Guettard 1764

Jean-Étienne Guettard, Mémoire sur l’ochre, in: Histoire de l’Académie royale des sciences. Année MDCCLXII, Paris [L’Imprimerie royale] 1764, pp. 53–73.


Jean-Étienne Guettard (1715–1786) was a French physician and naturalist who devoted himself to botany, mineralogy, and geology. Among other topics, he studied the relationships between the distribution of plants and the quality of soil and geological substrata, as well as mountain erosion and volcanoes in the Auvergne region. Included here is his extensive study on the occurrence, extraction, processing, and chemical properties of ochres obtained from selected locations in France, published in 1764 in the proceedings of the French Royal Academy of Sciences.


MÉMOIRE SUR L’OCRE.

Par M. GUETTARD.

L’OCRE, ainsi que le Tripoli sur lequel j’ai donné en 1755 un Mémoire, est une substance qui, à cause du fréquent usage qu’on en fait dans les Arts, a beaucoup attiré l’attention des Naturalistes & des Chimistes ; les recherches & les expériences des uns & des autres ont donné naissance à une variété de sentimens sur la nature de l’ocre, telle qu’on pourroit encore faire maintenant cette question : qu’est-ce que c’est que l’ocre ? Mais avant que de répondre à cette question & pour le faire plus sûrement, je crois qu’il convient d’examiner l’ocre encore placée dans la terre & en situation ; pour cet effet, je décrirai trois ocrières ; j’ai vu la première & l’ai décrite sur le lieu ; la description des deux autres m’a été communiquée par des personnes qui demeurent dans les endroits où ces ocrières sont ouvertes, & qui les ont décrites à ma réquisition. La première, c’est-à-dire, celle que j’ai examinée, est située dans un fond des gatines de la paroisse de Bitry, entre Saint-Amand, Saint-Verain & Argenou, endroits peu éloignés de Donzy en Nivernois * ; les trous qu’on ouvre dans ces gatines pour en tirer l’ocre, n’ont au plus que trente pieds de profondeur sur sept à huit de largeur ; ils forment un quarré ou un quarré long, c’est-à-dire que depuis leur ouverture jusqu’au fond, leurs quatre côtés sont toujours coupés à angles droits, & que ces côtés sont toujours proportionnellement de la même longueur ; ils sont composés dans leur hauteur de trois bancs de terres différentes qui précèdent l’ocre ; le premier est le moins épais, il fait le fond du terrain des gatines, c’est un sable terreux, il peut avoir un pied ou deux de hauteur : au-dessous de ce banc en est placé un d’une glaise qui est d’un blanc cendré ou d’un bleuâtre tirant sur le noir ; les ouvriers appellent cette glaise, terre à pot ; elle sert réellement à faire de la poterie ; les Potiers de Saint-Amand viennent souvent la chercher pour leurs ouvrages ; ce banc de glaise peut avoir dans un trou de trente pieds de profondeur, neuf à dix pieds d’épaisseur, c’est le tiers ou à peu près de la profondeur totale : après ce banc, il y en a un autre d’une glaise dont la couleur est d’un rouge tirant sur le violet ; il est tantôt plus violet que rouge, tantôt plus rouge que violet ; les ouvriers donnent à cette glaise le nom de terre rouge ; la hauteur du banc qu’elle forme est un peu moins grande que celui de la première glaise, cette différence peut aller à un pied ou deux de moins ; entre ce banc & celui de l’ocre on trouve un lit d’une espèce de grès jaune ou d’un brun jaunâtre ; ce lit est composé de deux ou trois couches de ce grès, elles ont au plus un pouce d’épaisseur chacune ; le banc d’ocre qui est dessous, est le plus considérable de tous, il est au moins du tiers de la hauteur du trou, & posé sur le sable qui en fait le fond.

* On tire encore de l’ocre à la Villotte près de Bitry.

Les ouvriers ne percent point ce sable, ils se contentent d’y creuser deux ou trois chambres immédiatement au-dessous de l’ocre ; ils continuent d’y travailler tant qu’un danger pressant ne les oblige point de cesser de miner ainsi sous terre ; quelquefois, sur-tout lorsque les années sont pluvieuses, le ciel de ces chambres courbe & les met dans le danger d’être ensévelis sous les éboulemens des terres ; les différens trous qu’on perce dans ce canton sont tous, ou à très-peu de chose près, ainsi composés. L’ocre est très-jaune lorsqu’on la tire de terre, elle est toujours alors un peu mouillée ; elle prend à sa superficie en se desséchant une couleur légèrement cendrée : pour l’avoir, les ouvriers percent les différens bancs de glaises & celui de l’ocre, en les fendant avec des coins de bois coniques, longs de plus d’un pied & pointus ; ils les font entrer à force de coups de maillet de bois, & enlèvent par ce moyen des quartiers assez considérables de ces terres ; l’ocre qui est ainsi coupée s’appelle ocre en quartier ; les petits morceaux qu’on ne peut guère s’empêcher de faire, se nomment le menu. L’ocre en quartier & le menu sont d’abord apportés du fond des chambres sur le plancher du trou, & de-là sur ses bords où l’on sépare l’ocre des glaises qui peuvent y être restées attachées, & l’on garde séparément ces deux substances ; on en fait près des trous des tas ou des espèces de meules à peu près coniques ; ces meules par leur quantité font un effet assez singulier lorsqu’on les voit à une certaine distance ; la belle couleur jaune de cette terre leur donne un air d’une substance d’un prix infiniment plus grand que n’est celui de l’ocre.

Lorsqu’on a ainsi tiré une certaine quantité d’ocre, & qu’elle a commencé à se sécher, on la transporte dans des halles de trois à quatre pieds de longueur, sur une largeur à peu – près égale ; elles sont faites de poutres espacées de façon qu’elles laissent des jours entre elles ; le haut de cette espèce de cage est couvert en tuiles ou en chaume ; on y laisse l’ocre jusqu’à ce qu’elle soit bien desséchée ; on l’entonne alors dans de vieux fûts à vin, & on les arrange avec soin.

