Gautier d’Agoty 1752/I.2

[Jacques-Fabien Gautier d’Agoty], Observations sur l’Histoire Naturelle, sur la Physique et sur la Peinture I/2, Paris [Delaguette] 1752.


pp. 128–130

II. ARTICLE.

L’Art de conserver les belles Peintures.

LE desir de transmettre à la postérité les Tableaux des grands Maîtres, que l’on voit déperir par le tems, a été jusqu’à présent le sujet des recherches & des soins, s’il m’est permis de me servir de ces termes, des soucis & des gémissemens des Curieux ; cette découverte vient d’être faite, à Paris, à la satisfaction des Amateurs de la Peinture ; mais comme on la garde dans le secret avec un soin extrême, je me crois obligé de la manifester & de la donner au Public dans toute son étendue. M. Picaut en sera sûrement bien-aise, s’il considere comme il le doit, que le bien du Public est préférable au sien propre.

Le Journal de Trevoux du mois de Février 1751. page 452, en fait un éloge étendu, & appelle ce secret un Art ; qu’il me soit permis de représenter au Journaliste, qu’un Art est bien différent d’un Secret, les Secrets se communiquent dans l’instant, mais il faut plusieurs années pour posseder un Art ; pour être bon Chirurgien, par exemple, il faut de longues études & une pratique continue, & que pour inventer un topique il ne faut souvent qu’un instant & faire des épreuves en conséquence de ce qu’on a pensé, ou lû, ou entendu ; c’est précisément ce que je vais démontrer par le Secret dont il est question.

Ce que je vais dire sur le Secret d’enlever les Tableaux, n’a peut-être rien de commun avec la méthode de M. Picaut. Je le tiens d’un Italien qui faisoit profession de racommoder les Tableaux décrepis. Ce Virtuoso fit l’opération devant moi à Marseille, il transporta un Tableau du Dominiquain de dix pieds de large sur huit de hauteur, représentant Judith qui montre la tête d’Holoferne au peuple Juif ; les figures de ce morceau sont aussi grandes que nature.

Comme ce tableau avoit été très-maltraité, plié en quatre & séquestré dans un grenier comme chose de peut de valeur, un ami du Propriétaire lui en ayant fait connoître le prix, je fus appellé pour voir le parti qu’on pourroit tirer de ce Tableau ; je produisis l’Italien don je viens de parler pour le transporter sur toile, & me reservai de peindre deux têtes qui étoient totalement emportées, & réparer celles qui avoient été endommagées, ainsi que quelques morceaux de draperies.

Cet Italien eut l’adresse de poser son Tableau renversé, quoique fort grand, sur une table unie, après l’avoir bien néttoyé & ensuite imbibé la toile avec de l’eau bouillante: & lorsque cette toile fut sufisamment ramollie, il retourna son tableau & le remit sur cette grande table, enforte qu’il étoit alors maître de l’étendre à force de bras & de le clouer tout au-tour. Le Tableau étant ainsi cloué & bien tendu, il mit, dessus la peinture même, une couche de colle forte bien chaude, sur laquelle il posa une toile à demi-usée de la méme grandeur du Tableau, qu’il colla sur la peinture & la cloua tout-au-tout, & fit ensuite exposer la table au soleil afin que le tout se séchât le plus promptement qu’il seroit possible.

L’Italien détacha ensuite le Tableau enfermé alors entre deux toiles, & le cloua de nouveau renversé, la vieille toile par dessus ; & après avoir fait un bord de cire tout à l’entour du Tableau & avoir posé la table dans un niveaut parfait, il répandit sur cette vieille toile de l’eau seconde c’est-à-dire de: l’eau-forte melée avec de l’eau commune, au point convenable pour ne pas brûler la Peinture, ce qu’il est facile de connoître quand en posant le doigt dans l’eau seconde elle ne le jaunit pas sur le champ. Il laissa travailler l’eau seconde jusqu’à ce que la toile fût tout-à-fait pourrie, ce qui paroît quand elle se détache facilement, alors il retira l’eau dans : des vases de terre, & avec une spatule il enleva la filasse qui avoit formé cette toile & la croute de peinture resta seule collée à la renverse sur la toile demi usée, dont j’ai parlé.

