Beausobre 1764
[Louis de] Beausobre, Introduction générale à l’étude de la Politique, des Finances, et du Commerce, Berlin [Chretien Frederic Voss] 1764.
pp. 176–199
§. XL.
Les Couleurs.
[Teinture]
Il ne s’agit point ici d’une théorie des Couleurs, que la physique explique par la différente refrangibilité des raions du soleil, mais des matieres emploiées à colorer les corps, ou à y imprimer des figures colorées. C’est l’art du teinturier & du peintre que nous allons considérer. On teint la soie, la laine, le fil, le poil, les plumes, les fourures même, & les cuirs, pour substituer à la couleur, que la nature a donnée à ces matieres, une autre qui plaise davantage, ou qui soit plus convenable à quelques usages. On distingue dans la teinture le grand ou bon teint du petit ou faux teint : on n’emploie pour le premier que les meilleures drogues, qui resistent à l’air, au soleil, & à l’eau ; pour le second on emploie des drogues médiocres. Celles ci donnent pour la plupart des couleurs plus vives, & elles sont beaucoup moins cheres, mais elles durent moins. Cette différence n’est que pour les laines : les soies passent toujours au grand teint, quoiqu’on y distingue aussi les couleurs fines des couleurs fausses. C’est en France que la teinture a eu le plus grand succès ; les sages reglemens dûs d’abord à Mr. de Colbert, & perfectionnés dans la suite, surtout après les recherches de Mr. Hellot, devroient être introduits partout. C’est un art difficile ; la teinture en soie demande en particulier beaucoup de précautions : il faut avant tout décreuser la soie, c’est à dire la faire bouillir avec du savon, ce qui lui fait perdre ordinairement le quart de son poids. Le fil, avant que d’être teint, doit être lavé dans une lessive de cendres : le coton & la laine demandent aussi leur préparation ; les cuirs veulent peu d’apprêts. Un teinturier doit avoir un batiment exposé au grand air, & placé près d’une eau courante : c’est l’eau qu’il importe d’avoir bonne. On teint à froid & à chaud : à chaud lorsqu’on fait dissoudre les drogues dans de l’eau bouillante ; à froid quand on les fait dissoudre dans l’eau froide, ou qu’après s’être servi d’eau chaude, on laisse refroidir l’eau, avant que d’y tremper son étoffe. Il y a des couleurs qui demandent un fond, & d’autres qui n’en demandent pas on ne teint point par éxemple directement de blanc en noir, mais on donne auparavant à l’étoffe un fond bleu avec de la guède. Le noir est de toutes les couleurs la plus imparfaite : peut-être que le grand nombre d’ingrediens, dont on se sert pour le composer, est cause qu’il est si difficile de rendre cette couleur parfaite. Les teinturiers ont, comme les peintres, cinq couleurs primitives. Chacune de ces couleurs a plusieurs nuances, & le mélange de ces couleurs différemment nuancées donne une infinité de couleurs différentes. On sent qu’il est peut-être impossible d’assigner un terme au nombre de celles que cette différente combinaison peut produire ; l’oeil ne les distingueroit pas, & la langue manqueroit d’expressions. Les cinq couleurs primitives sont le bleu, le rouge, le jaune, le fauve & le noir. Les drogues dont on se sert dans la teinture sont ou colorantes ou non-colorantes ; on entend par celles-ci ces drogues qui servent à préparer ce qu’on veut teindre, ou à affermir les couleurs qu’on veut y mettre ; de ce nombre sont l’alun, le tartre, l’arsenic, le réalgal a), le salpetre, le sel gemme, le sel ammoniac, le sel commun, l’agaric b), l’esprit-de-vin, l’urine, l’étain, le son, la farine, l’amidon, la chaux & les cendres. Les drogues colorantes sont le pastel ou guède, la vouede, la garence, la gaude c), la sariette, la genestrolle, le poil de chevre d), la suie de cheminée, l’indigo e), la genestrolle, le poil de chevre d), la suie de cheminée, l’indigo e), la graine d’écarlatte f), la cochenille g), la laque h), le coccus de Pologne i), la terra merita & le fenugrec k). Ces drogues, à l’exception de la gaude, sont pour le grand teint : celles qui sont communes à l’un & à l’autre teint sont la racine, l’écorce, & la feuille du noyer, la coque de noix, la garouille l), la noix de galle m), le sumac n), le rodoul o), le fouic, & la couperose ou vitriol verd. On conte parmi les drogues reservées au petit teint le bois d’inde, le bois jaune, le bois de brezil, le fustel p), l’écorce d’aulne, l’orseille q), le verder r), le roucou s), & la malherbe. Il faut pourtant remarquer, qu’en France de très sages reglemens deffendent aux teinturiers de se servir du bois de brezil, du roucou, du safran batard, du tournesol, de l’orcanelle, de la limaille de fer & de cuivre, de la moulée t), du vieux rodoul, & du vieux sumac. Pour donner une idée du mélange des couleurs dans la teinture & de leur usage, nous allons indiquer les drogues avec lesquelles on fait les cinq couleurs primitives.
