Watin 1772
Jean-Félix Watin, L’Art de fair et d’employer Le Vernis, ou L’Art du Vernisseur, Auquel on a jpïnt ceux du Peintre. & du Doreur. Ouvrage utile aux Artistes & aux Amateurs qui veulent entreprendre de peindre, dorer & vernir par eux-mêmes toute sorte de sujets, &c. divisé en deux Parties. Dans la premiere on y traite de la façon de faire les meilleurs Vernis, soit à l’esprit de vin, soit à l’huile, suivie d’une Dissertation sur les moyens de les perfectionner. Dans la seconde on enseigne la maniere de les employer, polir & lustrer sur des sujets nus, des peintures & des dorures, ce qui amene le détail des procédés des Peintres d’impression & des Doreurs, &c., Paris [Quillau – Watin] 1772.
pp. 134–136
ARTICLE PREMIER.
Des Couleurs en général.
SANS entrer dans l’examen de ce que c’est que la couleur en général, soit relativement à la lumière qui la produit, soit relativement aux sens qui la reçoivent & aux sensations qu’elle procure. Sans nous occuper si c’est une qualité résidante dans les sujets colorés indépendante de la lumiere, ou si c’est seulement le produit des vibrations & réfractions de la lumiere, & si on la doit à la réfrangibilité de ses rayons, ou bien même si c’est l’action de la lumiere qui met l’organe en mouvement de telle ou telle manière : sans discuter la question si la transmutation des couleurs qu’on produit par le mélange des couleurs de différentes especes sont réelles, ou si ce sont de simples apparences, ou des erreurs de la vue, & autres questions qui ont fait & font encore l’objet des recherches des plus habiles Physiciens. Il nous suffit de savoir, que si le soleil, par la décomposition de ses rayons, nous offre sept couleurs primitives, la terre, en ouvrant son sein, nous présente des matieres colorées, qui par elles-mêmes, ou par la réunion de plusieurs, saisissent le ton & la vivacité des couleurs célestes.
La Physique des cieux distingue deux sortes de couleurs, les primitives & les secondaires. Les primitives sont, le rouge, l’orangé, le jaune, le verd, le bleu, l’indigo, le violet & leurs nuances. La réunion & confusion, dans la même densité de ces sept couleurs primitives, produisent le blanc, & leur absence le noir. Les couleurs secondaires ou hétérogenes sont celles qui sont produites par la combinaison & le mélange des premieres.
La Physique terrestre au contraire, dans les substances qu’elle offre, semble un peu contrarier tout ce systême ; car le noir est une couleur positive, le blanc est une couleur existante par elle-même, & n’est pas une composition des autres couleurs mélangées : elle ne présente pour couleurs primitives que le rouge, le jaune & le verd ; le bleu, l’indigo, le violet & l’orangé ne se produisent que par des compositions & des mélanges, & il est des couleurs secondaires, telles que le blanc, le brun, dont la terre fournit les matieres pures, sans qu’on soit obligé d’avoir recours à des mélanges.
L’industrie a suppléé aux refus de la nature, & elle a sçu, par des combinaisons, saisir le ton des couleurs primitives qui nous manquent, & créer les secondaires.
Une observation assez singuliere, c’est que dans le systême de la lumière, comme on vient de le remarquer, le blanc est le mélange des sept couleurs primitives, & que chaque couleur subsiste indépendamment du blanc, & qu’il ne peut subsister que par leur réunion ; au lieu que dans la composition des couleurs matérielles, le blanc subsiste seul, indépendant des autres couleurs, il est la base de presque toutes les couleurs, il se mélange avec les matières mêmes qui donnent les couleurs primitives.
Il n’est pas nécessaire je crois de prévenir mes Lecteurs que je ne traite les couleurs que sous leur rapport avec la partie de la Peinture que je cultive, & que tout ce que je vais dire n’a point pour objet ni la teinture, ni ce que j’appelle la peinture par excellence.
pp. 136–137
ARTICLE SECOND.
