Fougeroux 1769
Auguste Denis Fougeroux de Bondaroy, Mémoire sur le Giallolino our Jaune de Naples, in: Histoire de l’Académie royale des sciences. Année MDCCLXVI, Paris [L’Imprimerie royale] 1769, pp. 303–314.
Auguste Denis Fougeroux de Bondaroy (1732–1789) was a French naturalist, the nephew and collaborator of the botanist Henri Louis Duhamel du Monceau (1700–1782). His essay, submitted to the Royal Academy of Sciences in 1765 and published four years later, brought groundbreaking insights into the manufacture of Naples yellow. Whereas earlier authors had regarded Naples yellow as a natural pigment quarried in the vicinity of Vesuvius (or, in some accounts, Etna), Fougeroux demonstrated on the basis of his own experiments that it was in fact an artificially produced pigment, made from lead white and antimony oxide. It appears that he drew upon published knowledge concerning the production of colored ceramic glazes (cf. Passeri 1758), although he does not refer to this explicitly.
pp. 303–314
MÉMOIRE
SUR LE
GIALLOLINO ou JAUNE DE NAPLES.
Par M. FOUGEROUX DE BONDAROY.
Déposé au Secrétariat le 2 Juill. 1765 ; &
lû à l’Assemblé publique du 12 Nov. 1766.
LE jaune de Naples entre dans les peintures où il est employé, principalement dans les miniatures ; les Peintres conviennent que sa rareté seule fait qu’on l’épargne dans les grands ouvrages.
Il donne une couleur jaune plus douce, plus grasse que celle des orpins, des massicots & des ocres ; il s’allie, se marie avec les autres couleurs & les adoucit ; ce jaune réussit à merveille dans les fonds, les terrasses, les verdures, &c. On l’emploie à la gomme ou à l’huile, ou même à l’encaustique avec la cire.
Le jaune de Naples fournit une couleur d’autant plus précieuse qu’elle n’est point sujette à changer, exposée à l’air, comme il arrive aux orpins, orpimens, massicots, &c.
Cette substance doit devenir encore plus recherchée des Artistes depuis qu’on s’est assuré (a) qu’elle est préférable aux autres pour colorer les émaux & produire les couleurs jaunes des porcelaines ; il est singulier que ces usages aient rendu le jaune de Naples un objet de commerce, sans que l’on se soit occupé d’examiner ce qui sert à le former, & sans qu’on l’ait soumis à aucune épreuve pour en connoître la nature & la composition.
(a) Ouvrage posthume de M. de Montamy, in-12.
Nous tirons cette substance, de Naples où elle est connue sous le nom de giallolino ; on m’a paru y être peu instruit sur ce qui entre dans sa composition, & on en parle diversement ; mes doutes sur tout ce qu’on en avoit dit & sur ce que j’avois lû du giallolino, m’engagèrent à faire différentes questions qui m’ont appris seulement qu’une personne de Naples, maintenant âgée, a le secret de cette composition, que ne l’ayant point communiqué, on risque de le perdre à sa mort, puisqu’elle cache jusqu’aux moindres circonstances qui pourroient le déceler aux yeux du public.
Ne pouvant tirer sur le giallolino aucune autre lumière, & résolu d’en chercher la composition, j’ai lu ce que les Naturalistes en ont dit, j’ai soumis à différentes épreuves quelques morceaux de cette substance que je m’étois procurés ; & par les épreuves, j’ai reconnu premièrement que ceux qui avoient parlé du giallolino, s’étoient trompés sur sa nature ; qu’ainsi ce qu’on en avoit écrit ne faisoit qu’éloigner de sa véritable origine ; secondement, qu’on pouvoit faire à Paris le jaune de Naples.
