Gautier d’Agoty 1752/I.3

[Jacques-Fabien Gautier d’Agoty], Observations sur l’Histoire Naturelle, sur la Physique et sur la Peinture I/3, Paris [Delaguette] 1752.


pp. 169–176

LES DISPUTES
DES PHILOSOPHES
ET DES ARTISTES MODERNES.

ARTICLE IV.

Réponse au R. P. Bertier l’un des Auteurs du Journal de Trévoux.

LA question agitée * entre le P. B. & moi, à l’occasion de la façon d’enlever les vieux Tableaux, & de les transporter sur des Toiles neuves, roule sur deux ou trois articles. J’en serois resté à ce que j’avois déja dit de ce Secret, si le P. B. s’étoit contenté de sa premiére réponse. Mais puisqu’il redouble son zéle & qu’il continue de soutenir avec chaleur * les intérêts de M. Picaut. Dans la crainte (dit-il) qu’il ne passe dans un autre Pays, Contrée, Peuple, ou Nation, & que cette découverte ne se perde pour toujours en France ou en Europe, comme tant d’autres, que nous ignorons présentement : il faut que je rassure de nouveau le P. B. afin qu’il n’ait plus lieu de craindre une perte de cette importance.

* Dans le Journal de Février 1752.

* Dans le Journal d’Avril suivant.

Je n’aurois pas tant de peine à diviser cette Dissertation que j’en ai eu pour démêler les questions embrouillées de mes Adversaires Newtoniens. Le P. B. s’explique bien plus clairement que ces Philosophes. Il est vrai que la Matiére est moins abstraite.

1°. Entre le P. B. & moi, il s’agit de sçavoir si l’on doit mettre au rang des Arts la façon d’enlever une Peinture de dessus une Toile, une Planche, ou une Muraille, & s’il faudra élever ce Secret au rang des plus fameuses découvertes.

2°. Entre M. Picaut & le Virtuose Italien, il est question de sçavoir si le Secret du premier est moins dangereux & plus facile à pratiquer que celui que j’ai donné dans mes Observations.

Il faut répondre à ces deux Questions & faire en sorte qu’on nous entende. La méthode de séparer les faits est la plus sûre pour les éclaircir.

I. Question.

Un Secret ou un Art est la même chose ; (dit le P. B.) nous nous servons de ces deux mots indifféremment, parce que l’Opération de M. Picaut participe du Secret & de l’Art, &c. Et depuis cinquante ans nous n’avons rien avancé qui mérite tant l’attention du Public que sa Découverte.

Voilà le fondement de la Dispute entre le P. B. & moi. M. Picaut n’a rien de commun à ceci : il sait parfaitement que son Secret n’est pas un Art ; c’est ce qu’il ne mettra jamais en Question. Tous les hommes sont sujets à l’Amour propre ; mais ils rougissent des qualités qu’on leur donne & qu’ils ne méritent pas. D’une autre part, chacun cherche à soutenir ses Droits, ainsi l’on ne doit pas trouver étrange que je défende mes Confréres.

Si les qualités que le P. B. donne à M. Picaut avoient lieu, les Arts se confondroient avec les Secrets, les Secrets avec les Métiers & les Métiers avec les Occupations les plus basses.

Les Artistes ne sont pas des Ouvriers, ce sont des Sçavans, qui mettent en usage le Cizeau & la Lancette, le Pinceau & le Burin, l’Equierre & la Boussole, & qui font un jeu agréable de la Rime & des Sons.

Je qualifie ici les Artistes du nom de Sçavans, parce qu’ils doivent l’être en effet. Un Chirurgien doit sçavoir l’Anatomie & une partie de la Médecine : un Peintre doit être Physicien & Anatomiste ; il faut que celui-ci, non seulement connoisse le Corps humain, mais encore qu’il raisonne sur la nature de la Lumiére, sur celle de l’Ombre & sur la formation des Couleurs : un Sculpteur & un Graveur peuvent-ils se dispenser de connoître la Machine animale, s’ils sont obligés de faire des Figures ? Un Architecte ne doit-il pas sçavoir les Loix Méchaniques ? Un Pilote ne doit-il pas être Astronome & Géométre ? Un Poëte, sans contredit, est Historien : un Musicien est Compositeur.