Des Matières qui entrent dans la composition
des Couleurs.
NOUS ne nous arrêterons ici qu’à donner une notice des principales matières terrestres qui produisent les couleurs primitives ; nous indiquerons celles de composition qui les imitent ; quelle combinaison il faut faire de ces couleurs primitives pour saisir le ton donné d’une couleur secondaire : nous ne nous fixerons qu’aux principales. L’usage & la réflexion apprendront aisément comment on doit s’y prendre pour varier les nuances.
p. 137
BLANC.
Le blanc de plomb, la céruse & le blanc d’Espagne sont les matières qui servent à faire le blanc.
Le blanc de plomb est une matière blanche & cassante qu’on trouve sur les feuilles de plomb qu’on a mis dans du vinaigre en la mine : le meilleur est celui qui nous vient de Venise.
La céruse est ce même blanc de plomb, dans lequel on amalgame de la craie ou marne : celle qui nous vient d’Hollande est plus d’usage dans la Peinture. On en met dans toutes les couleurs, parce qu’elle les rend plus belles & plus brillantes. On n’employe que ces deux matières dans la Peinture à l’huile, & quand on veut du beau blanc, on ne se sert que de blanc de plomb.
Le blanc de bougival, que nous vendons en pain, qu’on appelle autrement blanc d’Espagne, s’employe en détrempe, & avec le blanc de céruse dans la détrempe vernie, lorsqu’il y a plusieurs teintes ou nuances à faire, car il a plus de corps, & se travaille plus aisément.
pp. 137–140
ROUGE.
La propriété du rouge dans les tableaux est de servir à préparer les toiles pour soutenir les autres couleurs qu’on veut mettre dessus. Les Peintres en tableaux s’en servent pour les draperies & autres parties brunes ; mais on l’employe peu dans les autres ouvrages, il ne flatte pas assez la vue.
L’ochre est une terre en masse, seche, graisseuse, douce au toucher, de couleur jaune ou dorée, qui se tire de quelques mines profondes du Berri ; on l’employe pour les carreaux, ainsi que le rouge d’Angleterre. On en calcine au feu jusqu’à ce qu’elle ait acquise une couleur rouge, alors on l’appelle ochre rouge. Il faut la choisir nette, fragile, haute en couleur.
L’ochre de rue, ou le jaune obscur, est une terre naturelle qui se prend aux ruisseaux des mines de fer ; la calcination lui donne une belle couleur ; elle sert pour imiter les couleurs de bois ; en cas de besoin elle supplée la terre d’Italie.
On nous apporte d’Angleterre une espece d’ochre rouge, qu’on appelle rouge brun, ou brun rouge d’Angleterre, qui sert à faire les gros rouges pour les carreaux, chariots. Le même pays nous fournit encore une autre espece d’ochre, qui diffère du rouge brun en ce que sa couleur est bien plus foncée ; on l’appelle potée.
Le minium est du plomb minéral pulvérisé & rendu rouge par une longue calcination ; on doit le choisir net, haut en couleur ; on s’en sert pour faire de beaux rouges, pour recevoir le vermillon sur des roues & pour les décorations.
Le rouge de Prusse est une terre calcinée qui donne un beau rouge imitant le vermillon ; il sert plus communément pour mettre les carreaux en rouge ; les Peintres s’en servent pour les tableaux ; il est plus beau, plus vif que le brun rouge.
Le cinnabre est une matière minérale dure, compacte, pesante, brillante, cristalline, très rouge, composée de souffre & de mercure exactement unis & sublimés par l’action du feu. On en distingue de deux sortes, le naturel & l’artificiel. Il faut choisir ce dernier en belles pierres fort pesantes, brillantes, à longues & belles éguilletes, & d’une belle couleur rouge. Lorsqu’il est broyé longtems il se réduit en poudre fine, & donne une des plus belles couleurs rouges qu’il y ait ; on l’appelle alors vermillon : on s’en sert pour les trains d’équipages, on en rougit la cire d’Espagne, & les Relieurs en teignent les tranches des livres.