La plupart des Auteurs qui en ont parlé, l’ont mis dans la classe des ocres ; cette définition seroit juste si ces Auteurs n’avoient prétendu le désigner sous ce nom, que comme étant une terre ou une chaux métallique, mais ces Naturalistes l’ont cru une terre martiale, parce que, suivant eux, la pesanteur ne permettoit pas de douter qu’elle ne contînt un métal & que sa couleur jaune caractérisoit le fer qui lui servoit de base.
M. Hill qui, à la vérité, comprend dans la classe des ocres, des terres, des craies, des argiles & des marnes ou substances bolaires, quand elles contiennent assez de métal pour les colorer, met le giallolino dans la première section des ocres jaunâtres*.
* V. History of Fossils, tom. I, pag. 51, 66.
D’autres Naturalistes regardant l’ocre comme une précipitation d’un vitriol dissout, ne donnent ce nom qu’aux métaux qui peuvent se convertir en vitriol ; ainsi on ne doit connoître, suivant ceux-ci, des ocres que de zinc, de fer & de cuivre, parce que ce sont les seuls minéraux qui produisent des vitriols ; cependant M. Von Linné a plus étendu cette classe & a donné l’ocre d’argent, de bismuth, de mercure & des autres minéraux : je ne crois pas qu’il ait parlé du giallolino.
Ne nous étendons pas davantage sur ce qu’on entend en général sous le nom d’ocre, & revenons à ce que l’on a pensé du jaune de Naples, qui jusqu’ici a été regardé comme un ocre de fer, formé naturellement & par précipitation ou par art, quoique le vitriol martial exposé au feu, donnât depuis un jaune foible jusqu’au rouge ou pourpre foncé, mais jamais un jaune citron comme celui de Naples.
Beaucoup d’Historiens ont parlé du jaune de Naples, & tous le croient naturellement formé par les volcans, ou une préparation nouvelle tirée des soufres du Vésuve ; leur façon de penser est sans doute fondée sur ce que le giallolino de Naples étant une calcination, il leur sembloit devoir être le produit du Vésuve qui peut être regardé comme un grand laboratoire propre à en produire de plus d’une espèce. Voici ce qu’en dit Pomet, Histoire générale des Drogues, liv. VI. « Outre le soufre, on nous apporte de Naples une terre ou pierre jaune que le mont Ætna jette, qui est ce que nous appelons jaune de Naples, duquel les Peintres se servent ; cette terre est assez rare ; pour qu’elle soit de la qualité requise, elle doit être sableuse & la plus haute en couleur que faire se pourra ; cette terre est un soufre recuit dans les entrailles de la terre, ce qui le rend sec & friable ».
On lit dans le Dictionnaire des Arts, de Corneille & dans celui de l’Encyclopédie, au mot Fresque, que le jaune de Naples est une crasse qui s’amasse & se forme auprès des mines de soufre.
M. de la Hire, tome IX des anciens Mémoires de l’Académie, dans son Traité de la pratique de la Peinture, lui donne aussi à peu-près la même origine.
Au mot Jaune de Naples, de l’Encyclopédie, il est dit que cette pierre se tire des environs du mont Vésuve proche de Naples, qu’elle participe beaucoup du soufre, & qu’elle a un sel très-âcre, que l’on ne peut lui ôter qu’en la faisant tremper dans l’eau & la changeant souvent ; à celui Ocre, dans le même Dictionnaire, on le dit un ocre ferrugineux.
Les Dictionnaires nouveaux n’ont presque fait que copier ce que les autres avoient déjà dit sur le jaune de Naples, & avouent ne pouvoir donner aucune connoissance plus parfaite sur la composition de cette substance ; quelques-uns seulement doutent de tout ce qu’on en a dit.