Ceux d’entre les Artistes, que nous venons de citer, qui ignorent les Sciences qui ont rapport à leurs Talens, ne sont Artistes que de nom. Par exemple, ceux qui peignent les enseignes à Bierre sont-ils Peintres ? Ceux qui rasent & qui sçavent seulement percer la Céphalique, la Médiane, ou la Basilique, sont-ils Chirurgiens ? Ceux qui font les Murs de boue & les Toits de paille dans la Campagne sont-ils Architectes ? Ceux qui sont les Vaudevilles de Paris, sont-ils Poëtes ? Et enfin ceux qui font résonner les Orgues de la Lanterne magique, sont-ils Musiciens ? Je crois que mon Argument sera universellement reçu & qu’il est sans replique.

Je puis encore ajouter pour preuve de ces Vérités, que les Artistes ont produit, & peuvent encore produire tous les jours de grands Hommes. Pythagore & Socrate étoient Sculpteurs ; Platon avoit été Poëte ; Diogène Banquier ; Pyrron Peintre ; Bion Physicien ; Epicurre Grammairien. De nos jours, M. Quenet & M. Morand ne sont-ils pas Médecins ? M. Le Cat n’est-il pas Physicien ? M. De Voltaire n’est-il pas Philosophe ? Je le répéte encore, les vrais Artistes sont des Sçavans, parce que leurs opérations sont toujours fondées sur quelque Science, & ils ne sont appellés du nom d’Artistes, que parce qu’à leur sçavoir ils joignent l’Ouvrage des mains.

De tout tems on trouvera parmi les Artistes des Sujets qui se distinguent, & qui passent de leur profession aux sciences les plus relevées, ce que l’on rencontre très-rarement dans les Gens de métier. M. Picaut, par exemple, peut exercer la façon de raccommoder les Tableaux, de les vernir, de les changer de Toile, sans avoir besoin d’être ni Philosophe, ni Médecin, ni Astronome, ni Géométre ; & il n’y a pas d’apparence que le Secret d’enlever les Croutes des Peintures le conduise un jour à professer quelque Science, puisque le P. B. avoue qu’il n’est ni Peintre, ni Dessinateur, & que son sçavoir consiste seulement à la pratique de son Secret. Il n’est donc pas Artiste, si pour l’être en effet il faut tenir à quelque Science.

Mais (dit le P. B. *) M. Picaut use de grandes précautions ; il emploie beaucoup de tems pour le succès de son Opération ; sa manière de procéder a des Principes & des Régles : il peut donc être mis au rang des Artistes. Je réponds à cela : est-ce qu’un Tailleur de pierre n’use pas de grandes précautions, crainte qu’une Pierre de grosseur énorme, qu’il a quelquefois en main, ne l’écrase ? Est-ce qu’il ne met pas beaucoup de tems à la tailler ? N’a-t-il pas des Principes & une Méthode, & ne se sert-il pas d’une régle, d’une Equierre & d’un Compas ? Malgré tout ceci, est-il Architecte ? Il ne sera jamais qu’un Tailleur de pierre, & M. Picaut ne sera aussi que le Conservateur des Tableaux des grands Hommes, tel que ceux qui les nétoyent, qui les vernissent & qui les encadrent. Au lieu de tout cela, M. Picaut les change de Toile.

Quand même la Pierre que taille cet Ouvrier, dont nous venons de parler, seroit de Porphire ou d’Agathe, ces matières précieuses ne pourroient pas l’élever au dessus de sa Condition ; ce n’est pas la Matiére qui fait l’Ouvrier. M. Picaut sera de même ce qu’il est, soit qu’il change de Planche, ou de Toile aux Tableaux de Michel-Ange ou de Raphael, ou qu’il enléve ceux du Pont-Notre-Dame, pour les poser sur d’autres Toiles ou Planches ; il ne rend pas les Tableaux plus précieux qu’ils n’étoient auparavant ; il les met seulement en état de durer plus long-tems.