Voilà tout l’art qu’on emploie ordinairement dans l’exploitation de l’ocre jaune, lors sur-tout qu’on se propose de la vendre en gros ; les ouvriers donnent quelquefois une petite préparation à celle qui est pour vendre en détail ; ils en forment de petits pains quarrés ; à cet effet ils la paîtrissent comme l’on paîtrit la pâte ; ils netoient pour cela une place proche des trous, & là ils étendent avec les pieds les quartiers d’ocre, qu’ils humectent avec l’eau qu’on tire des trous ; lorsqu’ils ont ainsi amollie l’ocre jusqu’à un certain degré, ils la jettent sur une espèce de table faite de quelques planches mobiles, portées sur des traverses attachées à quatre pieux qui sont plantés en terre, pour lors ils battent & broient l’ocre avec un gros bâton, ensuite ils en prennent avec une petite palette une certaine quantité, & en forment avec leurs mains des petits pains de quelques livres pesant, auxquels ils donnent une figure quarrée en frappant sur les surfaces du morceau qu’ils ont pris ; l’on fait ensuite sécher de nouveau ces pains, & on les entonne lorsqu’ils sont secs dans des fûts semblables à ceux dont on se sert pour l’ocre en quartiers.

On ne trouve pas dans l’ocrière de Bitry d’ocre naturellement rouge, celle qu’on en envoie est dûe à l’art ; cet art est encore des plus simples : on penseroit d’abord, lorsqu’on voit un trou de ces ocrières, que l’on fait l’ocre rouge avec la terre qui a cette couleur & qu’on tire de ce trou ; on s’imagineroit qu’il ne s’agiroit que de donner à cette terre les préparations qu’on donne à l’ocre jaune, mais cette ocre rouge n’est que l’ocre jaune qui a souffert une espèce de calcination.

Cette calcination se fait dans un fourneau semblable à ceux des tuileries, c’est-à-dire que c’est un quarré long, coupé vers le tiers de sa hauteur de plusieurs traverses de briques longitudinales, & par d’autres transversales posées à une certaine distance les unes des autres, & qui laissent ainsi des jours pour donner une issue à la flamme ; on pose sur cette espèce de foyer les quartiers d’ocre jaune ; on les y arrange en sautoir, de façon qu’ils laissent également des jours entr’eux pour faciliter le passage de la flamme qui s’échappe avec la fumée par les soupiraux ou cheminées qui sont pratiqués au haut du fourneau ; on remplit ainsi tout cet espace du fourneau ; l’on fait au-dessous un feu de bois qui dure trois jours de suite sans discontinuer ; il doit être modéré les deux premiers jours, on l’augmente considérablement le troisième ; l’ocre est alors devenue rouge ; si on la retiroit plus tôt elle ne seroit que d’un brun-roussâtre & plus dure que la rouge ; l’ocre ainsi calcinée s’entonne dans des fûts de même que la jaune, & se vend de même par tonneaux.

L’opération de la calcination de l’ocre jaune se fait probablement de la même façon dans les autres ocrières sur lesquelles j’ai quelques connoissances, je n’en ai point eu la description, mais celle des trous d’où l’on tire l’ocre ; ces ocrières sont celles de la paroisse de Saint-George-sur-la-Prée dans le Berry, & de la paroisse de Tannay proche Saint-Bouise-sous-Sancerre en Brie *. La paroisse de Saint-George-sur-la-Prée est située sur un côteau qui sert de rivage à la rivière de Cher ; cette élévation domine tout le pays des environs, & offre à tout ce canton, & sur-tout à l’ocrière, un coup d’oeil des plus agréables. Les trous de l’ocrière sont ouverts sur une petite montagne ; ils ont ordinairement cinquante à soixante pieds de profondeur sur quatre à cinq de largeur : on ouvre, en les faisant, quatre à cinq pieds de terre commune, quinze à seize pieds d’une terre argileuse mêlée de cailloutage ; on trouve ensuite un banc de gros sable rouge, de l’épaisseur de trois à quatre pieds, qui est immédiatement suivi d’un massif de grès gris & luisant, de cinq à fix pieds d’épaisseur, & quelquefois si dur, qu’on est obligé d’employer la poudre pour le rompre. Après ce massif, on perce une terre brune plus ferme & plus solide que l’argile ; elle a d’épaisseur dix-huit à vingt pieds ; elle change ensuite de couleur & est jaunâtre, le banc qu’elle forme a deux ou trois pieds d’épaisseur ; sous ce banc est placé celui de l’ocre, qui s’étend au loin horizontalement ; il n’est tout au plus épais que de huit à neuf pouces. On trouve immédiatement dessous l’ocre un sable passablement fin & luisant, dont on ne peut connoître la profondeur ; ce qu’il y a de constant, c’est qu’on le creuse ordinairement de la hauteur d’un homme pour y faire des conduits & prendre l’ocre au dessus de la tête. L’ocre ne se trouve point par quartiers séparés, elle forme un lit continu dans toute sa longueur, & conserve presque par-tout son épaisseur ; elle est tendre dans la mine & on la coupe aisément avec la bèche ; elle est originairement d’un jaune foncé, mais elle pâlit un peu& durcit en séchant. L’ocre n’est point mélangée de glaise d’aucune couleur, mais s’il se fait des fentes dans sa largeur, il s’attache une petite quantité d’une matière blanche aux parois des deux parties séparées. Il ne se trouve aucuns cailloux dans le corps de l’ocre, mais une espèce de gravier de l’épaisseur de deux ou trois doigts tient à l’ocre par-dessous : il y a parmi ce gravier quelques petites pierres de la couleur de l’ocre, assez tendres & qui semblent se former par couches ; elles sont ordinairement plates, on en rencontre rarement de rondes.

* La description de la première m’a été envoyée par M. Pinault, Curé de Saint-George-sur-la-Prée, qui l’avoit faite lui-même. Celle de la seconde, par M. Guigne, Curé de Saint-Bouise, qui l’avoit eue du propriétaire de l’ocrière.

