Saur 1750
Jean-Daniel Saur, Mémoire Sur un Minéral nommé Cobalt ou Mine arsenicale, que l’on trouve en France, in: Mémoires de Mathématique et de Physique, Présentés à l’Académie Royale des Sciences, par divers Sçavans, & lûs dans ses Assemblées I, Paris [Imprimerie royale] 1750, pp. 329–344.
MÉMOIRE
Sur un Minéral nommé Cobalt ou Mine arsenicale, que l’on trouve en France.
Par M. SAUR.
LA France a toûjours été reconnue pour un pays des plus fertiles en toutes sortes de mines & de minéraux. Pline & Strabon font mention en plusieurs endroits, des richesses immenses qu’elle renferme dans son sein, & l’on voit encore avec surprise les vastes ruines des mines des Anciens, que l’on trouve dans différentes provinces du Royaume. Cette prééminence n’est pas inconnue à nos voisins ; il y a plusieurs années qu’ils viennent nous enlever cette mine de Cobalt dont je vais parler dans ce Mémoire, ils la fabriquent chez eux, & ils en font ce beau Smalt qui leur donne des profits considérables. Tout le monde sçait que l’État & le particulier peuvent retirer de très-grandes richesses de cette couleur. Sitôt que j’ai été instruit de la situation de cette mine, j’ai fait les efforts dont je suis capable pour en acquerir une parfaite connoissance ; j’en ai fait venir quelques échantillons que j’ai traitez de différentes façons. Mais avant que de rendre compte de mes opérations, je m’arrêterai un moment sur l’étymologie du mot de Cobalt & sur les différentes espèces des mines arsenicales. La langue Allemande a attaché au mot de Cobalt, l’idée d’un esprit nocturne, de couleur noire, qui se plaît à tourmenter certaines personnes préférablement à d’autres : or comme le Cobalt est un minéral très-volatil qui, exposé à l’air, devient quelquefois tout noir, & qui d’autres fois ronge les pieds & les mains des ouvriers qui le travaillent, de-là vient qu’on appelle en général Cobalts les mines dont l’arsenic fait la partie dominante. Pline en différens endroits de son Histoire Naturelle appelle ce minéral, Lapis œrosus ; on le nomme aussi Cadmia nativa fossilis, de Cadmus ce célèbre fondeur, qui vint de Phénicie en Grèce, & qui, suivant le même auteur, a le premier enseigné à l’Europe la manière de fondre les métaux. Pour éviter d’être trop long, je ne m’arrêterai pas à parler de cette farine arsénicale qui s’attache aux différens endroits de la fonderie, & que l’usage appelle Cadmia fornacum, ni aux différentes espèces dans lesquelles les Médecins Grecs & Arabes l’ont divisée ; je dirai seulement en passant, que Dioscoride n’a pas connu notre Cobalt, comme nous le voyons clairement par le chapitre quarante-six du cinquième livre de sa Matière médicinale.
Ce minéral se trouve dans plusieurs mines d’argent, comme dans celle d’argent rouge, en allemand Roth-Gulden Ertz, où l’arsenic mêlé avec le soufre produit la couleur rouge, comme je le prouverai par la suite ; on le voit dans la mine blanche d’argent, en allemand Weis-Gulden Ertz, dans celle d’argent corné, Horn Ertz, & dans quelques autres du même métal. Il n’y a pas de mines d’étain qui n’en contiennent ; le bismuth en a sa bonne partie. En Saxe quand on a fondu le bismuth on prend seulement les scories qui restent sur la surface, on les mêle avec de l’arsenic, des cailloux calcinez & de la potasse, & ce mélange fondu ensemble produit une vitrification qui est d’un bleu, plus foncé & plus clair, selon la proportion des cailloux. On connoît différentes mines d’arsenic, il y en a qui en rendent beaucoup, telle que celle qu’on appelle en allemand Schirben Cobalt, & qu’on pourroit nommer en françois cailloux arsénical, parce qu’elle est faite comme un cailloux : elle est noire en dehors, & en dedans elle contient un noyau qui a de petites feuilles luisantes tirant un peu sur la couleur de gorge de pigeon ; cette mine contient un arsenic presque tout pur : quand on en met à calciner une demi-once, elle jette une fumée blanche & des flammes de même couleur, & il ne reste que deux grains de matière dans le calcinatoire. Il y a une autre mine d’arsenic qu’on appelle arsenic gris, dont on retire à peu-près autant que de celle en cailloux. On en connoît d’autres espèces, comme l’arsenic blanc, le grisâtre, le noirâtre, &c. Il faut pourtant remarquer que cet espèce de mine arsenicale qu’on nomme marcassite blanche, ne donne pas un verre bleu aussi beau que le cobalt, quoiqu’elle contienne beaucoup d’arsenic ; cette différence que M. Henckel a déjà observée au troisième chapitre de son excellente Pyritologie, vient de ce qu’elle est fort chargée de matières ferrugineuses.
