Gautier d’Agoty 1752/II.4
[Jacques-Fabien Gautier d’Agoty], Observations sur l’Histoire Naturelle, sur la Physique et sur la Peinture II/4, Paris [Delaguette] 1752.
pp. 159–169
PEINTURE.
OBSERVATION V.
Sur le Parallèle des Peintres Anciens & Modernes de M. le Marquis d’Argens. *
M. Perrault, dans son Parallèle des Auteurs Anciens & Modernes, a passé très-legerement sur les choses sublimes dont les premiers sont remplis, & n’a été occupé que du soin de relever leurs fautes. Il a échoué dans son entreprise. M. d’Argens espére que ses Lecteurs ne lui reprocheront pas le même défaut, & il croit qu’en rendant justice aux Peintres Anciens sur les points les moins importans, & en relevant avec complaisance les qualités les plus brillantes des Modernes, il ne se trouvera pas dans le cas de M. Perrault.
* Ce Livre est intitulé, Réflexions Critiques sur les différentes Ecoles de Peinture. A Paris chez Rollin, &c. 1752.
Le projet d’abaisser les Anciens Peintres de l’Ecole Italienne, & d’élever les Modernes de notre Nation, pour former un Parallèle précis entre les uns & les autres, est digne de M. d’Argens ; sentimens justes & raisonnables, si la prévention n’y avoit aucune part, & si sa mesure y étoit exactement observée : mais si au contraire la comparaison projettée cloche, elle ne peut être que très-préjudiciable à l’avancement de l’Art de peindre : M. d’Argens en conviendra lui-même quand il aura suivi mes réflexions.
J’avoue avec M. d’Argens que les Peintres & les Sculpteurs François surpassent actuellement ceux des autres Nations, ce qu’il n’est pas difficile de prouver ; mais au lieu de comparer nos plus célébres Artistes aux fameux Maîtres de l’Ecole Ancienne, je dis, au contraire, que les Modernes se sont éloignés du point de perfection : mais ils peuvent y revenir, les Anciens étoient des hommes comme nous.
Il y a ici une distinction à faire pour l’intelligence de cette Observation. On entend par Sculpteurs Anciens, ceux du tems des Grecs & de la République Romaine, aux Ouvrages desquels on donne le nom d’Antiques. Les Sculpteurs Modernes sont ceux que l’on compte depuis le renouvellement des Arts en Italie, c’est-à-dire, depuis la fin du XII. Siécle.
Cimabué est le Chef de cette nouvelle Ecole : il étoit Florentin, & premier Disciple des restes de l’Ancienne Ecole Greque, qui, pour lors étoit beaucoup déclinée, & dont les Peintres & les Sculpteurs qui la formoient encore dans ce Pays, & que le Sénat de Florence avoit attiré dans la Toscane, n’étoient que les foibles ombres des Grands Hommes de qui nous possédons aujourd’hui quelques Statues, pour monument de leur profond sçavoir.
L’Italie, comme l’on voit, fut à son ordinaire obligée de recourir à ses premiers Maîtres, le zéle des Chrétiens ayant détruit les Ouvrages que cette célébre Contrée avoit possédé pendant plusieurs siécles.
Tous les morceaux de Sculpture qui ont été faits, depuis ce renouvellement de goût jusqu’à présent, sont regardés comme Modernes. On entend au contraire par Peintres Anciens les descendans de Cimabué, qui peignirent à fresque & à gouaste, ainsi qu’on l’avoit toujours pratiqué en tout tems & en tout lieu : Ceux mêmes qui ont mis en usage la Peinture à l’huile dans les premiers tems de son Invention, sont aussi compris parmi les Anciens Peintres.
Sans la Découverte d’Herculane & sans quelques fragmens qui restent à Rome, de peu de conséquence, nous n’aurions aucune idée des Tableaux des premiers Peintres : ces restes de Peintures ont encore peu de chose en comparaison de ce qu’elles étoient autrefois ; l’altération des Couleurs en est la cause ; de sorte que nous ne pouvons porter aucun jugement solide sur le vrai mérite des Peintres Grecs, dont sans doute les plus parfaits Tableaux ont été détruits, & ont moins résisté au laps des tems, que les Figures de Marbre qui ont été faites dans les mêmes siécles & dans faites dans les mêmes siécles & dans les mêmes endroits, par des Ouvriers sans contredit, de la même force. Il est absolument ridicule de croire que les Sculpteurs célébres du tems d’Alexandre, desquels nous connoissons les Ouvrages, fussent associés avec des misérables Peintres, ainsi que le prétendent quelques Auteurs. Les Hommes ont eu des yeux de tout tems ; & la Nature toujours présente auroit empêché le Conquerant du Monde de donner sa Maîtresse à un Barbouilleur en échange de son Tableau !
