Lémery 1698
Nicolas Lémery, Traité Universel des Drogues Simples. Mises en ordre alphabetique. Où l’on trouve leurs differens noms, leur origine, leur choix, les principes qu’elles renferment, leurs qualitez, leur ethymologie, & tout ce qu’il y a de particulier dans les Animaux, dans les Vegetaux & dans les Mineraux. Ouvrage dépendant de la Pharmacopée Universelle, Paris [Laurent d’Houry] 1698.
pp. 14–15
ÆTITES.
Pierre d’Aigle.
Ætites lapis, en François Pierre d’Aigle, est une pierre ordinairement ronde ou ovale, de la grosseur d’une grosse noix, & quelquefois d’un petit œufde poule, de couleur grise ou obscure, creuse en son milieu, & renfermant une maniere de noyau pierreux, qui fait du bruit quand on la secouë :
Callimus
on appelle ce noyau Callimus.
Voyez Pomet dans son Histoire des Drogues.
On trouve de quatre sortes de pierres d’Aigle : la premiere est naturellement ovale, raboteuse, brune ; mais on la rend plus belle en la polissant.
La seconde est un peu plus petite, couverte d’ocre comme la marcasite de fer ; & paroissant s’estre formée par couches : ces deux especes se tirent des fondrieres du Cap saint Vincent en Portugal, & dans les montagnes proche Trevoux en la Principauté de Dombes.
La troisiéme est raboteuse, & semble composée des debris de petits cailloux luisans de differentes grosseurs, les uns bruns, les autres roussâtres, les autres comme transparens, unis étroitement par quelque ciment naturel ; & l’on ne trouve le plus souvent que des grains de sable dans son creux.
La quatriéme est blanche cendrée, & elle renferme dans son creux, de l’argile ou de la marne ; elle vient d’Allemagne.
On attribuë à la Pierre d’aigle la vertu d’empêcher l’avortement des femmes grosses, si elles la portent attachée au bras, & de faciliter l’accouchement, si elles l’attachent à la cuisse dans le temps du travail. D’autres prétendent qu’estant pulverisée, mêlée dans quelque onguent ou emplâtre, & appliquée sur la tête, elle soit propre pour l’épilepsie : mais toutes ces qualitez ne sont qu’imaginaires, l’experience ne s’y rapportant point.
Vertus.
Elle est astringente & propre pour arrester les cours de ventre & les hemorragies estant prise interieurement. Son noyau qui est plus tendre que la pierre, est aussi le plus convenable pour ces effets.
Etimologie.
Ætites, ab ἀετὸς, Aquila, parce qu’on a crû que les Aigles garnissoient leurs nids de ces pierres, pour preserver leurs petits de l’injure du tems.
pp. 199–200
CINNABARIS.
Cinabre.
Cinnabaris, en François, Cinabre, est une matiere minerale, dure, compacte, pesante, brillante, cristaline, tres-rouge, composée de soufre & de vif argent exactement unis & sublimez par l’action du feu :
Cinabre mineral.
il y en a de deux especes, un naturel appellé Cinabre mineral, & l’autre artificiel, nommé simplement Cinabre ; le naturel se trouve tout formé dans les mines mercurielles en pierres, pesantes, brillantes, rouges, en Espagne, en Hongrie, en Allemagne, en France & en plusieurs autres lieux du monde ; celuy d’Espagne est estimé le meilleur.
Choix.
Il faut choisir le plus pesant, le plus net, le plus rouge & le plus brillant, car plus il est haut en couleur, & plus il contient de vif argent. Le Cinabre naturel a esté sublimé par des feux souterrains à peu prés de la même maniere que le Cinabre artificiel ; mais comme en se sublimant il s’est mêlé avec de la terre qu’il a rencontrée, il n’est pas si pesant, si pur, ni si beau que l’artificiel, & il contient moins de mercure.
Cinabre artificiel.
Le Cinabre artificiel est fait avec trois parties de mercure cru & une partie de soufre mêlez & sublimez ensemble dans des pots sublimatoires par un feu gradué.
Choix.
Il faut le choisir en belles pierres, fort pesantes, brillantes, à longues & belles aiguilles nettes & d’une belle couleur rouge-brune ; chaque livre de Cinabre renferme quatorze onces de vif argent sous deux onces de soufre, comme je l’ay prouvé ailleurs par la revivification du Cinabre en vif argent.
Vermillon.
Le Cinabre artificiel ayant esté broyé long-temps sur le porphyre, se reduit en une poudre tres-fine & d’une des plus belles couleurs rouges qu’il y ait ; c’est ce qu’on appelle vermillon, il sert dans la Peinture, on en rougit la cire d’Espagne.
Vertus.
Les Cinabres sont employez pour l’épilepsie, pour l’asthme, on en fait prendre interieurement depuis deux grains jusqu’à demi scrupule ; on s’en sert exterieurement dans les pomades pour la gratelle, pour les dartres, on les employe aussi en fumigation pour exciter le flux de bouche.
Etimologie.
