Fourcroy 1766

Charles-René de Fourcroy de Ramecourt, Art de Chaufournier, [s. l.] 1766.


pp. 1–7

ART
DU
CHAUFOURNIER


Par M. FOURCROY DE RAMECOURT.

1. Le Chaufournier, proprement dit, borne son Art à convertir en Chaux la pierre qui en est le plus naturellement susceptible. Comme il faut que cette pierre ait été tirée de la carrière, tout homme qui par son métier de Chaufournier, ou pour l’entreprise de quelque grande construction, a besoin de fabriquer beaucoup de Chaux, doit exploiter les carrières en même temps que les Fours à Chaux ; & même pour y trouver son compte, il faut ordinairement qu’il fournisse la pierre de taille & le moëllon des bâtiments en même temps que la Chaux : quiconque dirige de grands travaux doit avoir au moins des notions claires de l’un & l’autre attelier, & de plus avoir étudié la Chaux de son canton dans ses effets, & sçavoir à la traiter convenablement à la durée des édifices & a 1’économie de leur établissement.

… Nulla ars non alterius artis
Aut mater aut propinqua est. (Nicol. de la Grand. Ch. 6.)

Mais cette intime liaison de plusieurs Arts entre eux, loin de nous obliger à les décrire ensemble, exige des détails particuliers sur chacun d’eux. Tous les travaux du Carrier ne sont pas nécessaires pour la Pierre à Chaux ; ainsi j’en rapporterai seulement par occasion quelques-uns qui n’ont guere d’autre objet que les Chaufours.

2. L’Art du Chaufournier, tel qu’il se pratique, n’exige pas beaucoup d’industrie. J’ai suivi ou rassemblé les procédés que l’on y emploie sur nos frontières depuis le Rhin jusqu’à Calais, ainsi que dans d’autres Provinces du Royaume, & je les ai trouvé peu variés. Cependant je ne compte pas donner ici tout ce qui concerne cet Art. Je n’ai jamais vu fabriquer la Chaux de cailloux (Acad. 1721. p. 269.) ni celle de coquilles, dont on fait usage en Hollande, en Bretagne & ailleurs. Je n’ai point vu certains Fours à Chaux que j’indiquerai ; mais M. Duhamel qui veut bien suivre l’édition de mes Mémoires, joindra sans doute à mes recherches de ses excellentes notes, par lesquelles il sçait compléter les écrits du genre de celui-ci, qu’il veut bien se charger de présenter à l’Académie: il me paroît aussi que M. de Reaumur a travaillé à la description des différentes manieres de faire la Chaux (Acad. 1721. p. 270.).

J’ai été secouru pour composer ce Mémoire par plusieurs Officiers du Corps où je sers, & autres Citoyens qui ayant à cœur comme moi de voir étendre la connoissance de tous les Arts, pour l’économie des fonds du Roi & des particuliers, ont bien voulu m’aider d’observations que je n’avois pas été à portée de faire par moi-même. Je les citerai avec reconnoissance aux Articles que chacun d’eux m’a fournis.

Du choix de la Pierre à Chaux.*

3. Le Chaufournier ignore communément les distinctions & les restrictions que les Physiciens ont admises entre les pierres calcaires. La pierre blanche, ou presque blanche, c’est-à-dire, marneuse ou crétacée, qui, à proportion qu’elle est plus tendre, fournit ordinairement la Chaux de moindre qualité ; & la pierre dure, bleue, noire, veinée de plusieurs couleurs, ou de la nature des marbres : c’est à peu-près tout ce qu’il connoît pour ses fours.

* On n’a rien trouvé dans le dépôt de l’Académie qui eût rapport à la cuisson de la Chaux ; ainsi toutes les Planches ont été gravées sur les desseins de M. Fourcroy, & on y reconnoît, ainsi que dans le discours, l’exactitude & la clarté qui se trouvent dans tous les Mémoires de cet Auteur, & qu’on a déja remarquées dans ceux qu’il a donnés à l’Académie sur les grands Fours à cuire la brique. Ainsi, malgré la permission que m’a donnée M. Fourcroy, mes Notes ne renfermeront que des choses très-peu intéressantes.

On distingue en général les pierres en deux classes, sçavoir les pierres calcaires & les pierres vitrifiables : les premieres étant exposées à une violente calcination se réduisent en Chaux, & les autres se convertissent en verre.

Les pierres calcaires sont la craie, le marbre, le spath, la marne, les coquilles fraîches ou fossiles, les madrepores & plusieurs pierres à bâtir qui tiennent de quelques-unes de ces substances.

Les pierres vitrifiables sont les silex, les agates, les cailloux, les sables, quelques especes d’ardoises, les granites, &c. Cependant il y a quelques pierres qui à l’inspection semblent des silex, & qui néanmoins se convertissent en Chaux.

On peut, sans avoir recours à la calcination, distinguer aisément les pierres calcaires des vitrifiables ; car les vitrifiables résistent à l’action des acides, qui dissolvent les pierres calcaires. Cependant l’albâtre & le gyps qu’on peut regarder comme des pierres calcaires, ne sont point attaquables par les acides, parce que dans ces pierres la partie calcaire est chargée d’acide vitriolique.

Il ne faut quelquefois que de légeres circonstances pour changer une pierre calcaire en une vitrifiable ; les substances vitrifiables leur donnent souvent cette propriété : c’est pourquoi quand il se trouve dans un Four à Chaux une pierre vitrifiable entre des pierres calcaires, il se forme une grosse masse à demi-vitrifiée qui fait bien du tort au Chaufournier ; bien plus, ayant mêlé ensemble de l’espece de l’ardoise qui ne se vitrifie pas & une pierre calcaire, ces deux substances, non vitrifiables lorsqu’elles sont calcinées séparément, se sont vitrifiées étant mêlées ensemble. Au reste quand je dis qu’il ne faut quelquefois que de légéres circonstances pour changer une pierre calcaire en une vitrifiable, je dois faire observer qu’il ne s’agit point des pierres exposées à des feux d’une violence extraordinaire, puisqu’on sçait que le grand miroir ardent de l’Académie fond des substances qui résistent constamment aux feux de nos fourneaux.

On peut dire en général, comme le remarque M. Fourcroy, que les pierres les plus dures sont celles qui font la meilleure Chaux.

Si nous voulions fixer plus particuliérement, & relativement à l’Architecture, le nom de Pierre-à-chaux sur quelque espece, comme l’ont fait à d’autres égards plusieurs Lithologues, il semble que ce devroit être sur une pierre propre à donner la meilleure Chaux, & qui ne fût bonne à aucun autre usage : nous en allons voir un exemple. On pourroit cependant dire en général que plus une pierre approche d’être marbre, & meilleure est la Chaux qu’elle produit,* si celle dont je vais parler ne paroissoit former une exception à ce principe.