Le safran bâtard, ou carthame, que les Droguistes appellent saffranum, donne aussi du rouge : on l’appelle dans le commerce vermillon d’Espagne ; les Teinturiers & les Plumassiers s’en servent ; on en fait du rouge de visage. On doit choisir celui qui est le plus haut en couleur, & qui approche le plus du safran véritable : il vient d’Alsace & de Provence ; mais le plus beau est celui qui vient du Levant ; on s’en sert dans les bâtimens pour les couleurs de parquet, lorsqu’on veut leur donner une couleur tirant sur l’orange.
On compose du rouge avec de la laque. La laque en général est une espece de craie, à laquelle on donne une teinture. Celle qu’on appelle laque rouge, est celle qui se fait avec de la bourre d’écarlatte ou de la teinture du bois de Brésil, ou autres. Il faut la choisir haute en couleurs, nette, claire, un peu transparante ; on s’en sert pour les décorations.
On a donné le nom de laque à plusieurs especes de pâtes seches, dont les Peintres se servent pour peindre en mignature & en huile ; mais celle qu’on appelle laque fine de Venise est faite avec de la cochenille, qui reste après qu’on en a tiré le premier carmin.
Le carmin est une feuille ou une poudre d’un très-beau rouge foncé & velouté qu’on tire de la cochenille par le moyen d’une eau dans laquelle on a fait infuser du chouan & de l’autour : il doit être en poudre impalpable & haut en couleur ; il sert à peindre en mignature, & pour faire les draperies des tableaux de conséquence, & dans nos couleurs vigoureuses il soutient la laque.
pp. 141–143
JAUNE.
L’ochre Jaune. Voyez ci-dessus l’ochre rouge. On l’employe ordinairement dans les couleurs de bois pour faire des couleurs de chamois, & plus communément pour faire de gros ouvrages de Peinture.
Le jaune de Naples est une espece de crasse qui s’amasse autour des mines de soufre, qu’on dit provenir des laves du Mont-Vésuve ; c’est le plus beau des jaunes ; sa couleur est plus douce, plus grasse que celle des orpins, des massicots & des ochres ; il s’allie, se marie avec les autres couleurs, & les adoucit ; mais il demande des soins particuliers pour sa préparation, & il est nécessaire de le broyer sur du porphire ou un marbre, & de se servir d’un couteau d’yvoire pour le ramasser, car l’acier & la pierre le font verdir ; il sert pour les fonds chamois, les beaux jaunes imitant l’or, & pour les équipages (1).
(1) J’avois suivis jusqu’en 1766 l’opinion commune, & reçue que le jaune de Naples provenoit des laves du Mont-Vésuve ; mais une Dissertation de M. Fougeroux de Bondaroux, insérée pag. 303 des Mémoires de l’Académie de cette année, m’a désabusé. Le jaune de Naples, selon ce savant, est une composition connue à Naples sous le nom de Giallolino, dont un particulier seul avoit le secret : n’ayant pu le découvrir lors de son voyage en Italie ; ses Recherches chimiques lui ont appris que ce jaune de Naples étoit une composition de céruse, d’alun, de sel ammoniac, & de l’antimoine diaphorétique. Je renvoie à la Dissertation & me fais un plaisir de rendre ici hommage à l’habile Physicien, qui a bien voulu nous faire cette découverte, qui peut-être un jour pourra faire l’objet d’une branche de commerce en France : le Parfait Vernisseur, qui a copié là-dessus le Mémoire de l’Académie, s’est bien gardé de le citer ni de lui rendre justice. C’est sans doute un trait d’ingratitude ; mais il résulte un mal bien plus considérable de cette réticence : car ceux qui auront lu Pomet, Lemery, le Dictionnaire des Arts de Corneille, l’Encyclopédie, l’Œuvre posthume de M. Montami, le Dictionnaire de Peinture, qui tous assurent que le jaune de Naples est une terre ou un minéral qui se trouve aux environs de Naples, & qui liront dans le Parfait Vernisseur, trouvé d’ailleurs si mauvais, une composition de jaune de Naples, croiront aisément que c’est une erreur de plus, au lieu que s’il eut cité son Auteur, M. Fougeroux, il auroit d’abord commencé a balancer le suffrage ; de-là eut fait naître la curiosité de savoir de quel côté se trouve l’erreur. Le fait éclairci, un habile ouvrier peut employer des procédés, tenter des expériences, faire des recherches, & d’après un Auteur avoué & reconnu pour savant ; partir de ce point pour s’élancer dans le puits de vérité.