a) Le réalgal est un suc arsenical, naturel ou factice : on trouve le premier uni ordinairement à l’orpiment ; il a la couleur du cinabre. Le réalgal factice se fait avec de l’orpiment fondu & sublimé : ce qui s’éleve paroît sous la forme de fleurs jaunes, & ce qui reste au fond est rouge comme du cinabre, & c’est là le réalgal.
b) L’agaric est une excroissance du Meleze ou Larix : c’est une espece de champignon, ou de plante parasite. Le meilleur est celui du Levant, de la Savoie, du Dauphiné, & des Alpes : celui qui vient de Moscovie n’est guere estimé.
c) La gaude est une plante sauvage en quelques endroits, & cultivée en d’autres : on s’en sert à teindre en jaune les étoffes blanches, & en verd celles qui ont été mises auparavant en bleu. La sariette est une plante qui ne donne pas un aussi beau jaune que la gaude, on ne l’emploie guere que pour le verd, ou pour les couleurs composées. La genestrolle est une plante sauvage.
d) La bourre est du poil de chevre fort court, appreté dans une decoction de garence, dans laquelle on l’a fait bouillir à plusieurs reprises : elle se fond entierement dans la cuve à teindre.
e) Il faut distinguer l’indigo de l’inde. L’indigo se fait des tiges, & des feuilles d’une plante, nommée Indigo, Anil, Nil, Coachan : l’inde ne se fait qu’avec les feuilles de cette plante. Autrefois l’une & l’autre de ces drogues avoient un immense debit : cela a baissé depuis que de très sages reglemens ont deffendu aux teinturiers de France de les emploier seules : ils doivent les mêler avec le pastel & la vouede. On coupe cette plante plusieurs fois la même année, & cela pour l’empêcher de fleurir, & pour avoir des feuilles plus tendres : après que la plante est coupée, on la laisse entrer en putrefaction dans des cuves remplies d’eau de riviere ou de fontaine, avec la précaution d’y jetter assez d’huile pour couvrir toute la surface de l’eau, & de retenir au fond, par le moien de quelques pierres, les feuilles & les tiges. Au bout de quatre jours on retire le bois dépouillé de ses feuilles : on fait ensuite écouler l’eau, & on ramasse le sediment, qu’on met dans des formes & qu’on fait secher. La maniere de préparer cette couleur n’est pourtant pas la même partout. On en tire des Antilles, de la Louisiane, des Indes Orientales, sur tout de l’Indostan, des côtes d’Agra, & de l’isle de Java, où les Hollandois cultivent l’indigo & d’où vient le meilleur.
f) La graine d’écarlatte ou le Kermes n’est autre chose qu’un gallinsecte, qui habite & multiplie sur une espece de chene verd. On en trouve tout le long de la mediterranée, en France, surtout aux environs de Narbonne & en Espagne aux environs d’Alicante & de Valence. On ramasse ces insectes, on les mouille avec un peu de vinaigre, on les fait secher, & on les reduit en poudre : en Espagne on tamise cette poudre avec soin. Les pauvres gens font cette recolte, & laissent croitre leurs ongles pour la faire plus aisement : un homme en ramasse deux livres par jour. Cette couleur est tombée : on ne s’en sert plus guere qu’à Venise : on fait de ces insectes un sirop, qui entre dans la confection dite d’alkermes.
g) La cochenille fait l’écarlate des gobelins ; le rouge le plus difficile & le plus cher. C’est comme le kermes la poudre d’une espece de gallinsectes, qui habitent & multiplient sur un arbrisseau nommé Nopal, ou figuier d’Inde. Il n’y en a qu’au Mexique : nous en parlerons plus bas.
h) La laque est une gomme rougeatre, qui vient des Indes Orientales surtout du Pegu & de Bengale. Il paroit que c’est une cire déposée par une espece d’abeilles : voiés plus bas les différentes sortes de laque.