Les Drogues brouillées avec de l’eau seulement & un peu de gomme, ont poussé des sels, se sont dépouillées de la plupart des parties qui les composoient ; les Couleurs claires sont devenues noires, les Ombres se sont affoiblies, les Reflets se sont éteints, les Glacis se sont dissipés ; & par conséquent les Lointains & les Fonds se sont approchés des Figures & du devant du Tableau ; les demi-teintes se sont confondues avec les Ombres & les Clairs ; la vivacité du Coloris s’est éteinte. L’on juge cependant sans toutes ces réflexions, & l’on accuse mal-à-propos les Anciens d’avoir un Coloris bien au-dessous de celui des Modernes. Un peu d’amour propre a beaucoup de part à cette décision. Nous voulons surpasser nos Peres, & nous n’en sommes que les Disciples dans l’Art de peindre & de sculpter.
Si les Tableaux de tout tems avoient été peints en huile, le peu de morceaux qui nous restent se seroient mieux conservés, ils nous humilieroient autant que font les Figures de Marbre de nos Maîtres, que les Modernes étudient. Ne voit-on pas, dans ces vieux Tableaux que l’on découvre, que les Anciens étoient de vrais Sçavans ? Les contours, par exemple, de leurs Figures ne sont-ils pas élégans, la touche hardie, les proportions nobles, & la composition admirable ? Je ne les ai pas vus, cela est vrai : mais une infinité de Connoisseurs ne nous en ont-ils pas instruits ? les Critiques mêmes les plus outrés de ces morceaux, ne disent-ils pas *, que le goût de Composition qui régne dans ces Peintures, tient beaucoup du bas-relief. N’est-ce pas faire l’éloge de ces Tableaux, plutôt que de les critiquer ? Michel-Ange & Raphael, n’ont-ils pas perfectionnés leurs desseins sur ces bas-reliefs ? N’accuse-t-on pas Raphael même de les avoir détruits en partie, après les avoir pillés dans ses Compositions ? Ces Critiques disent aussi, que ces Peintres, dont nous voyons encore quelques morceaux, avoient peut-être été élevés dans des Écoles où l’on opéroit facilement. Qu’est-ce qu’opérer facilement, si ce n’est avoir une touche hardie ? Est-ce que les ignorans opérent facilement ?
* Lettres sur les Peintures d’Herculane, aujourd’hui Portici. Voyez l’extrait au Journal de Trévoux, Juin 1751.
Le Pere Belgrade, de la Compagnie de Jesus plus amateur du vrai & plus sçavant que tous ces Critiques anonymes, dit fort bien *, contre les prétendus Connoisseurs, qui ont soutenu que le Cizeau des Anciens valoit mieux que leur Pinceau & que nos Peintres sont infiniment supérieurs à ceux de l’antiquité, que les raisons de ces Juges sont absurdes & mal fondées. Pour détruire leurs sentimens, il y oppose les remarques les plus judicieuses :
* Dans ses Lettres adressées à M. le Marquis Maffei touchant les Monumens découverts sous Resina & Portici, à Venise chez J. B. Pascali.
« Il y avoit, dit-il, des Peintres excellens en Grèce, lorsque Rome se contentoit de Fabius & de Pacuvius Artistes grossiers, tels qu’on les pouvoit attendre d’un siécle & d’une Nation qui ne connoissoit que la gloire des Armes : ce fut après la conquête de Syracuse & de Corinthe, que Rome ouvrit les yeux sur les Chef-d’œuvres de l’Art. Le Consul Mummius commença à les estimer quand il vit le Roi Attale, allié des Romains, choisir dans les dépouilles des Corinthiens, un Tableau qu’il paya six mille grands Sesterces *. Telle fut l’époque du goût qu’on prit à Rome pour la Peinture ; ce qui prouve la beauté des Tableaux du tems des Grecs : en effet peut-on s’imaginer que les Grecs eussent excellé dans la Sculpture au point de nous laisser des Miracles de l’Art, & que la Peinture néanmoins eût été parmi eux sans goût, sans génie & sans agrément, &c ? Ce qui seroit encore plus singulier, seroit que leurs Ecrivains n’eussent rien fait connoître de cette différence d’état & de fortune entre deux Arts si semblables ? »
* Ce Tableau représentoit Bacchus : on peut juger de son mérite par son prix. Mummius alors cassa le marché, & fit porter une piéce si précieuse à Rome pour être placée dans le Temple de Cérès.