Après avoir démontré que le P. B. n’est pas fondé de soutenir que le Secret de M. Picaut est un Art ; quelques personnes diront : mais de quoi se mêle M. Gautier ? Qu’est-ce que cela lui fait, que M. Picaut soit élevé au rang des Artistes, & que le P. B. dise que depuis cinquante ans le Journal de Trévoux n’a rien annoncé qui mérite tant l’attention du Public, que la Découverte dont il est question ? J’avoue que l’on pourroit me taxer d’être un Esprit inquiet & même jaloux de la gloire des autres, si je ne profitois pas de cette occasion, pour mettre au grand jour les raisons qui m’ont déterminé à relever le Sentiment du P. Bertier, & celles qui m’obligent d’abaisser les Eloges que l’on prodigue dans un tems, sans raison, & que l’on ménage avec scrupule dans un autre, selon les circonstances & les intérêts particuliers.

Je sçais qu’en 1737. (dans le Journal de Trévoux du mois d’Août page 1435) le P. Castel fit l’éloge de l’Art d’imprimer les Tableaux selon la Maniére de Le Blond ; (méthode infructueuse & qui est périe avec l’Inventeur) mais cet éloge étoit relatif à la Théorie du P. Castel ; il étoit intéressé à rendre justice à un Artiste dont les principes s’accordoient si bien avec ses sentimens. Heureusement (dit le P. Castel page 1440. ) dans le tems que M. Le Blond travailloit en Angleterre à l’Harmonie du Coloris, on travailloit ailleurs à l’Harmonie des Couleurs, &c. (page 144.) Nous avions annoncé dans nos Mémoires que ces trois Couleurs faisoient toutes les Couleurs à l’infini, & qu’elles produisoient même le Noir pour leur réunion. M. Le Blond dit la même chose dans son Livre, &c.

Le P. Castel a aussi eu la bonté d’annoncer mes Talens. (en 1746 dans le Journal de Février page 301, &c.) Je lui suis redevable de son zéle ; mais je pourrois ajouter encore que son extrait vise toujours à sa propre Gloire. Nous savons bien (dit-il dans cet extrait page 34.) que c’est au Principe de réformer la Pratique, & non à la Pratique d’anéantir le Principe, & M. Le Blond s’y conforma, mais sans trop pouvoir y réussir, si ce n’est par les mains du sieur Gautier, qui lui facilita l’exécution de son Art par sa réduction aux trois Couleurs. Le sieur Le Blond étoit vieux & sur la fin de sa carriére : voyant la difficulté qu’il alloit avoir à s’asujettir à ce nouveau Principe, nous invitâmes le sieur Gautier, qui joignoit à beaucoup de jeunesse une grande facilité de Génie, une connoissance de la Peinture, de divers Arts même, entre autres de la Musique, Art très auxiliaire, & sur tout une grande envie de se signaler par quelque chose de grand & de beau. Rien ne l’étoit plus que le nouvel Art. Nous le lui proposâmes ; il en fut ébloui : Nous le lui expliquâmes ; il y fut bientôt consommé jusqu’à aider au sieur Le Blond, à le surpasser, & à lui succéder enfin avec une sorte de supériorité pour la pratique même.

N’est-ce pas s’annoncer Inventeur d’un Art plutôt que de rendre Justice à celui qui réussit & qui le posséde ? Bien loin d’avoir facilité M. Le Blond à l’exécution de son Art par la réduction aux trois Couleurs, je ne les ai jamais pratiquées. J’ai assez fait connoître dans les Mercures de 1749. que mon Art n’étoit pas celui de M. Le Blond ; que j’étois fondé sur une Théorie bien différente de celle du P. Castel ; & je n’ai jamais prétendu, comme lui, que les trois Couleurs faisoient toutes les Couleurs à l’infini, & qu’elles produisoient même le Noir par leur réunion.

