Courtonne 1725
Jean Courtonne, Traité de la Perspective Pratique, Avec des remarques sur l’Architecture, suivi de quelques Edifices considérables, mis en Perspective par l’Auteur, Paris [Jacques Vincent] 1725.
pp. 58–61
HUITIEME PRATIQUE
Pour les Objets vûs de bas en haut.
NOus avons donné jusqu’icy l’explication de differentes Pratiques de perspective, tant pour les plans perpendiculaires à l’horison que pour ceux qui luy sont paralleles ou inclinez ; il nous reste à parler de cette espece de perspective, où l’oeil regarde de bas en haut, laquelle comprend les desseins ou compartimens qui se font dans les Plafonds ou dans les Voûtes : cette partie regarde les Peintres pour l’execution, aussi-bien que quelques autres dont nous avons parlé: mais elle a ceci de particulier, qu’elle demande une plus parfaite connoissance dans l’Architecture, puisque les membres de sa composition doivent répondre à ceux qui servent d’ornement aux murs qui soutiennent ces Voûtes ou ces Plafonds. Si cette condition en augmente la difficulté, on peut dire en récompense qu’elle a des beautez plus surprenantes, & qu’elle fait voir jusqu’où peut aller la force merveilleuse de cet art, lors qu’il est soutenu par l’invention du dessein.
Il faut remarquer que dans cette pratique, le tableau n’est plus dans un plan perpendiculaire à l’horison, & qu’il peut avoir deux situations differentes ; car les Plafonds sont dans des plans paralleles à l’horison, & les Voûtes dans des plans qu’on peut dire mixtes, & qui sont inclinez au même horison : ce qui fait que les objets qui sont representez dans les uns & dans les autres, ne peuvent être vûs que de bas en haut, & qu’il faut choisir pour cet effet un point fixe, duquel ces mêmes objets paroissent comme s’ils étoient vûs, non plus sur le Plafond, mais sur les murs qui le soutiennent, & qu’on suppose élevez autant au-dessus du même Plafond, qu’on veut augmenter la hauteur apparente de la piece dont on veut peindre le Plafond ; en forte que ce même Plafond ne doit plus être regardé que comme une glace transparente, au travers de laquelle on verroit ces mêmes murs de la hauteur augmentée que l’on suppose avec toutes les parties qui les composent.
Soit donc (dans la Planche VII. figure 1.) A B C D le profil d’un Cabinet ou Sallon quarré dont A B marque la longueur d’un des côtez que je suppose de vingt-quatre pieds : la hauteur de cette piece sera la ligne A C ou B D de quinze pieds, & la ligne C D sera le profil du Plafond que je suppose droit & non ceintré.
On veut que ce Cabinet, qui n’a que quinze pieds de hauteur, paroisse en avoir vingt-un ; ce qui ne se peut faire qu’en traçant sur une partie du Plafond ce qui devroit paroître sur les quatre murs de cette piece, s’ils avoient vingt-un pieds de haut, c’est à dire, si le Plafond étoit plus élevé de six pieds comme en H M : il faut donc continuer A C & B D jusqu’en H & M, en faisant C H & D M de six pieds, & marquer dans cette partie augmentée, ce qu’on voudroit y faire paroître, si la piece étoit de toute la hauteurA H : nous y avons tracé des pilastres assez grossierement, c’est-à-dire, sans base & sans chapiteau, pour éviter la confusion des lignes, entre lesquels sont des compartimens quarrez, qui pourroient être des Tableaux, comme 7–8, 11–12. Cette préparation faite, prenez le quart de tout le Plafond qui est representé par le triangle C D E ; puis du point R, milieu de A B, élevez R Q égale à la hauteur de l’oeil que nous supposons placé au point Q, duquel si vous tirez au point H la droite Q H, elle coupera la ligne C D du Plafond au point a. Que si vous prenez avec le compas la distance du point C au point a, & que vous portiez cette même distance sur la ligne du milieu R O E du point O au point h : si vous tirez de ce point h la parallele G h F finissant de part & d’autre sur les diagonales C E & D E, le trapeze C G F D renfermera tous les ornemens, & les parties comprises entre les lignes C D & H M, qu’il sera facile de rapporter sur ledit trapeze, comme vous l’allez voir.