Que nous sommes heureux présentement de peindre en huile, & qu’il est triste pour nous de n’avoir pas le même talent des Grecs & des premiers Romains ! Nos Tableaux parviendront à la Postérité la plus reculée, & nous avons le malheur d’avoir perdu ceux des Anciens, sur lesquels nous aurions pris d’aussi bonnes leçons que celles que nous prenons sur leurs Figures.
La Découverte de brouiller & d’employer les Couleurs en huile si utile à l’Art de peindre, a été faite par Jean-Van-Eyx, natif de Masseyk sur la Meuse, & depuis son Invention, appellé Jean de Bruges, à cause de l’honneur que ce Peintre reçût, dans cette Ville, de Philippe le Bon, Duc de Bourgogne, qui lui donna une place dans son Conseil. Cet Artiste étoit non seulement estimé par l’excellence de ses talens, mais encore par la solidité de son esprit inventif & fécond en plusieurs sortes de Sciences. Alphonse I. Roi de Naples, le plus grand amateur de Peinture de son tems, enleva le premier Tableau en huile, que l’Inventeur mit au jour ; lui donna des Eleves, le combla de biens, & introduisit en Italie cette façon de peindre, l’unique à présent & la plus commode, ainsi que sera ma gravûre en Couleur un jour, si je fais des Eleves.
C’est dans le XV. Siécle qu’on a trouvé la façon de faire des Tableaux en huile : de sorte que depuis Cimabué, dont nous venons de parler, qui renouvella à Florence & dans le reste de l’Italie, la Peinture à fresque & en détrempe, jusques au tems où Jean de Bruges trouva la Peinture en huile, il s’est écoulé environ trois fiécles ; dans lesquels on a vu des grands hommes, mais dont il nous reste aussi peu d’Ouvrages, qu’il en restoit alors des premiers Peintres de la Grèce & de l’Italie ; par conséquent n’ayant plus aucun Tableau ancien en état de perfection, comme sont encore les Figures antiques, nous sommes forcés de distinguer les Tableaux de l’Ecole Italienne & de l’Ecole Françoise en Tableaux Anciens & Modernes, & de commencer l’époque des premiers à l’année 1430, & celle des derniers, au tems de François I. c’est-à-dire vers l’an 1531.
L’Ecole Flamande a aussi ses Anciens & ses Nouveaux Peintres ; mais on peut les séparer, comme a fait M. d’Argens, & mêler les premiers avec les Italiens, de qui ils étoient Disciples, & les Modernes avec les François.
Le Rosso & le Primatrice, celui-ci de Bologne & Disciple de Jules-Romain, & l’autre de Florence, sont les restaurateurs de la Peinture en France. C’est eux qui nous ont enseigné ce que leurs Prédécesseurs avoient appris des Grecs : ils furent invités par le Roi François I. à passer en France où ils enseignérent le bon goût à une multitude de Peintres qui n’en avoient que le nom.
On voit présentement quels sont les Anciens Peintres & quels sont les Modernes : nous avons des Tableaux des uns & des autres. Il n’est plus question que de suivre le parallèle que fait M. d’Argens pour examiner s’il est juste.
M. d’Argens ne parle nullement des Sculpteurs ; il seroit aisé de lui prouver qu’aujourd’hui même nos Peintres & nos Sculpteurs étudient avec beaucoup d’attention, non seulement les Originaux, mais aussi les Plâtres que l’on a moulés sur les belles Figures de l’Antiquité. Le Marbre de nos Figures Modernes est bien inférieur au Plâtre de ces anciens morceaux. Les Connoisseurs peuvent décider la question avec facilité en se transportant aux Salles de l’Académie. Tous les Artistes en conviennent, & personne d’entr’eux n’ose égaler les Chef-d’œuvres de leurs Confréres à ces illustres Copies. L’Auteur dit lui-même : Nous avons des Antiques à Paris si parfaitement moulées que nous pouvons les dessiner avec autant de profit que les Originaux qui sont à Rome (pag. 21.)
Michel-Ange, dont les Figures étoient presque animées, a étudié & apuié son sçavoir dans les Originaux des Plâtres que nous possédons : ses Ouvrages de Sculpture, tiennent sans doute un rang entre les Antiques & les morceaux que l’on fait aujourd’hui.