L’ocrière de Tannai en Brie, est ouverte dans une terre  labourable ; cette terre est maigre & a peu de consistance, elle forme le premier banc des puits dont on tire l’ocre, & elle peut avoir environ trois pieds d’épaisseur ; sa couleur est blanchâtre : elle est suivie d’une dont le lit est de cinq à six pieds aussi dans son épaisseur ; elle est grise & propre à faire de la tuile & des poteries : au-dessous de cette terre, il y en a une dont le banc est épais d’environ huit à neuf pieds ; ensuite on en trouve une couleur de lie de vin, qui n’a environ qu’un pouce dans cette dimension, & sous laquelle est placé un lit également d’un pouce, formé par une matière pyriteuse & qui ressemble à du potin ; ensuite vient le banc de l’ocre, qui a huit ou neuf pouces, & quelquefois un pied d’épaisseur ; il est porté dessus un sable verdâtre qu’on ne passe pas. Quand on trouve l’ocre plus profondément, chaque espèce de ces terres forme un lit plus épais, excepté l’ocre & la terre rouge, qui sont presque toujours de la même épaisseur. On rencontre quelquefois en remuant ces terres, des pierres de grès très-grosses & propres aux ouvrages des fourneaux à fer.

Lorsqu’on compare les descriptions de ces trois ocrières avec celle que M. le Monnier le Médecin, a donnée dans ses observations d’Histoire Naturelle, insérées à la suite de l’Ouvrage de M. Cassini de Thury, sur la Méridienne de la France, page 118, on ne peut s’empêcher d’être frappé des rapports qu’il y a entre ces ocrières : les lits des sables & des glaises (car les argiles dont il est parlé dans celle de Saint-George-sur-la-Prée, & probablement les terres que M. le Monnier nomme ainsi, sont de vraies glaises) gardent le même arrangement ; de plus, l’on trouve des grès & des pyrites dans ces ocrières, & il paroît que les lits de ces substances sont semblablement posés dans toutes ces ocrières.

Il y auroit cependant une petite différence, si ce que M. le Monnier rapporte d’après un ouvrier, est réel ; savoir, qu’il se trouve plusieurs lits de sable & d’ocre posés alternativement les uns au-dessus des autres ; ce qui pourroit être vrai, puisque M. le Monnier assure en avoir vu deux de sable & d’ocre dans cet arrangement ; mais comme les ouvriers des ocrières dont j’ai donné les descriptions, ne percent pas le lit de sable qui est au-dessous de l’ocre, je ne puis déterminer s’il en seroit ainsi de ces ocrières. M. le Monnier dit encore que l’ocre est pâle & presque blanche dans l’ocrière dont il parle, & qu’elle devient d’un beau jaune à l’air. Il arrive le contraire dans les ocrières que j’ai décrites ; l’ocre étant mouillée, devient toujours d’un plus beau jaune qu’elle ne l’est naturellement, & lorsqu’elle est encore dans la mine, l’humidité la pénètre toujours. Une troisième différence consiste en ce que le lit d’ocre de l’ocrière que j’ai vue, est beaucoup plus épais que ceux des autres dont j’ai parlé & de celle que M. le Monnier a décrite ; c’est probablement la grande quantité d’ocre que ce lit fournit, qui fait dire aux ouvriers de cette ocrière qu’elle est beaucoup plus abondante qu’aucune de celles qu’on connoît en France : ils prétendent encore que leur ocre est meilleure que toutes ces autres. Je ne fais pas sur quoi ils appuient leur sentiment, il est probable que ce n’est de leur part qu’un préjugé favorable à leur travail, préjugé qui leur est commun avec tous les ouvriers de quelques genres que ce soit. L’ocre qu’ils tirent de leurs mines n’est pas plus fine ni plus pure que celle des autres ocrières ; ces ocres, comme celles-ci, ne renferment aucune partie qui ne soit pas ocre, si ce n’est quelquefois de la pyrite ferrugineuse : le sable ou le gravier, sur lequel le lit d’ocre est posé, n’est pas mêlé dans la masse de l’ocre, il n’y forme au plus qu’une croûte du côté qu’il touche.

Il y a donc un rapport considérable entre toutes ces ocres & les mines dont on les tire ; les petites différences qu’on y observe ne sont pas essentielles & ne dépendent peut-être que de la profondeur plus ou moins grande qu’on est obligé de donner à ces mines pour parvenir au lit d’ocre; ce qui ne vient probablement que de la situation du lieu où l’on ouvre ces mines. Par exemple, les ocrières qui sont dans des fonds ne doivent pas être si profondes que celles qui sont sur des montagnes ou sur des collines : dans celles-ci, on peut percer plusieurs lits d’ocre, qu’il ne seroit peut-être pas facile de pénétrer dans les ocrières placées dans les vallées, à cause de l’eau qu’on y trouve beaucoup plus tôt, qu’il seroit très-dispendieux de tarir, & que le profit qu’on retire de l’ocre ne pourroit peut-être pas compenser.

Aidés de toutes ces observations, voyons maintenant si l’on peut répondre à la question sur la nature de l’ocre, que j’ai annoncée au commencement de ce Mémoire : pour y répondre avec encore plus de connoissance de cause, je crois qu’il est nécessaire de rapporter ici les différens sentimens que l’on a eus sur cette matière.

Théophraste est celui de tous les Anciens, dont les ouvrages nous sont parvenus, qui ait le mieux écrit sur l’ocre ; il veut que ce fossile soit une terre argileuse : il en reconnoît de deux espèces, l’une est jaune & l’autre rouge ; celle-ci est naturelle ou factice, c’est-à-dire qu’il y en a à laquelle la couleur rouge est naturelle, & que la couleur de l’autre n’est dûe qu’à la calcination par laquelle on faisoit passer l’ocre jaune. A cet effet on remplissoit de cette terre des pots qu’on couvroit d’argile & qu’on plaçoit dans des fourneaux où elle prenoit une couleur plus ou moins rouge, suivant le degré de feu qu’on faisoit : Théophraste vouloit encore que les ocres jaunes & rouges naturelles eussent souffert dans la terre même l’action des feux souterrains.

