Jombert 1764/I
Charles-Antoine Jombert, Architecture moderne, ou L’Art de bien bâtir pour toutes sortes de personnes. Divisée en six livres I, Paris [Charles-Antoine Jombert] 1764.
pp. 37–41
CHAPITRE VIII.
De la chaux.
LA chaux est une pierre calcinée au feu qui se détrempe ensuite avec de l’eau & du sable, pour en composer le mortier. Elle est regardée comme l’ame de la maçonnerie, puisqu’elle fait la liaison des pierres & des matériaux dont on construit les édifices, c’est pourquoi il est essentiel d’être bien instruit de tout ce qui la regarde, afin de pouvoir connoître ses bonnes & ses mauvaises qualités, ainsi que les diverses manieres de l’éteindre pour en tirer le parti le plus avantageux qu’il soit possible.
La meilleure chaux est celle qui est faite avec des pierres extrêmement dures & compactes : ainsi celle qui seroit faite avec du marbre ou des cailloux seroit sans contredit préférable à la chaux faite avec des pierres ordinaires. Vitruve est du même sentiment : la chaux, dit-il, doit être faite avec des pierres blanches ou des cailloux ; & il ajoute, relativement à l’emploi de la chaux, que celle qui sera faite avec des pierres ou des cailloux les plus pleins & les plus durs sera meilleure pour lier la maçonnerie, & que celle qui proviendra de pierres spongieuses & raboteuses sera plus propre pour les enduits des murailles.
On trouve aux environs de Boulogne, près Paris, une pierre jaunâtre qui fait une chaux excellente : cependant celle qu’on employe le plus communément & qu’on estime la meilleure se tire des environs de Corbeil & de Melun. Quelques personnes estiment que celle qui se fait avec des coquilles d’huitres & autres coquillages de cette espece, est très-propre à bâtir dans les endroits qui se trouvent proche de la mer.
L’expérience a fait connoître que le charbon de terre vaut beaucoup mieux que le bois pour cuire la pierre à chaux, car outre que la cuisson en est plus prompte, c’est qu’il rend la chaux plus grasse & plus onctueuse. Quand la chaux est bien cuite, elle ne doit pas peser plus que le tiers de ce qu’elle pesoit avant que d’être mise au four. A l’égard de la couleur, elle ne fait rien à la bonté de la chaux ; mais la plus légere étant cuite est la meilleure & la plus recherchée.
Selon Philibert de Lorme, on juge que la chaux est bonne lorsqu’elle est bien cuite, blanche & grasse : lorsqu’elle n’est point éventée, & qu’elle sonne comme un pot de terre quand on frappe sur un morceau. On peut encore juger de sa bonté en la mouillant : si elle jette une fumée épaisse, & qu’en la détrempant elle s’attache & se lie au rabot, c’est une marque qu’elle est très-bonne. M. Blondel enseigne un autre moyen (1) de connoître la qualité de la chaux, après la cuisson, c’est de mettre un peu de cette chaux pulvérisée dans de l’eau, & de la battre un peu de tems. Si après avoir été ainsi battue quelque tems on s’apperçoit qu’elle fasse comme une colle pâteuse, c’est une preuve de sa perfection : si au contraire elle ne se lioit point, ce seroit une marque qu’elle a été dépourvue d’une trop grande quantité de ses sels par la cuisson.
(1) Architecture Françoise. Tome I. Liv. I. Chap. III.
Quelques personnes assurent que la pierre à chaux même concassée, sans être cuite, étant mêlée avec de la chaux cuite & détrempée, fait un meilleur mortier que ne feroit le sable ou le ciment : c’est ce qu’il est facile d’éprouver.
La chaux se vend à Paris 48 livres le muid qui contient 48 minots, dont chacun vaut un pied cube. Le muid se divise aussi en 12 septiers, le septier en deux mines, & la mine en deux minots, ce qui revient au même. On mesure encore la chaux par futailles, dont chacune contient 4 pieds cubes : ainsi pour faire un muid il faut 12 futailles, dont six sont mesurées combles, & les six autres rases. Un minot de bonne chaux en pierre doit rendre deux minots de chaux éteinte. Au reste la chaux réduite en poudre ne vaut plus rien, & ne feroit que de mauvais ouvrage, c’est pourquoi il en faut toujours choisir les morceaux les plus gros & les plus solides.