Il n’est pas difficile après cette opération de deviner ce que faisoit le Virtuoso il nétoyoit avec de l’eau claire sa croute & l’essuyoit avec une éponge fine & souple, la laissant secher parfaitement ; ensuite le lendemain il y passoit une couche de colle, dans la quelle il mettoit un peu d’eau-de-vie pour la rendre plus forte, & recolloit par cette façon, avec une facilité admirable son Tableau sur une toile toute neuve, observant d’y passer les mains par tout, après l’avoir appliquée, afin qu’il n’y eut aucun endroit où la toile ne fût parfaitement prise à la peinture.

Il eut la précaution après, avec des plaques de plomb, de marbre, ou autre, de charger le tout, en effuyant avec un linge de tems en tems le dehors de cette toile, afin qu’elle ne se collât pas avec les plaques.

Après avoir laisse sécher le tout, il décloua la premiére toile pour la détacher du Tableau ; ce qui fit en le renversant de nouveau & en humectant d’eau seconde la toile demi usée qui le cachoit. Il fut facile ensuite d’ôter la colle qui restoit sur la surface du Tableau, avec de l’eau tiéde : & lorsqu’il fut sec, je peignis les têtes & les draperies qui manquoient.

L’Italien me dit que quand ces Tableaux sont sur bois, on fait à peu près la même opération, & que le Tableau renversé, on enléve facilement le bois pourri, & qu’on détruit celui qui n’est point pourri avecun rabot, le réduisant à une épaisseur facile à être corrompu par l’eau seconde : mais qu’à l’égard des peintures à fresque, il croyoit qu’il étoit du tout impossible de pouvoir les enlever. Ceux qui sont au fait sentiront assez la vérité de ce que j’avance.

Le P. Bertier cite le plafond d’un Pavillon de Choisi, peint par M. Antoine Coypel qui alloit périr par la démolition que l’on alloit faire du bâtiment ; & il dit que notre Artiste a sauvé ce morceau en le transportant de dessus plâtre sur toile.

Le Pere B… avance beaucoup, il n’a sûrement pas vû faire l’opération ; je puis assurer que s’il avoit été peint sur plâtre à fresque, il n’auroit jamais pû être mis sur toile, parce que la fresque ne peut absolument pas être emportée à cause que la couleur est incorporée avec l’induit sur lequel on pose les couleurs ; & en enlevant les couleurs, ils faut enlever aussi la croute de composition quitient tout-à-fait au mur, & qui est à peu près de même nature : & quand même on enleveroit cet induit, la peinturene pourroit jamais être collée sur toile, c’est comme si on vouloit coller un morceau d’ardoise ou de plâtre sur une toile.

Ainsi il falloit que le P. B. expliquât si le morceau de peinture sur plâtre, (qu’il prétend avoir été enlevé) étoit en huile, ou s’il étoit sur toile posé sur plâtre ou à fresque. Il arrive souvent que l’on peint sur plâtre à l’huile quand on ne sçait pas peindre à fresque.

Je suppose donc présentement que ce morceau étoit peint en huile sur plâtre : alors il est possible de l’écrouter par lambeaux ; si la couleur est épaisse & beaucoup empâtée, & que le Peintre ait eu soin de préparer le mur avec quantité de couches de colle forte : ensuite en posant les croutes les unes contre les autres & les assemblant avec patience & précision sur une surface platte & unie de bois ou de pierre, on peut coller une toile sur le dos de ces croutes. Mais si la couleur est légere, & que les murailles ou le plafond n’ayent pas été enduis à la colle forte ainsi que je viens de dire ; alors cette peinture tient autant que la fresque & est encore plus difficile à enlever.