i) Le coccus de Pologne est un rouge dont on se sert peu ; c’est la poudre d’un insecte qui s’attache aux racines d’une plante, appellée Archymilla : on arrache cette plante fort doucement, & quand les racines font à découvert, on enleve ces petits insectes, & on remet la plante à sa place : après les avoir fait passer par un tamis, on les fait mourir au moien du vinaigre, & ensuite on les fait secher. On trouve cette plante & ces insectes dans le palatinat de Kiowie, dans l’Ukraine, dans la Podolie, dans la Volhinie, en Lithuanie, & en Prusse du côté de Thoren. Les Polonois afferment cette recolte à des Juifs : les Turcs & les Armeniens en achetent beaucoup on dit que les Hollandois mêlent les coccus à la cochenille. On pretend que mêlé avec de la craie on en peut faire une belle laque pour les peintres ; enfin on assure qu’on en fait un beau rouge pour les dames.
k) La terra merita, ou curcuma, aussi appellé safran des Indes, de Malabar ou de Babilone, est une racine, dont on connoit deux especes. On s’en sert pour teindre en jaune couleur d’or : les gantiers s’en servent pour mettre leurs peaux en couleur, & les fondeurs pour donner une couleur d’or au métal. Cette racine est très commune en Orient, & les Indiens en assaisonnent leur viande. Le Fenugrec est une plante très commune, dont la graine est emploiée a faire l’écarlate : la France en envoie beaucoup à l’étranger.
l) La garouille, ou garou, est une plante dont la decoction est emploiée à teindre dabord en jaune des étoffes, qu’on veut teindre en verd.
m) La noix de galle est une excroissance, qui vient sur les rameaux tendres ou sur la queue des feuilles d’une espece de chêne nommé Rouvre. On a raison de croire quelle se forme de la piquure d’un insecte, qui y dépose ses oeufs. La meilleure vient du Levant ; elle sert à teindre en noir, à faire de l’encre, & le noir des ouvriers en cuir.
n) Le sumac est fait des feuilles, des fleurs, & des jeunes branches d’un arbrisseau. Il s’en trouve en Espagne, en Portugal, dans le pais des Vosges, aux environs de Montpellier ; la Nouvelle Angleterre en produit de très bon, mais c’est de Porto que vient le meilleur. Il sert à teindre en noir : les teinturiers & les ouvriers en cuir s’en servent. Il est deffendu aux premiers de se servir de celui qui est vieux.
o) Le rodoul, qu’on appelle aussi petit sumac, est un arbrisseau qui croit le long de la mediterranée : il sert à la teinture en noir ; il est également deffendu d’emploier le vieux. Le Fouic est une plante ou arbrisseau sauvage, dont les feuilles sont emploiées à teindre en noir.
p) Le bois d’Inde est le coeur du tronc d’un des plus beaux arbres de l’Amerique ; il est rouge & sert à teindre en violet & en noir. Le Fustel est emploié à teindre en feuille morte & couleur de caffé : lorsqu’il est bien jaune & bien veiné les luthiers, les tourneurs, & les ébenistes l’emploient : il croit en Provence, & en Italie ; c’est le tronc & la racine, dépouillés de leur écorce, qui servent aux teinturiers & aux ouvriers en cuir. Le bois jaune, ou le Fustock est un arbre fort haut qui croit aux Antilles, surtout dans l’isle de Tabago : les teinturiers ne l’emploient guere, même pour le petit teint : il donne une couleur d’un beau jaune doré ; les tourneurs & les ouvriers en marquetterie le travaillent. Le brezil sert à teindre en rouge : il y en a différentes especes, celui de Fernambouc est le meilleur, celui de Lamon, de Sainte Marthe, de Siam, & le brezillet de la Jamaique & des isles Antilles sont moins bons : ils ne donnent tous qu’une fausse couleur, qui ne s’emploie pas sans alun & sans tartre : on en tire une espece de carmin par le moien des acides, comme aussi une laque liquide pour la miniature. L’écorce d’aulne donne une couleur noire, qui sert principalement à teindre les cuirs.
q) L’orseille est une mousse, qui se forme sur les pierres & les rochers des montagnes : on la contrefait en Hollande avec le tournesol : c’est encore un secret. L’orseille de Lion vient d’Auvergne : celle des Canaries, dite oseille d’herbe, est la plus estimée ; les Hollandois, les Anglois, les François en consomment beaucoup de cette derniere espece. Les teinturiers l’emploient à faire les nuances depuis la fleur de pêche jusqu’à l’amaranthe.