Après avoir prolongé toutes les perpendiculaires 7–7,8–8, 3–1, 4–2 jusques sur la ligne C D que nous prendrons pour la ligne de terre, nous tirerons de tous ces points des lignes fuyantes au point E, telles sont les lignes 9–10, 5–m, 6–n, 1–o, 2–p, & leurs semblables, lesquelles marqueront déja dans le trapeze C F les côtez des pilastres, & des quadres ou tableaux qui doivent y être representez ; il n’y a plus qu’à terminer leur hauteur, ce que nous ferons de cette maniere. Prolongez les lignes 7–8, & 7–8 haut & bas jusques contre la ligne C H, & des points I & L où elles coupent cette même ligne C H, tirez au point Q les droites I Q & L Q, elles couperont la ligne C D aux points b & c : Prenez avec le compas les distances du point C aux points b & c, & les rapportez successivement du point O de la ligne O E aux points f & d. Si des points f & d, vous tirez les paralleles fff & ddd, elles couperont les fuyantes 5–m & 6–n en des points m & n, &c. qui sont ceux que nous cherchons.
Vous aurez donc sur le trapeze C G F D les mêmes compartimens que nous avions marqué sur la partie augmentée C H M D, lesquelles vûs d’en-bas & du point Q, que nous supposons être au milieu de la piece, paroîtront à l’oeil, comme s’ils étoient aplomb sur la muraille prolongée AHBM, quoyqu’ils soient figurez sur le Plafond, dont le quart est representé par le triangle C E D ; les trois autres parties du même Plafond feront pareilles à C E D ; & l’on verra par cette pratique un des plus surprenans effets de la Perspective, dont la beauté dépend de la justesse de l’execution.
Comme cette pratique n’est pas moins utile qu’elle est curieuse & surprenante, j’en donnerai encore un exemple dans la Planche VII. figure 2. dans laquelle la ligne D marque toûjours le profil du Plafond sur lequel on veut faire paroître l’ordonnance des pilastres avec les compartimens & voûtes qui sont representez au-dessus de la ligne C O, qui doivent être profilez avec le plus d’exactitude que l’on pourra, & que l’on renvoiera sur le quart du Plafond E O D G, de la même maniere que nous l’avons enseigné ci dessus. Les lignes marquées des mêmes lettres & caracteres feront assez voir que la pratique est toûjours la même, & qu’il n’y a point d’autre difference entre l’une & l’autre que la representation des corniches, chapiteaux & bases des pilastres, dont les projections sur la ligne C D se rapporteront quarrément sur la ligne O E, comme il a été dit ci-devant.
Si le Plafond n’étoit plus quarré, comme dans les exemples précedens, & qu’il fût d’une portion circulaire, ce qui arriveroit si le plan de la piece étoit un cercle, la pratique seroit toûjours la même, avec cette seule difference, que toutes les lignes droites qui sont paralleles à O D comme h, m & les autres, seroient autant de cercles concentriques & paralleles entr’eux, dont le centre seroit toûjours au point E ; ce que je croi si facile à entendre, que je ne m’y arrêterai pas davantage.

REMARQUES.
On peut bien avoir déja remarqué qu’il y a plusieurs differences considerables entre cette espece de Perspective dont nous traitons en ce lieu, & l’autre que nous avons enseignée auparavant, dont la premiere est que le Tableau est dans un plan parallele à l’horison, au lieu que ci-devant il se trouvoit dans un plan qui lui étoit perpendiculaire.
Secondement toutes les lignes perpendiculaires à l’horison comme H C, 7–7, 8–8, &c. doivent tendre au point E.
Troisiémement les lignes qui sont perpendiculaires à la face que l’on regarde, comme 1–2, & 3–4 vont aboutir au point Q. Enfin les lignes paralleles à C D, comme 7–8 & les autres lui sont encore paralleles sur le Tableau, & suivent le même contour ; en sorte que si la ligne C D est circulaire, toutes les autres qui lui sont paralleles seront pareillement circulaires, ce qui étant bien consideré facilite & abrege en même temps cette pratique.
Je ne parlerai point icy des Tableaux qui se peuvent faire dans des Voûtes comme s’ils étoient faits sur des murs droits & perpendiculaires à l’horison ; car on peut dire que ces cas arrivent rarement ; & que d’ailleurs ce que nous avons dit dans cette Pratique au sujet des Plafonds, peut suffire pour en trouver la methode, qui ne sera pas difficile à ceux qui seront un peu versez dans la Geometrie.