* J’ai fait de la Chaux avec du Marbre blanc elle étoit très-bonne & d’une blancheur à éblouir, & étant éteinte, elle se dessécha & prit corps, sans être mêlée avec aucun Sable, au point qu’on ne pouvoit plus en faire du mortier, & le dessus étoit brillant comme la couverte de la Porcelaine. Cette Chaux de marbre auroit été excellente pour les peintures en impression. Le marbre noir fait de la Chaux très-blanche.

De la meilleure Chaux connue.

4. LA meilleure Chaux de notre frontiere au Nord, & peut-être aussi la plus parfaite qui soit connue jusqu’à présent, est, je crois, celle qui se fait dans les environs de Metz, Thionville, & Bitche. Elle me paroît supérieure à la Chaux forte de Piedmont & d’Italie, à celle des environs d’Alais. (Acad. 1746, 1749) & à toutes les autres espèces dont il est parlé dans différents Auteurs. Je n’ai pas demeuré long-temps à Metz, & j’y étois chargé d’un service qui ne m’a pas permis de faire sur cette Chaux & sur la pierre qui la fournit, autant d’épreuves que je l’aurois souhaité. Je ne doute pas que la Société Royale des Sciences & Arts de Metz, ne nous fasse connoître cette partie de l’Histoire naturelle de la Lorraine, que les propriétés d’une telle Chaux rendent intéressante pour tout le monde. Mais j’y ai rassemblé différents Mémoires & observations dont je ferai usage pour parler de ses effets & de sa fabrication, sauf les erreurs que mes Confrères dans cette Société ont à portée de rectifier.

5. On lit dans le Livre, assez singulièrement intitulé la Science des Ingénieurs, quoiqu’il contienne de bons détails, (Liv. 3. Chap. 3.) « qu’une quantité de cette Chaux, fusée dans des trous bien couverts de sable, s’est trouvée l’année suivante aussi dure que la pierre ; qu’il a fallu la casser avec des coins de fer, & l’employer comme du moëllon ; qu’à Metz toutes les Caves en sont faites comme on le pratique à Rome avec la Pozzolane & la Chaux forte, mais « sans autre mélange que du gros gravier de riviere ; qu’il n’y entre ni pierres ni briques ; & que quand ce mortier a fait corps, les pics les mieux acérés n’y peuvent mordre ». J’ai reconnu par moi-même qu’il y a dans le pays deux façons d’employer cette Chaux.

Premiere façon d’employer la chaux de Lorraine.

LA premiere est de l’étouffer en monceaux de 40 à 80 pieds cubes, sous une couche de moyen sable de riviere bien pur, de deux pouces d’épaisseur, que l’on arrose légèrement d’un peu d’eau par-dessus. Au bout de 24 heures la Chaux se trouve réduite en poussiere, à-peu-près comme si elle avoit été éteinte par défaillance ; on y ajoûte alors encore du sable, en sorte qu’il y en ait en total au moins le double en cube de ce que l’on a mesuré de Chaux vive, & de l’eau ce qu’il en faut pour pouvoir bien mêler & corroyer le tout ensemble ; puis on l’emploie sur le champ. Si l’on veut la garder quelque temps éteinte, il ne faut y mêler que la premiere portion de sable qui a servi à l’étouffer ; parce qu’en y mêlant deux tiers de sable contre un tiers de Chaux, le mortier se trouve pris au bout de 15 jours, & ne peut plus être employé.

Seconde façon.

6. LA seconde façon d’employer cette Chaux est celle qui fait principalement connoître sa force & son apreté. M. de Cormontaingne, mort en 1752 Maréchal-de-Camp, Directeur des Fortifications dans les Evêchés, & l’un des plus sçavants Ingénieurs ordinaires que le Roi ait jamais eu, dit dans un Mémoire particulier sur les mines: « Il n’y a pas de pays au monde qui ait de si bonne Chaux que Metz, où elle a la qualité de durcir encore plus vite dans l’eau qu’à l’air. On sçait par mille expériences qu’il suffit de mêler cette Chaux avec de gros gravier au lieu de sable ordinaire, sans y jetter d’eau, mais se contentant de retourner plusieurs fois la Chaux & le gravier à sec pour les bien mêler ensemble ; ce que l’on nomme dans le pays, de la Chaux retournée. On la jette en cet état le plus doucement que l’on peut dans l’eau (de la riviere) derriere une haie de charpente, pour empêcher qu’elle ne soit tourmentée & délavée par le flot ou le courant. Elle y durcit en moins d’un an comme le plus fort rocher, quoiqu’on n’y ait mêlé ni (autres) pierres ni moëllons. Mais cela fait des maçonneries très-coûteuses. Pour les rendre un peu moins cheres, on jette dans ces coffres alternativement une brouette de Chaux retournée & une brouette de moëllons ». Sans autre précaution, ce mélange prend de même, & réussit parfaitement à former le rocher. Cette Chaux, que j’appellerai Chaux âpre de Lorraine, mérite assurément bien d’être connue par des détails particuliers.

Pierre qui produit la Chaux de Lorraine.

7. ELLE est faite avec une pierre presque noire, ou d’un bleu très-foncé, plus pesante, quoique sensiblement plus tendre au sortir de sa carriere, que toute autre espèce de pierres à Chaux du pays, qui sont de roche bleue, & ne produisent que de la Chaux fort médiocre. J’ai trouvé que nouvellement tirée elle pése environ 195 livres le pied cube ; au lieu que toutes les autres pierres bleues des environs de Metz ne pésent que de 160 à 180 livres au plus. Cette pierre noire est d’un grain très-fin, puisqu’elle prend un beau poli luisant : on en fait des carreaux pour paver quelques Eglises & des Salles basses : elle diminue de poids à l’air, & y augmente de dureté : en sorte que pour pouvoir la tailler quelque temps après l’avoir tirée de sa carriere, il faut la conserver enterrée, & avec son humidité naturelle ; sans quoi elle s’éclate, & est très-difficile à traiter : quand elle demeure plusieurs hivers à la gelée, elle s’exfolie & se divise en beaucoup de lames toutes irrégulieres dans leur épaisseur : j’en ai vû qui en sept ou huit années avoient été réduite en poussiere très-fine ; ce qui fait qu’elle ne doit jamais être mise en œuvre dans les maçonneries à l’air, ni par conséquent dans la plupart des bâtiments civils : elle peut seulement être admise dans l’épaisseur des gros revêtements, & dans les souterrains. Telle est la pierre que je nommerai par préférence la Pierre à Chaux.