r) Le verd de gris, ou verder, est la rouille verte qui s’attache au cuivre trempé dans quelque acide. On prend des grappes de raisin sec, on les trempe dans du bon vin, & on attend la fermentation, pour mettre dans un grand vase des plaques de cuivre, posées toujours entre deux grappes bien arrosées de ce vin qui a fermenté. Au bout de quelque tems on retire ces plaques, on les racle, on paitrit cette rouille verte, & on en fait de petits pains. C’est à Montpellier qu’il s’en fait le plus. Le Languedoc en exporte beaucoup : dans l’espace de sept années, depuis 1748 jusqu’en 1755 il s’y en fabriqua dix mille quintaux. Le cuivre de Hambourg y est le plus propre. On se sert du verd de gris pour faire le celadon, il entre aussi dans la composition du noir.
s) Le roucou, appellé par les Hollandois Orleane, est la graine d’un arbre assez semblable à l’oranger. Pour en tirer la couleur, on secoue cette graine dans un vase de terre, on y jette ensuite de l’eau tiede, & après avoir bien remué le tout, on le laisse reposer : l’eau étant écoulée on trouve au fond un sediment dont on fait de petits pains. Le roucou est fort estimé quand il est sans mélange, ce qui est très rare ; on le sophistique ordinairement avec de la craie rouge ou de la brique pilée. Celui de la Cayenne est le meilleur. Les Colonies de Surinam & des Berbyces en cultivent de très bon. On s’en sert à teindre en couleur d’orange : on le mêle aussi à la cire jaune.
t) On appelle moulée une espece de sediment, qui se forme des parcelles de pierre, de fer & d’acier qui tombent au fond des auges, sur lesquelles tournent les meules des couteliers &c.
Le bleu se fait avec le pastel u), la vouede, & l’indigo. Le pastel est la drogue la plus nécessaire & la meilleure. On a treize nuances de bleu, sçavoir : le bleu blanc, le bleu naissant, le bleu pâle, le bleu mourant, le bleu mignon, le bleu céleste, le bleu de reine, le bleu turquin, le bleu de roi, le bleu fleur de guède, le bleu pers, le bleu aldego, & le bleu d’enfer.
u) Le pastel, en Allemand Waid, Isatis, est une plante, dont la racine a un pouce d’épaisseur, sur un pied ou un pied & demi de longueur : hors de terre elle a cinq à six feuilles, d’un pied de longueur sur six pouces de largeur. Il y en a deux especes qu’on distingue par la couleur de la graine, qui est ou violette ou jaune, la premiere est la meilleure. On la seme au mois de fevrier : lorsque la plante est parvenue à sa maturité, on la coupe, on la reduit en pâte dans un mortier, où elle entre en putrefaction. C’est dans cet état que le célèbre M. Marggraf y a découvert un petit ver, qui prend différens accroissemens, jusqu’à ce qu’il paroisse entierement semblable à une chenille ; au microscope cette chenille paroît toute bleue ; elle subit ensuite un nouveau changement & devient mouche : cette magnifique découverte de M. Marggraf prouve, qu’il en est du pastel à peu près comme de la cochenille. Le pastel est reduit en petits pains : on s’en sert à teindre en bleu ; on le cultive dans le haut Languedoc, en Normandie, en Angleterre, en Suisse près de Geneve, dans la Thuringe, en Espagne, en Portugal, en Suede. Le meilleur est sans contredit celui qui croit dans le Diocèse d’Alby en Languedoc. Cette Province en faisoit autrefois un commerce qui alloit au dela de deux millons de livres. La Vouede (ou petit pastel) est une plante qu’on cultive beaucoup en Normandie, & qui sert aussi à teindre en bleu. Il est bon de remarquer en passant que le bleu du pastel est une couleur plus durable, que le bleu de l’indigo.
Le rouge est de sept especes, avec plus ou moins de nuances. 1. Il y a l’écarlate des gobelins, qui est faite avec l’agaric, les eaux sures (c’est-à-dire de l’eau aigrie par le moien du son qu’on y a mis tremper), du pastel, & de la graine d’écarlatte : quelques teinturiers y ajoutent un peu de cochenille, d’autres du fenugrec. 2. Le cramoisi se fait avec les eaux sures, le tartre & la cochenille. 3. Le rouge de garence v), se fait avec la garence, à laquelle on ajoute de l’arsenic ou du sel commun. 4. Le rouge demi-garance se fait avec l’agaric, les eaux sures, moitié garence & moitié graine d’écarlatte. 5. Le demi-cramoisi se fait avec moitié garence moitié cochenille. 6. Le rouge de bourre se fait avec le poil de chèvre garencé & appliqué sur un fond jaune. 7. L’écarlatte façon de Hollande, ou l’écarlatte de cochenille, se fait avec de l’amidon, du tartre, de la cochenille, de l’alun, du sel gemme, & de l’eau-forte, où l’on a dissout de l’étain. Le rouge des courroyeurs se fait avec du bois de brezil, & de la chaux : les cordonniers se servent d’une terre rouge broyée & mêlée avec du blanc d’œuf.