N. B. Les terres jaunes & rouges sont sabloneuses par elles-mêmes & ont un corps dur ; en conséquence demandent à être extrêmement broyées pour que les ouvrages deviennent lisses.
Terra merita, curcuma, ou safran des Indes, est une petite racine qui approche en figure & en grosseur du gingembre dur ou comme pétrifié, jaune en dehors & en dedans ; elle naît en plusieurs lieux des grandes Indes, d’où on nous l’apporte seche. Sa racine teint en jaune comme le safran ; on doit la choisir nouvelle, pesante, compacte, bien nourrie de couleur jaune safranée ; elle sert à donner une couleur d’or.
Les graines d’Avignon sont les fruits d’un arbre qui croit vers Avignon. On nous envoye cette graine seche : il faut la choisir assez grasse, récente & bien nourrie.
On compose des jaunes avec la graine d’Avignon & la gaude, qu’on appelle stil de grain de Troyes. Le stil de grain est une pâte d’une espèce de craie, ou de marne blanche teinte avec une décoction de graines d’Avignon, faites dans de l’eau & un peu d’alun commun : on forme cette pâte en petits pains qu’on fait sécher. Il doit être tendre, friable, de couleur jaune dorée ; on l’emploie pour peindre en huile & en mignature, & il donne la couleur jonquille.
La Gaude est une plante, qui en séchant devient jaune, on la cultive en terre grasse dans le Languedoc, la Normandie, la Picardie, & en plusieurs autres lieux, d’où on nous l’envoie séche ; les Teinturiers s’en servent plus que les Peintres. On en fait aussi de stils de grains, comme celui de Troyes ; on l’emploie pour les parquets.
pp. 143–145
VERD.
Le Verd-de-gris est une rouillure de cuivre, ou un cuivre pénétré, & raréfié par le sel acide tartareux du vin. On en fait beaucoup en Languedoc, en Provence, en Italie, où le marre de raisin a beaucoup de force pour pénétrer le cuivre, & l’empreindre de son sel ; on l’emploie communément à peindre des treillages, il faut en mettre le moins qu’on peut dans les couleurs, car il les gâte toutes. Quand il est calciné, il sert dans les verds au Vernis, faisant de très-beaux verds par le mélange qu’on en fait avec du blanc. Dissout dans de l’eau, il sert à enluminer.
Le verd-de-vessie se fait avec le fruit d’un arbrisseau, qu’on nomme Nerprun ou Bourgepine ; on cueille les bayes du Neprun quand elles sont noires & bien mûres, on les met à la presse, & l’on en tire le suc qui est visqueux & noir, on le met aussi évaporer à petit feu sans l’avoir fait dépurer, & l’on y ajoute un peu d’alun de roche dissous dans l’eau, pour rendre la matière plus haute en couleur & plus belle, on continue un petit feu sous cette liqueur jusqu’à ce qu’elle ait pris une consistance de miel, on la met alors dans des vessies de cochon ou de bœuf, qu’on suspend à la cheminée, ou dans un lieu chaud, & on l’y laisse durcir pour la garder. On doit le choisir dur, compact, assez pesant, de couleur verte ; on s’en sert ordinairement pour peindre sur des éventails, & pour faire les lavis des plans.