Le Bousin n’est pas propre à faire la Chaux.

8. ON met à profit dans les carrieres l’impression que la gelée fait sur cette pierre pour la séparer d’un Bousin, fausse pierre, ou spath fusible très-dur, d’un ou deux pouces d’épaisseur, dont elle est ordinairement enduite sur ses deux lits. Ce Bousin, qui se trouve aussi joint à la plupart des lits de toute espèce d’autres pierres, n’est propre nulle part ni pour la Chaux ni pour le moëllonnage ; il faut absolument le rejeter. Les gelées ordinaires d’un seul hivers en dépouillent parfaitement les deux lits de la Pierre à Chaux âpre, & épargnent en cela de grands frais au Chaufournier quand il a de la pierre tirée d’avance.

Carriere de la Pierre à Chaux âpre.

9. LES carrieres où elle se trouve ont aussi quelques singularités qui ne se rencontrent pas dans les autres. Dans les carrieres ordinaires, la Pierre est communément toute contiguë, ou sans intervalles considérables entre les bancs ou lits, qui sont aussi diversement inclinés à l’horison : la Pierre à Chaux âpre est disposée par lits presque toujours horizontaux ou de niveau. (Fig. 2) depuis moins de deux pouces jusqu’à douze ou treize pouces d’épaisseur : mais chaque banc est séparé du banc inférieur par d’autres couches de terre & de tuf, qui ont ensemble depuis trois pouces jusqu’à 24 ou 25 pouces d’épaisseur ; en sorte que sur un restant de la carriere de 20 pieds de hauteur, il ne se rencontre quelquefois pas six pieds d’épaisseur de cette bonne pierre : le plus souvent on y en trouve environ 8 pieds. C’est pour cela qu’il est de la prudence des Entrepreneurs de ces sortes de carrieres de ne point y entamer le travail, sans y avoir fait ouvrir des puits, dont le nombre, la profondeur, & la disposition puissent leur avoir appris positivement s’ils y trouveront toute la pierre dont ils ont besoin ; quelle sera l’étendue de la carriere, & quels en seront les déblais. Ordinairement le premier lit de cette pierre n’est pas à plus de quatre à cinq pieds au-dessous de la superficie des terres ; quelquefois il se montre à découvert. La surface supérieure de chaque banc ressemble assez bien à un pavé de grands carreaux parallélogrammes, par bandes ou routes ; chaque carreau ayant depuis six jusqu’à dix-huit pouces de largeur, sur deux ou trois fois autant de longueur, & étant séparé de ses jointifs par des intervalles tantôt fort étroits, comme une simple fêlure, tantôt d’un demi-pouce de large : en quelques endroits il semble manquer un carreau. Ces bancs ont d’une grande étendue, comme de plusieurs arpents, à moins qu’ils ne se trouvent interrompus par des cavités ou ressauts naturels dans le terrain de la carriere.

Fossiles qui se rencontrent dans cette Carriere.

10. ON rencontre entre les bancs de cette pierre beaucoup de pyrites sulfureuses, & de coquilles entre lesquelles je me rappelle avoir remarqué le Limaçon noir, le Buccin noir, le Nautile en très-grande quantité, & quelques autres. C’est, je crois, de ces carrieres qu’on a tiré des cornes d’Ammon de plus de 15 pouces de diamétre, si je m’en souviens bien, que j’ai vu conservées à Metz dans le cabinet de M. l’Abbé de Besse, Chanoine & grand-Chantre de la Cathédrale. Ces coquilles sont remplies de terre ou de matiere pétrifiée, suivant le lit de la carriere dans lequel elles se trouvent. Quand elles font dans la pierre, elles peuvent nuire à l’édifice du four à Chaux, parce que le feu les fait éclater, comme si elles contenoient quelque portion d’air chargé de vapeurs auquel le feu donnât la force de briser des enveloppes fort dures & tout ce qui se rencontre dans la sphère de son explosion, souvent avec autant de bruit qu’un coup de pistolet bien chargé. Quand ces coquilles sont calcinées, elles se trouvent réduites en une poussiere très-fine & d’une extrême blancheur : on en ramasse exprès à Metz de celles qui se trouvent dans la terre pour en faire de la Chaux à blanchir les murs.

11. Cette pierre, dont je ne sache pas que l’on ait fait l’analyse, paroît contenir entr’autres principes une plus grande quantité de soufre, soit en substance, soit combiné, que toute autre pierre à Chaux ordinaire : elle en a la couleur quand elle est calcinée ; pendant qu’elle est au four, elle porte à plus d’une demi-lieue, sous le vent, une fumée noire & épaisse précisément de la même odeur que celle de la poudre à canon : sa flamme ensuite sent le soufre pur, à ne pas s’y méprendre. Quoi qu’il en soit, la nature semble avoir réuni dans ce fossile dans un éminent dégré, tous les caractères qui constituent essentiellement la Pierre à Chaux. Si Messieurs Duhamel, Malouin, Macquer, Pott, & autres Sçavants qui ont travaillé sur la Chaux, avoient employé de cette pierre, si M. Geoffroy s’en étoit servi pour son Silex artificiel, peut-être cette Chaux dans leurs mains nous auroit-elle révélé des choses très-utiles dans l’art de bâtir & dans plusieurs autres.

Méchanique de ces Carrieres.

12. LE plus grand travail pour tirer cette pierre de sa carriere consiste dans le déblai des terres abondantes, tant de la surface que d’entre les bancs. Il est bien important ici d’avoir choisi un espace suffisant pour former le dépôt de toutes ces terres ; (Art de tirer la pierre d’ardoise, pag. 4 & 5). La pierre, dont les lits sont si minces (No. 9) résiste peu aux efforts du Carrier. Il s’arme d’un levier à bourrelets proportionné par sa force au volume de la pierre qu’il attaque ; il engage le plus avant qu’il peut la pointe de ce levier sous la pierre (Fig. 3) ; puis à l’aide d’un bâton pour se soutenir, il monte sur les bourrelets du levier où il place ses talons ; & faisant agir par secousses répétées le poids de tout son corps vers l’extrémité supérieure de ce levier, il a bientôt ébranlé un bloc de pierre, que d’autres hommes déplacent ensuite à la main, ou avec plusieurs pinces, pour que le premier puisse en déchattonner une autre. On brise ces pierres avec des masses de fer quand elles font trop grosses, pour pouvoir les transporter aisément aux fours à Chaux sur des brouettes.

Prix de cette Pierre sur les lieux.