La mine d’arsenic que l’on trouve en France est pareille à celle qu’on appelle cobalt gris ou mine arsenicale grise, avec cette différence que la première contient un peu plus de terre ferrugineuse dont le couteau aimanté a tiré beaucoup après la calcination. Ce minéral étant mis dans une cornue, & étant poussé par le feu, il se fait une sublimation assez métallique & régulière à la vûe ; j’ai pris ce qui a resté dans la cornue, & je l’ai lavé & séché, la matière avoit un éclat semblable à celui de l’argent, ce n’étoit cependant que du fer où l’arsenic avoit pénétré ; car on sçait que l’arsenic rend ce métal blanc & cassant. J’ai pris un peu de ce minéral dans un verre, j’y ai mis de l’huile de vitriol mêlée avec un peu d’eau, dans le même instant la liqueur s’est un peu troublée, l’arsenic a commencé à se dissoudre avec une légère effervescence qui a donné une petite odeur piquante ; au bout de trois jours l’odeur subsistoit encore, & la matière avoit conservé sa couleur sans changement : j’ai mis la liqueur surnageante dans un autre verre, j’ai versé dessus l’huile de tartre par défaillance qui a fait une forte effervescence, il s’est précipité une matière couleur de lait ; j’y ai ajoûté de l’eau qui en a dissous une grande partie ; j’ai trouvé le lendemain un précipité dont le fond étoit bleuâtre & la surface couleur orangée, j’ai mis ce précipité dans un filtre, je l’ai séché & la couleur orangée a subsisté, j’en ai mis sur un charbon allumé qui n’a pas répandu beaucoup d’odeur : dans le reste de la dissolution j’ai ajoûté un peu de noix de galle, il ne s’est pas fait de précipité noir ; preuve que cet acide ne peut pas dissoudre le fer qui est enveloppé avec l’arsenic, quoiqu’ordinairement il le dissolve & forme avec lui un vitriol martial.
J’ai mis dans un autre verre la même mine avec l’esprit de nitre qui a fait une forte effervescence, le verre s’est tellement échauffé que les esprits ont sorti en vapeur très-rouge ; après qu’elle eut resté trois jours en repos, la liqueur surnageante a pris une couleur comme une dissolution d’or, le sédiment avoit une petite couleur bleuâtre tirant sur le gris. J’ai versé quelque chose de la dissolution dans un autre verre, j’ai mis par dessus l’huile de tartre par défaillance, il s’est précipité une matière de couleur orangée sans effervescence visible, le lendemain j’ai trouvé un précipité d’un rouge de crocus martis foncé, j’ai mis ce précipité dans un petit filtre, & la liqueur qui a passé a conservé sa couleur jaune ; un peu de ce précipité mis sur un charbon allumé, a encore répandu une odeur d’ail, & le restant a conservé sa couleur orangée rougeâtre ; j’ai joint au reste de la dissolution deux morceaux de noix de galle, il s’est fait tout de suite un précipité noir, ce qui prouve que cet esprit a attaqué une partie de fer qui se trouvoit dans cette mine : on voit par-là que cet acide est en état de dissoudre non seulement des métaux qui font mêlez avec l’arsenic, mais aussi des métaux & demi-métaux qui font unis avec le soufre, comme on le voit par les marcassites ferrugineuses dont l’esprit de nitre a dissous une partie.