De la maniere de détremper & d’éteindre la chaux.
Excepté les eaux bourbeuses & croupies, toutes les eaux, même celle des étangs & des marais, sont bonnes pour éteindre la chaux. Les Anciens ne vouloient pas qu’on se servît d’eau de mer pour cet usage ; cependant on a reconnu qu’elle étoit aussi bonne que l’eau douce, & même que le mortier en séchoit plus vite.
Il y a plusieurs manieres de détremper la chaux, c’est à quoi il faut faire beaucoup d’attention, & prendre garde sur-tout que les ouvriers n’y mettent que la quantité d’eau nécessaire, car souvent il arrive qu’on ne peut la conserver faute d’une bonne préparation : trop peu d’eau la brûle, une trop grande quantité la noye. La meilleure maniere & la plus ordinaire, c’est de mettre les pierres de chaux sorties du fourneau dans un bassin plat, construit sur le terrein où l’on se trouve, & bordé de pierres & de sable tout autour. On verse ensuite un peu d’eau par-dessus pour commencer à éteindre la chaux ; à mesure que cette eau se boit on y en verse d’autre, continuant ainsi de suite, jusqu’à ce qu’elle soit entierement dissoute, après quoi l’on y en verse assez pour achever de détremper la chaux, ayant soin de la remuer fortement avec un rabot de bois. Lorsqu’elle est suffisamment détrempée, on la fait écouler dans une fosse creusée exprès plus bas que le premier bassin, pour l’y conserver tant qu’il est nécessaire. On peut en détremper à plusieurs reprises dans le bassin supérieur, jusqu’à ce que la fosse soit remplie ; puis quand cette chaux ainsi détrempée a pris un peu de consistance, on la recouvre de beaucoup de sable, pour pouvoir la garder quelque tems, & s’en servir quand on en aura besoin. La chaux préparée de cette façon peut se conserver pendant plusieurs années sans perdre de sa force ni de sa qualité.
Il y a des personnes qui détrempent la chaux comme elle vient du four, avec de l’eau & un peu de sable, & qui en font une masse pour garder ; puis lorsqu’ils veulent en faire usage, ils y remettent une plus grande quantité de sable, & la rebroyent fortement. Cette maniere passe pour être meilleure que la premiere ; mais pour conserver à la chaux toute sa force & son onctuosité aussi long-tems qu’on voudra, il est à propos de suivre la méthode enseignée par Philibert de Lorme, dont voici le détail.
Prenez une suffisante quantité de pierres de chaux au sortir du fourneau : creusez ensuite une fosse de quatre à cinq pieds de profondeur dans un terrein ferme & bien uni : remplissez cette fosse de pierres de chaux, à la hauteur de deux ou trois pieds, arrasées également par-dessus : couvrez ensuite toutes ces pierres d’un bon lit de sable de riviere d’environ deux pieds d’épaisseur : jettez par-dessus le tout une quantité d’eau assez considérable pour que le sable en soit bien abreuvé par-tout, & que la chaux qui est au-dessous puisse se fuser & se dissoudre sans se brûler, ce qui arriveroit infailliblement si on ne lui donnoit pas assez d’eau. Si l’on s’apperçoit que le sable se fende en quelqu’endroit, ensorte qu’il se fasse un passage à la vapeur & à la fumée de la chaux, il faut aussi-tôt en recouvrir les crevasses avec d’autre sable. Au moyen de cette préparation la chaux se convertira en une masse de graisse qui sera si bonne & si forte qu’au bout de cinq ou six ans, & même de dix & vingt ans, & davantage (on a vu de la chaux éteinte de cette façon se conserver bonne plus de cinquante ans), lorsqu’on viendra à entamer cette masse pour en faire du mortier, on aura de la peine à en tirer le rabot, & elle se trouvera comme une pâte qui ressemblera à du fromage de crême, ce qui lui fera consommer une grande quantité de sable. La chaux détrempée de cette maniere peut servir à tous les ouvrages où l’on en employe ordinairement, mais elle est bonne particulierement pour les enduits des murailles & les incrustations ou ouvrages de stuc. Elle a encore la propriété, étant ainsi préparée, de ne point manger les couleurs de la peinture à fresque, & les enduits qui en sont formés ne sont point sujets à se fendre ni à se crevasser, comme il arrive à ceux qui sont faits avec de la chaux nouvellement éteinte. Au reste, on sait par expérience que plus la chaux est vive, plus elle foisonne quand on l’éteint, plus elle porte de sable, & plus elle fait un mortier gras & onctueux. On sait aussi qu’étant gardée long-tems après avoir été éteinte, pourvu qu’on ne l’ait point laissé éventer, & qu’on ait eu soin de la conserver dans des fosses bien couvertes de sable, comme nous venons de l’enseigner, elle en devient beaucoup meilleure pour les ouvrages de maçonnerie.
pp. 41–48
CHAPITRE IX.
Du sable, du ciment, & des différentes especes de mortier.
ARTICLE PREMIER.
Du sable, en général.
IL se trouve tant d’especes différentes de sable, qu’un volume entier suffiroit à peine pour en décrire toutes les diverses qualités. Nous observerons donc seulement, en général, qu’il y en a de différente nature & bonté, & que les uns font plus de profit & se lient mieux avec la chaux que les autres. Il y a du sable si gras & si excellent pour la maçonnerie, qu’on en peut mettre (si l’on en croit Felibien) cinq parties & même jusqu’à sept, contre une partie de chaux : il s’en trouve d’autre qui est si sec & si mauvais qu’il faut mettre presque autant de chaux que de sable dans le mortier qu’on en fait. Il y a des sables qui sont propres pour les murs élevés hors de terre ; d’autres qui ne conviennent qu’à la maçonnerie des fondemens ; d’autres qui sont bons pour les enduits ; d’autres enfin qui s’employent en place de ciment de tuileaux. Quoi qu’il en soit, le meilleur sable est sans contredit celui qui est le plus denué de parties terreuses, qui l’empêchent de se lier avec la chaux & de prendre consistance. On en distingue principalement deux especes qui peuvent entrer également dans la composition du mortier, savoir le sable de cave, & celui de riviere : nous allons en parler séparément dans les deux articles suivans.
ARTICLE II.
Du sable de cave.
Le sable de cave, appellé aussi terrein, parce qu’il se trouve en fouillant dans la terre, est de différentes qualités, suivant les sels dont il est formé & les veines de terre où il se trouve : le meilleur est celui qui a des grains comme de petits cailloux & qui fait du bruit quand on le manie. Il s’en trouve de différente couleur ; il y en a de blanc, d’autre jaune, d’autre rouge, d’autre noir : la couleur ne décide rien pour sa bonté ; mais pour qu’il soit de bon usage pour la composition du mortier, il faut qu’il ne soit ni gras ni terreux, c’est-à-dire, qu’il ne soit point mêlé avec de la terre, qu’il soit assez sec pour qu’après l’avoir manié il ne reste aucune partie terreuse dans les mains, & qu’en le frottant sur de l’étoffe, il ne la salisse point & n’y demeure point attaché, comme le pourroit faire la terre & le mauvais sable. Comme le sable blanc paroît le plus pur & qu’il est ordinairement moins chargé de parties terrestres, il peut convenir mieux que tout autre pour faire du mortier, pourvu néanmoins que le grain n’en soit point fin ni transparent, comme celui du sablon d’Etampes, ou comme du grès pilé, qui ne valent rien & ne peuvent faire une bonne liaison avec la chaux ; il faut au contraire que le sable soit rempli de petits cailloux brutes & opaques, semblables à du gravier ou à de petits morceaux de pierre. C’est ce qui a fait dire à Leon-Baptiste Albert, que le meilleur sable, pour mêler avec la chaux, est celui qui seroit fait avec des recoupes de pierre dure, rompues & cassées en très-petites parties. On peut consulter à ce sujet Vitruve, & Philibert de Lorme, ainsi que l’Auteur Italien que nous venons de citer.