Aujourd’hui le P. B. dit que depuis cinquante ans on n’a rien annoncé qui mérite tant l’attention du Public que l’Art de M. Picaut. Me voilà donc dépouillé par le P. Castel & réduit par le P. B. au dessous du secret d’enlever les vieux Tableaux ! Ai-je tort de me plaindre ? Ne suis-je pas fondé de répondre à l’un de ces Auteurs & de citer les vues de l’autre ? Que l’on me rende justice.

Les Auteurs accrédités, comme ceux du Journal de Trévoux, méritent ma replique. Le Public sait que je n’oublie rien pour ma défense, lorsque ceux qui m’attaquent directement ou indirectement sont dignes de son attention.

II. Question.

Venons au fait. Si je ne faisois que discuter avec le P. B. sur le Secret de M. Picaut, qu’il veut élever au rang des Arts, tout cela ne seroit qu’un jeu de Mots. Il faut présentement prouver. 1°. Que le Secret du Virtuose Italien, que j’ai déja donné au Public, vaut mieux que celui qu’éxerce M. Picaut lorsqu’il s’agit de Peintures sur Bois ou sur Toile. 2°. Que celui de M. Picaut m’est aussi connu. Mais que je ne m’en sers que lorsqu’il s’agit d’enlever une Peinture en Huile de dessus un Mur, ou de dessus un Plat-fond. Si je ne l’ai pas encore détaillé, celui-ci, c’est qu’il falloit parler de l’un avant de parler de l’autre.

On sçait déja que M. Picaut sépare les Peintures des vieilles Planches sans les détruire, qu’il les met avec foin à côté de ses Tableaux, pour prouver qu’il enléve l’Epiderme sans toucher au Fond. J’ai dit, au contraire, que l’Italien détruit le Fond sans toucher à l’Epiderme : je demande donc présentement qui est ce qui est plus précieux dans l’ouvrage d’un grand maître, si c’est le Fond ou la Peinture ? Je crois qu’il sera d’abord décidé que la Toile ni la Planche ne sont pas le Tableau, & que lorsqu’on sépare le Tableau de son ancien Fond, c’est plûtôt pour conserver la Peinture que la vieille Planche. Si c’est pour réjouir la vue & pour donner un spectacle un peu plus touchant, que l’on conserve le bois carié, écaillé & brisé ; les ouvrages des Anciens Maîtres alors n’y ont aucune part, & c’est sans nécessité & sans raison, que l’on risque de les gâter, de les allonger, ou de les séparer, en détachant le pellicule, que les Couleurs du Tableau ont formées sur le Fond. Il vaut bien mieux prendre auparavant la précaution de coller & d’arrêter le Tableau sur quelque Corps, pour le séparer de la Planche ou de la Toile, sans risquer de l’étendre ni de le déchirer. Car le Calque, dont le P. B. prétend que l’on se sert pour examiner si l’on n’a rien dérangé du Tableau, prouve qu’il est possible que ce mal arrive ; puisque l’on observe s’il n’est pas arrivé. Le Calque après tout, si le Tableau étoit gâté, ne sçauroit remédier aux fautes l’opération faite. Ceci n’est pas difficile à comprendre : le Tableau détaché, réduit en Pellicule très-subtil, peut avoir souffert quelque altération en le recollant sur une autre Toile, puisque nous sçavons que le Parchemin, le Vélin, le Papier, la Toile & tous les autres Corps que l’on applique avec de la colle sur des Planches s’étendent souvent plus d’un côté que de l’autre, malgré le Calque que l’on fait pour conserver le rapport des jointures, quand il y a quelque chose de Peint ou de gravé dessus. On ne réussit jamais à conserver les justes proportions. C’est ce qui arrive aux Globes sur lesquels on colle des Cartes, où il y a toujours quelque defaut. Le Pellicule d’un Tableau, quand il est ramolli, ainsi qu’il faut qu’il le soit pour le rouler, comme fait M. Picaut, doit être dans ce cas malgré ce qu’on nous dit de l’exactitude de rapports du Calque, à travers lequel je défie que l’on puisse tout voir sur un Tableau, quelque transparent que soit le Calque & quelque clair que soit le Tableau.