La même mine mêlée avec l’esprit de sel & un peu d’eau, s’est louchée un peu au commencement, mais sans une effervescence visible, elle a pris une teinture légère, la mine a conservé sa couleur grise, sur sa surface il a surnagé une petite matière rougeâtre comme un crocus martis ; cette dissolution étant versée dans un autre verre, il s’est précipité quelque petite chose ; le lendemain j’y ai trouvé un précipité léger couleur d’ardoise, que j’ai ramassé dans un filtre & séché, j’en ai mis un peu sur un charbon allumé qui a donné une odeur d’ail, il en est resté sur le charbon une partie qui étoit terreuse, & la matière dans le filtre, après s’être séchée, est devenue gommeuse & grasse ; cet esprit n’a rien précipité avec les noix de galle, d’où l’on peut conclurre encore que cet acide ne peut pas attaquer le fer qui est avec l’arsenic. J’ai fait les mêmes opérations avec deux espèces de cobalts que j’ai eus de Saxe, & qui m’ont produit les mêmes phénomènes, & j’ai remarqué que les acides avoient toûjours dissous des parties arsenicales que j’ai examinées par les précipitations, & ensuite sur un charbon allumé, qui ont toutes répandu une odeur d’ail, & le couteau aimanté en a tiré des parcelles de fer. J’ai pris ensuite trois sortes de cobalts ; celui de France & deux de Saxe, dont le premier est le cobalt en cailloux, en latin Cobaltum testaceum, & l’autre le cobalt gris. J’ai commencé par mettre une demi-once de celui de France en poudre grossière dans un petit matras que j’ai placé dans un creuset rempli de sable presque jusqu’au col ; j’ai donné un feu de sublimation, le matras étoit bouché avec du papier, s’étant échauffé il a paru une couleur rougeâtre : j’ai continué le feu, & après l’en avoir retiré, j’y ai observé au col une couleur semblable à celle de l’orpiment rouge, & au dessous il a paru une couleur de citron, ce qui m’a fait juger que ce minéral contient un peu de soufre, la matière qui s’est sublimée au dessous étoit en petits grains de régule d’une couleur de plomb ; le petit matras après avoir resté quelques jours enveloppé dans du papier, s’est beaucoup noirci, observation que M. Henckel a déjà faite au dixième chapitre de sa Pyritologie. Au dessous de cette matière métallisée il y avoit quelque poussière blanchâtre qui n’étoit autre chose que de l’arsenic tout pur ; j’ai examiné le caput mortuum dont le couteau aimanté a tiré beaucoup de fer : j’en ai mis 2 gros dans un creuset avec 2 gros de cailloux & 2 gros de sel de tartre couvert avec du sel marin, je l’ai vitrifié & le verre étoit fort noir, ce qui prouve qu’il n’y avoit plus d’arsenic dans la matière.
Je voulus faire une comparaison avec les autres cobalts, j’ai pris une demi-once du gris, je l’ai traité de la même façon que celui dont je viens de parler, & j’y ai trouvé la même chose, à cette différence près que la sublimation étoit plus forte, & par conséquent plus riche en arsenic, & plus que trois quarts métallisée sans addition ; j’ai mis un gros du caput mortuum dans un creuset, mêlé avec un gros ½ de cailloux & 2 gros de sel de tartre, & couvert avec du sel marin, je l’ai vitrifié, & le verre étoit très-noir ; d’où j’ai encore conclu qu’il n’y avoit plus d’arsenic dans la matière.
Enfin j’ai pris une demi-once de cobalt en cailloux, je l’ai mis dans un petit matras & posé dans un creuset rempli de sable, il s’est fait au haut du col une sublimation toute crystalline, les crystaux étoient en forme cubique & d’un blanc transparent au dessous, le dehors étoit d’une couleur argentine, le sublimé en dedans étoit brillant, d’une couleur noirâtre en certains endroits & blanche dans d’autres, le caput mortuum a pesé un demi-gros, & le sublimé a pesé par conséquent 3 gros ½.
Je voulus voir ensuite si ces différents cobalts donneroient un véritable demi-métal : pour cet effet j’ai mis dans une cornue de verre une demi-once du cobalt de France avec une once de tartre crud, il en est sorti un peu de vapeur blanche & de l’huile noire ; j’ai continué le feu jusqu’à ce que la corne soit devenue toute rouge, dans le bec de la cornue il s’est sublimé un régule arsenical, & le caput mortuum n’étoit pas si spongieux que celui du cobalt en cailloux, ayant employé ici le minéral un peu calciné : dans le récipient j’ai trouvé beaucoup plus d’huile que dans les autres cobalts.
J’ai pris ensuite 2 gros de cobalt en cailloux, je l’ai mêlé avec 4 gros de tartre crud ; mis dans une cornue & poussé par le feu, il est sorti dans le récipient un peu d’esprit de tartre mêlé avec un peu d’huile ; dans le bec de la cornue il s’est trouvé de l’arsenic en forme de régule métallique, blanc comme de l’argent, le caput mortuum étoit un peu grisâtre, par-dessus ressemblant à du charbon : après avoir resté quelques jours enveloppé dans du papier, il a pris dans le milieu une couleur noire, & la couleur argentine s’est conservée tout autour. Cette opération faite, j’ai pris dans une autre cornue 2 gros de mine d’arsenic grise, que j’ai mêlé avec 4 gros de tartre crud, j’ai poussé le tout par le feu, il est entré dans le récipient un peu d’esprit de tartre mêlé avec un peu d’huile ; l’arsenic est monté à la voûte de la cornue en forme de régule métallique blanc, le caput mortuum étoit fort brillant, on voyoit des parties métalliques sur la surface, & le fond ressembloit à du charbon ; j’ai trouvé dans le bec de la cornue de petits crystaux en forme d’aiguilles.