M. de Montamy, qui dans son ouvrage posthume sembloit promettre & annoncer de nouvelles lumières sur le jaune de Naples, le regarde aussi comme formé d’une pierre qu’on tire de la terre aux environs de Naples, & par cette seule raison il le soupçonne d’être une production de volcan ; il croit cette couleur composée avec la matière que le R. P. Maria della Torre a trouvée sur des fentes à différentes hauteurs de la montagne du Vésuve, & que ce Savant imagine, dans la description qu’il a donnée de ce volcan, être un soufre détruit ; il solfo sfruttato : cette substance que j’ai aussi trouvée au Vésuve, en a imposé à beaucoup de voyageurs, mais après avoir examiné cette matière sublimée & devenue pierreuse, je puis assurer qu’elle n’a aucun rapport avec le giallolinoa.
a Voy. mon Mém. sur le Vésuve, page 70.
Suivant M. de Montamy, le jaune de Naples est un safran de Mars formé par le volcan, & qui a acquis dans la terre où il a séjourné, les qualités que nous lui trouvons.
L’Auteur du Dictionnaire de Peinture, au mot Jaume de Naples, dit (b) que quelques-uns prétendent que c’est une couleur factice, mais que nos Peintres venus d’Italie assurent que c’est une terre ou un minéral qui se trouve aux environs de Naples.
(b) Voyez le Dictionnaire portatif de Peinture, Sculpture & Gravure, édit. 1757, page 363.
Un savant Naturaliste (c) regarde le jaune de Naples comme un bol, & l’ôte de la classe des ocres ; enfin M. Pott, convaincu qu’on ne peut assigner à une substance la classe & le genre qui lui conviennent, qu’en l’examinant avec les secours de la Chimie, dont il connoît si bien les principes, dit dans sa Lithogeognosieb, qu’il ne regarde pas cette couleur comme naturelle & telle qu’elle sort de la terre : « je la croirois plutôt, ajoute M. Pott, une production de l’art ou qu’au moins on lui à déjà fait éprouver l’action du feu ».
(c) M. Guettard, Mémoire sur les Ocres, année 1762.
b Page 72, Cont. Traduct. Paris, 1765.
Il est donc évident que la plupart des Auteurs ont cru le jaune de Naples formé naturellement, peu l’ont pensé une préparation & une production de l’art ; enfin presque tous l’ont regardé comme étant un ocre martial.
Examinons cette substance plus attentivement qu’on ne l’a fait encore; & d’après cet examen scrupuleux, nous pourrons déterminer sa nature avec sûreté & décider la classe & le rang qu’il convient de lui accorder parmi les substances minérales.
On nous envoie le giallolino sous la forme d’une croûte ou pierre épaisse de 3 à 4 lignes, il semble pour lors composé de petits grains peu liés entre eux, qui ont de la dureté & assez de pesanteur, eu égard à leur masse.
Cette substance paroît avoir éprouvé un feu continu ; on m’avoit écrit qu’à Naples, la personne qui la travailloit, exposoit des métaux à une vive chaleur, & les laissoit pendant vingt-quatre heures à un feu de potier de terre.
Le giallolino conserve encore sur quelques morceaux la forme des vases qui lui ont servi de moules ; cette forme seule auroit dû convaincre qu’il étoit un produit de l’art.
Les marchands de couleurs à Paris, se chargent de le broyer & de le porphyrifer pour le mettre en état d’être employé ; on nous l’envoye aussi de Naples réduit en une poussière fine, d’un beau jaune citron ; ce n’est qu’après avoir pilé, tamisé & broyé à l’eau cette première pierre, qu’elle devient douce au toucher & aussi grasse sous les doigts que la poudre qui m’est venue de Naples.
Cette pierre ne tombe point en efflorescence à l’air & ne s’imbibe point d’humidité; réduite en poudre elle est plus pesante, ainsi que nous l’avons dit, que ne seroit une substance purement terreuse, & cette pesanteur indique qu’elle contient un métal ; elle reste suspendue pendant quelque temps dans l’eau, comme tous les magistères, car elle se précipite ensuite au fond du vase; elle n’y fait point d’effervescence ; elle tient cependant un peu à la langue, & absorbe avec avidité les liqueurs ; ceci, avec la pesanteur que nous lui avons reconnue, annonce que c’est une chaux métallique, & que le métal qui la fournit a souffert une calcination avant que d’arriver à cet état, quoique l’on sache qu’il y a des chaux métalliques qu’on obtient sans le secours du feu.