Si on s’avisoit présentement de cacher une Piéce de nos Sculpteurs, dans un endroit où l’on croiroit trouver des Antiques, les Connoisseurs s’y laisseroient-ils tromper, comme fit le Cardinal de S. Grégoire, auquel on vendit un Cupidon qu’avoit fait Michel-Ange, & qui avoit été trouvé dans les débris de l’Ancienne Rome, où ce Sculpteur habile l’avoit caché ? Les Modernes auroient beau leur casser le Bras & même tous les Membres & en garder les piéces dans leurs Cabinets, on ne s’aviseroit jamais de les comparer au Tronc pour s’assurer du fait ; comme il fallut faire du bras du Cupidon en question que Michel-Ange avoit gardé pour s’en faire reconnoître le maître. Ainsi il est incontestable que dans cet Art les Anciens faisoient mieux que leurs Descendans & que la Sculpture a dégénéré.
En abandonnant les Piéces de Sculpture, les Antiques gravées & nos Médailles, on peut espérer de mieux réussir dans la comparaison projettée. Il semble à M. d’Argens que dans les Tableaux, les Modernes ont plus beau jeu : c’est aussi pourquoi il n’a hazardé que le parallèle de ceux-ci.
Mon but est présentement de prouver que la même supériorité, le même ordre, la même déclinaison régne tout à la fois dans la Peinture & dans la Sculpture ; que les uns & les autres de ces Artistes se sont suivis dans leurs Périodes. Si je viens à bout de mon dessein, il me sera alors facile de démontrer que Monsieur d’Argens se trompe.
Il est cependant vrai que la Peinture & la Sculpture ont eu des intervalles de force & de foiblesse, des cessations totales, & des tems où elles ont semblé renaître & reprendre des nouvelles forces ; mais c’est toujours pour faire de plus lourdes chûtes.
La Peinture est un talent qui demande beaucoup d’étude & beaucoup de tems. Autrefois les Peintres & les Sculpteurs sacrifioient toute leur vie au travail ; ils quittoient le Cizeau pour prendre le Scapelle, & enfin ils quittoient le Scapelle pour prendre les Livres. Nous avons dit dans la premiere partie de ces Observations tout ce qu’il falloit dire sur les causes secrettes de la décadence des Arts & nous n’en dirons pas davantage. Il est question de prouver maintenant qu’ils sont réellement déclinés.
Cette question a été très-souvent agitée : M. d’Argens prétend la décider en aiant une comparaison suivie, & mettant les Artistes deux à deux dans les mêmes Chapitres, toujours un Ancien avec un Moderne, un Italien ou un Flamand avec un François : Il ne se contente pas seulement de comparer la maniere ou le Costume, le Pinceau, le Coloris, le dessein & la touche de chaque Peintre qu’il veut égaler, il les appareille encore dans leur naissance, dans leurs fortunes, dans leurs traverses, & enfin dans leur façon de vivre.
Ce parallèle, bien loin de nous faire connoître si les Arts de peindre & sculpter ont déclinés, ou s’ils sont augmentés, ne sert qu’à nous embrouiller & à nous éloigner du but. Tel lira dans le Livre de M. d’Argens : Michel-Ange montra dès sa tendre jeunesse un grand amour pour le dessein : le Brun fit paroître le même amour & la même disposition pour le dessein dès ses premieres années, Raphael a passé promptement de la médiocrité où il étoit en sortant de l’Ecole de son Maître Perugin à la grandeur qu’on voit dans ses derniers Ouvrages. Le Sueur fut ainsi que Raphael sous un Maître qu’il surpassa bientôt : il quitta de bonne heure la maniere de Vouet, en prit une beaucoup plus noble, &c.
N’est-il pas vrai qu’après cette lecture jointe à quelques réflexions de même espéce, que l’Amateur ou l’Artiste ne sera pas trop instruit, & que s’il avoit les Tableaux de ces Maîtres devant les yeux, au lieu de leurs actions & du détail de leur façon de peindre, ils sçauroient mieux à quoi s’en tenir ? Mais comme les Personnes de Cabinet voyagent dans les Relations que l’on donne des quatre Parties du Monde, & que les Personnes indifférentes sur la Peinture s’en rapportent aux écrits de ceux qui ont de l’esprit, ainsi qu’il faut avouer que M. d’Argens n’en manque pas ; il est à propos de repousser deux ou trois de ses parallèles, pour prouver au Public que M. d’Argens ne les a donnés que pour s’égayer, & qu’il pense différemment.
