Duchesne 1776/III

[Henri Gabriel Duchesne], Dictionnaire de l’Industrie ou Collection raisonnée des procédés utiles dans les Sciences et dans les Arts. Contenant Nombre de Secrets curieux & intéressants pour l’économie & les besoins de la vie ; l’indication de différentes Expériences à faire ; la description de plusieurs Jeux très singuliers & très amusants ; les Notices des Découvertes & Inventions nouvelles ; les détails nécessaires pour se mettre à l’abri des fraudes & falsifications dans plusieurs objets de commerce & de fabrique : Ouvrage également propre aux Artistes, Négociants & aux Gens du Monde III, Paris [Jacques Lacombe] 1776.


pp. 184–187

[Peinture à détrempe]

PEINTURE A DÉTREMPE. La colle qu’on emploie dans toutes les couleurs à détrempe, qui sert à empêcher qu’elles ne s’effacent quand on les frotte, se fait avec des rognures de cuir blanc ou des raclures de parchemin ; on les met d’abord tremper dans de l’eau chaude pendant un jour, & ensuite on les fait bouillir avec l’eau pendant cinq ou six heures, puis on passe le tout pour séparer les morceaux de cuir qui ne sont pas fondus ; on laisse reposer cette colle, laquelle se fige en gelée quand elle est un peu forte & qu’il ne fait pas bien chaud, le dessus qui est clair & transparent, sert à mêler dans les couleurs ; & le fond, qui est bourbeux, ne sert que pour encoller & pour les impressions : elle se peut garder en hiver sept à huit jours, mais en été quatre ou cinq jours ; quand elle commence à se corrompre, elle devient liquide, se pourrit & n’est plus bonne pour le travail, car elle n’a plus de force ; on peint à détrempe sur des murs de plâtre, sur des toiles, & assez souvent sur de gros papier fort, ce qui sert pour les patrons de tapisserie. Voyez PATRONAGE. Si les murs sont bien unis on y donne d’abord une couche de colle chaude pour les encoller ; mais s’ils sont un peu raboteux, on mêle dans la colle du blanc d’Espagne ou de craie pour les rendre plus unis par cette impression, & quand elle est bien séche, on la racle le plus proprement qu’il est possible.

Lorsque le fond sur lequel on doit peindre est préparé, on dessine le tableau avec du fusain ou charbon fort tendre, pour y pouvoir faire les changements qu’on juge à propos, en secouant légèrement les premiers traits avec un linge blanc. Quand le dessein est arrêté au charbon, il faut le mettre au net, ce qu’on fait avec une petite brosse longue & bien pointue, & avec quelque teinture ou couleur fort claire d’eau, afin qu’elle n’ait pas de corps & qu’elle ne se mêle pas avec la couleur qu’on mettra par dessus ; on peut faire ce dessein au net avec un peu de terre d’ombre bien broyée à l’eau & avec beaucoup d’eau & tant soit peu de colle. Quand ce trait au net est bien sec, on efface tout le trait de charbon qui reste, en frottant avec un linge blanc & même un peu de mie de pain.

Quand on a des masses assez grandes d’une même teinte ou couleur qu’on doit coucher, il la faut détremper & délayer dans des godets ou écuelles de terre vernissée avec la colle qui y est nécessaire, & en faire l’épreuve en la faisant sécher sur un carreau ou sur un morceau de bois préparé comme le fond, afin d’en reconnoître la véritable teinte ; car c’est une des grandes incommodités de cet ouvrage, qu’on n’en voit l’effet que quand il est sec ; aussi a-t-il d’un autre côté, un très grand avantage par ses blancs ou clairs qui sont fort brillants. Quand on emploie ces couleurs ou teintes, il faut toujours les tenir tiédes, de peur que la colle qui y est ne se fige, & les remuer très souvent, afin qu’une partie ne tombe pas au fond pour conserver toujours la même teinte. Si ce sont des teintes qu’il faut changer souvent & qu’il faut faire avec différentes couleurs, on a la palette de fer-blanc qui sert à cet usage.

Quand l’ouvrage est achevé & sec, on peut retoucher tant qu’on veut pour donner des forces, avec des couleurs propres ou des teintures, soit en hachant avec la pointe du pinceau ou de la brosse, soit en adoucissant avec une brosse nette & un peu d’eau.