Après toutes ces expériences j’ai tenté la vitrification, j’ai pris trois calcinatoires ou écuelles à calciner, dans chacun j’ai mis une demi-once de cobalt de France, j’ai conduit le feu par différens degrés, l’un d’un quart d’heure, l’autre d’une demi-heure, & le troisième de trois quarts d’heure ; il s’est d’abord élevé une fumée blanche qui sentoit fortement l’ail, & même une flamme de couleur de fleurs de pêcher ; j’ai ôté mes vaisseaux l’un après l’autre, & à mesure qu’ils se font refroidis l’arsenic a resté par-dessus en farine blanche ; j’ai pris cette farine & l’ai mise à côté, les trois creusets ont diminué l’un autant que l’autre, mais cette calcination avoit été faite dans la mouffle, & le feu étoit si fort que je ne pûs pas distinguer exactement la différence de ces calcinations. Je pris donc de nouveau trois creusets scorificatoires que je mis sur un feu très-doux ; dès qu’ils furent un peu chauds je vis une fumée blanche qui sentoit l’ail très-fortement, une demi-heure après la couleur avoit un peu changé ; après la première calcination le premier creuset a diminué de 19 grains, le second de 8 grains, le troisième d’un demi-gros, le feu n’ayant pas été égal à tous les trois. A la seconde calcination j’ai broyé la matière de nouveau un peu plus fine, & je l’ai mise dans le feu un degré plus fort ; le premier creuset a diminué de 6 grains, le second de 12, & le troisième de 18 grains, la matière a pris une couleur de tabac d’Espagne ; j’ai pris cette matière, je l’ai broyée encore plus fine, & je l’ai mise au feu pour la troisième fois, elle a jetté de la fumée blanche, mais en petite quantité : après la troisième calcination la matière a diminué de 1 gros 8 grains, & par conséquent il s’est élevé en l’air plus d’un quart d’arsenic, la matière a pris la couleur de tabac d’Espagne un peu foncé, le caput mortuum a pesé 3 gros 5 grains. J’ai pris 2 gros de matière du premier creuset de la première calcination, je les ai mêlez avec un gros de sel de tartre, un demi-gros de cailloux calcinez, j’ai mis le tout dans un creuset & je l’ai couvert avec du sel marin, la matière étant difficile à fondre, j’ai ajoûté un demi-gros de sel de tartre qui a un peu aidé à la fonte, mais la matière est toûjours restée assez dure dans le creuset ; l’ayant cassé j’y ai trouvé un verre qui étoit noir, mais j’ai remarqué que ce verre n’étoit pas encore bien vitrifié, car je voyois sur différens endroits de la surface de petits grains de cailloux qui n’étoient pas bien unis avec la matière ; preuve que le feu n’étoit pas assez fort pour cette vitrification, la matière ayant été tirée du creuset, lavée & pilée, a eu une couleur de châtaigne.
J’ai pris 2 gros de l’autre creuset, que j’ai mêlez avec 2 gros de sel de tartre & un gros de cailloux calcinez, j’ai mis le tout dans un creuset & je l’ai couvert avec du sel marin ; après beaucoup de coups de soufflets le creuset étant blanc par-tout, j’y ai mis une baguette de fer qui n’étoit pas échauffée, pour voir si la matière étoit vitrifiée, j’ai trouvé un verre assez uni d’une couleur noirâtre, j’ai ôté le creuset du feu & je l’ai laissé refroidir, j’ai trouvé sur la surface des couleurs bleues mêlées avec un peu de sel, & au fond du creuset la couleur a paru assez bleuâtre, je l’ai pilée & lavée par plusieurs eaux, & elle a eu une couleur d’un brun plus clair que celle de châtaigne.
Comme toutes ces couleurs ne m’avoient pas entièrement satisfait, j’ai pris 2 gros du troisième creuset de la troisième calcination, je les ai mêlez avec un gros ½ de sel de tartre & un gros ½ de cailloux calcinez, je les ai mis dans un creuset & je les ai couverts avec du sel marin, la matière étoit difficile à fondre ; l’ayant retirée du feu, le creuset étoit jaunâtre au dessus, & au fond on voyoit un verre qui étoit comme mêlé avec du gravier qui n’a pas pû encore s’unir assez ; je l’ai pilé & lavé, il a eu une couleur d’un brun encore plus clair que celle de l’opération précédente.