ARTICLE III.
Du sable de riviere.
Chacun sait que le sable de riviere est appellé ainsi, parce qu’il se tire effectivement du fond des fleuves & des rivieres. Ce sable est préférable à celui de cave, parce qu’il est moins terreux, ayant été battu continuellement par l’eau, c’est pour cette raison que celui des torrens & des rivieres très-rapides est le plus excellent pour faire du mortier, & sur-tout pour les enduits des murailles. Comme le sable qui se trouve sur le bord des rivieres est ordinairement mêlé de terre ou de vase, que l’eau rejette sur ses rives, on le puise presque toujours au milieu de leur lit, avec des dragues & des pelles percées, faites exprès pour cet usage.
Il se trouve aussi une espece de sable appellé gravier, qui étant purgé de ce qu’il peut avoir de défectueux, est d’un assez bon usage. Cependant il est moins estimé que le sable ordinaire n’étant pas si fin & se trouvant le plus souvent mêlé avec des cailloux de moyenne grosseur qui ne s’incorporent pas si bien avec la chaux, ce qui ne peut faire qu’un mortier peu propre à la liaison des pierres, à cause de l’épaisseur & de l’inégalité des joints. Cette espece de sable est cependant très-bonne pour la construction des fondemens & des autres gros ouvrages de maçonnerie.
Le sable de mer ne vaut rien pour mêler avec la chaux : il se trouve cependant quelquefois sur le bord de la mer un sable fort menu qu’on appelle sablon, dont on se sert au défaut du sable ordinaire, mais il n’est pas si propre à faire de bon mortier. En général, pour juger de la bonté du sable, outre les épreuves que nous avons déja indiquées à l’article du sable de cave, il faut en jetter une bonne poignée dans un vase plein d’eau bien claire, & brouiller le tout avec la main. Si l’on voit que l’eau devienne noire & bourbeuse, c’est une marque qu’il est gras & terreux : si au contraire l’eau devient peu de tems après presqu’aussi claire qu’elle l’étoit auparavant, ou n’est que peu troublée, c’est un signe évident de la bonté & de la pureté du sable.
ARTICLE IV.
Du ciment.
On ne se sert guere de ciment que pour les ouvrages de conséquence, ou pour ceux que l’on construit dans l’eau. Ce ciment n’est autre chose que des morceaux de tuile concassée, & réduite en parties aussi déliées que du sable de moyenne grosseur. On y mêle aussi quelquefois des briques & des carreaux de terre cuite, mais le ciment n’est pas si bon alors que quand il est fait avec de la tuile pure, comme le remarque fort judicieusement M. Blondel, dans son Architecture Françoise (1) ; d’ailleurs les vieilles briques, ainsi que les vieux carreaux, sont sujets à se pourrir, ce qui peut rendre le ciment très-défectueux. Le sac de ciment contient trois boisseaux, & vaut à Paris 9 à 10 sols le sac, y compris la voiture.
(1) Tome I. Liv. I. Chap. III.
On peut encore former un ciment excellent pour la maçonnerie en faisant piler ensemble & concasser des fragmens de pots de grès avec des morceaux de mâchefer, provenant du charbon de terre qui se brûle dans les forges : lorsque le tout est réduit en poudre, on y mêle une pareille quantité de ciment fait avec des recoupes de pierres de moulin, & des pierres à chaux pilées & pulvérisées. Le ciment ainsi composé, étant mêlé & incorporé avec de la chaux vive éteinte & bien corroyée au rabot à force de bras, résiste parfaitement à l’eau & s’employe utilement aux ouvrages de maçonnerie qui en sont baignés continuellement, comme les ponts, les quais, les aqueducs, citernes, réservoirs, &c. C’est de ce ciment dont se servent les Fontainiers : ils l’appellent ciment perpétuel.