Dioscoride, Galien, Vitruve, Pline même, n’ont parlé de l’ocre que comme d’une terre dont on se servoit dans la Médecine ou dans la Peinture, & n’ont rien dit de sa nature. Les Commentateurs qui ont travaillé à éclaircir les difficultés qui pouvoient être dans ces auteurs, n’ont pas étendu nos idées beaucoup plus loin que n’avoient fait les Écrivains qu’ils ont commenté.

Ce n’est que depuis que l’on a recherché à connoître la nature de l’ocre, qu’on l’a soumise à des expériences chimiques, qu’on a voulu arranger systématiquement les substances dont les Minéralogistes font des recherches, ce n’est, dis-je, que depuis ce temps qu’on a commencé à varier sur la façon de penser au sujet de l’ocre. Les expériences de Chimie nous ayant appris que l’ocre contenoit une grande quantité de fer, & que lorsqu’on la traitoit avec des matières qui contiennent du phlogistique, elle se convertissoit presqu’entièrement en fer : des Auteurs systématiques ont rangé l’ocre avec les mines de fer plutôt qu’avec les terres avec lesquelles beaucoup d’autres la plaçoient. Parmi ces derniers Auteurs, il y en a qui la regardent comme une glaise qui ne diffère des autres que parce qu’elle contient beaucoup plus de fer que les glaises ordinaires ; d’autres, du nombre desquels sont M.rs Hill & d’Acosta, la placent avec les argiles & reconnoissent pour ocres toutes substances qui font friables, douces au toucher & qui se dissolvent facilement dans l’eau ; ils soudivisent ensuite les ocres en ocres vitrifiables & en ocres alkalines ou propres à faire de la chaux.

Ces derniers Systématiques ont à la vérité multiplié les ocres plus que n’avoient fait les premiers, mais ils nous ont encore, plus que leurs prédécesseurs, jeté dans l’embarras sur la nature de l’ocre ; de forte qu’on ne fait plus maintenant si l’ocre est une glaise, une argile, une mine de fer, & si une terre, pour être regardée comme une ocre, doit être vitrifiable ou alkaline, ou si les unes ou les autres de ces terres peuvent être réellement des ocres étant vitrifiables ou ne l’étant pas.

Quelle voie doit-on donc prendre maintenant pour lever ces doutes, & quel est le point fixe sur lequel on doive s’appuyer pour déterminer nos idées à ce sujet ? il me semble qu’on ne peut mieux faire que de prendre la vraie ocre, l’ocre commune pour le terme de comparaison, duquel on doive rapprocher toutes les autres terres qui peuvent être des ocres.

Pour le faire avec justesse, il me paroît qu’il faut regarder comme de vraies ocres toutes les terres qui ont les mêmes propriétés que celle que tous les Auteurs, de quelqu’avis qu’ils soient, avouent être la terre qui a la première porté ce nom. Or, cette ocre, qui est celle que nous employons communément dans les Arts, qui est naturellement jaune & qui, par l’action du feu, devient rouge, doit être, pour ainsi parler, l’étalon sur lequel il faut mesurer les terres qu’on peut ranger au nombre des ocres : cette ocre est douce au toucher, s’attache à la langue, se durcit au feu, y devient un mauvais verre si le feu est très-violent, donne des parties ferrugineuses, en la mêlant avec du phlogistique, si on la pousse ainsi mêlée à un semblable feu, & enfin ne se dissout pas aux acides minéraux, mais à l’eau commune.

En admettant ces principes, il sera facile de reconnoître si une terre est une vraie ocre ou si elle n’en est pas une : on constatera facilement si le giallolino ou jaune de Naples, le sil de Syrie, l’almagra des Modernes ou le sil Attique, le bol de Venise, la terre de Sinope, la terre d’Ombre & celle de Cologne, la pierre d’Arménie, la craie noire & les autres substances que des Systématiques placent avec les ocres, peuvent ou non être réellement rangées avec elles.

Quelques couleurs que ces matières puissent avoir, on ne doit pas les ôter du nombre des ocres si elles ont toutes les autres propriétés que l’on reconnoît dans l’ocre commune ; je ne les en ôterois pas plus, quand elles ne seroient pas friables sous les doigts, quand elles seroient légères ; l’ocre rouge commune, qui n’est que l’ocre jaune qui a passé par le feu, n’en est pas moins une ocre, pour avoir changé de couleur & pour y avoir pris un degré de solidité & de dureté que l’ocre jaune n’a pas.

Pour me mettre en état de faire par moi-même cet examen, je me suis procuré, le plus que j’ai pu, de ces différentes terres, & l’examen que j’en ai fait m’a découvert des différences qui m’engagent à ôter du nombre des ocres quelques-unes de ces matières.

Le giallolino ou jaune de Naples, par exemple, qui est une substance dure, pesante, grenue, d’un jaune vif & formant une espèce de pierre, ne se dissout pas il est vrai à l’eau forte, mais elle n’est pas douce au toucher, ne tient pas à la langue & a plutôt l’air d’une matière qui a passé par le feu que d’une terre naturelle ; ce feu à la vérité peut être celui de quelque volcan, l’endroit d’où on nous l’apporte pourroit le faire penser, & j’adopterois volontiers ce sentiment ; mais je ne regarderois cette matière comme une ocre que lorsqu’il seroit bien établi que la substance première, dont le giallolino est naturellement formé, est une terre de la nature de l’ocre & qui auroit été durcie par ces feux souterrains ; elle seroit, quant à la dureté, dans le cas de l’ocre jaune qui a été calcinée.