La méthode de l’Italien est plus sûre, moins dangereuse & plus propre à conserver l’extrême exactitude des contours des Figures qui composent un Tableau, qui vaut la peine d’être enlevé ; puisque ce Virtuose assure sa Peinture sur une Toile, avant de détruire celle qui sert de fond, & avant de mettre le Pellicule sur une autre Toile. On peut faire présentement l’opération du Virtuose sur le plus précieux Tableau du Monde, & dans les siécles à venir on pourra la répéter sur le même Ouvrage sans effrayer les Amateurs & sans leur faire appréhender le moindre dérangement dans le contour des Figures. Car, au bout du compte, un Epiderme qu’on détache, je le répéte encore, sans doute en l’amollissant, peut-être déchiré ou s’étendre à contre-tems. Ainsi, sans faire injustice à M. Picaut, l’on peut soupçonner sa méthode d’être dangereuse, malgré tous les procès-verbaux de l’Univers. De l’autre part il est impossible d’attribuer le même inconvénient à celle de mon Italien. Si un Tableau est fendu & écrouté, comme l’on voit assez souvent, comment rassembler avec précision les pièces, quelquefois, en grand nombre, sans se servir de cette méthode ici ? Donc le secret du Virtuose vaut mieux que celui de M. Picaut, lorsqu’il s’agit d’enlever les Peintures de dessus Bois ou de dessus Toile.

Voici le secret de M. Picaut, c’est-à-dire sa maniére d’opérer que j’ai promis & qu’il faut donner : car si la Méthode de l’Italien vaut mieux que celle de M. Picaut, en ce qui concerne les Tableaux sur Toile & sur Bois, celle de M. Picaut vaut mieux que celle de l’Italien, lorsque les Peintures se trouvent malheureusement posées sur Plâtre *.

* Il n’y a guéres de bons morceaux peints en Huile sur Plâtre : tout ce que nous avons de mieux peint sur Plâtre est à Fresque.

On convient depuis mes Observations, qu’il n’y a que les Peintures en Huile que l’on puisse arracher de dessus une Muraille, & qu’il n’est pas possible de toucher à celles que l’on a peintes à Fresque : Nous voilà d’accord sur la Nature du Tableau qu’il est possible de détacher & de transporter sur un autre Fond. Mais il est question de sçavoir le Secret de M. Picaut, pour enlever une Croute de Peinture en Huile de dessus un Plat-fond, ou de dessus un Mur que l’on va démolir comme celui de Choisi ; car le secret de l’Italien, comme nous venons de dire, n’est préférable que dans les Morceaux peints sur Bois ou sur Toile. Comment pourroit-on enlever la Muraille, sans toucher à la Peinture ? Toutes les eaux-fortes de la Terre ne sçauroient miner un Mur vertical ou horisontal de deux ou trois pieds d’épaisseur, & quand même il n’en auroit que trois ou quatre pouces.

J’espére que l’on n’ira pas me chicaner si par hazard il y a quelque drogue de plus ou de moins, dans ma Méthode, que dans celle de M. Picaut, je crois qu’un Secret est le même qu’un autre, quand les Opérations sont égales & que le but que l’on se propose est également rempli de part & d’autre.

Secret pour enlever les Peintures de dessus un Mur.