13. LORSQUE la carriere est entamée, un attelier de cinq hommes en tire par jour d’été, une toise & demie cube de cette pierre, & en hiver une toise. Elle se payoit vers 1756, 40 sols la toise cube, & le déblai 20 sols : & comme il se rencontre, réduction faite, environ une toise & demie de déblai par toise cube de pierre, elle revenoit à 4 liv. 10 sols au plus la toise cube, y compris 10 sols pour les frais d’outils, & 10 autres sols de loyer ou d’achat du terrain & de la découverte de la carriere.

J’ai cru devoir entrer dans ces détails sur cette Pierre à Chaux, qui me paroît unique dans son espèce, & au moyen de laquelle il s’est fait des chef-d’œuvres de bâtisse dont le récit paroîtroit incroyable.


pp. 7–8

DES FOURS A CHAUX.

Deux genres de Fours à Chaux.

14. J’AI vû pratiquer assez généralement deux méthodes également communes pour calciner la pierre, comme pour cuire la brique; l’une au moyen d’une grande & vive flamme que l’on place sous une masse de pierres; ce qui comprend la plupart des fours à Chaux où l’on brûle du bois, des bourrées de bruyeres, genets, ou sarment, de la paille, du chaume, &c. l’autre au moyen d’un feu beaucoup moins flambant, que l’on entremêle par couches avec les pierres, & qui se fait soit avec du bois, soit avec la houille, ou toute autre espèce de charbon fossile, le charbon de bois, la tourbe, &c. On croit cependant aux fours à Chaux de Metz, qu’il faut absolument une flamme claire & fort élevée pour fabriquer la Chaux âpre. Peut-être n’est-ce là que le préjugé d’un canton où les bois sont encore assez communs, & l’usage de la houille moins connu qu’il ne l’y deviendra par la suite.

De l’emplacement des Fours.

15. POUR établir les fours à Chaux, sur-tout lorsqu’il s’agit d’une grande exploitation, & d’en construire plusieurs ensemble, on doit choisir, si cela se peut, quelque tertre ou coupe de terre suffisamment élevé au-dessus d’une partie du terrain naturel, pour pouvoir y creuser les fours, & avoir accès au pied & au sommet sans y dépenser beaucoup en maçonneries & terres rapportées, (Fig. 2, 4 & 7): si l’on peut faire en sorte que le sommet de ce tertre se trouve de niveau avec les carrieres & à 15 ou 20 toises de distance, il y aura encore une grande épargne sur le transport de la pierre. On verra cependant ici différents exemples de fours à Chaux élevés en rase campagne. (Fig. 22, 29, &c.)

16. La disposition intérieure de ces fours est nécessairement différente suivant que l’on veut faire usage d’un feu plus ou moins flambant (Nº. 14). Il faut des foyers dans les fours à grande flamme, & un arrangement de la pierre, qui ne réussiroit pas dans les fours à petit feu.


pp. 8–23

PREMIER GENRE DES FOURS A CHAUX ;

FOURS A GRANDE FLAMME.

DES FOURS ELLIPSOÏDES.

Fours pour la Chaux âpre de Lorraine.

17. J’AI vu des fours à grande flamme de deux diverses formes. Les uns sont intérieurement des ellipsoïdes allongés & tronqués, ou l’équivalent ; les autres de figure cubique ou parallelipipédale. Il s’en fait apparemment aussi de formes encore différentes, & tels que l’on en voit dans les desseins de l’Encyclopédie, à l’article Architecture: mais je n’en ai nulle connoissance.

Construction de ce Four.

18. LES plus grands fours que l’on construise pour la Chaux âpre en Lorraine, sont creusés en terre d’abord cylindriquement sur environ 15 pieds de diametre & 3 à 4 pieds de profondeur ; dans ce cylindre, on creuse un encuvement ou cône tronqué de 13 pieds de diamétre par le haut, réduit à 8 par le bas, sur 6 pieds & demi de hauteur, en y laissant un pan coupé T V (Fig. 8), sur le côté où doit être l’entrée du fourneau. Cette partie basse est destinée à recevoir le foyer A (Fig. 7), que les Chaufourniers appellent le Fourneau. On a soin que son fond soit un peu plus élevé que le bas du terrain naturel, pour préserver le fourneau des eaux de pluies. Tout ceci suppose le tertre dont j’ai parlé (Nº. 15).

19. Sur les bords supérieurs de cet encuvement, on éléve de 6 pieds en maçonnerie de moëllons posés & rejointoyés en mortier d’argille, une couronne L (Fig. 6), au parement de laquelle on donne un talus renversé, ou en sur-plomb, en sorte que de 13 pieds de diamètre par le bas elle se réduise à 12 au sommet, ayant soin de bien battre & condenser les terres que l’on rapporte derriere cette maçonnerie. On sçait que l’argille & la terre franche sont les ingrédients propres aux mortiers des maçonneries qui souffrent immédiatement l’action du feu.

20. Le sommet de cette couronne de maçonnerie avec les terres qui la rencontrent, doit former autour du four une plate-forme de 6 à 7 pieds de large, que l’on tient aussi plus élevée que le terrain du haut de la berge, afin qu’aucunes eaux de pluies ne puissent s’écouler auprès du four. On se sert pour cette maçonnerie de la même pierre à Chaux, choisie dans les morceaux de 6 à 8 pouces d’épaisseur & largeur, sur 20 à 24 pouces de queue: la brique seroit certainement beaucoup meilleure à cet usage.

21. En faisant l’excavation du four, on n’a pas manqué d’en éloigner le tracé suffisamment du bord de la berge, pour réserver sur ce côté une épaisseur H (Fig. 7) de 6 pieds de bonne terre, à travers laquelle on construit une petite galerie ou voute à plein ceintre C, qui est la gueule du four. Cette galerie a 4 pieds de hauteur, un pied & demi de largeur par le bas, & ses pieds-droits en talus. Si le four se trouve creusé dans une terre argilleuse & de bonne consistance, on ne maçonne ni la voûte ni ses pieds-droits sur la longueur de la gallerie: on se contente d’en maçonner l’ouverture extérieure, après que le four est chargé, pour la partager sur sa hauteur en deux autres E F, chacune de 18 pouces en quarré. L’inférieure F sert à tirer la braise du fourneau avec un rolle ou espèce de fourgon de fer de 16 pieds de longueur ; la supérieure E pour y jetter le bois & attiser le feu avec une fourche de même longueur. Ces deux ouvertures font réduites à la moindre grandeur possible, tant afin que le fourneau tire mieux l’air de la galerie, que pour lui conserver sa chaleur en bouchant plus aisément sa gueule, au moyen de bouchons à anses, comme ceux de nos fours de Boulangers.