Si le sentiment de Théophraste, qui pensoit que l’ocre commune même avoit souffert l’action de quelque feu semblable, étoit vrai, le giallolino pourroit encore, à plus forte raison, étre regardé comme une ocre, mais il est plus que probable que le sentiment de Théophraste ne peut pas être admis : la description des ocrières que j’ai donnée, prouve incontestablement que notre ocre commune n’est pas le résultat de l’opération de quelque feu, les bancs de sables, de glaises & d’ocre y sont trop régulièrement posés pour qu’ils aient ainsi été arrangés par l’action d’un volcan. Ce que les volcans forment annonce le désordre & la confusion, tout y est ordinairement pêle-mêle & dans différens sens & inclinaisons ; au lieu que dans les ocrières tout y est régulier & posé horizontalement ; on y reconnoît plutôt l’effet de quelques dépôts occasionnés par des alluvions, & le gravier qui se trouve au-dessous de l’ocre, ressemble plutôt au gravier des bords de la mer ou des rivières qu’à des graviers de matières brûlées ou de pozzolane.

Il n’est donc guère possible d’attribuer la formation de l’ocre à des volcans : & dès-lors le sentiment de Théophraste ne peut se soutenir ; c’est plutôt, à ce qu’il me paroît, par analogie que Théophraste l’a adopté, que conséquemment à des observations qu’il eût faites dans les endroits d’où l’on pouvoit, de son temps, tirer de l’ocre ; il savoit que l’ocre jaune, poussée au feu, devient rouge ; il en concluoit que les ocres rouges naturelles devoient avoir subi dans la terre une semblable opération, & il n’a pas même trop hésité d’étendre cette supposition à toutes les autres ocres naturelles qu’il connoissoit.

Je sens bien qu’il peut très-facilement arriver qu’il y ait des terres rouges qui n’aient cette couleur, que parce qu’elles ont souffert une espèce de calcination par les feux souterrains ; il suffit pour cela qu’il se trouve dans les montagnes où ces feux s’allument, des glaises de couleur jaune, qui soient un peu attaquées par ces feux. J’ai parlé, dans mon Mémoire sur les volcans éteints de l’Auvergne, d’une terre rouge & dure du haut du Mont-d’or, laquelle l’on pourroit regarder comme une ocre véritable, & de l’espèce de celle qu’on appelle communément rouge-brun ; cette terre pourroit bien n’avoir cette couleur que conséquemment à cette opération naturelle ; mais je n’en conclurois certainement pas que toutes les autres ocres, de quelque couleur qu’elles soient, y ont été soumises : je tirerois au contraire plutôt, de ce que j’ai observé dans les ocrières, cette conséquence que les ocres sont des glaises colorées par une matière ferrugineuse, plus abondante que celle qui peut se trouver dans les glaises des bancs qui précèdent celui de l’ocre. En effet, le banc de l’ocre y est posé horizontalement, de la même façon que les glaises sous lesquelles il est placé: il est sensible que le dépôt qui s’y en est fait, a été formé par la même cause, que cette cause a agi avec tranquillité & successivement : de plus on fait que les ocres, de même que les glaises, sont douces au toucher, qu’elles s’attachent à la langue, ne se dissolvent pas aux acides, mais à l’eau commune, & se durcissent au feu ; on fait encore que les glaises jaunes deviennent rouges par la calcination, & que plus ces glaises sont jaunes & approchent du jaune de l’ocre, plus elles prennent un rouge approchant de celui que l’ocre jaune acquierre dans le feu. Je pense donc, d’après ces observations & ces expériences, qu’il est plus naturel de conclure que l’ocre est plutôt une glaise que toute autre terre, & qu’elle n’est pas plutôt dûe aux volcans que les autres glaises ; mais qu’on doit au contraire regarder les unes & les autres comme ayant été déposées par les eaux, ou par quelqu’autre cause indépendante de ces feux souterrains.

Ceci supposé, je passe à l’examen des autres matières qu’on a regardées comme des ocres : les terres vertes communes & de Vérone, ne me paroissent convenir avec les ocres qu’en qualité de glaises ; les expériences auxquelles on les soumet, présentent les mêmes phénomènes ; elles s’attachent à la langue, les vertes sur-tout, elles ne se dissolvent pas à l’eau forte, mises au milieu des charbons d’un foyer ordinaire, excité par le soufflet, elles y durcissent, deviennent noires, & en quelques minutes de temps donnent des marques d’une vitrification commençante ; comme les glaises, elles sont douces au toucher, mais elles font sous les doigts l’impression qu’on ressent, en touchant la craie de Briançon ; elles ont quelque chose de soyeux. Je placerois donc plus volontiers ces terres avec les glaises communes qu’avec les ocres, & je les distinguerois par leur couleur verte & par leur propriété d’être plus ou moins soyeuses.

Une terre ou plutôt une pierre, qu’il me paroît encore plus difficile de ranger parmi les ocres, où M.rs Hill & d’Acosta la placent, est celle qu’on appelle communément craie noire, & dont plusieurs sortes d’ouvriers se servent pour tracer des lignes : cette pierre, comme pierre glaiseuse, présente plusieurs phénomènes semblables à ceux qu’on observe, en examinant l’ocre suivant les mêmes procédés ; mais lorsqu’on a vu cette pierre dans les carrières d’où on la tire, on a peine à se persuader qu’elle soit une ocre, & l’on est plus porté à la rapprocher des schites, comme ont fait M.rs Linnæus & Wallerius. Les bancs de cette pierre sont inclinés à l’horizon, à peu-près comme les schites, comme eux elle se lève par feuillets ; en un mot, elle paroît être un schite, ou, comme dit M. Vallerius, une ardoise qui s’est décomposée, ou un schite qui n’a pas pris de consistance ; c’est ce que j’ai observé dans les carrières de cette pierre, qui sont ouvertes à la Ferrière, village de Normandie peu éloigné de Séez. La direction des rochers de ces carrières est du levant au couchant, ils sont par lits de différentes hauteurs, & plus considérables à proportion qu’ils sont placés plus profondément : les premiers ne sont composés que de petites pierres, d’un grain moins fin que celui des pierres des lits qui les suivent ; le premier peut avoir un ou deux pieds ; le lit qui suit est d’une pierre plus parfaite, pas tant cependant que celle des lits qui sont au-dessous ; celui-ci est peut-être un peu plus haut que le premier ; les suivans sont des quartiers de quatre à cinq pieds de hauteur, continus ; au lieu que les petites pierres des deux premiers lits sont séparées les unes des autres ; les pierres du troisième lit se lèvent par blocs aussi gros qu’on le veut, elles sont plus fines, s’exfolient plus aisément, sont plus cassantes,& marquent beaucoup mieux ce qu’on veut tracer par leur moyen. On ne descend pas beaucoup au-dessous de ce lit ; ou l’on n’en enlève que quelques autres, ce qui fait que les trous de ces carrières n’ont guère plus de vingt pieds de profondeur. On remplit ces trous des décombres que l’on a fait en les formant, & des terres des environs ; ces terres sont d’un noir semblable à celui de cette pierre.