L’eau qui a dissout le jaune de Naples, filtrée & évaporée, donne une quantité de petites lames brillantes qui s’attachent au vase & se dissolvent difficilement dans l’eau.
Il s’y cristallise aussi en petite quantité un sel en aiguilles ; je ne puis pas croire que ce soit de celui-là dont parle l’auteur du Dictionnaire de Peinture que j’ai déjà cité ; lorsqu’il dit « que l’on trouve dans l’eau où l’on a mis tremper le giallolino, un sel âcre qui traverse les terrines, & qu’on est obligé d’ôter en préparant le jaune de Naples, par des lotions réitérées, en changeant l’eau à chaque fois, après l’avoir laissé tremper vingt-quatre heures à chaque lotion ».
On reconnoîtra aisément l’origine de la sélénite que j’ai découverte & du sel qui forment des espèces d’herborisations, lorsque nous aurons dévoilé la composition du jaune de Naples.
Ce jaune ne fait point d’effervescence sensible avec l’acide vitriolique, cependant il en résulte un sel brillant, figuré en longs filets, qui se rassemblent en flocons dans la liqueur, & se précipitent ensuite au fond du vase, sous la forme que nous venons d’indiquer ; ce sel dissout une seconde fois, se cristallise en longues lames, sur lesquelles on aperçoit toujours des filets ; il fond sur la pelle rouge, s’y boursoufle, mais ne laisse point de terre comme l’alun ; j’ai aussi trouvé quelques cristaux de véritable alun ; le premier sel d’un très-beau blanc, pourroit aisément se confondre avec des fleurs d’alun que l’on recueille sur les pierres de la Solfatare.
L’eau régale dissout quelques parties du giallolino, & cette dissolution évaporée donne de petits cristaux terminés par des pointes ; M. Pott, qui avoit soumis le jaune de Naples à cette dernière épreuve, dit que la dissolution dont nous venons de parler, peut être précipitée par un alkali.
Si on sait fondre cette terre avec de la fritte de cristal, il n’en est point coloré, le verre prend seulement une couleur tirant sur le blanc de lait ; c’est d’après cette propriété que M. Pott a découvert appartenir à cette terre, qu’il a conclu que le giallolino avoit beaucoup de ressemblance avec la chaux d’étain ; il faut cependant avouer que l’étain réduit en chaux ne donne point une couleur jaune comme le giallolino la produit ; cette expérience paroîtroit contraire à ce qu’a dit M. de Montamy, lorsqu’il a regardé le jaune de Naples comme excellent pour colorer en jaune les émaux, si l’on ignoroit que les couleurs les plus fixes perdent leur fixité lorsqu’on les mêle avec de la fritte de cristal & qu’on les expose au feu de verrerie, tandis que les mêmes couleurs n’eussent point changé, si on les eût jointes aux émaux ou aux porcelaines ; mais cette expérience pouvoit au moins convaincre que le giallolino n’étoit point un safran de mars, puisque l’on sait que toutes les préparations faites avec le fer, colorent en rouge le verre & les émaux, en ménageant la chaleur.
Je me suis assuré que la moindre approche des particules de fer suffisoit pour noircir & gâter la couleur du jaune de Naples, sur-tout lorsqu’on les exposoit ensemble au feu ; je crois donc à propos d’éviter de se servir d’un couteau à lame d’acier pour la ramasser de dessus le porphyre où on l’a broyée, ou pour la mêler sur la palette avec les autres couleurs.