ARTICLE V.
De la composition du mortier.
Il se trouve du sable & de la chaux de tant de qualités différentes, qu’il ne seroit guere possible de déterminer précisément la dose qu’il faut mettre de l’un & de l’autre pour en composer de bon mortier. Nous observerons cependant que l’usage ordinaire est de mettre deux tiers de sable sur un tiers de chaux. Quand le sable ou la chaux ne valent rien, on met moitié de l’un & de l’autre : au contraire quand le sable se trouve excellent & que la chaux est grasse & faite de bons cailloux, on peut mettre jusqu’à trois parties de sable sur une de chaux, ce qui n’est pourtant pas ordinaire, car il arrive rarement, quoiqu’en dise Felibien, qu’on trouve de la chaux assez grasse pour lier une si grande quantité de sable.
On ne doit tirer le sable, pour faire le mortier, qu’à mesure qu’on en a besoin pour l’employer, l’expérience ayant fait voir que le soleil l’altere, le desséche, & lui ôte une certaine graisse qui en fait la bonté. D’un autre côté, la pluie en dissout les sels volatils, & il se change au bout d’un certain tems en une espece de terre qui, étant mêlée avec la chaux, ne fait plus corps avec elle, ni de bonne liaison dans la maçonnerie. Il est à remarquer néanmoins que lorsqu’il est question de faire des enduits, il ne faut pas que le sable soit si gras, parce qu’alors il se séche trop promptement étant mis en œuvre & fait gercer le mortier, ce qui empêche l’enduit de prendre le poli.
Il y a, comme on a vu ci-devant, trois manieres différentes de préparer le mortier. La premiere est de le faire avec de la chaux éteinte sur le champ, dans laquelle on corroye le sable ou le ciment, & on l’employe aussitôt. La seconde est de mêler la chaux avec le sable quelque tems après qu’elle est éteinte. La troisieme est de faire le mortier avec de la chaux éteinte depuis plusieurs années. Dans ces deux dernieres manieres il faut avoir soin de n’ajouter que très-peu d’eau, ou même point du tout, pour composer le mortier, car à force de le corroyer avec le rabot, il se ramollit & devient assez liquide pour pouvoir l’employer ; au lieu qu’en y mêlant beaucoup d’eau, comme font les manœuvres quand on ne les observe pas de près, on risque de le noyer, & cela l’empêche de sécher & de se durcir par la suite.
Pour faire prendre le mortier promptement, il faut y mêler un peu d’urine, ou bien de l’eau dans laquelle on aura mis infuser de la suie de cheminée. On prétend que si l’on détrempe le mortier avec de l’eau où l’on aura fait dissoudre du sel armoniac, il prendra presqu’aussi promptement que du plâtre ; ce qui pourroit être d’une grande utilité pour les ouvrages bâtis dans l’eau, qui demandent de la diligence, ou pour les pays où l’on manque de cette espece de pierre. Il est inutile de faire observer que le mortier doit être employé plus liquide avec les pierres spongieuses & qui boivent l’eau, qu’avec celles qui sont dures & qui tiennent de la nature du caillou.
Le ciment se mêle aussi avec la chaux en plus grande ou en plus petite quantité, selon que celle-ci foisonne plus ou moins. On fait assez souvent du mortier dans lequel on mêle moitié ciment & moitié sable. L’usage en est très-bon pour les ouvrages qui ne sont pas de grande conséquence, mais qui méritent cependant quelque attention. A l’égard des enduits que l’on fait avec le mortier de ciment pur, il faut avoir soin de le battre à petits coups, jusqu’à ce qu’il ait acquis une consistance un peu solide : ensuite on en frotte la superficie avec la truelle, & on l’y repasse plusieurs fois jusqu’à ce que l’ouvrage devienne un peu sec & uni. On doit aussi avoir soin de recouvrir l’ouvrage d’un peu de sable ou de quelques paillassons, sur-tout lorsqu’il se trouve exposé au grand hâle, parce qu’il est nécessaire que le mortier séche doucement. On frotte quelquefois ces enduits avec de l’huile de noix ou de lin, sur-tout quand on travaille à des bassins, ou à des réservoirs, qui doivent toujours être remplis d’eau. Leon-Baptiste Albert, dont nous avons déja parlé, assure que si l’on détrempe la chaux avec de l’huile au lieu d’eau, étant mêlée ensuite avec le sable ou le ciment, elle formera un mortier impénétrable à l’eau.
