Fourcroy 1766

Charles-René de Fourcroy de Ramecourt, Art de Chaufournier, [s. l.] 1766.


pp. 1–3

ART
DU
CHAUFOURNIER


Par M. FOURCROY DE RAMECOURT.

1. Le Chaufournier, proprement dit, borne son Art à convertir en Chaux la pierre qui en est le plus naturellement susceptible. Comme il faut que cette pierre ait été tirée de la carrière, tout homme qui par son métier de Chaufournier, ou pour l’entreprise de quelque grande construction, a besoin de fabriquer beaucoup de Chaux, doit exploiter les carrières en même temps que les Fours à Chaux ; & même pour y trouver son compte, il faut ordinairement qu’il fournisse la pierre de taille & le moëllon des bâtiments en même temps que la Chaux : quiconque dirige de grands travaux doit avoir au moins des notions claires de l’un & l’autre attelier, & de plus avoir étudié la Chaux de son canton dans ses effets, & sçavoir à la traiter convenablement à la durée des édifices & a 1’économie de leur établissement.

… Nulla ars non alterius artis
Aut mater aut propinqua est. (Nicol. de la Grand. Ch. 6.)

Mais cette intime liaison de plusieurs Arts entre eux, loin de nous obliger à les décrire ensemble, exige des détails particuliers sur chacun d’eux. Tous les travaux du Carrier ne sont pas nécessaires pour la Pierre à Chaux ; ainsi j’en rapporterai seulement par occasion quelques-uns qui n’ont guere d’autre objet que les Chaufours.

2. L’Art du Chaufournier, tel qu’il se pratique, n’exige pas beaucoup d’industrie. J’ai suivi ou rassemblé les procédés que l’on y emploie sur nos frontières depuis le Rhin jusqu’à Calais, ainsi que dans d’autres Provinces du Royaume, & je les ai trouvé peu variés. Cependant je ne compte pas donner ici tout ce qui concerne cet Art. Je n’ai jamais vu fabriquer la Chaux de cailloux (Acad. 1721. p. 269.) ni celle de coquilles, dont on fait usage en Hollande, en Bretagne & ailleurs. Je n’ai point vu certains Fours à Chaux que j’indiquerai ; mais M. Duhamel qui veut bien suivre l’édition de mes Mémoires, joindra sans doute à mes recherches de ses excellentes notes, par lesquelles il sçait compléter les écrits du genre de celui-ci, qu’il veut bien se charger de présenter à l’Académie: il me paroît aussi que M. de Reaumur a travaillé à la description des différentes manieres de faire la Chaux (Acad. 1721. p. 270.).

J’ai été secouru pour composer ce Mémoire par plusieurs Officiers du Corps où je sers, & autres Citoyens qui ayant à cœur comme moi de voir étendre la connoissance de tous les Arts, pour l’économie des fonds du Roi & des particuliers, ont bien voulu m’aider d’observations que je n’avois pas été à portée de faire par moi-même. Je les citerai avec reconnoissance aux Articles que chacun d’eux m’a fournis.

Du choix de la Pierre à Chaux.*

3. Le Chaufournier ignore communément les distinctions & les restrictions que les Physiciens ont admises entre les pierres calcaires. La pierre blanche, ou presque blanche, c’est-à-dire, marneuse ou crétacée, qui, à proportion qu’elle est plus tendre, fournit ordinairement la Chaux de moindre qualité ; & la pierre dure, bleue, noire, veinée de plusieurs couleurs, ou de la nature des marbres : c’est à peu-près tout ce qu’il connoît pour ses fours.

* On n’a rien trouvé dans le dépôt de l’Académie qui eût rapport à la cuisson de la Chaux ; ainsi toutes les Planches ont été gravées sur les desseins de M. Fourcroy, & on y reconnoît, ainsi que dans le discours, l’exactitude & la clarté qui se trouvent dans tous les Mémoires de cet Auteur, & qu’on a déja remarquées dans ceux qu’il a donnés à l’Académie sur les grands Fours à cuire la brique. Ainsi, malgré la permission que m’a donnée M. Fourcroy, mes Notes ne renfermeront que des choses très-peu intéressantes.

On distingue en général les pierres en deux classes, sçavoir les pierres calcaires & les pierres vitrifiables : les premieres étant exposées à une violente calcination se réduisent en Chaux, & les autres se convertissent en verre.

Les pierres calcaires sont la craie, le marbre, le spath, la marne, les coquilles fraîches ou fossiles, les madrepores & plusieurs pierres à bâtir qui tiennent de quelques-unes de ces substances.

Les pierres vitrifiables sont les silex, les agates, les cailloux, les sables, quelques especes d’ardoises, les granites, &c. Cependant il y a quelques pierres qui à l’inspection semblent des silex, & qui néanmoins se convertissent en Chaux.

On peut, sans avoir recours à la calcination, distinguer aisément les pierres calcaires des vitrifiables ; car les vitrifiables résistent à l’action des acides, qui dissolvent les pierres calcaires. Cependant l’albâtre & le gyps qu’on peut regarder comme des pierres calcaires, ne sont point attaquables par les acides, parce que dans ces pierres la partie calcaire est chargée d’acide vitriolique.

Il ne faut quelquefois que de légeres circonstances pour changer une pierre calcaire en une vitrifiable ; les substances vitrifiables leur donnent souvent cette propriété : c’est pourquoi quand il se trouve dans un Four à Chaux une pierre vitrifiable entre des pierres calcaires, il se forme une grosse masse à demi-vitrifiée qui fait bien du tort au Chaufournier ; bien plus, ayant mêlé ensemble de l’espece de l’ardoise qui ne se vitrifie pas & une pierre calcaire, ces deux substances, non vitrifiables lorsqu’elles sont calcinées séparément, se sont vitrifiées étant mêlées ensemble. Au reste quand je dis qu’il ne faut quelquefois que de légéres circonstances pour changer une pierre calcaire en une vitrifiable, je dois faire observer qu’il ne s’agit point des pierres exposées à des feux d’une violence extraordinaire, puisqu’on sçait que le grand miroir ardent de l’Académie fond des substances qui résistent constamment aux feux de nos fourneaux.

On peut dire en général, comme le remarque M. Fourcroy, que les pierres les plus dures sont celles qui font la meilleure Chaux.

Si nous voulions fixer plus particuliérement, & relativement à l’Architecture, le nom de Pierre-à-chaux sur quelque espece, comme l’ont fait à d’autres égards plusieurs Lithologues, il semble que ce devroit être sur une pierre propre à donner la meilleure Chaux, & qui ne fût bonne à aucun autre usage : nous en allons voir un exemple. On pourroit cependant dire en général que plus une pierre approche d’être marbre, & meilleure est la Chaux qu’elle produit,* si celle dont je vais parler ne paroissoit former une exception à ce principe.

* J’ai fait de la Chaux avec du Marbre blanc elle étoit très-bonne & d’une blancheur à éblouir, & étant éteinte, elle se dessécha & prit corps, sans être mêlée avec aucun Sable, au point qu’on ne pouvoit plus en faire du mortier, & le dessus étoit brillant comme la couverte de la Porcelaine. Cette Chaux de marbre auroit été excellente pour les peintures en impression. Le marbre noir fait de la Chaux très-blanche.