Je ne serai pas bien long ; car un exemple ou deux bien combattus suffiront pour détruire les autres.
Contraste de le Brun à Michel-Ange.
Ces deux Peintres ne se ressemblent que pour avoir commencé à peindre de bonne heure, avoir vêcu long-tems, & pour avoir établi chacun une Academie de Peinture & de Sculpture ; l’une Italienne & l’autre Françoise. Celle de Michel-Ange fut fondée à Florence, & celle de le Brun à Paris ; & de plus, le noviciat de celle-ci fut établi à Rome par le même Peintre, ce que Michel-Ange avoit oublié de faire quand il créa celle de son Pays. Dans tout le reste du parallèle M. d’Argens n’est pas juste.
M. d’Argens dit que Michel-Ange a dessiné très-correctement & de la plus grande maniere. Cela est très-vrai. Mais il semble ensuite douter de cette correction, de cette maniere ; il cite alors pour garant de son doute M. de Piles, qui dit sans sçavoir pourquoi, que Michel-Ange ayant regardé le Corps Humain dans sa plus grande force, & ayant poussé trop loin son imagination là-dessus, il a fait les Membres de ses Figures trop puissans & a chargé son dessein ; c’est ce qui a fait dire à bien des Connoisseurs que Michel-Ange étoit Sauvage.
Ceux qui ont vû les Tableaux de Michel-Ange, & qui sont Peintres & Connoisseurs, malgré le sentiment de M. d’Argens & de M. de Piles, ne trouvent pas que ce Célébre Peintre ait péché d’avoir regardé le Corps Humain dans sa plus grande force. Au contraire il n’appartient qu’aux Peintres médiocres de le considérer dans son état de foiblesse. Cette façon de saisir la Nature dans un Tableau est plutôt la marque de la foiblesse même du Peintre & de l’Amateur qui l’approuve, que celle du Corps Humain.
La puissance des Membres ne charge point un Sujet ; elle le met dans l’état où la Nature le désire, ainsi que sont les Figures des Tableaux de Michel-Ange. les Hommes bien faits n’ont pas les Membres décharnés, les Parties séches & allongées comme les Figures de Simon Vouet, qui au lieu de mains faisoit des pattes d’Araignées, & au lieu de muscler les Cuisses & d’entrer dans l’action & le mouvement des Figures, plaquoit des bosses & des creux sur les extrêmités du Corps, selon que l’idée guidoit le peu de connoissance qu’il avoit dans l’Anatomie.
Cet air sauvage, que l’on attribue aux Figures de Michel-Ange, est la Nature elle-même dans sa plus grande noblesse, s’il avoit gonflé ses Figures comme Rubens, & qu’il les eût chargées de graisse, sur-tout dans les Femmes, on auroit pû dire qu’elles étoient trop puissantes & trop grasses ; mais au contraire, quand on évite ces excès, & que l’on s’éloigne de l’état de maladie & de sécheresse, on ne charge jamais trop la Nature.
Quelle composition & quel feu d’imagination ne trouve-t-on pas dans le Jugement Universel de Michel-Ange *! A la vérité le Chef-d’œuvre de ce Peintre, & qu’il n’a pas même fini ainsi qu’il s’étoit proposé, le Pape Jules II. grand Amateur de Peinture, lui ayant fait abbattre tous ses échafaux pour jouir plutôt de la vue d’un si bel Ouvrage, avant même que le Peintre y eût donné son coup de maître. C’est dans cet état que Raphael puisa dans ce Tableau ses plus grandes lumières, qu’il sçut mettre à profit, malgré la jalousie qu’il avoit conçue pour son concurrent.
* A Rome dans la Chapelle de Sixte IV. Ce Tableau est à fresque, peint au-dessus de l’Autel, vis-à-vis le grand Portail, & d’une étendue prodigieuse : il fourmille de Figures, & toutes plus belles les unes que les autres. Quand Michel-Ange l’entreprit, il n’avoit jamais peint à fresque : il le composa & le finit en vingt mois de tems, sans secours de personne, pas même pour broyer & préparer les Couleurs. De Piles prétend au contraire qu’il a été aidé par Fugiardino & Juliano di San Gallo, Péintres peu connus, quoique de l’Académie Florentine dont Michel-Ange étoit le Fondateur.