v) La garence, en allemand Krapp, Rubia tinctorum, est une plante dont la racine sert à teindre en rouge… Cette racine a une écorce rouge, & un suc orange : la plante monte à trois ou quatre pieds de haut, & la graine est noire, de la grosseur d’un grain de poivre. Il faut à cette plante une terre bien fumée, bien travaillée, & legere : les feuilles peuvent servir à la nourriture du gros bétail : on la coupe au mois d’octobre, pour tirer alors les racines, qu’on fait secher au feu, ou à l’air. On les porte ensuite au moulin, après avoir eu la précaution de les bien nettoyer. La garence ainsi préparée devient, après qu’elle a été gardée quelques années dans un endroit bien sec, une très bonne drogue. La couleur rouge qu’elle donne est la plus durable, lorsque les étoffes de laine sont bien préparées. Dans le commerce on la distingue en robée & non robée ; la différence entre les deux est que la premiere est faite de la racine pelée, & la feconde de la racine qui a conservé sa premiere enveloppe, & les petits rejettons qui s’y trouvent attachés. On cultive cette plante en Espagne, en Italie, en Angleterre, en Zelande, en Flandres, en France, & dans quelques provinces de l’Allemagne. Il paroit que c’est en Zelande, qu’elle réussit le mieux, elle y fut portée par les émigrants de Flandres. On vient de prendre en France (en 1756) tous les arrangemens propres à en étendre & perfectionner la culture. Un Edit du conseil d’Etat affranchit, pour 20 années, de tout impot toutes les plantations de Garence. Elle réussit dans le Brandebourg ; M. de Vernezobre la fait cultiver dans ses terres avec le plus grand succès. Il y a une Garence, dont on se sert au Levant & dans les Indes, pour teindre les étoffes de coton : sur les côtes de Coromandel, on l’appelle Chat ; sur les côtes de Malabar elle croit sans culture ; celle qui vient en Perse, & qu’on appelle Dumas, est la plus estimée après une autre espece, qui est commune aux environs de Smirne, & qu’on appelle Chioc-Boya : celle-ci est extremement recherchée au Levant, & bien préférée à la garance de Zelande, que les Hollandois y portent. Le Canada produit encore une espece de Garence, semblable à celle d’Europe, on la nomme Tyffa-boyana.
Le jaune peut se faire avec neuf ou dix drogues, mais on n’en a choisi que cinq pour le grand teint : sçavoir la gaude, la sariette, la genestrolle, le bois jaune & le fenugrec : pour le petit teint on peut emploier la racine de la patience sauvage, l’écorce du frêne, les feuilles d’amandiers, de pêchers, de poiriers, la terra merita &c. La gaude est le plus en usage : la sariette & la genestrolle sont emploiées à teindre en jaune la laine, qu’on veut ensuite teindre en verd : le bois jaune & le fenugrec donnent plusieurs nuances, comme le jaune paille, le jaune paille, le jaune pâle & le jaune naissant. Le jaune des courroyeurs se fait avec la graine d’Avignon.
Le fauve se fait avec l’écorce verte des noix, la racine du noyer, l’écorce d’aulne, le bois de santal, le sumac, le rodoul, & le fouic.
Pour le noir il faut commencer par donner au fond, qu’on veut teindre, une teinte de bleu avec le pastel ou la guède, c’est ce qu’on appelle gueder, ou bien avec la vouede ou avec l’indigo : aucune étoffe ne sçauroit être teinte directement de blanc en noir. Après ce fond donné en bleu on garence l’étoffe, c’est à dire qu’on la teint avec de la garance, enfin on la met en noir avec la noix de galle, la couperose & le sumac. Pour le petit teint on ne garence point l’étoffe. Le noir des courroyeurs se fait avec de la noix de galle, de la bierre aigrie, & de la ferraille : il s’en fait aussi avec de la noix de galle, de la couperose & de la gomme arabique. Le noir des Imprimeurs est du noir de fumée, tiré de la poix ou de l’arcançon, mêlée avec de l’huile de lin & de la terebenthine.
