Bélidor 1729

Bernard Forest de Bélidor, La science des ingenieurs dans la conduite des travaux de fortification et d’architecture civile, Paris [Claude Jombert] 1729.


Bernard Forest de Bélidor (1698–1761) was a French military engineer and the author of several treatises on warfare and on hydraulic and military construction. From his book on fortification works and civil architecture, published in 1729, we present here a chapter on lime.


LIVRE TROISIÉME.

Qui comprend la connoissance des Matériaux, leur propriété,
leur détail, & la maniere de les mettre en œuvre.

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pp. 7–9

CHAPITRE TROISIÉME.

Où l’on fait voir les qualitez de la Chaux & la maniere de l’éteindre.

La Chaux pouvant être regardée comme l’ame de la Maçonnerie, il est de la derniere conséquence d’être bien instruit de tout ce qui lui apartient, afin que dans l’usage que l’on en fera, on parvienne à cette fin principale que l’on doit se proposer en construisant les Bâtimens, qui est de faire ensorte que les matériaux soient si bien unis qu’ils ne paroissent plus composer qu’une seule Pierre.

La Chaux est une Pierre calcinée, qui se détrempe avec de l’eau & du sable, pour en composer le mortier : pour faire de la bonne Chaux, il faut se servir de pierres très-dures, pesantes, & blanches ; & de toutes celles qu’on peut employer, il n’y en a point qui en fasse de meilleure que le marbre, quand on est à portée d’en avoir comme dans le Pays où il est commun : la Pierre tirée de frais ou nouvellement est meilleure à faire la Chaux, que la ramassée ; & particulierement celle des Carrieres humides & à l’ombre, que celles qui sont plus seiches : les Cailloux qui se rencontrent sur les Montagnes, ou dans les Rivieres & les Torrens, aussi-bien que certaines Pierres spongieuses & dures qui se trouvent quelques fois dans les Campagnes, font une très-bonne Chaux, & l’ouvrage en est fort blanc & poli ; ce qui fait qu’on s’en sert ordinairement au crépissage des Murs : il y a une Pierre jaunâtre, qui se tire aux environs de Boulogne en France, qui fait aussi une Chaux excellente, & qui est la plus estimée de toutes celles qu’on peut employer en Picardie & en Artois, où communement elle n’est pas trop bonne, parce qu’on la fait avec du moîlon tendre & blanc, qui ne differe gueres de la craye, qui est la plus mauvaise qualité qu’une Pierre puisse avoir pour faire de la Chaux.

Le Charbon de terre vaut beaucoup mieux pour cuire la Chaux que le bois ; car, non-seulement la cuisson en est plus prompte, mais c’est qu’il rend la Chaux plus grasse & plus onctueuse. Quand la Chaux est tirée du Fourneau, il faut pour la bien éteindre prendre garde que les Ouvriers y mettent la quantité d’eau nécessaire, car le trop peu la brûle, & la trop grande quantité la noye, le mieux est de la jetter à diverses reprises.

L’on connoît, selon Phylbert de Lorme, que la Chaux est bonne, lorsqu’elle est bien cuite, blanche, & grasse, qu’elle n’est pas éventée & fonne comme un pot de terre quand on la frape, qu’étant moüillée sa fumée paroît épaisse, & lorsqu’en la détrempant elle se lie au rabot.

Selon ce même Architecte, la maniere de la bien détremper pour faire d’excellent mortier, est d’en amasser dans une Fosse telle quantité qu’on en aura besoin, puis la couvrir également partout de bon sable environ un pied ou deux d’épaisseur, ensuite jetter de l’eau par dessus suffisamment pour faire que le sable en soit bien abreuvé, afin que la Chaux qui est dessous se puisse fuser & dissoudre sans se brûler, ce qui arriveroit si on ne lui donnoit pas d’eau suffisamment ; si l’on s’aperçoit que le sable se fende en quelqu’endroit, & fasse passage à la fumée, il faut aussi-tôt recouvrir les crevasses, & moyennant cette préparation, elle se convertira en une masse de graisse, laquelle étant entamée au bout de deux ou trois ans ressemblera à un fromage de crême ; cette matiere sera si grasse & si glutineuse, qu’on n’en pourra tirer le rabot qu’avec peine, & fera un mortier d’un excellent usage pour les enduits des murailles & les Ouvrages de Stuc.

Vitruve remarque, qu’il est nécessaire que les Pierres de Chaux soient éteintes depuis long-tems, afin que s’il y a quelques morceaux qui ayent été moins cuits que les autres, ils puissent étant éteints à loisir se détremper aussi aisément que les autres ; car dans la Chaux qui est employée en fortant du Fourneau, & devant qu’elle soit parfaitement éteinte, il reste quantité de petites Pierres moins cuites qui font sur l’ouvrage comme des pustules ; parce que venant à s’éteindre plus tard que le reste de la Chaux, elles rompent l’enduit & le gâtent ; il ajoûte aussi que pour savoir si la Chaux est bien éteinte & suffisamment détrempée, il faut y enfoncer un coûteau : s’il rencontre de petites pierres, c’est une marque qu’elle n’est pas encore bien éteinte ; de même, si on le retire net, cela signifiera qu’elle n’est pas bien abreuvée, au lieu que si la Chaux s’y attache, on jugera qu’elle est grasse, gluante, & bien détrempée.

Il y a cependant une excellente qualité de Chaux qui ne se fuse point : telle est celle de Metz & des environs, où il est arrivé que des gens, qui n’en connoissoient pas la qualité, en avoient fusé dans des trous bien couverts de sable, & l’année suivante elle s’est trouvée aussi dure que de la Pierre ; il a falu la casser avec des coins de fer, & l’employer comme du moîlon. Pour éteindre cette Chaux, on la couvre de tout le sable qui doit entrer dans le mortier ; & l’on jette avec la main de l’eau dessus, en arrosant, & cela à plusieurs reprises. Cette Chaux s’éteint sans qu’il sorte de fumée au-dehors ; elle fait un si bon mortier, qu’à Metz presque toutes les Caves en sont faites sans autre mélange que de gros gravier de Riviere, il n’y entre ni Pierre ni Brique, & cela fait un mastic si dur, que les picques les mieux acerées n’y peuvent mordre, lorsque ce mortier a fait corps.

Dans toutes les observations qu’on a faites sur la Chaux, on a connu que plus elle est vive, plus elle foisonne quand on l’éteint, porte davantage de sable, fait son mortier gras & bon ; qu’étant gardée long-tems après avoir été éteinte, pourvû qu’elle soit dans des fosses bien couvertes de sable, meilleure elle est : c’est pourquoi les Romains ne vouloient pas qu’on en employât pour leurs Edifices, qu’elle ne fût éteinte depuis deux ou trois ans. On a remarqué encore que la Chaux en poussiere ne valoit rien, parce que son sel ayant changé de nature & de vertu, elle n’avoit plus celle de faire corps dans la maçonnerie.