Si on reproche à Michel-Ange d’avoir porté trop loin son imagination, ce n’est certainement pas un reproche que l’on puisse faire à tous les Peintres ; car pousser l’imagination bien loin est une qualité peu ordinaire.
On vient de voir à quel point Michel-Ange a porté la Sculpture, puisqu’il a trompé (comme je viens de citer) les Connoisseurs de son tems, au milieu de Rome même, en présence de toutes les belles Antiques qui ont orné cette Capitale du Monde ; il leur a donné le change & a fait couronner son Cizeau en le donnant pour celui de nos premiers Maîtres. On voit aussi que cet homme si célébre dans un genre si difficile, n’étoit pas moins fameux dans celui de peindre, puisque Raphael, le Prince des Peintres, étoit si avide de ses leçons, qu’il ne se faisoit pas scrupule de piller ses belles Compositions. Que faut-il de plus pour prouver que Michel-Ange possédoit les plus éminentes qualités de la Peinture, qui sont le Dessein, l’Anatomie, la Composition, la * Perspective & la force des caracteres.
* On voit dans le Tableau que l’on vient de citer un accord parfait dans l’ordre & la perspective, d’une multitude infinie de sujets, ce qui souvent entraîne la confusion.
Il est vrai que Michel-Ange ne coloroit que foiblement & n’avoit pas l’usage du grand Clair-obscur : c’est tout ce qu’on peut lui reprocher : mais aussi s’il n’avoit eu que ces deux qualités & qu’il eût ignoré toutes les autres, auroit-il été plus grand Peintre ? Non certainement : ces qualités seules ne font qu’un Peintre médiocre, si les autres manquent. Si M. le Brun avoit possédé les Parties de la Peinture que Michel-Ange avoit au suprême dégré & si Michel-Ange avoit sçu aussi bien colorer & avoit aussi bien entendu les Ombres & la Lumiére que M. le Brun, ils auroient été l’un & l’autre plus parfait dans la Peinture ; mais malheureusement, le Brun dessinoit d’un goût médiocre, & Michel-Ange coloroit mal ; tandis que le premier coloroit passablement, celui-ci dessinoit comme l’Antique. Voilà un grand Contraste, bien loin du parallèle prétendu avec lequel M. d’Argens associe le Fondateur de l’Académie de Florence avec celui de l’Académie de Paris.
On ne nous croira peut-être pas sur notre parole, si l’on n’a pas vu les Ouvrages de l’un & de l’autre. C’est pourquoi examinons ici spéculativement, (car il n’y a pas d’autre moyen quand on n’a pas les pièces en main) ce qu’a valu le Brun, & quels sont les talens & les morceaux de Peinture que l’on compare à Michel-Ange, ce qui nous mettra au fait de la question.
Michel-Ange s’étant formé & perfectioné à Florence même, où il avoit fait ses études ; le Brun ne fut capable de faire du bon qu’après son voyage d’Italie ; le Portrait que fit celui-ci de son ayeul avant d’aller à Rome, ne valoit pas le Serpent d’Airain qu’il a fait ensuite dans le Couvent des Picpus à son retour à Paris ; & il n’a établi une Académie dans cette Ville que…
long-tems après. Au contraire Michel-Ange avant de sortir de Florence, érigea son Académie, & avoit par conséquent deja donné des marques de son grand sçavoir. Le Brun n’a jamais été Sculpteur, & Michel-Ange étoit Peintre, Sculpteur & Architecte. Le Brun n’a jamais été copié par le Sueur son Compétiteur, celui que M. d’Argens égale à Raphael, & nous venons de voir que ce dernier a bien profité des leçons de Michel-Ange.