Cette sorte de peinture, à quelque jour ou lumiere qu’on l’expose, fait toujours son effet, & plus le jour est grand, plus elle paroît vive & belle ; les couleurs étant séches, elles ne changent jamais, & elles demeurent toujours au même état tant que le fond subsiste.

Il arrive assez souvent qu’en peignant en détrempe sur un fond qui est déja peint, la couleur refuse d’y prendre comme si c’étoit de l’eau qu’on mît sur de l’huile, ce qui arrive à cause que le fond est d’une nature de cendre séche, & quelquefois à cause qu’il y a eu trop de colle dans la couche de dessous ; car la colle est un peu grasse de sa nature, alors on met un peu de fiel de bœuf dans la couleur qu’on veut coucher, & aussi-tôt elle prend facilement ; car le fiel est fort pénétrant. L’architecture, les paysages sont un très bel effet dans cette peinture ; mais on ne doit pas l’exposer à l’humidité.

Quand on veut rehausser d’or sur la détrempe, il faut voir si le fond est assez encollé ; car s’il ne l’étoit pas assez, il faudroit y passer une légere couche de colle bien claire & bien nette, & ne pas repasser à plusieurs fois avec la brosse qui doit être douce, pour ne pas ternir par trop le fond ; car quoiqu’on fasse, il se gâte toujours un peu en l’encollant, ensuite on prépare la matiere qui doit happer l’or, laquelle s’appelle batture ; ce n’est que de la colle assez épaisse où l’on mêle tant soit peu de miel ; on fait donc tous les rehauts qu’on veut dorer avec cette batture chaude, en hachant pour l’ordinaire avec la pointe d’un pinceau ou d’une brosse, & en n’y épargnant pas la batture, & peu de temps après, lorsque la batture est figée & assez ferme, on y applique l’or en feuilles avec du coton ou avec les bilboquets garnis de drap, & on laisse bien sécher pendant quelques jours ; enfin on époussette tout l’or avec une brosse de poil de cochon bien douce & bien nette. Il faut bien prendre garde que la batture ne s’emboive pas dans le fond aussitôt qu’elle est couchée, ce qu’on connoît quand elle devient terne & qu’elle perd son luisant ; car alors l’or ne peut pas s’y attacher, & il faut recommencer à coucher la batture dans ces endroits imbus.


pp. 187–188

[Peinture à sgraffitto, ou à égratignure]

PEINTURE A SGRAFFITTO, OU A ÉGRATIGNURE. A Genes & à Rome, on décore l’extérieur de quelques bâtiments, avec cette sorte de peinture. Elle est plus simple que la peinture à fresque que, résiste mieux aux injures de l’air ; il faut, pour être agréable, qu’elle soit exécutée par un habile Dessinateur ; car tout trait, tout contour, toute ligne une fois tracée, ne peut plus être effacée. On prend de la chaux avec du sable & on y ajoute un peu de paille brûlée, ce qui donne au mortier une teinte grisâtre plus ou moins forte, suivant la quantité qu’on en a mis.

On enduit avec ce mortier les endroits que l’on veut peindre ; lorsqu’ils sont secs, on les blanchit avec de la chaux délayée dans de l’eau de colle ; on trace les desseins avec des cartons piqués qu’on applique sur le mur, en faisant usage d’un petit sac rempli de poudre de charbon qui, frappé sur les traits, fait passer la poussiere à travers les trous piqués, & marque ainsi les traits du dessein en points noirs. Le Peintre se sert alors d’une ou de plusieurs pointes de fer unies ensemble, comme une fourchette, pour tracer les objets & leur donner la rondeur nécessaire ; par le moyen des hachures, le fond noir ou gris qui est sous la couleur blanche paroît alors, & forme les traits : dans les demi-teintes, on met un gris léger comme celui que l’on forme avec l’encre de la Chine, pour le lavis des plans.


pp. 188–192

[Peinture à l’encaustique, & peinture en cire]

PEINTURE A L’ENCAUSTIQUE, & PEINTURE EN CIRE. La peinture à l’encaustique est le renouvellement d’un art ; peinture connue & pratiquée autrefois par les Anciens. M. le Comte de Caylus & M. Bachelier, Peintre connu par ses talents, ont fait diverses recherches, & employés divers procédés pour cette espece de peinture, qui a l’avantage d’avoir plus de vigueur que la peinture en détrempe, de résister parfaitement aux épreuves de l’air & du soleil, de n’être point sujette à ces reflets de lumiere des tableaux peints à l’huile ; ce qui est cause qu’on ne peut bien les voir que sous un certain point de vue : cette peinture-ci, au contraire, a un mat uniforme, d’où résulte une harmonie flatteuse & indépendante des jours : de plus les tableaux peints à l’encaustique ne sont point sujets à s’écailler.