La surface extérieure de tous les lits, à commencer sur-tout depuis le second inclusivement, se couvre, lorsqu’ils ont été quelque temps exposés à l’air, d’une poussière couleur de soufre, qui peu à peu devient très-blanche : cette poussière n’est autre chose que du soufre, qui est produit par la surface de ces pierres qui tombent en efflorescence. L’odeur qui se fait sentir en entrant dans ces carrières, quoiqu’ouvertes en plein air, &du nombre de celles qu’on appelle à ciel ouvert, le démontre de façon à ne laisser aucun doute sur cet article.

Je ne sais si la première couleur que cette poussière a en se formant, est soufrée, il me paroît au contraire qu’elle est d’abord noire, car lorsqu’on enlève de dessus les pierres les croûtes qui s’en forment, le dessous de celles qui sont soufrées est d’une couleur noire, & celui des blanches est soufré: le passage se fait donc du noir au blanc par la couleur moyenne du soufre, ce qui paroît être assez selon l’ordre des couleurs.

Outre cela, on remarque dans certains trous percés naturellement, quelquefois entre les bancs des pierres, quelquefois dans leur milieu, on remarque, dis-je, une poussière noire qui a quelque humidité & que je crois tomber des surfaces de ces trous qui se détruisent : elle n’est probablement ni soufrée ni blanche que parce qu’elle n’est point assez exposée à l’air, & ne peut par conséquent pas acquérir le degré de desséchement que la poussière qui est attachée aux surfaces extérieures des bancs a acquise, pour devenir de l’une ou de l’autre des deux couleurs que prend cette poussière étant à l’air libre : c’est par ce desséchement que celle- ci parvient à ces états, puisque la poussière noire est plus mouette, plus tenace que la soufrée, celle-ci plus que la blanche, & que souvent si les couches, formées par cette terre, sont un peu épaisses, on voit qu’elles sont composées de trois lames, qui ont l’une ou l’autre de ces couleurs arrangées dans cet ordre : la noire touche la pierre, la blanche est à l’extérieur, & la soufrée entre les deux autres.

C’est, à ce que je crois, la seconde de ces couleurs, c’est-àdire la blanche, qui a fait donner par les Carriers le nom de salpêtre à la poussière qui a pris cette couleur; l’odorat cependant annonce que c’est plutôt du soufre, puisque, comme je l’ai dit plus haut, on est d’abord frappé de cette odeur dès le premier pas qu’on fait dans ces carrières, quoiqu’elles soient ouvertes en plein air, & que la vapeur dût par conséquent s’évaporer aisément.

Il me paroît que ce n’est que sur un fondement aussi foible que M. Lémery dit, dans son Dictionnaire des Drogues, que la terre qu’il appelle ampelite ou pierre noire, donne du salpêtre, il ne rapporte pas du moins les expériences qu’il pourroit avoir faites à ce sujet ; il se contente de dire qu’elle contient beaucoup de soufre & de sel & qu’on en tire du salpêtre. C’est probablement des pierres noires de la Ferrière qu’il parle, puisqu’il en place les carrières proche Alençon, la Ferrière n’en est pas beaucoup éloignée : il pourroit cependant se faire qu’il parlât de celles qui sont dans les environs de Domfront, où l’on m’a assuré qu’il y en avoit dont la pierre étoit plus dure que celle de la Ferrière ; au reste, quoi qu’il en soit du lieu des carrières dont M. Lémery parle, il y a tout lieu de penser que ce n’est que sur des rapports que cet auteur avance que ces pierres donnent du salpêtre.

Voy. Diction. des Drogues, par Lemery, au mot Ampelitis.

Ce n’est pas que je ne pensasse volontiers qu’on peut retirer du nitre de ces pierres ; une expérience que j’ai faite me porteroit facilement à le croire : j’ai mêlé de la poussière noire avec du charbon & j’ai mis ce mélange dans une cuillier de fer placée sur des charbons ardens ; au bout de quelques minutes le tout a détonné à peu près comme la poudre fulminante ; mais cet effet n’est-il pas dû à une combinaison nouvelle qui s’est faite au moyen du feu ? le sel que ces pierres donnent naturellement ne feroit-il pas alumineux ou vitriolique ? c’est ce que je n’ai pas pu encore déterminer par des expériences ; ce qui mérite d’être suivi exactement & ce que je me propose de faire par la suite : je dirai seulement ici que Wallerius rapporte que la pierre noire contient beaucoup d’alun.

Voy. Waller. Minéralog. pag. 137. esp. 71, & pag. 303, espèce 181, t. I, édit. franç. Paris, 1753.

Il me paroîtroit que le sel de la pierre noire de la Ferrière pourroit bien être vitriolique ; l’efflorescence où tombe cette pierre me semble avoir beaucoup de rapport à celle que souffrent les pyrites vitrioliques, qui donnent aussi, comme l’on sait, beaucoup de soufre ; ce qui leur arrive souvent, lors même qu’elles se décomposent ainsi dans l’intérieur de certains cailloux. J’ai vu de ces cailloux, & on en conserve plusieurs dans le Cabinet  de S. A. S. M.gr le Duc d’Orléans : ces cailloux, qui sont des pierres à fusil des environs de Laigle en Normandie, ont des cavités remplies de pyrites, qui sont souvent, en partie ou en total, décomposées en une matière noire, soufrée ou blanche, qui a l’odeur de soufre, & qui même s’enflamme. On trouve une semblable poussière dans des cailloux sphériques plus ou moins aplatis, qui sont des environs de Besançon : cette poussière sulfureuse n’est, à ce que je crois, dûe qu’à des pyrites tombées en efflorescence, soit que cette efflorescence se soit faite peu de temps après la formation de ces cailloux, lorsqu’ils pouvoient facilement être pénétrés par l’air, ou parce qu’ils ont de petites fêlures capables de laisser entrer assez d’air pour qu’ils puissent attaquer les pyrites & les décomposer.