22. La gueule du four doit être sous un appentis H (Fig. 4.) G (Fig. 7), qui, s’il est fermé totalement de planches bien jointives, n’en vaut que mieux, parce qu’il préserve la gueule du four des coups de vent & de la pluie, qui nuisent beaucoup à la régularité du feu. Cet appentis conserve aussi séchement le bois destiné pour le four.

23. Si l’on construit cinq ou six semblables fours collatéraux (Fig. 4), on les espace à 4 ou 5 toises l’un de l’autre. Alors au lieu d’un simple appentis sur le devant, on forme une galerie commune pour tous les fours ; & l’on ménage autour de chaque four les accès & rampes M (Fig. 4) nécessaires à toutes leurs manœuvres.

Charge de ce Four.

24. L’EGALITÉ de la calcination dans toutes les pierres dont on charge ce four, dépend presqu’autant de l’arrangement qu’on leur donne que de la conduite & du dégré de chaleur du feu. Le fourneau A (Fig. 7), ou le vuide qui occupe le milieu de l’encuvement (Nº. 18), est une voûte paraboloïde de 6 pieds & demi de diamétre à sa base, & d’environ autant de hauteur, dont la calotte ou courbure n’est point formée par des voussoirs ou pendants, qui exigeroient trop de soin. On commence par arranger autour de la base des éclats de pierres grands comme la main, dont on forme une bordure ou banquette de 6 pouces de haut en les maçonnant avec l’argille: comme ils supporteront un grand poids, il est essentiel qu’ils ne puissent se déranger. On pose en même temps à sec le pied-droit de la voûte, aux pierres duquel on donne d’abord une saillie d’environ 3 lignes des unes sur les autres. Toutes les pierres de cette voûte font choisies de deux à trois pouces d’épaisseur, entre celles qui n’ont point de coquilles (No. 10). On les prend courtes pour le bas, & l’on augmente au parement leur saillie de quelques lignes d’assise en assise, jusqu’à leur en donner deux pouces & plus à la naissance du bombage. On emploie en même temps des pierres de plus en plus longues à mesure que les pieds-droits s’élévent, réservant celles de 30 à 40 pouces pour former la voûte, en leur donnant jusqu’à trois & quatre pouces de saillie par assise. Enfin on ferme cette voûte par de semblables pierres les plus longues que l’on peut trouver ; ce qui compose une bâtisse fort simple & assez solide. A Metz, on arrange toutes les pierres du fourneau jointives les unes aux autres par l’intérieur de la voûte: ailleurs, où l’on donne à-peu-près la même forme aux fours à Chaux, on espace toutes les pierres d’une même assise à quelques pouces les unes des autres.

25. A mesure que les pieds droits du fourneau s’élévent, on en garnit le pourtour par de grosses pierres d’un demi-pied cubique, que l’on arrange sur la queue des premieres Pierres plates, sur-tout à l’endroit du rein de la voûte, puis de moindres morceaux derriere ces premiers, & enfin de menus éclats contre les parois du four. On conduit tout ce travail par couches de niveau, & on l’arrase de même lorsque la voûte est fermée. On charge de la même façon le dessus de la voûte, ou le milieu du four suivant son axe sur 3 à 4 pieds de diamétre de toutes les plus grosses Pierres que l’on puisse facilement transporter ; ensuite on les choisit plus petites, & toujours avec dégradation de volume vers la circonférence, où l’on jette des éclats sans arrangement ; manœuvre qui se répéte jusqu’à l’orifice supérieur du four, que l’on arrase aussi de niveau.

26. Outre le vuide du fourneau pratiqué sur la base du four (Nº. 24), on y forme en même temps une autre portion de voûte semblable à B (Fig. 7, & 9), qui s’appelle l’entrée du fourneau. Cette nouvelle portion de paraboloïde appuie sa coupe verticale contre la paroi de l’encuvement en pan coupé T V (Fig. 8, Nº. 18), où se trouve la gueule. Elle a huit à neuf pieds de hauteur sous clef, environ 3 & demi de largeur par le bas, & forme une arrête paraboloïdimbre K (Fig. 7 & 9) par sa rencontre avec l’ouverture du fourneau, qui n’a qu’un pied & demi de large, sur environ cinq pieds de hauteur. Cette seconde voûte s’exécute précisément comme le fourneau, & s’éléve seulement de 2 à 3 pieds plus haut à sa clef, afin que la poussée de son berceau se fasse sur le rein du fourneau, & ne puisse en déranger les pieds-droits. On entend bien que j’emploie dans ce Mémoire les termes de paraboloïde, sphéroïde, & autres semblables, pour aider ma description ; mais que tout le travail des fours à Chaux s’exécute à l’œil, par gens qui ne connoissent ni régles ni compas.

27. Lorsque le four est rempli de Pierres jusqu’à son orifice supérieur, on le termine en y ajoûtant encore un demi-ellipsoïde de mêmes Pierres K I K (Fig. 6), dont le sommet s’élève de 6 pieds plus haut que l’orifice du four, en y rangeant toujours autour de l’axe sur 4 pieds de hauteur les plus grosses Pierres, mais qui ne doivent être ici que du volume des moyennes rangées au-dedans du four. Tout le reste de la solidité de ce comblement n’est composé que d’éclats posés à plat, par conséquent avec un peu plus de sujétion que dans le four.

28. On recouvre ensuite tout le dehors de cette calotte de grosses Pierres, qu’ils appellent les Tuileaux I (Fig. 5 & 6), d’un pied de long & de six pouces d’épaisseur, que l’on arrange sur leur plat, & dont on ferme les joints avec un mortier d’argille mêlé de foin. On ne bouche cependant pas les joints inférieurs, ou du premier rang des tuileaux près l’orifice du four: on choisit même pour ce premier rang des Pierres angulaires ou pointues par un de leur bout, afin que ces joints, nommés les Creneaux du four G, restent bien ouverts, & donnent un passage libre à la flamme & à la fumée.

29. On y ajoûte encore ce qu’ils appellent la Cheminée, en posant sur la maçonnerie de l’orifice du four, à trois pouces des creneaux, une bordure d’un pied de hauteur de Pierres K (Fig. 5, & 6), qui ont six pouces d’épaisseur, posées debout, & que l’on rejointoie comme les tuileaux avec le même mortier. Ces Pierres de cheminée rougissent de feu, mais ne se calcinent jamais: elles sont destinées uniquement à parrer les coups de vents sur les creneaux.

30. Toutes les Pierres qui entrent dans ce four ont été bien décrassées & nétoyées, sur-tout de leur Bousin (Nº. 8), qui empêcheroit leur calcination: celles des voûtes ont été taillées & ajustées exprès par le bout qui doit se présenter au parement ; ce qui fournit des éclats pour la bordure à la circonférence du four.