La peinture à l’encaustique des Anciens, à en juger par les divers passages des Auteurs, s’exécutoit avec de la cire, & au feu ; mais celle dont nous allons parler en premier, découverte d’abord par M. Bachelier & M. le Comte de Caylus, dans des temps différents, & qui n’est qu’une dissolution de la cire à froid, n’est, à proprement parler, que la peinture en cire, & non l’encaustique des Anciens.

Le procédé de la peinture en cire est des plus simples ; il ne s’agit que de substituer de la cire dissoute à l’huile que les Peintres emploient. On prend les couleurs dont on fait usage ordinairement dans la peinture ; on les broie sur le porphyre, en les délayant avec de la cire dissoute dans de l’huile essentielle de térébenthine ; pour faire disparoître l’odeur désagréable de cette huile, il faut y ajouter quelques gouttes d’essence de cannelle, de lavande, de citron, ou de quelqu’autre aromate ; on forme ensuite sa palette avec chacune des couleurs ainsi broyées ; on entretient la fluidité de chaque teinte, en y incorporant avec le bout du couteau un peu d’huile essentielle de térébenthine, & on peint, avec les pinceaux & la brosse, à l’ordinaire : on choisit seulement pour peindre une toile imbibée avec de la cire dissoute dans de l’huile essentielle de térébenthine : il est important d’observer que la quantité de cire dissoute dans cette huile doit varier suivant la nature des couleurs. Le blanc & l’orpin sont les deux extrêmes pour la quantité nécessaire à chacune ; l’orpin en supporte le moins, & le blanc est la couleur qui en demande davantage : le plus grand inconvénient est de n’en pas mettre assez ; car lorsqu’il n’y en a pas suffisamment, la couleur s’emporte par le moindre frottement : si on en met trop, la couleur est plus luisante & moins matte. Cette peinture a l’avantage de prendre très bien & sur bois & sur verre.

La dissolution de cire dans l’essence de térébenthine peut s’employer avec succès pour peindre des boiseries d’appartement ; elle remplit exactement les plus petits vuides ; il n’est nécessaire que de donner une seule couche, & les lambris acquierent l’éclat d’un beau vernis, que ni l’air ni l’humidité ne peuvent altérer.

Le secret de M. Bachelier, pour sa peinture à l’encaustique, consiste à préparer une eau de cire avec laquelle il humecte ses couleurs, comme dans la peinture à l’huile on les humecte avec de l’huile : voici comme on obtient son eau de cire. On fait dissoudre du sel de tartre dans de l’eau tiede jusqu’au point de saturation ; on filtre cette eau saturée à travers du papier gris ; on la met ensuite sur un feu doux, & on y fait fondre de la cire blanche ; on agite ce mêlange avec une spatule de bois ; & lorsque cette eau alkaline est bien saturée de cire, il en résulte une espece de savon, d’une consistance molle comme de la bouillie, & qui a la propriété de se dissoudre parfaitement dans l’eau.

Lorsqu’on veut peindre à l’encaustique, on fait dissoudre de ce savon de cire dans de l’eau, avec laquelle on broie & délaie ses couleurs que l’on place sur sa palette, après avoir eu soin de la plonger dans de la cire fondue, que l’on ratisse ensuite avec un couteau, mais dont les premieres particules se sont introduites dans les pores du bois, les ont bouchées, & l’empêchent, par conséquent, d’absorber l’humidité des couleurs qu’on arrange sur la palette. On tend ensuite sur un chassis la toile sur laquelle on veut peindre, telle qu’elle sort de chez la Lingere ; on dessine son sujet avec des crayons blancs, & l’on peint de la même maniere qu’à l’huile, humectant ses couleurs avec cette eau de cire lorsqu’elles se desséchent. Quand l’Artiste ne fait pas fondre une teinte humide avec une teinte séche, il est bon qu’il assujettisse derriere la toile, à l’endroit où il travaille, une éponge imbibée d’eau pure, pour tenir la toile fraîche. Lorsque le tableau est fait, il faut le passer au feu, ce qui est le caractere de la vraie peinture encaustique des Anciens.