La terre verte de montagne est une terre séche, de couleur verte, qu’on nous apporte de Véronne en Italie ; on s’en sert à l’huile pour peindre des marbres, faire des beaux verds, & de beaux bruns, & dans les Paysages.
Le verd de montagne, ou verd de Hongrie, est une espèce de poudre verdâtre qui est en petits grains comme du sable, & qui se trouve dans les montagnes de Kernausen en Hongrie, il doit être d’un beau verd foncé de Saxe ; sert dans les détrempes, & non dans les couleurs à l’huile, où il faut l’employer avec beaucoup de soin ; car il fait foncer les couleurs.
On compose des verds à l’huile avec du beau Stil de grain de Troye, & du bleu de Prusse bien choisi, en y ajoutant du verd-de-gris calciné, ou du verd de montagne, mais avec ménagement, parce qu’il pousse les couleurs quand on veut vernir.
On compose aussi des verds pour la détrempe avec de la cendre bleue & du stil de grain de Troyes ; ils sont aussi beaux que les verds de montagne, & ne sont pas aussi sujets. On peut faire ce même verd avec du bleu de Prusse, & du stil de grain ; mais il n’est pas si vif & est plus terreux : l’on peut y ajouter un peu de verd de montagne qui lui donne une couleur plus vigoureuse ; il faut avoir soin d’y mettre un peu de blanc de céruse pour les faire briller ; car ils feroient des verds trop bruns.
pp. 146–147
BLEU.
Cendre bleue est une pierre broyée, ou composition bleue qui nous est apportée de Pologne ; pure, elle fait de beaux fonds de ciel en détrempe, mêlée avec du stil de grain de Troye, elle fait de beaux verds, sert aux Éventaillistes, & à peindre des Paysages.
L’indigo est une fécule ou un suc épaissi, bleu, ou de couleur d’azur obscur, qu’on nous apporte en masse ou en pâte séche des Indes Orientales : il doit être léger, net, médiocrement dur, de belle couleur ; il sert à la détrempe pour faire du petit gris, ou du bleu foncé, mêlé & broyé avec du blanc. Si l’on s’en servoit sans mélange, il peindroit en noirâtre.
Lapis lazuli, ou pierre d’azur, est une pierre de différentes grosseurs & figures, opaque, pesante, bleue, ou de couleur de la fleur de bleuet, mêlée avec de la gangue ou de la roche, & parsemée de quelque paillettes d’or & de cuivre ; elle se trouve dans des carrières aux grandes Indes & en Perse ; elle est employée principalement pour faire l’outremer. Je ne donnerai point ici la manière de le faire ; comme il est fort coûteux, on ne l’employe que pour les tableaux.
Le bleu de Prusse est une composition ; il y a plusieurs dissertations sur la manière de le faire dans différens Auteurs, & sur-tout dans les Mémoires de l’Académie des Sciences ; on y renvoye : il doit être d’un beau bleu foncé, avoir la casse nette ; il sert à l’huile & à la détrempe.
pp. 147–148
BRUN.
L’ochre de rue sert à peindre en brun clair, canel ; il sert pour imiter les couleurs de pierre, se mêle avec les blancs dans les badigeons, & dans les couleurs de bois plus ou moins foncées ; les Peintres s’en servent beaucoup pour les tableaux.
La terre d’ombre est une terre obscure qui sert à peindre en brun ; quand elle est calcinée, elle est plus brune, donne les couleurs de bois ; on l’employe pour dégraisser l’huile, & à glacer des fonds bruns ; les Peintres à tableaux s’en servent pour ombrer & faire des fonds.
La terre d’Italie est une terre brune, qu’il faut choisir lourde, brune en dedans ; elle doit happer à la langue ; & sert pour faire de beaux lavis & glacis, elle ne s’employe qu’au pinceau.