31. Le four ainsi totalement chargé, on entoure son sommet d’une haie de planches F (Fig. 5 & 6) de quatre pieds & demi de hauteur, posées de champ entre des piquets à 2 pieds & demi de la cheminée ; ce qui forme un abri-vent au couronnement. On y laisse une porte pour pouvoir approcher le sommet du four, & réparer le mortier des tuileaux & cheminée, quand la chaleur le fait gercer & se fendre. Au moyen de cet abri-vent, & de l’appentis du devant du four (Nº. 22), il est assez indifférent comment il est orienté.

Du feu de ce Four.

32. LE meilleur bois pour fabriquer la Chaux âpre, suivant les Chaufourniers de Metz, est le Tremble, comme flambant plus aisément que tout autre ; ensuite diverses espèces de Bois blancs ; & enfin le Chêne: on y admet cependant de toute espèce de bois comme il se trouve.* L’expérience leur a appris que plus le bois fait de flamme, moins le four en consomme ; en sorte que leur industrie principale pour la conduite du feu, consiste à le faire le plus clair qu’il est possible. Il faudroit peut-être en conclure à Metz, comme on le fait ailleurs, que tous menus végétaux bien secs & moins chers que le bois, vaudroient encore mieux à cet usage, & en faire des épreuves. Ici outre le choix du bois, on cherche, par sa disposition dans le fourneau, à lui faire jetter une grande flamme : on le fend en menus morceaux de toute la longueur du bois de corde, pour qu’il devienne plus sec, & lui faire acquérir plus de surface.

* Les Bois tendres qu’on nomme Bois blancs, Tremble, Peuplier, Saule, Aulne, &c. se consument très-vite ; mais quand ils sont bien secs, ils font beaucoup de flamme & un feu ardent ; ils ont l’avantage d’être moins chers que les Bois durs. Le Charme & le Hêtre font aussi une belle flamme.

33. ON place d’abord dans le fourneau quelques fagots sur des copeaux auxquels on met le feu, & l’on y ajoûte un peu de bois fendu, pour échauffer le fourneau par degrés. Si les pierres étoient surprises d’un feu trop vif, plusieurs se briseroient & se déplaceroient, la voûte pourroit s’écrouler : au lieu qu’un feu modéré les fait suer doucement, & jetter toute leur humidité sans accident : on prend la même précaution dans tous les fours à Chaux à grande flamme. Ce feu tempéré fait suer aussi les parois du terrain naturel de l’encuvement (N°. 18.) & les mortiers de la maçonnerie (N°. 19.) auxquels il fait prendre corps sans gerçures. On doit de même faire suer & ressuyer lentement les tuiles & briques que l’on fait cuire avec du bois (Art du Tuilier, p. 17.) ; on fait recuire les fours à pain neufs ou qui n’ont point travaillé depuis quelques mois, & généralement tous les fours & fourneaux de maçonnerie qui doivent soutenir l’action immédiate d’un grand feu : & recuire en ce sens veut dire faire suer & dessécher.

34. ON a remarqué que les pierres nouvellement tirées de la carriere & celles du dessus des carrieres qui font les plus tendres, se déchargent beaucoup plutôt de leur humidité & font plutôt calcinées que celles qui se sont durcies à l’air pendant quelque temps (No. 7.) ou qui venant du fond des carrieres font naturellement plus compactes & plus vives : que ces dernieres font la Chaux la plus parfaite, & en produisent davantage & que les lits ou bancs de deux à trois pouces d’épaisseur, qui se rencontrent entre d’autres d’un pied d’épais, font d’une pierre très-dure, fort longue, exempte de coquilles, & par conséquent la plus propre à la construction du fourneau, comme à donner la meilleure Chaux.

Cette opinion que la meilleure Chaux vient de la pierre la plus vive & la plus difficile à calciner, m’a paru commune à tous les Chaufourniers de bonne foi dans toutes les Provinces. Mais la conséquence qu’ils en tirent ordinairement est d’employer tant qu’ils peuvent dans leurs fours des dessus de carrieres, & de mauvaises pierres, parce qu’il leur en coûte moins pour les convertir en Chaux.

35. LE premier feu, qui se nomme l’embrasement du four, noircit la pierre quand elle est séchée, & l’on juge à cet indice qu’elle est en état d’en supporter l’augmentation. Il est vraisemblable que pendant l’évaporation de l’humidité des pierres, la fumée du bois qui s’éleve du fourneau ne peut s’attacher à leur surface parce qu’elle en est continuellement repoussée par l’effort de leur fumée propre : au lieu que quand les pierres, devenues seches, ne sont plus environnées de cette émanation, la fumée du bois se condense à leur surface & les charge de suie : peu après, lorsqu’un feu plus violent les a pénétrées, cette suie qui les couvroit se consume & se dissipe ; les pierres deviennent blanches ; c’est à quoi l’on connoît qu’il est temps de pousser le feu à son plus haut degré.

36. IL faut ordinairement vingt-quatre heures pour embraser le four avec une corde de bois débitée, comme je l’ai dit (N°. 32.) ; lorsque la pierre est fort vive & dure, on y met plus de temps ; quelquefois deux jours entiers.

37. POUR faciliter & augmenter l’inflammation, on se garde bien de jetter le bois à plat dans le fourneau ; on en croise en travers plusieurs morceaux dans l’espace de l’entrée du fourneau (N°. 26.) ; on en appuie d’autres en long contre les parois de cette entrée (Fig. 9.) : en un mot le Chaufournier fait de son mieux pour que le bois soit soutenu en l’air, & reçoive le courant de l’air par le dessous. Il pourroit être plus simple qu’il y eût sur ce foyer un grillage arrangé de façon qu’on pût l’enlever aisément pour décharger le four : ou plutôt, puisqu’il n’est ici que question d’obtenir une grande flamme, ce four seroit plus parfait si le milieu de son foyer étoit une lunette grillée qui tirât l’air du dessous par une galerie, comme on en voit à d’autres fours à Chaux (Fig. 23.) .

38. APRÈS l’embrasement du four, on augmente le feu jusqu’à lui faire consumer 6 cordes de bois le second jour ; puis en diminuant, 5 cordes le troisieme jour, 4 cordes le quatrieme, enfin une corde le cinquieme jour.

39. CHAQUE fois que le Chaufournier remet du bois dans le fourneau, il en referme la gueule (N°. 21.) pour que trop d’air ne le refroidisse pas.