J’ai pris ensuite 4 onces de cobalt de France après l’avoir pilé & lavé dans plusieurs eaux ; je l’ai ensuite séché, étant sec il a pesé 3 onces 2 gros, ainsi il a perdu 6 gros dans cette opération ; j’ai tiré la terre qui se trouvoit dans cette matière, je l’ai lavée & j’en ai mêlé une demi-once avec 2 gros de cailloux & 3 gros de sel de tartre, j’ai mis le tout dans un creuset que j’ai couvert avec du sel commun, la matière s’est gonflée ; ayant cassé le creuset, le verre étoit assez uni & noir, sous le verre on voyoit un petit régule qu’on appelle en allemand speise koenig, c’est-à-dire, un régule très-aigre & très-cassant.
J’ai essayé une autre expérience, j’ai pris trois creusets, j’ai mis dans chacun une demi-once de cobalt de France, le premier ayant été mis à calciner pendant une demi-heure, la matière a beaucoup fumé, & a diminué de 24 grains. J’ai pris 3 gros de ce minéral calciné, 3 gros de cailloux & une demi-once de sel de tartre, j’ai couvert ce mélange avec du sel marin, & je l’ai fondu ; ayant tiré le creuset du feu, j’ai trouvé sur la surface une petite couche de matière vitrifiée qui avoit une couleur métallique d’un gris tirant sur le blanc, & sur-tout celle des iris : comme le verre n’étoit pas assez fondu ni transparent, je l’ai ôté, je l’ai réduit en poudre & mêlé avec un peu de sel de tartre, je l’ai mis dans un autre creuset couvert avec du sel commun & je l’ai fondu de nouveau ; l’ayant tiré du feu, le creuset autour des scories étoit d’un jaune tirant sur le vert, le verre étoit fort uni ; je l’ai pilé, lavé & séché, il a pris une couleur noirâtre, la matière s’est collée en séchant.
Le second creuset a resté dans la calcination une bonne heure, la matière a diminué de 38 grains ; j’ai pris 3 gros de ce minéral calciné, que j’ai mêlez avec une demi-once de cailloux & une demi-once de sel de tartre ; j’ai mis le tout dans un creuset, & je l’ai couvert avec du sel marin ; ayant tiré le creuset du feu, je l’ai trouvé tout vitrifié, le dedans étoit d’une couleur noire marquetée avec des taches bleues & blanchâtres, la surface de la scorie étoit autour du creuset d’un rouge safrané, le milieu d’une couleur bleue-pâle, & l’on voyoit autour de la scorie des stries comme les rayons du soleil & des étoiles, ainsi qu’on en trouve dans le régule d’antimoine martial ; le verre étant pilé & lavé, il a pris une couleur d’un bleu foncé.
Le troisième creuset a resté une heure & demie dans la calcination, il a diminué de 38 grains, j’ai tiré du restant 25 grains de fer avec le couteau aimanté ; j’ai pris deux gros de ce minéral calciné, je les ai mêlez avec un gros ¼ de cailloux & 3 gros de sel de tartre ; j’ai mis ce mélange dans un creuset, je l’ai couvert avec le sel marin & l’ai fondu, ayant tiré le creuset du feu, la scorie étoit de couleur de fleurs de pêcher, blanchâtre & étoilée autour & au milieu comme un régule martial, le verre étoit fort uni, je l’ai pilé, lavé & séché, & il a pris une couleur d’un bleu très-foncé.
J’ai fait ensuite des contr’épreuves avec les deux cobalts d’Allemagne, j’ai pris une once de cobalt en cailloux, partagée en trois parties, une demi-once dans chaque creuset calcinatoire, je les ai mis sur un feu très-doux, si-tôt que la matière a senti le feu, les fumées ont paru avec une très-forte odeur d’ail ou de phosphore, après il a paru une flamme assez forte d’une couleur blanche bleuâtre, j’ai tiré le premier creuset & l’ai laissé refroidir ; quoiqu’il fût hors du feu la flamme a continué, cette calcination a duré un quart d’heure. J’ai laissé le second creuset au feu un demi-quart d’heure plus que le premier, & le troisième un demi-quart d’heure de plus que le second ; tous les trois ont fumé assez long-temps, en se refroidissant l’arsenic n’a pû s’envoler, il s’est attaché aux côtés & au-dessus des creusets, & a même couvert la matière d’une poudre blanche qu’on peut nommer farine empoisonnée, en allemand gifftmehl. On fait la même opération en grand, où les fumées sortent par un gros tuyau qui sert de cheminée, & qui est fait de quatre planches, l’arsenic en s’introduisant trouve de la fraîcheur, & la farine s’attache, ainsi que dans l’opération en petit ; on ramasse cette farine, on la met dans des sublimatoires, & on donne bon feu, elle se réunit en pierres très-compactes & pesantes, comme nous le voyons chez les Droguistes. Dans mes opérations le sublimé qui est resté sur les creusets étoit d’un blanc brillant & crystallin, j’ai ramassé légèrement cet arsenic blanc, il a pesé un demi-gros ; dans la première calcination le premier a diminué de 1 gros 24 grains, le second de 2 gros moins 14 grains, le troisième de 2 gros 44 grains.