Du mélange de ces couleurs naissent une infinité d’autres. Du bleu & des différens rouges on fait la couleur de Roi, celle de Prince, la pensée, le violet, le pourpre x), le colombin, l’amarante, la minime, la tannée, la rose seche &c. Du bleu & du jaune on fait le verd, dont les différentes nuances sont le verd jaune, le verd naissant, le verd gai, le verd d’herbe, le verd de laurier, le verd molequin, le verd brun, le verd de mer, le verd celadon, le verd de perroquet, le verd de choux, & le verd de canard. Du bleu & du fauve on fait la couleur d’olive, & le brun verdâtre. Du rouge & du jaune, l’aurore, le souci & l’orange. Du rouge & du fauve la couleur de canelle, de tabac, de chataigne, & de musc. Du jaune & du noir la couleur de feuilles mortes. Du fauve & du noir la couleur de caffé, de maron, de pruneaux, & d’épine. Ces mêmes couleurs mêlées trois à trois & quatre à quatre donneront encore d’autres couleurs ; c’est ainsi que du bleu, du rouge & du jaune on fait un gris de lavande ; que du bleu, du rouge & du noir on fait un gris de fer. En mêlant ces couleurs quatre à quatre on aura encore d’autres couleurs, & la varieté, qui naitra de la différente composition des drogues colorantes, paroitra à présent d’autant plus inassignable, que la différente proportion de ces drogues peut varier à l’infini.
x) Les anciens tiroient le pourpre de deux especes de coquillages, le buccinum, & le murex : la petite quantité qu’on en trouvoit, & la nécessité d’emploier l’animal vivant, rendoient cette couleur extremement chere. A Panama, ville du Perou, on connoit une espece de Murex, dont le fuc est emploié à teindre en pourpre des étoffes de coton & certains fils qu’on destine à la broderie.
[Peinture]
La peinture est un art bien autrement considérable que la teinture : elle demande du génie, du gout, & beaucoup de connoissances. Ici nous ne la considérons qu’eu égard aux couleurs qu’elle emploie. Il y a différentes manieres de peindre, qui demandent différentes sortes de couleurs. On peint à fresque sur un enduit de plâtre ; en détrempe sur le bois, sur le papier, sur le carton ; en miniature sur le velin, sur l’ivoire, sur le papier ; en pastel sur le papier ; à l’huile sur la toile, sur le bois, & sur le cuivre ; en émail sur des plaques de cuivre ou d’or émaillées ; on peint sur le verre, sur la fayence, sur des ouvrages de potterie, on peint à l’encaustique, au gros pinceau, & enfin on enlumine des estampes.
[Peinture à fresque]
La peinture à fresque, inventée par Pausias de Sicyone, ne veut que des terres colorées, ou des couleurs d’émail : on délaye les unes & les autres dans de l’eau après les avoir mêlées avec de la coque d’œuf reduite en poudre. Cette maniere de peindre se fait par morceaux : le peintre coupe le portrait qu’il veut copier en plusieurs pieces : il prend l’une après l’autre, fait coucher autant de plâtre qu’il en faut pour copier cette partie du tableau, & continue ainsi jusqu’à ce qu’il ait achevé son ouvrage. Le blanc dont ces peintres se servent est du marbre bien pulverisé : le bleu est de l’outremer z), des cendres bleues, ou du bleu d’émail a) ; quantité de terres colorées donnent les autres couleurs.
z) L’outremer est fait du lapis lazuli. La maniere de le préparer est longue & difficile : on rougit cette pierre au feu, on la trempe ensuite dans l’eau, & cette operation repetée plusieurs fois on reduit enfin la pierre en poudre. On fait de cette poudre une pâte en la mélant avec de l’huile de lin, de la cire jaune, de la colophone, de la poix refine, & du mastic blanc : on trempe ensuite cette pâte dans un vase rempli d’eau chaude, & quelques jours après on laisse écouler l’eau, pour en retirer le sediment, qu’on fait secher à l’air, & c’est la ce qu’on appelle outremer. Les cendres bleues se trouvent dans les mines de cuivre fous la forme d’une pierre tendre, qu’on pulverise, & qu’on broie à l’eau.
a) Le mot émail se prend en plusieurs sens : quelquefois on entend par là le bleu du cobalt, dont les peintres se servent, & qui entre dans l’empoi : d’autrefois on appelle ainsi cette couche blanche, sur la quelle peignent les peintres en émail : le plus souvent on comprend par là une préparation du verre, au quel on donne différentes couleurs, tantôt en lui conservant sa transparence, tantôt en la lui otant, & alors on en distingue trois especes, les émaux qui servent à imiter les pierres précieuses, ceux qui sont emploiés comme couleurs dans la peinture en émail, & ceux dont les émailleurs à la lampe font une infinité de petits ouvrages.