J’aurois encore cent Contraste à opposer à M. d’Argens ; mais revenons aux Tableaux ; car voilà où doit être la bonne ou fausse comparaison. Nous avons choisi le Jugement dernier de Michel-Ange pour son Chef-d’œuvre, prenons actuellement les Batailles d’Alexandre de le Brun, si connues de tout le Monde, & que l’on voit à Versailles. Les Figures distinctes des cinq morceaux qui composent ces Batailles prises ensemble, font à peu près le nombre de celles du Tableau de Michel-Ange. Au lieu de ressemblance perpétuelle dans le Dessein, dans la Composition, on ne trouvera dans l’œuvre de celui-ci que des oppositions & du contraste ; contraste que M. d’Argens avoue lui-même. (Voyez son parallele pag. 57.) « Les airs de têtes du Tableau de Michel-Ange sont fiers & variés. Ceux de le Brun ne le sont presque point du tout ; les airs de têtes des Figures que composoit ce Peintre, étoient toujours les mêmes. »
Que de caractéres admirables ne voit-on pas dans la prodigieuse Composition du Jugement Universel de Michel-Ange ; au lieu que dans les Batailles d’Alexandre, de le Brun, presque tous les Soldats se ressemblent, Alexandre paroît à la vérité plus jeune que ses Capitaines ; mais ils semblent être tous de la même famille. Les vieilles & les Eunuques, sous cette Tente, ont la même phisionomie ou peu s’en faut. Mais dans le Tableau de l’Italien, les Anges & les Saints, quoique tous caractérisés d’un air de tête différent, représentent tous la vertu & la sagesse, & sont dans une si grande variéte d’attitude, qu’il faut une journée entiére pour les étudier les uns après les autres ; on y rencontre toujours du neuf, chaque sujet vous jette dans l’admiration. Les grotesques grimaces, & les attitudes burlesques des Damnés & des Diables, est la chose la plus singuliére du monde.
D’ailleurs quelle comparaison y a-t-il à faire d’un homme aussi sçavant dans le nud, comme l’étoit Michel-Ange, dont l’abondance du sçavoir Anatomique se présente continuellement dans les œuvres les plus étendues, & qui sembloit avoir fait renaître l’âge d’Or, dans plusieurs sortes de morceaux qu’il a composés ; quelle comparaison, dis-je, y a-t-il à faire avec un Peintre comme le Brun, qui rassembloit dans ses plus belles Compositions le faste & le luxe, pour cacher ce qu’il ignoroit des Parties de notre Corps ? Avons-nous aujourd’hui des Peintres en état de peindre à fresque un Jugement Universel d’une grandeur épouventable, en vingt mois sans le secours de personne ? Et quelqu’un d’entre nous a-t-il assez de science pour habiller un nombre infini de Figures plus grandes que Nature ou comme Nature, & en toutes sortes d’attitudes, avec un méchant bout de Draperie, comme a fait Michel-Ange ?
Un exemple seul ne suffira peut-être point pour se faire entendre ; il en faut du moins un second convaincre entièrement.
Contraste de Leonard de Vinci à Jean Cousin.
Jean Cousin, dit M. d’Argens, a rendu aux François le même service que Leonard de Vinci aux Italiens. Léonard composa divers excellens Ouvrages ; son Traité sur la Peinture est très estimé aujourd’hui encore ; les plus habiles Connoisseurs le regardent comme une Source où l’on peut puiser beaucoup de choses excellentes. Cousin a travaillé sur la Géométrie & sur la Perspective : son Ouvrage sur les Proportions du Corps humain est très estimé, & les différentes Editions qu’on en a faites sont des preuves de son utilité.
Nous connoissons à merveille ces deux traités, ils sont entre nos mains ; mais il faut observer qu’au lieu que celui de Leonard de Vinci est original & rempli de sublimes notions sur toutes les Parties de la Peinture ; celui de Jean Cousin ne traite que de quelques définitions de Géométrie, des proportions & du racourcissement de quelques Figures, & le tout est copié du IV. Livre d’Albert Dure [!], touchant le souplement ou plieures & gestes déja décrites ès Images.
En suivant les mêmes préceptes & la même Régle d’Albert Dure [!], Jean Cousin a seulement mis en Perspective quelques Figures différentes de celles de ce Peintre ; mais ni la beauté de l’œuvre, ni l’excellence de la Doctrine de ce petit Traité, ne sont cause de ses différentes Editions ; puisque l’on trouve dans le Traité d’Albert Durer, imprimé presque cent ans avant celui-ci, bien plus d’éruditions, de proportions de toute nature, avec un détail & des circonstances infinies ; mais c’est plutôt la modicité du prix & le peu de faculté d’une infinité de Peintres qui a occasionné le grand débit du Livre de Jean Cousin. Au contraire Leonard de Vinci étoit célébre Mathematicien, grand Dessinateur, sçavoit la Perspective Linéale & la Perspective Ærienne à fond : Jean Cousin n’a jamais connu celle-ci ; où l’auroit-il pratiquée : Seroit-ce dans les Peintures sur Vitres, auxquelles il s’est exercé presque tout le tems de sa vie ?
Il faut ici mettre en comparaison les Tableaux mêmes que M. d’Argens cite de ces deux Maîtres. Celui de la Cène que Leonard de Vinci a fait à Milan dans le Refectoire des Dominiquains, & celui du Jugement dernier que Jean Cousin a peint dans la Sacristie des Minimes du Bois de Vincennes.