Dans la seconde calcination les fumées n’ont pas été aussi considérables que dans la première, elles ne se font pas enflammées, la grande quantité d’arsenic ayant été dissipée ; mais j’y ai remarqué un phénomène tout particulier, quand j’ai tiré le creuset du feu & que l’air y a pû toucher, la flamme a paru. A ce sujet je parlerai bien-tôt d’un phosphore dont M. Henckel a fait mention dans sa Pyritologie : le premier creuset a encore été couvert d’arsenic blanc crystallin, le second en a donné bien moins que le premier, le troisième n’en a pas donné du tout, le couteau aimanté en a beaucoup tiré de fer, la matière a pris une couleur de cendre ; après la seconde calcination le premier creuset a pesé 1 gros 2 grains, le second 30, & le troisième 14 grains : cette farine empoisonnée que j’ai ramassée, a pesé 1 gros moins 4 grains, je l’ai mêlé avec 3 gros de tartre crud mis dans une cornue de verre & poussé fortement par la distillation, la cornue étant un peu échauffée il en est sorti une vapeur blanche qui est entrée dans le récipient & un peu d’huile noire qui vient du tartre, il s’est fait une sublimation dans la voûte de la cornue, d’une couleur métallique noirâtre, la partie inflammable ou huileuse de tartre a fait une réduction de cette farine arsenicale ; j’ai trouvé dans le récipient un peu d’esprit de tartre mêlé avec quelques gouttes d’huile de tartre, le caput mortuum étoit gonflé dans le fond de la cornue comme une éponge très-noire.
J’ai pris un demi-gros de cette matière calcinée, je l’ai mêlé avec 18 grains de sel de tartre & 9 grains de cailloux calcinez ; le tout mis dans un creuset & couvert avec du sel marin, il s’est fondu assez aisément ; ayant cassé le creuset, j’y ai trouvé une matière d’un vert foncé.
J’ai pris ensuite 48 grains de ce minéral, 24 grains de sel de tartre & 12 grains de cailloux calcinez, je les ai mêlez & mis dans un creuset avec du sel marin, la matière étoit facile à fondre, elle étoit d’un vert clair ; j’ai pris ensuite 24 grains de ce minéral, 12 grains de sel de tartre, 6 grains de cailloux calcinez, je les ai mis dans un creuset avec du sel marin, la matière étoit encore facile à fondre, elle étoit d’un vert un peu foncé. J’ai continué la même opération sur le cobalt gris, j’en ai pris trois demi-onces, les creusets ont resté long-temps au feu avant que de fumer, cependant la flamme a paru comme au cobalt en cailloux, mais pas si vite, & elle n’a pas duré si long-temps après avoir été tiré du feu, l’odeur étoit la même, & les creusets n’étoient pas si couverts d’arsenic que dans les autres opérations. Dans la première calcination le premier creuset a diminué de 2 gros moins 20 grains, le second de 2 gros 28 grains, & le troisième de 2 gros ½.
Dans la seconde calcination les fumées n’ont pas été aussi considérables que dans la première, mais si-tôt que j’ai eu tiré les creusets du feu, & que l’air y eût touché, la matière s’est enflammée : dans la seconde calcination le premier creuset étoit encore couvert d’arsenic blanc, dans les deux autres on n’en voyoit point, le couteau aimanté en a tiré une bonne quantité de fer, la matière a pris une couleur de cendre, le premier creuset a pesé 50 grains, le second 40, & le troisième un demi-gros. De cette calcination j’ai pris 48 grains que j’ai mêlez avec 36 grains de sel de tartre & 24 grains de cailloux calcinez, je les ai mis dans un creuset couvert avec du sel marin & fondu, l’intérieur du creuset a pris une couleur verte en se gonflant ; ayant cassé le creuset le verre étoit d’un bleu verdâtre, & comme la matière n’étoit pas assez fondue, le verre n’étoit pas bien uni, en le pilant il a pris une couleur d’un bleu un peu pâle, & après l’avoir lavé il est devenu d’un bleu un peu foncé.