Je ne m’arrêterai pas davantage à cet objet, je me contenterai, pour finir ce que j’ai à dire sur les pierres noires, de faire remarquer que des pierres qui ont tant de rapport avec les schites & les ardoises, par leur figure rhomboïde, par leur position dans les carrières, par leur facilité à s’exsolier, ne me paroissent pas devoir être rangées avec les ocres. Si par la craie noire on n’entendoit parler que de la terre noire qui est dûe à l’efflorescence de ces pierres ou de celle qui se trouve dans les environs de ces carrières, ce sentiment pourroit peut-être se soutenir, en regardant, avec quelques Naturalistes, les ocres comme une dissolution de quelque minéral faite dans la terre ou à l’air par l’action de quelqu’acide aussi minéral : j’aimerois autant alors ne pas faire un genre particulier de l’ocre, & je suivrois le sentiment de ceux qui placent ces terres avec les minéraux dont on imagine qu’elles sont des décompositions, & je caractériserois ces terres par leur couleur & la substance minérale qu’elles contiennent.

Mais comme on n’a pas des preuves aussi complètes, que l’ocre, proprement dite, est une décomposition de mines de fer, qu’on en a que l’efflorescence des pierres noires, en est réellement une de ces pierres, je pense qu’il est beaucoup mieux de laisser l’ocre dans la classe des glaises, où beaucoup de Naturalistes l’ont placée.

De plus, il faudroit pour conserver en un point une uniformité d’idées, mettre le lac lunæ au nombre des ocres : le vrai lac lunæ est une décomposition de pierres calcaires ; en cette qualité il me semble qu’il pourroit aussi-bien être regardé comme ocre que la décomposition des mines de fer, de cuivre, de zink, & sur-tout de pierre noire ; mais le lac lunæ n’a été rangé au nombre des ocres par aucun des Systématiques, qui le regardent ordinairement comme une marne fine & en poussière : ceux même qui reconnoissent des ocres alkalines ou calcaires ne lui donnent pas place parmi ces terres.

Le sable n’est, suivant bien des Auteurs, que le detritus de rochers de cette nature ; ceux qui pensent ainsi seroient-ils raisonnablement recevables à regarder les sables comme des ocres, quand même ils n’admettroient dans ce nombre que les sables jaunes ou rouges, qu’on pense n’être ainsi colorés que parce qu’ils ont été teints d’une matière ferrugineuse. Les sables ont toujours fait un genre particulier, quoiqu’à la rigueur il seroit peut-être mieux de le confondre avec celui des grès, & ne considérer les sables que comme des grès décomposés ou comme du grès qui n’est pas lié & ne fait pas masse.

De toutes ces considérations, je conclurois enfin qu’il n’y a de vraies ocres que les terres qui sont douces au toucher, qui tiennent à la langue, qui durcissent au feu, qui ne se dissolvent pas dans l’eau-forte, & qui donnent beaucoup de fer, traitées avec du phlogistique : j’en conclurois encore que les ocres sont des glaises, dont le caractère essentiel & spécifique est de donner cette quantité de parties ferrugineuses ; ce qui me feroit définir l’ocre, une glaise très-ferrugineuse, dont les variétés seroient d’être d’un jaune ou d’un rouge plus ou moins foncé, sans cependant exclure du nombre des ocres, toute autre terre qui auroit une autre couleur, pourvu qu’elle contînt beaucoup de fer. Les ocres n’étant dans ce principe que des glaises, je ne ferois pas un genre particulier de ces terres, mais je ne les regarderois que comme des espèces de glaises : à la rigueur, celles de ces terres qui sont jaunes, & souvent d’un jaune aussi beau que celui de l’ocre, ne sont-elles pas de véritables ocres, ne contiennent-elles pas toujours des parties ferrugineuses ; & un peu plus ou un peu moins de ces parties devroit-il les exclure du nombre de ces terres ; ne deviennent-elles pas rouges au feu, aussi-bien que les ocres ? Les glaises rouges, & dont il y a tant de nuances, ne pourroient-elles pas être aussi regardées comme des ocres rouges ? & faudra-t-il qu’une petite variété dans la couleur ou dans la finesse des parties, sépare des terres qui ont tant d’autres rapports ? les ocres jaunes ou rouges fontelles toutes également fines, leur couleur est-elle égale dans toutes ? L’on fait qu’il en est autrement : rien dans la Nature n’est entièrement semblable ; ce n’est que par les propriétés générales que les êtres, qui ont du rapport les uns aux autres, conviennent entr’eux.

Une preuve de cette règle, qui se tire même de l’ocre commune, est que cette ocre poussée au feu, donne au même degré différentes nuances de couleur, ce qui ne vient probablement que du plus ou moins de fer que différens morceaux peuvent contenir, ou de la variété qui peut être dans la finesse des parties ; rien par conséquent n’est plus naturel que de réunir sous un même genre les glaises & les ocres.