Le meilleur mortier pour remplir les joints des pierres, ou pour boucher les petites fentes ou crevasses que l’eau fait aux murailles, est composé de cendre fine & bien tamisée que l’on détrempe avec de l’huile de noix ou de lin, dans laquelle on mêle un peu de verdet ou verd-de-gris. Ce mortier, par la suite des tems, acquiert une si grande dureté & se lie si bien avec la maçonnerie, qu’il ne fait plus qu’un même corps avec la pierre, la brique ou le marbre, & que le tout ne paroît plus qu’une seule pierre.
On ne dira rien ici des autres especes de mortier en usage dans les pays étrangers, tels que la pozzolane, la terrasse de Hollande, le béton, la cendrée de Tournai, &c. notre but étant d’exposer seulement ici les différentes manieres de bâtir & le détail des matériaux dont on se sert communément aux environs de cette capitale. Ceux qui voudront s’instruire plus particulierement sur les especes de mortier propres pour les ouvrages qui se construisent dans l’eau, doivent consulter la Science des Ingénieurs, par M. Belidor, & la seconde Partie de l’Architecture Hydraulique du même Auteur, qui s’est fort étendu sur cette partie essentielle de l’architecture ; ayant rendu intéressans jusqu’aux sujets qui en paroissoient le moins susceptibles, par les connoissances physiques & par les réflexions judicieuses dont il a su les accompagner.
pp. 46–49
CHAPITRE X.
Du plâtre.
LE plâtre est d’une si grande utilité dans la maçonnerie, soit pour la liaison des pierres & moilons, soit pour les enduits des murailles & pour les plafonds, qu’il est d’une nécessité indispensable d’en parler dans ce traité. Chacun sait qu’il provient d’une pierre grisâtre qui ne se trouve que dans certains pays, & qu’il est très-commun aux environs de Paris. On fait cuire cette pierre comme celle à chaux, mais elles different entre elles pour l’emploi, en ce que la chaux n’est de quelque utilité qu’au moyen du mélange que l’on en fait avec quelque autre matiere, comme le sable ou le ciment, pour lui donner du corps & de la consistance, au lieu que le plâtre s’employe tout seul, & se suffit à lui-même pour faire un corps solide ; il ne s’agit que de l’abreuver avec de l’eau, & aussi-tôt on le met en œuvre.
Le plâtre a cela de particulier que s’il n’est pas employé sur le champ après avoir été détrempé avec de l’eau, ce que les Maçons appellent gâcher, il se séche & se durcit, & ne peut plus s’appliquer alors contre d’autres corps, ni recevoir les différentes formes dont il est susceptible pour former des moulures & autres ornemens d’architecture. Sa principale qualité est de faire corps dans le moment qu’on le met en œuvre : aussi n’y a-t-il point de matiere dont on puisse se servir plus utilement dans la construction d’un bâtiment, mais il est facile de se laisser tromper par ceux qui le préparent & le débitent. Tantôt le plâtre sera mauvais & éventé pour avoir été gardé trop long-tems après sa cuisson : tantôt il sera verd parce que la cuisson en aura été mal faite, ce qui arrive souvent par le mélange que l’on fait de celui qui étoit dans le milieu du four, lequel eût été excellent employé tout seul, avec celui qui s’étant trouvé aux extrémités n’a pas pu recevoir un degré de chaleur suffisant pour être calciné jusqu’à un certain point. Car la bonne cuisson du plâtre dépend non-seulement de bien arranger les pierres dans le four, ensorte que les unes ne reçoivent pas trop l’impression du feu, comme il arrive à celles qui sont placées dans le foyer, tandis que les autres qui sont à l’entrée en sont à peine échauffées, mais encore de ménager un degré de chaleur égal & continuel qui desséchant peu à peu l’humidité de la pierre, fasse évaporer les parties sulphureuses qu’elle renferme, & la purge en même tems des parties terrestres dont elle peut être mêlée, prenant garde cependant que la violence de la flamme ne lui cause un desséchement absolu. En effet, comme il y a apparence que la vertu du plâtre consiste dans un sel qui fait que ses parties s’accrochent les unes aux autres, dès que ce sel est trop desséché, il n’y a plus de liaison.