Cinnabaris est un mot Indien qui signifie du sang de Dragon & d’Elephant ; on a donné ce nom au Cinabre à cause de la ressemblance de sa couleur avec celle de ces sangs.
p. 410
LAPIS LAZULI.
Lapis Lazuli, | Lapis Cyaneus, | Lapis cæruleus, en François, Pierre d’azur,
Est une pierre de differentes grosseurs & figures, opaque, pesante, bleue, ou de la couleur de la fleur du Bleuet, mêlée avec de la Gangue ou de la Roche, & parsemée de quelques paillettes d’or & de cuivre. Elle se trouve dans des carrieres aux grandes Indes, & en Perse : on dit qu’on en tire aussi des mines d’or.
Outremer.
Elle est employée principalement pour faire l’Outremer. Il faut choisir la plus nette, la plus haute en couleur, d’un bleu formé, pesante. Elle contient beaucoup de soufre & de sel. Pour faire l’Outremer, on calcine cette pierre, on la broye tres-subtilement sur le porphyre, puis l’ayant mêlé dans un pastel composé de poix grasse, de cire, d’huile, on lave bien cette pâte pour en separer la partie bleue, laquelle se precipite au fond en une poudre d’une grande beauté : on verse l’eau par inclination, & l’on fait secher cette poudre ; elle sert à la Peinture.
Vertus.
La Pierre d’azur préparée comme je l’ay décrit en son lieu dans ma Pharmacopée, purge l’humeur melancolique ; elle fortifie le cœur : on l’employe dans la confection d’ Alkermes.
Dose.
La doze est depuis demi scrupule jusqu’à une dragme.
Pierre d’azur fausse.
On trouve en France proche de Toulon, en Allemagne, & en plusieurs autres lieux de l’Europe, une pierre d’azur fausse, verdâtre, grossiere ; laquelle on employe pour faire de l’azur commun.
Etimologie.
Lazulus, est tiré de l’Arabe azul, ou de l’Hebreu isul.
pp. 539–540
OCHRA.
Ocre.
OChra, en François, Ocre, est une terre en masse, seche, graisseuse, friable, douce au toucher, de couleur jaune ou dorée, qui se tire de quelques mines profondes du Berry.
Ocre rouge.
On en calcine au feu jusqu’à ce qu’elle ait acquis une couleur rouge ; c’est ce qu’on appelle Ocre rouge.
Choix.
L’une & l’autre de ces terres sont employées dans la Peinture ; on les choisit nettes, fragiles, hautes en couleur.
Vertus
Elles sont resolutives, desiccatives, astringentes, étant appliquées exterieurement.
Rouge, brun, ou brun rouge d’Angleterre.
On nous apporte d’Angleterre une espece d’Ocre rouge, qu’on appelle rouge-brun ou brun-rouge d’Angleterre : on l’employe pour la Peinture.
Potée.
On nous apporte du même païs une autre espece d’Ocre qui ne differe du Rouge-brun qu’en ce que sa couleur est bien foncée ; on l’appelle Potée ; on s’en sert pour polir les glaces.
Vertus.
Ces deux dernieres especes d’Ocre rouge sont desiccatives, astringentes.
pp. 818–820
VITRIOLUM.
Vitriolum, | Calcantum, | en François, Vitriol ou Couperosse.
Couperosse.
Pyrites, Quis.
Est un sel mineral qu’on tire comme le Salpetre par lotion, par filtration, par évaporation & par crystallisation, d’une espece de Marcassite appellée Pyrites ou Quis, de laquelle j’ay parlé en son lieu : elle se trouve dans les mines en plusieurs lieux de l’Europe, comme en Italie, en Allemagne : nous en voyons aussi quelques-unes qu’on a tirées de dessous les terres glaise d’autour de Paris.
Il y a quatre especes generales de Vitriol ; le Vitriol blanc, le Vitriol verd, le Vitriol bleu, le Vitriol rouge.
Vitriol blanc.
Le Vitriol blanc se tire par évaporation des eaux des fontaines, ou bien on le fait en dessechant le Vitriol verd sur le feu jusqu’à blancheur, puis le dissolvant dans de l’eau, filtrant la dissolution & la faisant évaporer : c’est le moins acre de tous les Vitriols.
Choix.
On doit le choisir en gros morceaux blancs, purs, nets, ressemblans à du Sucre en pain, d’un goût doux, astringent, accompagné d’acreté ; il contient beaucoup de phlegme & de sel acide, un peu de soufre semblable à du soufre commun, & de la terre.
Vertus. Dose.
Ce Vitriol est employé pour faire le Gilla Vitrioli, que j’ay décrit dans mon Traité de Chymie : il est purgatif, il évacuë par haut & par bas, si l’on en prend par la bouche depuis douze grains jusqu’à deux scrupules : il est aperitif, & il excite les urines, si l’on en prend douze grains dissous dans quatre livres d’eau commune, comme on prend une eau minerale ; on s’en sert aussi exterieurement en colire pour les maladies des yeux.
Vitriols verds.
Il y a plusieurs especes de Vitriol verd, comme le Vitriol d’Allemagne, le Vitriol d’Angleterre, le Vitriol Romain.