J’ai vu en Normandie plusieurs glaises, sur-tout des jaunes, qui avoient tout l’air, par la beauté de leurs couleurs, d’être des ocres : on les regarde même comme telles dans quelques cantons de cette Province. J’en ai reçu une d’Orbec, qui m’étoit envoyée par M. Chaumont, Maître des Comptes, qui me marquoit en même temps que « cette ocre, comme il l’appeloit, étoit de la côte de Chambroy, que les Tourneurs s’en servoient pour jaunir leur bois après qu’ils l’ont travaillé : personne qu’eux, dit encore M. de Chaumont, ne l’a mise en usage: cette ocre est pleine de petits cailloux, de sable & de gravier, qui la rendent incapable de servir dans l’état où elle est en sortant de terre ; étant lavée elle est très-douce, & prend à la langue ». J’en ai encore reçu une d’un jaune plus beau & plus vif, sous le nom d’ocre ; elle m’étoit envoyée par M. l’Abbé Rose, dont j’ai parlé dans mon Mémoire sur les figues pétrifiées : cette terre tient aussi à la langue, elle est fort douce au toucher & d’un grain fin, de même que celle de Chambroy ; elle ne se dissout pas dans l’eau-forte, elle est des environs de Tours.

Quant aux glaises rouges, elles ne sont pas rares dans les endroits où l’on trouve les jaunes ; je n’y ai rien observé de singulier, qui demande à être rapporté ici : je remarquerai seulement, par rapport à une qui est gris de lin, qu’on l’emploie dans quelques cantons à peindre le devant des maisons. Il s’en trouve une semblable du côté de S.t Martin-de-la-Besace, sur la grande route qui va de Caen en basse Bretagne.

Puisque quelques-unes de ces glaises sont déjà employées en qualité de couleurs, il y a lieu de penser que, si toutes ne pouvoient pas servir à ce même usage, on pourroit en trouver un grand nombre qui ne seroient pas à négliger, & qui poussées avec précaution à différens degrés de feu, procureroient peut-être des couleurs rouges, préférables au rouge que donne l’ocre ordinaire.

Les mines de fer qu’on exploite pour plusieurs forges de la Normandie, renferment des terres d’un jaune ou d’un rouge plus ou moins foncé, qui, traitées de la même façon, fourniroient encore probablement plusieurs variétés de couleurs qui nous mettroient dans le cas de nous passer de celles qu’on tire de l’Étranger. On pourroit découvrir, par exemple, cette sorte d’ocre qu’on appelle rouge-brun ou brun-rouge d’Angleterre, celle qui nous vient d’Espagne sous le nom d’almagra : M.rs Hill & d’Acosta disent que celle-ci est alkaline ; les terres qui sont de cette nature se dissolvent à l’eau-forte, l’almagra n’y excite pas le moindre mouvement, & y reste sans s’y dissoudre : cette terre est d’un rouge plus vif que notre ocre rouge, & paroît être réellement une ocre, à en juger du moins par les morceaux qui avoient été envoyés d’Espagne à M. Bomard, de qui je tiens celui que j’ai examiné.

Si l’almagra étoit une terre alkaline, je ne le regarderois pas plus comme une véritable ocre que toutes les autres que M.rs Hill & d’Acosta appellent du nom d’ocres alkalines ; je ne pais me persuader que des terres aussi différentes entr’elles que le sont des terres vitrifiables & des terres qui se calcinent, puissent être regardées comme appartenantes au même genre ; cette propriété, ainsi que celle de se dissoudre ou non à l’eau-forte, est un caractère bien plus sûr pour distinguer les substances minérales que tous les autres qu’on pourroit employer ; je crois par conséquent que dès que deux terres different entr’elles par les effets dans l’eau-forte & dans le feu, elles ne peuvent être de la même nature, & conséquemment qu’elles sont de genres différens.

C’est aussi sur ce principe que j’ôterois du genre des ocres la terre appellée ocre de rue, qui se dissout avec vivacité & bruit dans l’eau-forte. Le stil de grain clair & celui de Troie ne se dissolvent pas dans l’eau-forte avec plus de vivacité ; ces deux drogues employées par les Peintres, ne sont que des préparations de craie ou de marne préparée & colorée par des infusions de bois de Bresil ou de graines d’Avignon : ces deux stils de grain, dont le nom n’est, à ce que je crois, qu’une corruption du mot ancien syl, donné à une espèce d’ocre, ces stils de grain, dis-je, pourroient aussi-bien être mis au nombre des ocres que des terres alkalines qu’on y place, s’il étoit vrai qu’on dût regarder comme de vraies ocres les terres alkalines que M.rs Hill & d’Acosta rangent sous ce genre ; mais je crois que lorsqu’on voudra s’en tenir aux caractères essentiels & sûrs des minéraux, on éloignera toujours les terres calcinables de celles qui se vitrifient : du nombre de celles-ci pourroient être la terre d’Ombre, celle de Cologne & le rouge d’Inde, mais la pesanteur du rouge d’Inde me feroit soupçonner qu’il ne seroit qu’une préparation de quelque métal, & peut-être de plomb: si cela étoit, il me semble qu’il ne faudroit pas plus le placer avec les ocres que l’on n’y place le minium : le rouge d’Inde pourroit être cette ocre artificielle dont parle Mathiole à l’article de l’ocre, & qu’il dit n’être qu’une préparation de plomb. La terre d’Ombre & celle de Cologne sont très-légères en comparaison du rouge d’Inde ; elles me paroissent des terres naturelles & du genre des glaises, mais ces terres sont-elles des ocres plutôt que les autres glaises ? c’est ce que je ne pense pas : nous n’avons pas encore, que je sache, rencontré en France de ces fortes de terres, j’ai bien reçu quelquefois des terres trouvées dans ce Royaume, & qu’on m’envoyoit sous le nom de terre d’Ombre, mais ces terres avoient plutôt l’air de parties végétales détruites que de vraies terres. Il y a cependant lieu de penser que dans le nombre de terres de différentes couleurs qu’on trouve en France, on parviendra enfin à en rencontrer qui seront entièrement semblables à celles-ci. Nous ferons alors plus en état de déterminer exactement leur nature, si l’on décrit très-exactement les endroits où on les aura trouvées ; descriptions qui ne peuvent certainement que contribuer beaucoup à déterminer leur nature : c’est une pareille raison qui m’a engagé à donner dans ce Mémoire la description des ocrières que j’avois pu voir, ou sur lesquelles j’avois des observations détaillées & que je pouvois regarder comme faites avec exactitude.