Il faut bien laver les Peintures en Huile sur Plâtre avec de l’Eau-de-vie & leur ôter avec soin la Poussiére & la Fumée qui peut les avoir altérées par le laps des tems. Alors pendant l’espace de quelques jours, selon le besoin & la sécheresse des Peintures, il faut les humecter avec l’Esprit de Térébenthine, & leur donner une certaine Onctuosité absolument nécessaire aux vieilles Croutes. Au bout de cette Opération, lorsque vous jugez que la Peinture est un peu rajeunie, il faut y passer une colle forte de Flandres, bien chaude & bien unie, & en faire de même sur une Toile fine, d’Hollande si l’on veut, & coller cette Toile sur les Ouvrages en Huile que l’on se propose d’enlever de dessus le Mur.

Si la Peinture est légere & trop superficielle, au lieu de Toile, on se sert de Papier simplement, & on le colle sur la Peinture à la place de la Toile : mais si le morceau est vaste, & que la couleur soit épaisse & bien empâtée, alors il faut absolument se servir de la Toile. La Toile étant bien tendue, il faut l’arrêter tout au tour avec des pointes de Fer ; pour l’empêcher de se gripper & la laisser sécher pendant vingt-quatre heures.

Vous appercevez que les bords de la Peinture, lorsque la Toile est séche, se détachent du Mur ; sur tout si dans l’endroit où est posé le Plat-fond vous y mettez un Poële, ou que le Soleil donne sur la Peinture que vous vous êtes proposé d’enlever.

Pour finir l’Opération, (Opération qui, selon le P. B. fait l’admiration de tout Paris) il faut détacher avec soin du Mur, la Toile qui emporte avec elle la Couleur en Huile *, & dans les endroits où la Couleur tient un peu trop, ce qui arrive souvent, humectez le Mur avec de l’eau seconde, & par le secours d’un Couteau à palette, détachez adroitement d’une main la croute du Mur, pendant que vous tirerez la Toile de l’autre.

* Pour cacher le Secret, avant de montrer le Pellicule, on le fait tremper dans l’eau avec le Papier collé, ou la Toile & on le sépare. Ceux qui n’ont pas vû faire l’Opération jureroient que l’on a enlevé le Pellicule tout seul de dessus le Mur.

Avec un peu de patience vous enleverez un Tableau de vingt toises de long, s’il le faut, & si la nécessité vous oblige de l’enlever par parcelles & par compartimens, vous prendrez à cet effet les dimensions nécessaires. La Croute, enlevée & collée alors sur la Toile du côté des figures, se ramollit comme on veut & se colle aisément sur une autre Toile, pour servir de Fond au Tableau, & lorsqu’on est assuré que la Peinture est bien collée sur le Fond qu’on lui destine on fait l’Opération de l’eau-forte, comme j’ai dit dans le Secret de l’Italien.

J’offre au P. B. de faire moi-même l’Opération. S’il doute de la réussite de cette Méthode, qu’il ait la bonté de m’envoyer un fragment de Muraille, sur lequel il y ait un morceau de Peinture en Huile, je lui promets de lui rendre la Croute sans toucher au Mur, & s’il craint que je détruise le morceau de Mur, & que j’y substitue un autre Plâtre de pareille forme, qu’il le marque de son Cachet, qu’il dresse un Procès-verbal de la Figure, de la Qualité & de l’Essence du Plâtre, je le lui rendrai d’un côté & le Tableau de l’autre.

J’avance de plus, que j’ai le Secret de poser sur Cuivre tout Tableau en Huile que l’on a enlevé de dessus Plâtre, de dessus Toile ou de dessus Bois ; & j’offre au R. P. Bertier de l’appliquer sur le cuivre.

Cuivre, de façon qu’au bout de deux ou trois mois il sera impossible de l’enlever par quelle Méthode que ce soit.

Il me semble que les Tableaux de Prix au lieu d’être posés sur Toile, après les avoir enlevés, devroient être posés sur Cuivre, ce qui les rendroit invulnérables, & éviteroit à la Postérité la nécessité de les enlever encore plusieurs fois pour changer leurs Toiles que les Tems Futurs ne respecteront pas plus que les Tems Passés.