M. Pott ayant vu que le jaune de Naples imbibé d’eau & réduit en une pâte, prenoit de la dureté au feu, a soupçonné qu’il contenoit de l’argile ; enfin j’ai observé, ainsi que cet habile Naturaliste, que dans des vaisseaux fermés, exposés au feu, il n’entroit que très-difficilement en fusion, & que sa couleur n’éprouvoit d’autre changement que d’y prendre une couleur plus rouge.
D’après toutes ces expériences & observations, j’exposai au feu dans des vaisseaux ouverts, du jaune de Naples en poudre, & je m’assurai que cette poudre ou les grains, ne donnoient aucune odeur, qu’il ne s’y trouvoit aucun soufre ni partie inflammable.
Persuadé que cette substance contenoit des parties métalliques, je l’exposai au feu, en y ajoutant du phlogistique pour revivifier le métal qu’elle pouvoit contenir ; avec une chaleur peu considérable, je vis un régule qui entroit en fusion ; & après un feu plus violent, j’obtins un culot métallique ; il ne s’agissoit donc plus que de déterminer les métaux qui le formoient.
La pesanteur de ce culot comparée à celle de la poudre revivifiée, m’indiquoit que le métal faisoit une grande partie de celle du giallolino que j’avois mis à l’épreuve ; ce culot métallique n’étant pas encore assez lié ni assez fondu, je l’exposai avec des fondans à un feu plus violent & plus continu, & à l’aide d’un nouveau phlogistique, j’eus un métal qui avoit l’apparence de plomb ou d’étain, qu’on pouvoit soupçonner allié avec l’antimoine ou le zinc.
Le métal qui couloit au premier feu étoit aisé à distinguer, mais le second métal, s’il en étoit un allié avec lui, étoit plus difficile à déterminer ; je le soumis à des épreuves pour m’assurer si ce culot métallique étoit du plomb ou de l’étain & si l’un ou l’autre de ces deux métaux se trouvoit dans le giallolino, allié avec le zinc ou l’antimoine.
Le giallolino poussé à un grand feu dans des vaisseaux fermés, avoit pris une couleur de litharge & avoit essuyé un commencement de vitrification ; ce qui ne seroit pas arrivé à l’étain : c’étoit un caractère propre au plomb.
J’essayai inutilement de le dissoudre avec l’acide vitriolique ; ce qui me démontroit que le fer n’entroit point dans sa composition. L’acide marin & l’eau régale attaquoient ce métal, mais l’acide nitreux étoit son vrai dissolvant, ce qui me démontroit que le plomb qui avoit coulé au premier feu, faisoit la plus grande partie du culot métallique, & par conséquent servoit de base au giallolino.
La pesanteur spécifique du culot, pouvoit encore indiquer sa nature ; la pesanteur de ce métal comparée à celle du plomb, est dans le rapport de 6 à 7, un peu moins, puisqu’il n’y a que 575 grains de différence par pouce cube entre ce métal & celui de plomb. Le pouce cube de ce culot métallique pèse 3667 grains, & celui de plomb 4242.
Les expériences avec les acides m’indiquoient qu’il n’y avoit que peu ou point d’antimoine & de zinc dans ce culot métallique ; mais personne n’ignore que l’antimoine se perd par l’action violente du feu, & que la volatilité du zinc donne quelque peine à se convaincre de la présence de ce demi-métal ; étoit-il donc assuré par cette première épreuve & par l’inspection du métal que j’avois obtenu, que le plomb seul entroit dans la composition du jaune de Naples ? étoit-il possible d’imiter ici le jaune de Naples ? ce sont des questions que je me suis faites & des problèmes que je me suis proposé de résoudre.