Le premier Tableau est entiérement gâté, & à peine peut-on y reconnoître quelques fragmens, qui ne laissent pas de dénoter la force & la hardiesse du Pinceau de ce Sçavant Italien.
Mais pour en avoir une idée plus juste, voici le jugement qu’en fait Rubens *, au sentiment duquel l’on peut s’en rapporter.
* De Piles, pag. 160.
Léonard de Vinci, dit-il, commençoit par examiner toutes choses, selon les régles d’une égale Théorie, & en faisoit ensuite l’application sur le Naturel dont il vouloit se servir. Il observoit les bien-séances & fuyoit toute affectation. Il sçavoit donner à chaque objet le caractére le plus vif, le plus caractérisé & le plus convenable qu’il est possible, & poussoit la majesté convenable aux sujets jusqu’à la rendre divine. L’ordre & la mesure qu’il gardoit dans les expressions de ses Figures attirent l’attention sur les parties essentielles, qu’il a peint avec soin. Il avoit un si grand soin d’éviter la confusion des objets, qu’il aimoit mieux laisser quelque chose à souhaiter dans son Ouvrage, que de rassasier les yeux par une scrupuleuse exactitude : mais en quoi il excelloit le plus, c’étoit comme nous avons dit, à donner aux choses un caractére qui leur fût propre, & qui les distinguât l’une de l’autre.
Il commença par consulter plusieurs sortes de Livres. Il en avoit tiré une infinité de lumiere dont il avoit fait un Recueil, il ne laissoit rien échapper de ce qui pouvoit convenir à l’expression de son sujet, & par le feu de son imagination, aussi bien que par la solidité de son Jugement, il s’élevoit aux choses divines par les humaines, & sçavoit donner aux hommes les degrés differens qui les portoient jusqu’au caractére de Héros.
Le premier des exemples qu’il nous a laissés, est le Tableau qu’il a peint à Milan de la Cène de Notre-Seigneur, dans laquelle il a représenté les Apôtres dans les places qui leur conviennent, & Notre Seigneur dans la plus honorable au milieu de tous, n’ayant personne qui le presse, ni qui soit trop près de ses côtés. Son attitude est grave, & ses bras sont dans une situation libre & dégagée, pour marquer plus de grandeur, pendant que les Apôtres paroissent agités de côté & d’autre, par la véhémence de leur inquietude, dans laquelle néanmoins il ne paroît aucune bassesse, ni aucune action contre la bienséance. Enfin par un effet de ses profondes spéculations, il est arrivé à un tel degré de perfection, qu’il me paroît comme impossible d’en parler assez dignement, & encore plus de l’imiter.
De Piles ajoûte : Rubens s’étend ensuite sur le dégré auquel Leonard de Vinci possédoit l’Anatomie. Il rapporte en détail toutes les études & tous les desseins que Leonard avoit faits, & que Rubens avoit vus parmi les curiosités d’un nommé Pompée Leoni qui étoit d’Arrezo. Rubens continue par examiner l’Anatomie des Chevaux, & parle des Observations que Leonard avoit faites sur la Physionomie, dont Rubens avoit vu pareillement les desseins ; & finit son discours par la méthode dont ce Peintre mesuroit le corps humain.
Voyez à Vincennes si dans le Jugement de Cousin vous trouverez les mêmes beautés, & citez-moi quelque Peintre qui ait parlé avec tant d’éloges de celui-ci que le célébre Rubens a fait de Leonard. Où se trouve donc le parallele projetté entre deux hommes si opposés ? L’un est Plagiaire ; l’autre est Auteur ; celui-ci possédant en général toutes les Parties de la Peinture, & celui-là n’en possede que quelques-unes. M. d’Argens seroit extrêmement habile s’il pouvoit fermer les yeux à toute l’Europe sur le passé, après tant de monumens authentiques ; & si les Artistes François applaudissoient à son parallele, ils terniroient la gloire dont ils jouissent présentement, & la primauté qu’ils ont dans la Peinture sur les autres Nations.
Mes Confréres bien loin de me sçavoir mauvais gré de dissiper une flatterie capable de les tenir dans une dangereuse sécurité & d’empêcher les efforts qu’ils sont pour atteindre à la perfection, regarderont la Critique que je fais du Livre de M. d’Argens, comme le plus grand éloge que je puisse faire de leurs talens ; la véritable gloire n’étant fondée que sur la vérité.