Pour cet effet, on allume un large réchaud de feu ; on présente le tableau horizontalement sur ce brasier du côté opposé à la peinture, ayant soin de ne l’approcher que petit à petit, jusqu’à ce qu’enfin le tableau se trouve si près du feu, que la main ne pourroit en soutenir la chaleur. La cire se fond ; elle abreuve toutes les couleurs ; on la voit même se gonfler, & le gonflement se promener & s’étendre successivement sur toutes les parties du tableau Ce n’est que lorsque le gonflement a disparu par-tout qu’on doit ôter le tableau de dessus le feu en l’éloignant petit à petit comme on l’avoit approché ; alors la toile est également abreuvée & la peinture également matte. Cette inustion est en quelque sorte effrayante pour un spectateur qui n’y est pas accoutumé. La présence d’un brasier ardent, l’intérêt que l’on prend à un ouvrage auquel l’Artiste a employé tant de temps & de soin, que l’on voit presqu’au milieu de ce brasier, la connoissance que l’on a de l’extrême mollesse & de la fusibilité de la cire, mettent dans l’inquiétude, on craint que tout ne soit perdu : mais cette inustion, au contraire, loin de détruire la peinture, la rend solide & la fixe : le moindre frottement avant l’inustion l’auroit enlevée ; mais après cette opération c’est une couche mince, flexible, & susceptible de prendre par le frottement un poli luisant ; aussi peut-on faire de cette maniere de très beaux vernis pour les appartements. Voyez le mot VERNIS A L’ENCAUSTIQUE.


pp. 192–197

[Peinture à fresque.]

PEINTURE A FRESQUE. Cette espece de peinture est ainsi nommée parceque l’enduit sur lequel on l’applique doit être frais dans le moment où on travaille ; elle a l’avantage de durer plus long-temps, même que la peinture à l’huile, dans quelque endroit qu’elle soit exposée ; sa durée est cause qu’on l’emploie pour les perspectives, & dans les lieux où elle est exposée aux injures de l’air.

Cette espece de peinture demande à être travaillée avec promptitude & avec une grande sûreté de dessein & un grand jugement de l’effet du coloris ; car on ne peut la toucher lorsqu’elle est séche, ou les moyens que l’on emploie pour y retoucher n’ont aucune solidité, & ne peuvent faire illusion que pour quelque temps : voici les procédés qu’on est obligé d’employer dans cette sorte de peinture.

Avant de peindre, il faut appliquer deux enduits ; si le mur sur lequel on veut peindre est de brique, l’enduit prend très facilement ; mais s’il est de pierres de taille, & qu’elles soient unies, il faut former dans ces pierres de petites excavations, & y faire entrer des clous ou des chevilles de bois, pour retenir le premier enduit qu’on appliquera.

On fait le premier enduit avec de bonne chaux & du ciment de brique pilée, ou encore mieux avec du gros sable de riviere qui, formant un enduit un peu raboteux, en retient mieux le second enduit lissé & poli qu’on applique dessus. Il y aura des expériences & des essais à faire, pour trouver un enduit encore plus compacte & plus indépendant des variations de l’air ; tel étoit, par exemple, celui dont on trouve revêtu les aqueducs & les anciens réservoirs construits par les Romains aux environs de Naples : on recouvre donc de ce premier enduit l’espace sur lequel on veut peindre ; avant que d’appliquer le second enduit sur lequel on doit peindre, il faut que le premier soit parfaitement sec ; car il sort de la chaux, lorsqu’elle est encore humide, une odeur désagréable & pernicieuse pour l’Artiste.