[Peinture en détrempe]
Dans la peinture en détrempe on délaie les couleurs avec de l’eau, & on les attache par le moien de la colle forte, ou de la colle faite de rognures de parchemin, ou de l’eau gommée. On se sert pour le blanc, du blanc d’espagne, qui n’est qu’une terre blanche, de la ceruse b), de l’argent en coquille : pour le bleu, d’indigo, de la laque bleue, des cendres bleues, de l’outremer, de l’émail, du bleu de tournesol, & du bleu de prusse, qui est une composition : pour le jaune on emploie les mafficots c), l’orpiment jaune, le safran, l’ochre jaune d), & la gomme gutte e): pour le verd on emploie le verd de gris, le verd de montagne f), la terre verte : pour le rouge on se sert du cinabre, du minium g), de la craie rouge, de la laque, & du bois de brezil ; pour le fauve de l’ochre fauve, de la suie de cheminée, de la terre de Cologne h): enfin pour le noir du noir d’os, du noir de lie de vin brulée, & de l’encre de la chine i). Ces différentes couleurs, mêlées ensemble donnent toutes les autres.
b) La ceruse est du blanc de plomb reduit en poudre & broié à l’eau. La meilleure vient de Venise.
c) Les Massicots ne sont autre chose que de la ceruse calcinée à un feu moderé : il y en a de plusieurs couleurs, comme d’un blanc jaunatre, de jaunes, & de couleur d’or.
d) Les ochres sont des terres métalliques, qui se separent du vitriol, après qu’il a été dissout dans l’eau. Il y en a de rouges, de jaunes, de bruns : ordinairement les ochres rouges ne sont que des ochres jaunes rougis au feu.
e) La gomme gutte est un suc résineux & inflammable, qui découle de deux especes d’arbres, qui croissent dans le Roiaume de Cambaye, dans celui de Siam, & à la Chine. On en tire un très beau jaune facile à emploier.
f) Le verd de montagne & le bleu de montagne, ou Chrysocolle, sont une espece de verd de gris préparé par la nature : ou une terre imprégnée de cuivre.
g) Le minium est de la mine de plomb, ou du plomb pulverisé, qu’on calcine jusqu’à ce qu’il devienne rouge.
h) La terre de Cologne est une terre d’un brun foncé quand elle est d’un brun clair on l’appelle terre d’ombre.
i) On n’est point encore bien informé de la veritable composition de l’encre de la Chine : quelques uns croient que c’est du noir de fumée reduit en pâte avec de l’huile ; d’autres que c’est une terre noire mêlée avec de la gomme. Celle qu’on fait en Hollande est d’un noir gris ou brun, c’est ordinairement du charbon de feves & de l’eau de gomme. Les Chinois s’en servent pour écrire, & les Européens pour peindre.
[Miniature]
Pour la miniature on délaie les couleurs dans de l’eau, où l’on a fait dissoudre de la gomme arabique ou du sucre candi : il faut qu’elles soient bien fines & bien broyées : pour leur donner de l’éclat on y mêle du fiel de bœuf, d’anguille ou de carpe ; les différentes couleurs emploiées à la miniature sont le carmin k), l’outremer, la laque, le minium, le cinabre, le brun rouge qui est un ochre, la pierre de fiel l), le stil de grain m), l’orpiment, la gomme gutte, le jaune de Naples, les massicots, le verd de montagne, l’indigo, le noir d’yvoire, le noir de fumée, le bistre, qui est de la suie de cheminée préparée, la terre d’ombre, le verd d’iris n), de vessie & de mer, les cendres vertes, les cendres bleues, la ceruse, l’encre de la Chine, l’or & l’argent en coquille.
k) Le carmin est une préparation de Cochenille très difficile & très longue.
l) La pierre de fiel est une pierre mollasse & écailleuse qu’on tire du fiel de bœuf, & qui donne un beau jaune.
m) Le stil de grain est une composition faite avec la graine d’Avignon : on en fait en Hollande ; elle donne un beau jaune.
n) Le verd d’iris se fait des fleurs bleues de l’iris, plante affez connue : le verd de vessie de la graine du noir-prun, Rhamnus.
[Pastel]
La peinture en pastel s’execute sur du papier gris, bleu, ou couleur de bistre : on se sert de craions appellés aussi pastels : ces craions sont faits de diverses fortes de terres colorées, reduites en pâte, & aux quelles on donne, pendant qu’elles sont molles, la forme de petits rouleaux : il y a des craions sciés ou taillés ; ils sont faits de certaines pierres assez dures pour être sciées, & qui laissent des traces colorées sur les corps où elles passent.