J’ai mis dans le second creuset 48 grains avec 36 grains de sel de tartre & 18 grains de cailloux calcinez, couvert avec du sel marin & fondu, l’intérieur du creuset a paru bleuâtre ; je l’ai cassé, le verre étoit très-uni & d’un bleu foncé, je l’ai pilé, le bleu est devenu moins foncé, après l’avoir lavé le bleu a été fort clair.
J’ai mis dans le troisième creuset 36 grains de ce cobalt gris, mêlez avec 48 grains de sel de tartre & 48 grains de cailloux calcinez, couvert avec le sel & fondu, l’intérieur du creuset étoit d’un bleu verdâtre, les scories étoient un peu brunâtres ; j’ai cassé le creuset, le verre étoit très-uni & le bleu fort beau, je l’ai pilé & le bleu a été fort clair, mais il l’est devenu encore plus après que je l’ai eu lavé.
J’ai dit au commencement de ce Mémoire que ce minéral arenical se trouvoit mêlé dans presque toutes les mines d’argent. Les mêmes mines de Sainte Marie-aux-Mines qui produisent aujourd’hui ces différentes espèces de mines d’argent, ont donné il y a quelques années de la mine de cobalt en si grande quantité qu’on a jugé à propos de faire les dépenses nécessaires pour pouvoir en fabriquer le smalte, ce cobalt s’est appauvri à mesure que la mine d’argent a paru, de manière qu’aujourd’hui on n’y trouve pas, à beaucoup près, une quantité suffisante pour la fabrication de cette couleur. Il est arrivé en Saxe qu’on a jeté de la mine de cobalt qui n’étoit pas assez riche en arsenic pour mériter d’être travaillée ; ce même minéral étant quelque temps exposé à l’air a produit assez d’argent pour en faire les frais du travail. On voit dans le comté de Mansfeld des scories qui contiennent du métal après avoir été long-temps exposées à l’injure du temps, les enfans des mineurs ramassent ces scories, les portent à la fonderie, où pour un tomberau plein, on leur paye cinq florins d’Allemagne. Toutes ces réflexions m’ont porté à essayer s’il y auroit du fin dans notre cobalt. Pour cet effet j’ai fait des essais sur les trois espèces différentes dont j’ai parlé ; j’en ai mis d’abord une demie-once de celui de France dans la calcination, il a diminué jusqu’à 1 gros 5 grains, je l’ai mêlé avec une once de plomb granulé & mis dans un petit creuset scorificatoire, la scorie a été un peu difficile à faire, il s’est formé à la fin un verre noir, cette couleur noire provient des matières ferrugineuses qui se trouvent dans ce minéral ; car aussi-tôt qu’on fait une vitrification qui contient du fer, le verre est toûjours noir : le régule que j’ai trouvé étoit aussi doux qu’un régule de plomb, j’ai mis ce régule sur une coupelle que j’avois fait bien rougir, je lui ai donné un feu convenable jusqu’à ce que la matière ait commencé à travailler, c’est-à-dire, jusqu’à ce que la matière soit devenue toute blanche, semblable à une nappe d’eau, & qu’elle ait jeté des fumées ; alors j’ai diminué un peu le feu pour la laisser travailler tout doucement ; j’ai remarqué dans la coupelle une litharge en feuillets, & quand la matière étoit sur la fin, j’ai augmenté le feu jusqu’à ce que je me suis aperçu de l’éclair, la coupelle a pris une couleur jaune comme un verre de plomb, j’y ai trouvé un grain d’argent plus considérable que celui qui auroit pû provenir du plomb que j’y avois mêlé.
J’ai fait des contr’essais avec les autres cobalts, je les ai traitez de la même manière que ci-dessus, & j’ai trouvé que l’un & l’autre contenoient un grain d’argent. Pour réussir dans ces opérations, il est très-nécessaire de sçavoir gouverner le feu, sans cela il pourroit arriver que l’arsenic enleveroit le métal fin, aussi-bien que le reste, comme on le voit en fondant la mine d’argent ; car quand au commencement on pousse la calcination trop vivement, on trouve très-souvent moins d’argent qu’on n’auroit dû en trouver. J’ai essayé enfin pour voir si avec ce minéral de France, je ne pourrois pas faire un arsenic rouge ; pour cet effet j’ai pris 2 gros de marcassite sulphureuse & ferrugineuse, & 2 gros de ce minéral bien mêlez & broyez ensemble, je les ai mis dans une fiole & j’ai donné un feu de sublimation, il s’est sublimé un arsenic d’un très-beau rouge : comme le feu étoit un peu trop fort il s’est fondu de nouveau, & il a fait des gouttelettes qui ont été toutes transparentes ; la fiole étoit couverte avec un petit creuset où il s’est sublimé aussi une partie d’un assez beau rouge, ce qui prouve sans doute qu’on peut faire avec ce minéral non seulement un arsenic blanc & un verre, mais aussi un arsenic rouge.