Lorsque cette premiere couche est parfaitement séchée, on l’humecte d’eau à proportion de son aridité, pour que le second enduit puisse se lier & s’incorporer avec le premier. Ce second enduit se fait avec de la chaux éteinte à l’air depuis un an, & avec du sable de riviere d’un grain fort égal, & qui ne soit ni trop gros ni trop menu. Il faut un Maçon intelligent & actif pour étendre cet enduit avec égalité : il doit faire cette opération avec une truelle ; avoir grand soin d’ôter avec un petit bâton tous les grains de fable les plus gros qui, en excédant, pourroient rendre la surface raboteuse. Pour rendre cet enduit bien poli, il faut prendre une feuille de papier, l’appliquer sur l’enduit, & passer & repasser la truelle sur la feuille de papier ; par ce moyen on applanit les petites inégalités qui nuiroient à la justesse du trait, en produisant de loin de fausses apparences. L’ouvrier ne doit préparer d’espace d’enduit qu’autant que le Peintre en peut peindre dans sa journée ; car, comme on l’a dit, cette sorte de peinture ne peut s’exécuter que sur l’enduit frais.

L’enduit étant préparé à l’endroit où le Peintre veut commencer son ouvrage, il en dessine tous les traits ; mais comme dans la Peinture à Fresque, il faut travailler rapidement, & que l’on n’a pas le temps de tâtonner son dessein, le Peintre a soin de se pourvoir de cartons sur lesquels il a dessiné avec exactitude, dans leur grandeur naturelle, les objets qu’il veut peindre ; en sorte qu’il ne reste plus qu’à calquer ces traits sur l’enduit. Les cartons doivent être composés de plusieurs grandes feuilles de papier collées les unes sur les autres, de maniere qu’ils ne soient ni trop minces ni trop épais. Le imple papier, trop sujet aux impressions de l’air, a l’inconvénient de se retirer ou de s’alonger ; ce qui peut produire, lorsqu’on veut calquer de grandes figures, des erreurs qui éloigneroient de l’extrême correction que l’on cherche à avoir, en se servant de cette petite industrie.

Le Peintre trace les traits de ses figures sur l’enduit, en passant une pointe sur tous les traits de ses cartons, ou bien il les ponce : ayant obtenu de cette maniere un dessein fidele & rapide, il ne lui reste plus qu’à peindre ; mais il est essentiel de connoître, lorsqu’on veut faire quelque petit ouvrage dans ce genre de peinture, les couleurs qui y sont propres, & celles qui ne peuvent y réussir.

En général, les couleurs tirées des terres, & celles qui ont passé au feu, font les seules qu’on puisse employer dans cette peinture. Ces couleurs font le blanc de chaux, le blanc de coquille d’œufs, l’outremer, le noir de charbon, l’ochre jaune, le vitriol brûlé, la terre rouge, le verd de Véronne, le noir de Venise, la terre d’ombre & l’ochre brûlé. Il y en a d’autres qui demandent des précautions lorsqu’on les emploie ; tels sont le bleu d’émail, le cinabre, & le blanc de marbre. Lorsqu’on fait usage du bleu d’émail, il faut avoir soin de coucher cette couleur dès les premiers moments, & tandis que la chaux est bien humide ; autrement elle ne s’incorpore point avec l’enduit, & si l’on retouche avec cette couleur, il faut le faire une heure au plus après avoir ébauché, afin qu’elle ait de l’éclat.

Quant au blanc de marbre, il est sujet à noircir, si on ne le mêle point, dans une proportion convenable, avec du blanc de chaux.

Le cinabre, qui a un éclat presque supérieur à toutes les autres couleurs, a des qualités presque contraires avec la chaux ; cependant on peut risquer d’en faire usage pour les peintures dans des endroits renfermés, ayant recours à des moyens simples de préparation. On prend du cinabre le plus pur ; on le réduit en poudre ; on le met dans un vase de terre, & on verse dessus de cette eau qui bouillonne, lorsqu’on éteint la chaux vive : on prend cette eau la plus claire qu’il est possible ; on la décante, & on renverse .ensuite sur ce cinabre de nouvelle eau de chaux. Par ce petit procédé, le cinabre reçoit une petite impression de l’eau de chaux, qui le met en état de pouvoir être alors employé à la peinture à fresque.