40. C’EST en considérant ce feu, que j’ai cherché à me rendre raison de tout l’arrangement des pierres dans le four. La flamme est un fluide qui dans l’air libre s’éleve toujours en pyramide, & mieux encore quand elle est contenue, comme ici, par les côtés sous une forme circulaire ; mais elle suit aussi, à raison de sa grande légéreté, tous les mouvements de l’air qui la frappe. La couverture du four, recrépie d’argille, empêche l’écoulement de l’air qui se feroit suivant l’axe du four, & l’oblige à se partager dans les creneaux du pourtour : ainsi la flamme est obligée de prendre cette direction, & de diverger du centre du fourneau vers les creneaux G ( Fig. 6. ) : elle doit donc prendre à peu près la forme d’un paraboloïde renversé dont le sommet est au fourneau D, & la base à l’orifice supérieur du four G G. De tous les points de ce solide de flamme, il part une infinité de rayons de feu qui s’élancent vers l’axe du four où ils ne trouvent aucune résistance : la forme en surplomb des parois L de la moyenne région du four (N°. 19.) doit replier la flamme & contribuer beaucoup à répercuter encore plus de ces rayons de feu vers le centre : c’est donc autour de l’axe que doit se trouver le plus violent degré de chaleur : rien n’est plus à propos que d’y placer les plus gros massifs de pierre, qui d’ailleurs laissent entre eux d’assez grands intervalles, & favorisent par ce moyen la communication du feu avec le haut du four.

La flamme qui frappe immédiatement les pieds-droits du fourneau, en pénetre & calcine nécessairement toutes les pierres : mais comme le courant de l’air la porte rapidement du côté des creneaux G, elle ne peut frapper ni échauffer que foiblement les parties latérales inférieures à sa ligne de direction, c’est-à-dire, qui se trouvent derriere les pieds droits du fourneau : on ne doit donc y mettre que de menus éclats faciles à échauffer, & qui puissent se calciner à la seule chaleur qui leur sera communiquée par les pierres rougies des pieds-droits ; de plus gros morceaux dans cet emplacement résisteroient trop, & ne seroient pas convertis en Chaux. Par la même raison, plus les pierres du four font éloignées de son axe, moins elles se ressentent du concours des rayons de feu qui s’y croisent : on doit donner moins de travail à un feu plus foible, & lui présenter de moindres massifs à calciner à mesure qu’on les éloigne davantage de l’axe du four. Plus l’ellipsoïde s’éleve au-dessus du four, plus il s’éloigne des points de convergence de la chaleur centrale, qui s’affoiblit à mesure que ses rayons s’étendent davantage : ainsi le sommet de cette figure ne demande non plus que des éclats ; il est d’ailleurs plus voisin de l’air extérieur, dont l’impression l’empêche de s’échauffer autant que le dessous.

Défauts des Fours plus grands.

41. L’EXPÉRIENCE paroît favorable à ces conjectures. Quand on a voulu charger autrement ces fours, ou les faire plus grands, on a toujours manqué les fournées en tout ou en partie. Le même inconvénient se rencontre lorsque les fours se sont agrandis à force de servir : alors les pierres qui font à la circonférence ne se calcinent plus totalement. Il faut en les chargeant y remédier, & obliger la flamme à s’y porter en plus gros volume. C’est ce qu’operent quelques bûches E ( Fig. 6. ) que l’on dresse debout les unes sur les autres entre les pierres à Chaux des deux côtés de l’entrée du fourneau, depuis le dessus de la voûte jusqu’aux creneaux. On n’en met pas vers le côté opposé à la gueule, parce que le courant de l’air y porte toujours suffisamment la flamme. Lorsque ces bûches font consumées, les pierres qui les entouroient restent en place, & il se trouve entre elles au lieu de bûches plusieurs canaux dans lesquels la flamme se dirige & séjourne plus long-temps qu’elle n’auroit fait sur ce côté sans la précaution de lui pratiquer ces soupiraux. Ce méchanisme revient à celui que nous voyons observer dans les fourneaux à briques pour le même objet. (Art du Tuilier, pp. 17. & 45.) .

Nécessité de la continuité du feu.

42. ON a remarqué dans tous les fours à Chaux où l’on travaille par fournées, ainsi que dans les Tuileries, qu’il est indispensable d’y pousser le feu d’une fournée sans interruption : les Chaufourniers prétendent même que si l’on avoit laissé éteindre un four à Chaux de ce premier genre au milieu de son opération, il ne seroit plus possible de le rallumer. Cette observation supposée juste, & jointe à celle de la vivacité d’un feu qui monte dans toute sa force jusqu’au sommet d’un four à Chaux ou d’un fourneau de briques ; c’est-à-dire, à plus de 20 pieds au-dessius des foyers où se consume le bois, sembleroit prouver que plusieurs causes contribuent à la nourriture & à l’entretien de ce feu. Il est bien certain que la flamme trouve dans l’arrangement des pierres de ce four quantité de tuyaux & de conduits semblables à cet entonnoir qui placé sur la flamme d’une chandelle l’oblige à s’allonger & à s’étendre vers le haut. Mais ne pourroit-on pas soupçonner qu’elle fait en même temps sortir de ces matériaux des principes qui lui servent d’aliment continuel, & lui entretiennent son degré de chaleur propre à la calcination ? Si on laissoit éteindre le four avant que le sommet fût échauffé à un point suffisant, la flamme d’un nouveau feu pourroit bien s’étendre jusqu’au sommet ; mais n’y acquerroit vraisemblablement jamais le degré d’intensité nécessaire, n’étant plus alimentée de proche en proche par les matériaux d’en-bas, qui auroient été précédemment dépouillés de leur phlogistique naturel.

Signes de la calcination.

43. ON reconnoît que la Chaux est faite, lorsqu’à travers les creneaux G & les joints des tuileaux H, (Fig. 5. & 6.) on apperçoit les pierres d’un beau couleur de rose, pénétrées de feu comme un charbon bien allumé, & que la flamme tant des creneaux que du fourneau est devenue bien blanche. Dans tous les fours à Chaux où l’on emploie la grande flamme, elle change plusieurs fois sensiblement de couleur. La premiere qui fort pendant que le four s’embrase est très-brune, & presque noire, parce qu’elle est mêlée de beaucoup de fumée trop humide qui ne s’enflamme point. Elle devient successivement d’un rouge foncé, violette, bleue, jaune & blanche ; apparemment suivant la décomposition qui se fait successivement entre les différents principes combustibles de la pierre. J’ai parlé aussi (N°. 11.) de l’odeur successivement variée de la flamme des fours à Chaux âpre.

44. CES mêmes fours donnent encore un autre indice de la parfaite calcination des pierres qu’ils contiennent. L’expérience a appris aux Chaufourniers que la demi-ellipsoïde du couronnement, formé sur six pieds de hauteur, doit se réduire à quatre ; & que le fourneau construit de 6 pieds 1/2 sous clef, doit s’abaisser à n’avoir plus que cinq pieds.