Ce seroit inutilement que je m’attacherois maintenant à assigner une classe & un genre au giallolino ; la nature du jaune de Naples, autrefois incertaine, ainsi que nous l’avons prouvé, est après ce que nous venons de dire, assez connue pour qu’on ne puisse pas se tromper sur le genre qui convient au jaune de Naples ; c’étoit le premier objet de mes travaux. Je ne m’étendrai que très-peu sur le second, qui tendoit à composer ici le jaune de Naples : & pour ne point abuser de l’attention de l’Assemblée, je ne lui indiquerai que les moyens qui m’ont réussi pour le former ; je réserverai pour nos Assemblées particulières ceux que j’ai tentés inutilement, ils serviront à prouver que des tentatives, quand même elles ne conduiroient pas au but, comme celles- ci, ne sont pas toujours infructueuses.
L’antimoine avec le plomb, paroissoit répondre mieux à mes intentions : l’antimoine réduit en chaux est de difficile fusion : d’ailleurs les deux chaux revivifiées donnoient un métal assez semblable à celui que j’avois obtenu du giallolino. On fait que l’antimoine se charge de la couleur des pierres avec lesquelles on l’expose au feu (d) : je croyois pouvoir penser que dans le jaune de Naples l’antimoine empruntoit celle de la chaux de plomb avec laquelle on le joignoit, & que de cette nouvelle combinaison il en résultoit le giallolino.
(d) Voyez Juncker, Conspect. chimiæ, Tom. I, p. 1017.
Pour réduire ces deux métaux en chaux en y donnant moins de temps, après beaucoup d’essais inutiles, je choisis l’antimoine diaphorétique & le minium, & j’obtins de cette combinaison exposée au feu, une chaux qui étoit dure, trop fondue & trop liée, d’un jaune approchant un peu de celui du giallolino : cette chaux tenoit de celle de Naples, mais elle ne l’étoit pas : je n’éprouvois d’autre satisfaction que celle de me croire sur la voie pour découvrir la vraie composition du giallolino.
J’ai dit que les expériences avec les acides me prouvoient assez que la chaux de plomb formoit la partie métallique du giallolino, mais qu’il restoit encore à connoître quels étoient les sels qui pouvoient donner à celle de Naples sa couleur & ses propriétés, qui la font distinguer des massicots ordinaires.
Je soupçonnois que c’étoit un sel neutre à base terreuse, & je crus qu’en lui ajoutant une surabondance d’acide, j’obtiendrois des cristaux qui indiqueroient sa nature : je devois donc examiner avec la plus grande attention les produits des différentes combinaisons que j’avois faites du giallolino avec les acides, ou dans l’eau seule.
Ces cristallisations en aiguilles fines & brillantes, semblables à celles que l’on obtient du mélange d’un acide végétal & d’une terre absorbante, m’engagèrent à préférer la céruse, puisque j’étois sûr que la chaux de plomb entroit pour beaucoup dans la composition du giallolino.
D’ailleurs le giallolino durcit au feu & y rougit, ce qui m’indiquoit encore qu’il contenoit une terre & une chaux de plomb.
On se rappellera qu’en lavant du giallolino dans de l’eau & la faisant évaporer, j’ai obtenu des cristaux en petites aiguilles qui formoient des herborisations le long du vase : j’avois vu à Naples un sel alumineux, que l’on y regarde comme ammoniacal & qui l’est en effet, mais qui differe du sel ammoniac que produit aussi la Solfatare en ce qu’il est très-alumineux.
Je jugeai que cette sélénite, ces cristaux en aiguilles, & ceux qui formoient des herborisations le long du vase, étoient produits par la combinaison de quelques sels ; & je fus porté, après plusieurs tentatives, à penser que l’alun & le sel ammoniac faisoient différer le giallolino des massicots ordinaires.
Je joignis à 12 onces de céruse, 1 once d’alun, 1 once de sel ammoniac & 3 onces d’antimoine diaphorétique ; je les mêlai le mieux qu’il fut possible & les mis dans une terrine plate, non vernissée & couverte; je les exposai à un feu modéré pendant sept à huit heures (e).
(e) Un feu peu violent, mais long-temps continué, réussit mieux ; le feu de réverbère des Potiers de terre, la terrine étant placée à la partie supérieure du fourneau, est préférable à tout autre.