On doit avoir attention de ne point faire cuire de trop grosses pierres de plâtre, parce qu’alors la superficie pourroit en être brûlée, tandis que le cœur auroit à peine ressenti l’impression de la chaleur, mais il n’en faut mettre au four que de moyenne grosseur, & prendre toutes les précautions nécessaires pour qu’elles soient suffisamment cuites, mais qu’elles ne le soient pas trop. Car le plâtre qui n’est pas assez cuit ne vaut rien, & celui qui l’est trop devient sec & aride, & est incapable de faire aucune bonne liaison. Il faut donc que le feu qui sert à cuire le plâtre soit actif & pénétrant, & c’est pour cette raison que l’on en construit les fours en voûtes & par arcades, afin que les flammes se réfléchissant sur les pierres, le feu en ait plus de violence, & les pénetre plus intérieurement.
Il se voit de la pierre de plâtre de différente qualité : il y en a qui a besoin d’une plus longue cuisson, d’autre qui est cuite en très-peu de tems. Ordinairement elle devient blanche lorsqu’elle est calcinée ; il y en a d’autre que le feu rend quelquefois rougeâtre. Il est facile au reste de connoître si la cuisson en a été bien faite, car alors étant gâchée avec de l’eau, elle a une certaine onctuosité & une graisse qui collent aux doigts, c’est ce que les ouvriers appellent amour du plâtre. Si, au contraire, le plâtre a été mal cuit, il a de la rudesse quand on le manie & ne s’attache point aux doigts. D’ailleurs quelque bonnes que soient les qualités & la cuisson du plâtre, elles deviennent de nulle valeur lorsqu’on en met en œuvre qui a été gardé trop long-tems. Aussi l’état le plus convenable pour tirer parti du plâtre, c’est de s’en servir au sortir du four, lorsqu’on en a la facilité & qu’on a des carrieres à plâtre dans son voisinage.
Quand on n’est point à portée d’employer le plâtre aussi-tôt après la cuisson, pour s’assurer de sa bonté, il ne faut qu’en détremper un peu dans le creux de la main : celui qui se prendra le plus facilement sera préférable à celui qui ne formeroit qu’une espece de mortier sans consistance.
Le défaut du plâtre est de se tourmenter beaucoup, car comme il se charge d’une grande quantité d’eau lorsqu’on le met en œuvre, il se retire à proportion à mesure qu’il séche. C’est ce qu’il est aisé d’appercevoir quand on fait quelques réparations en plâtre dans de vieille maçonnerie.
Le plâtre cuit & battu se vend au muid : le muid contient 36 sacs ou 72 boisseaux, mesure de Paris, qui valent 48 pieds cubes. Le muid de plâtre se vend à Paris 9 liv. ce qui revient à 5 sols le sac, rendu sur l’attelier. On le tire de Montmartre, & de Belleville. Une toise de languette, souche, tuyau, & manteau de cheminée, pigeonnée, enduite des deux côtés employe douze sacs de plâtre. Une toise de languette hourdée en employe huit sacs. Une toise de ravalement en employe six. Une toise de lambris, quatre sacs ; & une toise de plafond en consomme six sacs.