Une des couleurs les meilleures, & dont on fait le plus d’usage dans cette peinture, pour dégrader les teintes, & leur donner le ton que l’on desire, c’est le blanc de chaux. Le blanc de chaux se prépare en faisant fondre dans de l’eau d’excellente chaux éteinte à l’air depuis long-temps, la chaux se dépose en sédiment au fond du vase ; on décante l’eau, & le dépôt formé au fond du vase est le blanc de chaux que l’on emploie après avoir ôté la peau qui le couvre.

Il y a une autre espece de blanc dont on pourroit aussi faire usage, & dont on apprendroit les effets par l’expérience, c’est le blanc de coquilles d’œufs. Pour le préparer, on prend une grande quantité de coquilles d’œufs que l’on pile, & que l’on fait bouillir dans de l’eau avec un morceau de chaux vive ; on les met dans une chausse, & on les lave bien avec de l’eau de fontaine ; on recommence à les piler encore de nouveau, & on les lave jusqu’à ce que l’eau, que l’on emploie à cet usage, en sorte claire & limpide. Lorsque ces coquilles sont ainsi réduites en poudre, on broie cette poudre de nouveau sur le porphyre avec la molette, en y ajoutant un peu d’eau, & on en forme de petits pains qu’on laisse sécher au soleil.

Toutes les ochres sont d’excellentes couleurs, & prennent différentes nuances, étant brûlées & mises au feu dans des boîtes de fer. Quant au jaune de Naples, il y a de l’imprudence à risquer d’en faire usage au grand air. Les noirs de charbon, de noyaux de pêches, de sarment sont très bons, il n’y a que le noir d’os qui ne vaut rien. Le vitriol romain cuit au fourneau, & qu’on appelle brûlé, broyé ensuite dans de l’esprit-de-vin, réussit très bien, employé sur la chaux ; il résulte de cette préparation un rouge qui approche de celui que donne la laque. Cette couleur est sur-tout très propre pour préparer les endroits qu’on veut colorer avec du cinabre ; & les draperies peintes avec ces deux couleurs peuvent le disputer pour l’éclat à celles qui seroient peintes à l’huile avec la laque fine. L’outremer est la couleur la plus fidelle, elle ne change point du tout, & a même l’avantage de procurer cette propriété aux couleurs avec lesquelles on la mêle.

Quant à la maniere d’employer les couleurs, on les broie avec de l’eau commune, & l’on commence à former les teintes principales que l’on veut employer ; on les met par ordre dans des pots, & on a plusieurs grandes palettes dont les bords sont relevés pour y former les nuances intermédiaires, & pour avoir sous sa main les nuances dont on a besoin. Comme les teintes s’éclaircissent, à l’exception de l’ochre brûlée, du rouge violet & des noirs, il est bon d’avoir auprès de foi des briques ou tuiles neuves bien séches ; on y applique avec le pinceau un trait des couleurs avant de les employer ; l’eau s’imbibe sur la tuile dans l’instant, & l’on voit la nuance sous laquelle restera la couleur, lorsque la fresque sera séche.


pp. 197–198

[Peinture éludorique]

PEINTURE ÉLUDORIQUE. Le mot éludorique est composé de deux mots grecs qui signifient huileeau. L’on emploie ces deux fluides dans le genre de peinture en miniature dont nous allons parler. Le secret consiste à n’employer que l’huile absolument nécessaire pour attacher la couleur, à exclure toutes sortes de vernis, & à y suppléer par un crystal qui devient adhérent au tableau, de maniere qu’il ne reste point d’air intercepté. La maniere de peindre est à travers l’eau, afin d’avoir sous les yeux l’effet que doit produire le brillant du crystal, & de travailler en conséquence. L’eau a encore l’avantage d’ôter des couleurs l’excès qui leur seroit nuisible ; en sorte que cette peinture devient vigoureuse dans ses teintes, saillante dans ses traits & moëlleuse dans son coloris, sans que rien puisse jamais l’altérer. On peint ainsi à l’huile les plus petits sujets, tels que des portraits pour tabatieres, pour bracelets, même pour bagues. M. Vincent de Montpetit s’est annoncé en 1759, comme l’inventeur de cette nouvelle façon de peindre en miniature ; mais il ne suffit pas d’exécuter ce procédé : il y a bien des observations à faire dans la pratique, sur la peinture éludorique. M. de Montpetit se propose d’en publier un traité raisonné & détaillé.