Vitriol d’Allemagne.
Le Vitriol d’Allemagne est en crystaux verds bleuâtres, d’un goût astringent, acre ; il participe du cuivre, c’est celuy dont on doit se servir pour faire de l’eau forte.
Choix.
Il faut le choisir en gros crystaux nets, secs, qui en frotant le fer, le fassent rougir : il contient beaucoup de sel acide acre & de phlegme, du soufre & de la terre : l’esprit acide qu’on tire de ce Vitriol a quelque odeur de cuivre.
Vitriol d’Angleterre.
Le Vitriol d’Angleterre est en crystaux de couleur verte brune, d’un goût doux astringent, approchant de celuy du Vitriol blanc : il participe du fer, & il ne le fait point changer de couleur.
Choix.
Il faut le choisir pur, sec, en gros crystaux ; il contient plus de la moitié de phlegme, beaucoup de sel acide, du soufre & de la terre. On tire de ce Vitriol de tres-bon esprit de Vitriol par la distillation, comme je l’ay décrit dans mon Livre de Chymie.
Vitriol Romain.
Le Vitriol Romain est en morceaux assez gros, de couleur verte, approchant de celle du Vitriol d’Angleterre, d’un goût doux styptique, un peu acre ; il participe du fer. Il faut le choisir net.
Choix. Vertus. Poudre de simpatie.
Ces trois Vitriols verds sont employez exterieurement pour arrester le sang ; on en fait la poudre de sympathie, dont j’ay parlé dans mon Traité de Chymie.
Vitriol bleu de Cypre. Vitriol d’Hongrie.
Le Vitriol bleu est appellé Vitriolum Cypreum, Vitriolum Hungaricum, en François, Vitriol de Cypre, ou Vitriol d’Hongrie ; parce qu’on nous en apporte de ces païs-là ; il est en crystaux d’une tres-belle couleur bleuë celeste. On n’est pas encore certain de la maniere dont il se fait ; plusieurs croyent qu’il est tiré par évaporation & par crystallisation d’une eau bleuë qui se trouve dans les mines de cuivre. Quelques autres pretendent que c’est une operation artificielle composée d’une dissolution de cuivre dans de l’esprit de Vitriol foible, évaporée & crystallisée. Quoy qu’il en soit, il participe beaucoup du cuivre qui luy donne sa couleur bleuë ; il est acre & un peu caustique ; on en voit en gros & en petits morceaux ; les petits sont taillez en pointe de diamant : il contient beaucoup de sel acre, ou un acide corrosif, du soufre, moins de phlegme & de terre que les autres especes de Vitriol.
Vertus.
On doit le choisir en beaux crystaux, nets, purs, luisants, hauts en couleur. On s’en sert pour consumer les chairs baveuses, pour guerir les aphtes ou petits ulceres qui naissent dans la bouche : on en mêle dans les colires pour dissiper les cataractes ; il est fort astringent.
Vitriol rouge, Colcothar.
Le Vitriol rouge, nommé Colcothar, est un Vitriol qui a eté calciné naturellement dans la mine par des feux souterrains, ou artificiellement par le feu ordinaire.
Chalcitis, Colcothar naturel. Etimologie.
Celuy qui se trouve calciné naturellement dans la mine, est appellé Chalcitis, à χαλκῖτις, parce qu’on en tire des mines de cuivre. C’est une pierre rougeâtre, brune qui nous est apportée de Suede, d’Allemagne ; elle est rare, & l’on a de la peine à en trouver pour les dispensations de la Theriaque où elle entre.
Choix.
Elle doit estre choisie en beaux morceaux de couleur rouge brune, d’un goût de Vitriol, se dissolvant aisément dans de l’eau.
Colcothar artificiel.
Le Colcothar calciné par le feu ordinaire est d’un rouge assez beau ; le meilleur est celuy qui reste dans les cornuës aprés la distillation de l’esprit & de l’huile de Vitriol. L’un & l’autre Colcothar contiennent beaucoup de sel & une terre metallique.
Vertus.
Ils sont fort astringens, & propres pour arrêter le sang, estant appliquez exterieurement.
Etimologies.
Vitriolum à vitro, verre, parce que le Vitriol étant bien purifié & crystallisé, a quelque ressemblance avec du verre. Quelques Chymites croyent que Vitriolum soit un nom mysterieux, & que les lettres qui le composent soient les premieres des mots suivans, Visitabis interiora terra, rectificando invenies optimum lapidem veram medicinam.
p. 820
VITRUM.
Verre.
Vitrum, en François, Verre, est une matiere rendue transparente par la violence du feu, qui aprés en avoir chassé les parties grossieres, sulphureuses & molasses, y a formé des pores droits, ensorte que la lumiere peut passer & repasser facilement au travers. On peut faire vitrifier beaucoup d’especes de mixtes par le feu ordinaire ou par la reflexion du Soleil au miroir ardent. Le Verre commun est fait avec la cendre du Kali appellée Soude ou avec celle de la Fougere.
Etimologie.
Vitrum à videre, voir, parce qu’on voit au travers du Verre.
