Descartes 1664
René Descartes, L’Homme de René Descartes. Et un Traitté de la formation du foetus du mesme autheur, Paris [Charles Angot] 1664.
pp. 37–41
XXXVII. De la veüe.
Il reste encore le sens de la veüe, que j’ay besoin d’expliquer un peu plus exactement que les autres, à cause qu’il sert davantage à mon sujet. Ce sens depend aussi en cette machine de deux nerfs, qui doivent sans doute estre composez de plusieurs petits filets, les plus déliez, & les plus aisez à mouvoir qui puissent estre ; dautant qu’ils sont destinez à rapporter au cerveau ces diverses actions des parties du second element, qui, suivant ce qui a esté dit cy-dessus, donneront occasion à l’ame, quand elle sera unie à cette machine, de concevoir les diverses idées des couleurs & de la lumiere,
XXXVIII. De la structure de l’œil,
& en quoy elle sert à la vision.
Mais pource que la structure de l’œil aide aussi à cet effet, il est icy besoin que je la décrive ; & pour plus grande facilité je tascherai de le faire en peu de mots, en laissant tout à dessein plusieurs particularitez superfluës, que la curiosité des Anatomistes y remarque.

A B C est une peau assez dure & épaisse, qui compose comme un vase rond, dans lequel toutes les autres parties de l’œil sont contenuës. D E F en est une autre plus déliée, qui est tendüe ainsi qu’une tapisserie au dedans de la precedente. G H I est le nerf, dont les petits filets H G, H I, estant épars tout autour depuis H jusques à G & I, couvrent entierement le fond de l’œil. K, L, M, sont trois sortes de glaires, ou humeurs, extremement claires & transparentes qui remplissent tout l’espace contenu au dedans de ces peaux, & qui ont chacune la figure que vous voyez icy representée.
En la premiere peau la partie B C B est transparente, & un peu plus voûtée que le reste ; & la refraction des rayons qui entrent dedans s’y fait vers la perpendiculaire ; En la deuxiéme peau, la superficie interieure de la partie E F, qui regarde le fond de l’œil, est toute noire & obscure, & elle a au milieu un petit trou rond, qui est ce qu’on nomme la prunelle, & qui paroist si noir au milieu de l’œil, quand on le regarde par dehors. Ce trou n’est pas tousjours de mesme grandeur, car la partie E F de la peau dans laquelle il est, nageant librement dans l’humeur K, qui est fort liquide, semble estre comme un petit muscle, qui s’élargit ou s’étrecit par la direction du cerveau, selon que l’usage le requiert.
La figure de l’humeur marqué L qu’on nomme l’humeur crystalline, est semblable à celle de ces verres, que j’ay décrits au traitté de la Dioptrique, par le moyen desquels tous les rayons qui viennent d’un certain point se rassemblent à un autre certain point ; & sa matiere est moins molle, ou plus ferme, & cause par consequent une plus grande refraction, que celle des deux autres humeurs qui l’environnent.
E, N, sont de petits filets noirs, qui viennent du dedans de la peau D, E, F, & qui embrassent tout autour cette humeur crystalline ; qui sont comme autant de petits tendons, par le moyen desquels sa figure se peut changer, & se rendre un peu plus platte, ou plus voûtée, selon qu’il est de besoin. Enfin o, o, sont six ou sept muscles attachez à l’œil par dehors, & qui le peuvent mouvoir tres facilement & tres promptement de tous costez.

XXXIX. Ce que fait la transparence des trois humeurs.
Or la peau B C B, & les trois humeurs K, L, M, estant fort claires & transparentes, n’empeschent point que les rayons de la lumiere, qui entrent par le trou de la prunelle, ne penetrent jusqu’au fond de l’œil, où est le nerf, & qu’ils n’agissent aussi facilement contre luy, comme s’il estoit tout à fait à découvert ; & elles servent à le preserver des injures de l’air, & des autres corps exterieurs, qui le pourroient facilement offenser s’ils le touchoient ; & de plus à faire qu’il demeure si tendre & si delicat, que ce n’est pas merveille qu’il puisse estre meu par des actions si peu sensibles, comme sont celles que je prens icy pour les couleurs.
XL. Ce que fait la courbure de la premiere peau.
La courbure qui est en la partie de la premiere peau, marquée B C B, & la refraction qui s’y fait, est cause que les rayons qui viennent des objets qui sont vers les costez de l’œil, peuvent entrer par la prunelle ; & ainsi que sans que l’œil se remuë, l’Ame pourra voir plus grand nombre d’objets, qu’elle ne pourroit faire sans cela : car par exemple si le rayon P B K q ne se courboit pas au point B, il ne pourroit passer entre les points F, F, pour parvenir jusques au nerf.
XLI. La refraction de l’humeur crystalline
rend la vision plus forte, & plus distincte.
La refraction qui se fait en l’humeur crystalline sert à rendre la vision plus forte, & ensemble plus distincte : Car vous devez sçavoir, que la figure de cette humeur est tellement compassée, eu égard aux refractions qui se font dans les autres parties de l’œil, & à la distance des objets, que lorsque la veüe est dressée vers quelque point determiné d’un objet, elle fait que tous les rayons qui viennent de ce point, & qui entrent dans l’œil par le trou de la prunelle, se rassemblent en un autre point au fond de l’œil, justement contre l’une des parties du nerf qui y est, & empesche par mesme moyen, qu’aucuns des autres rayons qui entrent dans l’œil, ne touche la mesme partie de ce nerf.
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