La terrine que j’avois mise, étant retirée du feu, j’ai obtenu une pierre plus ou moins liée, qui broyée devient douce, grasse au toucher, de la même couleur que le jaune de Naples, & qui en a toutes les propriétés.
Je l’ai fait aussi avec le blanc de plomb, l’antimoine diaphorétique, le sel ammoniac & l’alun, & j’ai eu un beau jaune & plus pesant.
Je crois donc que la chaux de plomb fait la base du giallolino, que la chaux d’antimoine rend la chaux de plomb réfractaire, que la terre de l’alun peut encore y contribuer, & que les acides servent à en relever la couleur, & donnent au giallolino celle qui lui est propre, & que nous ne pouvons pas espérer d’obtenir avec nos massicots ordinaires.
J’ai fait avec la céruse & l’alun des massicots qui surpassoient en beauté ceux des boutiques ; ils étoient moins terreux. On fait que le massicot est une céruse brûlée : la couleur plus vive de ceux que j’ai faits, n’étoit dûe qu’à l’alun que j’ajoutois.
Pour être plus sûr encore d’avoir découvert la composition du giallolino, j’ai revivifié la chaux produite par ma combinaison, & j’ai eu un métal entièrement semblable à celui que m’avoit donné le jaune de Naples (f).
(f) Mon travail entièrement achevé sur le jaune de Naples, voici un passage qui m’est tombé entre les mains, de Ferrante Imperato, Istoria naturale Napolitano, Venetiæ, 1671, in-fol. cap. 42. « Il giallolino si fa di cerussa nella prima alteratione : imita nel colore il fior di ginestra. Euvi un altro giallolino di cui trattaremo tra li smalti, e l’impetene il minio moderno o Sandice di antichi, si fa dellistessa cerussa; e giallolino passato in maggior rossezza per la magior cottura. »
On voit maintenant ce qui, dans le giallolino dissout dans l’eau, peut former la sélénite que nous avons trouvée : on apercevra encore facilement, si l’on emploie de la céruse & de la terre d’alun, ce qui a fait croire à M. Pott que le jaune de Naples contenoit une terre, qu’il compare à l’argile, & pourquoi le fer gâte le jaune de Naples.
Puisque le blanc de plomb & la céruse sont formés par l’acide du vinaigre, on reconnoît l’origine de ces cristaux en aiguilles fines & soyeuses, que l’on fait être un produit de l’acide végétal avec des matières absorbantes.
On pourroit demander pourquoi le jaune de Naples étant une chaux métallique, & principalement une chaux de plomb, il n’est pas exposé, comme les autres chaux, à changer de couleur à l’air, & à se revivifier à l’approche du phlogistique. Si ce fait étoit plus constaté encore par les Peintres qui l’emploient dans les porcelaines, je répondrois que la chaux d’antimoine & la terre de l’alun peuvent lui donner cette propriété. Mais ne dois-je pas craindre pour le nouveau giallolino, ce qui n’arrive que trop souvent, qu’il perde de sa réputation en étant plus connu, étant plus aisé de se le procurer ?
Des Peintres habiles, après avoir examiné mon giallolino, n’ont trouvé aucune différence dans les couleurs qu’il produit, d’avec celui de Naples.
Les chaux métalliques, & en général toutes les substances qui entrent dans nos peintures, dans les émaux & dans les porcelaines, pour les colorer, n’ont pas encore été assez étudiées. Un Chimiste, qui se proposeroit cet examen, nous procureroit de nouvelles connoissances, qui concourroient sans doute à la perfection de plusieurs arts.
Je retirerai la récompense la plus flatteuse de mon travail, si en annonçant la composition du jaune de Naples, je puis procurer à la France une nouvelle branche de commerce, & si aujourd’hui elle trouvoit chez elle le Giallolino qu’on va chercher à près de quatre cents lieues.
