en composer toutes les couleurs dont l’on se sert à présent. Pour employer ces émaux clairs, on les broye seulement avec de l’eau à cause qu’ils ne peuvent souffrir l’huile comme les épais; on les couche à plat bordez du métail sur lequel on les met. Toutes sortes d’émaux ne s’employent pas indifferemment sur toutes sortes de métaux. Le cuivre qui reçoit tous les émaux épais, ne sçauroit souffrir les clairs & les transparens; mais l’or reçoit parfaitement aussi-bien les clairs que les opaques. Voyez le Dictionnaire des Arts.

La Peinture en émail est un art qui imite avec des couleurs d’émail ce qu’il y a de beau dans un sujet; elle se fait sur des plaques d’or ou de cuivre émaillées de blanc par les Orfévres Metteurs en œuvre, & on peint sur ces plaques avec des pinceaux & avec toutes les couleurs d’émail qui peuvent agréablement imiter la nature; mais il est besoin de donner aux émaux qu’on employe, un feu propre afin de le parfondre sur la plaque, & de leur faire prendre le poliment qu’ils doivent en avoir, & pour cela l’ouvrage doit aller sept ou huit fois au feu. La Peinture en émail n’est point sujette à changer, & le tems qui fait de si grands changemens en la plupart des choses, ne peut rien sur elle, parce que c’est une espece de vivification.

Les Froteurs appellent hardiment Peinture une sorte de composition où il y entre de l’ocre, de la pierre de mine & autres choses pour frotter les planchers.

Lettres Patentes, portant confirmation des Statuts de l’Academie Royale de Peinture & Sculpture. Données à Paris au mois de Decembre 1663. registrées le 14 May 1664. Voyez 10. vol. des Ordon. de Louis XIV. fol. 80.

Edit du Roy, portant reglement concernant l’Academie de Peinture unie à celle du dessein établie à Rome. Donné au mois de Novembre 1676.