[Peinture à l’huil]
Pour la peinture à l’huile o) on délaie les couleurs avec de l’huile de noix, de lin, d’aspic, ou de therebenthine : les couleurs qu’on y emploie sont la ceruse, les cendres bleues, l’outremer, l’indigo, le bleu du cobald, le bleu de prusse, le verd de montagne, les ochres jaunes, rouges, & bruns, les massicots, la terre d’ombre, de Cologne & de Veronne, le verd de vessie, le verd de gris, la laque, le cinabre &c.
o) Antoine de Messine est le premier peintre Italien, qui ait peint à l’huile : il en apprit le secret de Vaneyck, qui en est le veritable inventeur.
[L’art de peindre en émail]
L’art de peindre en émail est une invention du siecle passé : on prétend, qu’en 1632 un orfevre de Chateaudun, nommé Jean Toutin, l’inventa ou du moins le perfectionna si considérablement, qu’on peut l’en regarder comme le veritable inventeur. Cet art consiste à executer avec des couleurs métalliques, aux quelles on a donné leurs fondans, toutes fortes de sujets sur une plaque d’or ou de cuivre, qu’on a émaillée : les peintres en émail ont tous leur secret, & les couleurs dont ils se servent ne parviennent que rarement à la connoissance des autres artistes : on sçait en général, que parmi ces différentes couleurs on emploie quelques quintessences, de l’argille colorée par des métaux, du safre, le bleu du cobald, du cuivre, de l’étain, du fer, de l’or, qui donne le carmin, le pourpre & le violet : un grain d’or suffit pour colorer 400 grains pesant. Les fondans, dans lesquels on les dissout au feu, font la glace de venise, les stras, la rocaille de Hollande, les pierres à fusil noires, le verre, les cristaux, & le sablon ; on commence par mettre sur la plaque de cuivre une couche d’émail blanc ; on y dessine ensuite, avec une espece de craion fait de vitriol & de salpetre, les figures qu’on y veut avoir ; on remet la piece au feu, afin que les contours des figures s’y incorporent, & enfin on peint avec des points, comme on fait dans la miniature.
La premiere peinture sur le verre ne fut qu’une mosaïque : de petits morceaux de verre différemment colorés & joints ensemble formoient des figures plus ou moins regulieres : on peignit ensuite au pinceau avec des couleurs gommées, mais comme cette maniere de peindre ne duroit guere, on songea à affermir les couleurs en les incorporant au verre. Les couleurs, dont on se sert, sont pour le noir les écailles de fer & la rocaille ; pour le blanc le sablon, le salpetre & le gyps bien cuit ; pour le jaune quelque peu d’argent en feuilles, qu’on a brulé & mêlé avec du soufre, du salpetre & neuf fois autant de rouge ; pour le rouge un mélange de litarge d’argent d’écailles de fer, de gomme arabique, de ferette p), de rocaille, & de sanguine ; le verd se fait avec du cuivre brulé mêlé avec la mine de plomb, le sable blanc & le salpetre : l’azur, le pourpre, & le violet se fond comme le verd, seulement pour l’azur on substitue le soufre au cuivre, pour le pourpre on y substitue du perigueux q) & pour le violet du perigueux & du soufre : le jaune est fait de la mine de plomb mêlée avec du sable : les carnations sont faites avec de la ferette & de la rocaille : les cheveux, les troncs d’arbres &c. avec la même couleur à la quelle on a ajouté des pailles de fer.
p) La ferette est un minéral, qui se trouve dans toutes les mines de fer, fous la forme d’une pierre rougeatre.
q) Le perigueux est une pierre assez dure, & noire comme du charbon.
[Enluminer]
Pour enluminer on se sert des mêmes couleurs, qu’on emploie dans la peinture en détrempe : l’enluminure est l’art de mettre en couleur les estampes & les papiers de tapisserie.
[La peinture au gros pinceau]
La peinture au gros pinceau s’execute avec une brosse, pour appliquer des couleurs sur le bois, soit à l’huile, soit avec une eau collée.
[Peinture en cire]
Enfin la peinture en cire ou à l’encaustique se fait avec de la cire colorée : on peint ainsi sur la toile, sur le bois, sur le marbre, en un mot sur tous les corps excepté sur le cuivre à cause du verd de gris : on préfere cependant le bois, surtout celui de Cedre. M. le Comte de Caylus, & M. Majault ont donné sur l’art de peindre à l’encaustique d’excellens Memoires, remplis de découvertes, & ont repandu le plus grand jour sur un fecret, qu’on croioit presque perdu, & qui fut autrefois fort estimé des Grecs.
J’ajouterai ici que le vernis dont se servent les peintres & les doreurs, est une matiére oléagineuse & luisante : les portraits & les tableaux peints à l’huile, se vernissent le plus souvent avec du blanc d’oeuf.