J’ai essayé le cobalt gris d’Allemagne avec la même quantité de marcassite sulphureuse, il s’est sublimé au haut du col de la fiole une matière comme métallisée, qui n’est autre chose que de l’arsenic à moitié régulié, au dessous j’ai trouvé un arsenic d’un beau rouge : ce minéral est beaucoup plus riche que celui de France, & c’est par cette raison que tout n’est pas devenu rouge, l’arsenic n’ayant pas trouvé assez de soufre dans la marcassite sulphureuse. Pour rendre tout en arsenic rouge, il faudroit sept à huit parties de marcassite sulphureuse contre une de ce cobalt ; il s’est sublimé sous le couvercle un arsenic d’un rouge plus pâle que celui que j’avois retiré du cobalt de France. J’ai mis ensuite un gros d’arsenic blanc avec 2 gros de marcassite sulphureuse, & je l’ai poussé par le feu comme les autres, il s’est sublimé un peu d’arsenic assez rouge, qui étoit au dessous de couleur citronnée, & comme il n’y a pas eu assez de marcassite sulphureuse, la plus grande partie de l’arsenic s’est envolée ; sous le couvercle il s’est trouvé une matière comme métallisée, assez claire, à peu près de couleur d’étain. Le soufre & l’arsenic n’aiment pas à se marier ensemble, c’est pour cela qu’il faut mêler les marcassites sulphureuses avec le cobalt, ou bien il faut prendre les scories de soufre, c’est-à-dire, celles qui sont restées après que le soufre a été purifié, & les mêler avec le cobalt, ce qui donne un bon arsenic rouge. M. Pott dans une de ses Dissertationes Chymicæ de auripigmento, a traité cette matière.
Enfin j’ai traité cette fameuse expérience dont parle M. Henckel à la fin du dixième chapitre de sa Pyritologie, & qui lui a été communiquée par M. Meuder de Dresde ; j’ai pris 2 gros 48 grains d’orpiment, & autant de limaille de fer mêlez ensemble & poussez par la sublimation, ce sublimé a été d’une espèce de métal blanc comme de l’argent ; j’ai pris 5 grains de ce sublimé, que j’ai mêlez avec 6 grains de crystaux de lune, & je les ai broyez ensemble, l’effet n’a pas entièrement répondu à mon attente, sinon que la matière s’est échauffée un peu & s’est sur le champ endurcie sur le papier ; j’ai donc réitéré cette opération avec l’huile de vitriol, l’argent & la même sublimation ; j’ai pris un demi-gros d’argent, j’ai versé dessus l’huile de vitriol, je l’ai poussé par le feu, & il est sorti des vapeurs blanches sulphureuses, comme avec le turbit minéral. Il est assez étonnant que l’acide vitriolique forme avec l’argent un esprit volatil sulphureux, l’argent étant un métal des plus fixes, qui résiste au feu, par lequel on ne le peut pas détruire ; j’ai mêlé la matière ensemble, je l’ai versée sur du papier qui s’est d’abord enflammé.
Je ne doute pas qu’il n’y ait encore de beaux secrets cachez dans le cobalt, qui aujourd’hui ne seroient pas des mystères pour nous, si le danger qu’il y a à travailler ce minéral, n’avoit peut-être pas découragé bien des personnes à examiner à fond la matière ; car après les mines de mercure & d’argent rouge, le cobalt & le bismuth font le minéral le plus arsenical. On sçait que Kunckel n’a traité cette matière qu’en passant, en donnant simplement l’histoire du travail en grand. J’aurois pû faire usage des dissolutions de cette mine de cobalt, pour démontrer qu’elle contient réellement du bleu ; mais je n’aurois pû que répéter les sçavantes expériences que M. Hellot a données à l’Académie, qui font autant de preuves complétes de cette vérité.
Je me crois dispensé de prouver de quelle utilité font dans la société civile ce minéral en particulier, & les métaux en général. Si le Commerce fait l’ame des États, les Mines font assurément l’ame du Commerce.