La terre de Cologne est d’un noir roussâtre qui est sujet à se décharger, elle sert à peindre des bruns & des décorations. Nous avons encore plusieurs autres couleurs d’Italie, imitant celles dont nous venons de parler, mais qui ne servent qu’aux Peintres en tableaux & au décore, telles que le jaune d’Italie, terre de Sienne, &c.
Le stil de grain brun, ou d’Angleterre est une composition, dont on se fert pour ombrer & faire des glacis ; on l’employé pour des tableaux d’ornemens ou d’histoire. Il doit être de casse nette.
pp. 148–150
NOIR.
Le noir d’os provient d’os brûlé, donne un noir roussâtre : le noir de pêche, qui vient de noyau de pêche brûlés, pilés & broyés, fait des gris vieux : le noir d’yvoire qu’on fait en brûlant de l’yvoire dans des creusets, fait des gris de perle, & est plus vif que le noir de pêche.
Le noir de charbon, qui vient par l’Yonne, est le meilleur, lorsqu’il est bien choisi ; bien broyé avec le blanc, il fait le bleuâtre ; on l’employe à la détrempe ; mais pour l’huile, il faut le broyer extrêmement fin. Le noir de vigne qu’on tire des farmens brûlés, est le plus beau de tous les noirs. Les Peintres en tableaux s’en servent plus volontiers. Plus on le broye, & plus il donne d’éclat.
Le noir de fumée se fait de plusieurs façons, on le recueille de la mèche d’une lampe, d’une chandelle, d’une bougie ; mais celui de poix est le meilleur : c’est une fuye de poix qui se fait en mettant dans de grands pots, ou marmites de fer, les petits morceaux de rebut de toutes les espèces de poix, on met le feu à la poix, & pendant qu’elle brûle, la fumée se condense en une fuye noire qui s’attache aux toiles ; on ramasse cette fuye, & on la garde en poudre dans des barils, ou en masse. Le noir de fumée rougit communément, & n’est pas bon dans les couleurs ; on s’en sert pour les fers & balcons, ainsi que pour les peintures des jeux de paume ; celui d’Allemagne est plus lourd, un peu sableux, mais d’un plus beau noir.
Nous n’avons point parlé, dans les matières qui composent les couleurs, des orpins ; les dangers infinis qu’il y a à les employer nous déterminent absolument à engager à ne s’en point servir, du moins à le faire en si petite quantité qu’il n’y ait aucun risque à courir.
L’Orpin, Réagal, ou arsenic, est un orpiment calciné, dont il y a deux espèces, une naturelle, & l’autre artificielle ; l’orpin naturel est jaune, & il reçoit sa calcination dans la mine par des feux souterrains ; le réagal artificiel qui est le plus commun, est un mélange de l’orpiment jaune, ou citrin artificiel avec une mine de cuivre, calciné par le feu ordinaire jusqu’à ce qu’il soit devenu rouge. Le naturel est le plus estimé, il doit être choisi en beaux morceaux talqueux, d’un jaune doré, luisans & resplendissans, comme de l’or, se divisant facilement par écailles ou lamines minces ; l’artificiel doit être d’un beau rouge ; il se broye à l’essence pour être employé au Vernis, il peut l’être à l’huile. Le rouge donne des couleurs de souci.
Le massicot dont on se servoit beaucoup autrefois, & dont on ne fait guères d’usage, tant à cause du danger qu’il y a à s’en servir, qu’à cause qu’il y a des matières qui le surpassent, est une céruse ou un blanc de plomb qu’on a calciné par un feu modéré ; il y en a de trois sortes, du blanc, du jaune, du doré ; leurs différences ne proviennent que des divers degrés du feu, qui leur ont donné des couleurs différentes. Le massicot blanc est d’un blanc jaunâtre, c’est celui qui a reçu le moins de chaleur ; le massicot jaune en a reçu davantage, & le massicot doré encore plus. Nous ne le désignerons que sous le nom de céruse calcinée.