Refroidissement du Four.

45. ON retire alors la braise du fourneau ; & le laissant ouvert, le bas se réfroidit assez vîte. Si l’on est pressé, on peut au bout de 24 heures commencer à en tirer la Chaux par la gueule du four, en brisant la voûte qui s’écroule fort aisément. Il faut bien douze heures de plus pour réfroidir le fommet, quoique l’on ôte partie des tuileaux du comble ; après quoi on décharge le four par en haut & par en bas, & rien n’empêche de le recharger sur le champ s’il n’y a aucunes dégradations.

46. LES manœuvres qui se font par la gueule du four, rendent cette partie plus sujette à l’entretien que toutes les autres. Il faut à chaque fournée rétablir les pieds-droits de la galerie en terre graffe, s’ils ne font maçonnés. Les pierres de l’orifice supérieur du four se calcinent aussi fort souvent, & tombent en poussiere : on les remplace à mesure qu’elles manquent ; toutes menues réparations qui se font par le Chaufournier & à ses dépens. Mais ce qui endommage le plus ces fortes de fours, c’est la crépitation des coquilles qui entame la terre des parois de l’encuvement, agrandit considérablement son diametre, & met enfin le four hors de service. Ce font tous accidents qui n’arriveroient pas si ces fours étoient en total revêtus intérieurement de briques ; cette dépense se trouveroit sans doute compensée lors d’une longue exploitation sur des carrieres abondantes.

Grandeurs convenables à ces Fours.

47. IL n’y a pas d’inconvénient à faire ces fours plus petits que ceux ci-devant décrits (N°. 18.) . On en conftruit de 10 pieds de diametre au fommet, réduits à 6 pieds par le bas ; d’autres de 9 pieds, réduits à 5 ½ ; tous à peu près établis du reste suivant les mêmes proportions que les grands.

Déchet sur les fournées.

48. LES plus grands fours à Chaux de Metz, dont j’ai rapporté les dimensions (N. 18.), contiennent six toises cubes, ou près de 1300 pieds cubes de pierres, qui rendent communément 500 quartes de Chaux, faisant 1250 pieds cubes, à raison de 2 ½ pieds cubes par quarte, lorsqu’il n’y a d’autre déchet sur les fournées que les tuileaux (N°. 28.), qui étant à l’air ne peuvent se calciner. Mais il est assez ordinaire qu’il s’y en trouve quelqu’autre, soit de la part des mauvais temps, soit par la négligence du Chaufournier dans la conduite du feu. Lorsque les vents chassent violemment & long-temps d’un même côté, ainsi que la pluie, les pierres du sommet qui font le plus près du vent, ne se calcinent pas, & restent en écrevisses, ou colorées de rouge, malgré les abri-vents. Les grandes chaleurs, le tonnerre sur-tout, réduisent, à ce que l’on prétend, la Chaux en poussiere, quoique bien faite : alors il en entre davantage dans la mesure, ce qui est un déchet pour le Chaufournier. Il s’en perd aussi à la décharge du four & au transport. On compte donc ordinairement qu’un moyen four de 5 toises cubes, ou de 1080 pieds de pierres rend, tout déchet déduit, 400 quartes ou 1000 pieds cubes de Chaux.

49. ON prétend encore que ce déchet seroit plus considérable s’il ne se trouvoit en partie compensé par le gonflement de la pierre, qui, disent les ouvriers, augmente de volume en se calcinant. Plusieurs Chaufourniers m’ont assuré que cette pierre rend en Chaux un vingtieme de plus que fon premier cube. Mais l’affaissement de toute la fournée (No. 44.) prouve directement que ce n’est pas par le renflement de la pierre. Il me paroît que la plupart de ces pierres se trouvant brisées pendant leur calcination, elles occupent en total plus de place dans les voitures qui les transportent en fortant du four, quoique le volume particulier de chaque pierre soit réellement diminué. Les Chaufourniers font beaucoup mieux fondés sans doute à croire que fix toises cubes de pierres mesurées comme elles font rangées aux carrieres, n’en font plus que cinq toises quand elles font dans le four, où l’intérêt de les bien arranger a pris la place de celui que les carriers avoient à les faire foisonner. Ce dernier article se vérifie dans tous les fours à Chaux de ce genre : mais on y pense assez généralement que ces cinq toises cubes de pierres du four rendent à la mesure fix toises cubes de Chaux.

Pesanteur de la Chaux.

50. J’AI trouvé le pied cube de cette Chaux sans vuides peser, réduction faite, 102 livres : la pierre en se calcinant perdroit donc un peu plus de 7 onces 5 gros par livre de son poids (No. 7.) ; ce qui surpasseroit la diminution qui s’est rencontrée sur le marbre blanc dont M. Duhamel a rapporté les Expériences (Acad. 1747. p. 63.) . On compte en général que la Chaux pese moitié de la pierre dont elle est fabriquée : cependant toutes les pierres dures dont j’ai fait l’épreuve en différentes Provinces m’ont paru perdre un peu moins de moitié, mais plus que ce marbre blanc.

La Chaux âpre n’est point de garde.

51. ON fabrique rarement de la Chaux pendant l’hiver, à cause des contradictions que cette saison apporte à la conduite du feu. Il s’y joint encore une autre raison pour la Chaux âpre, c’est qu’elle ne se garde pas étant éteinte comme d’autre Chaux ; qu’il faut l’employer sept ou huit jours au plus tard après qu’elle est fabriquée (N°. 5.) ; & que les maçonneries construites en hiver avec cette Chaux font encore plus mauvaises que toutes celles auxquelles on emploie d’autre Chaux. On m’a dit à Metz avoir éprouvé de faire former exprès un certain cube de maçonnerie en mortier de Chaux âpre par la gelée, & que les pierres au bout d’un an ne tenoient pas mieux ensemble que si elles eussent été posées tout au plus dans un mortier d’argille.

Consommation du bois pour ce Four.

52. LA consommation du bois pour ce four à Chaux varie selon que la fournée exige plus ou moins de temps pour sa calcination, qui quelquefois s’acheve en quatre jours, & d’autres fois en exige fix. La proportion réduite sur un grand nombre de fournées donne 14 cordes de chêne, ou 12 cordes de bois blanc (N°. 32.) pour cinq toises cubes de pierres, ou 1000 pieds cubes de Chaux. Ces mesures de bois rendent après qu’il a été fendu, sçavoir, le chêne 19 1/4 cordes ; & le bois blanc, qui est généralement plus droit que le chêne, 16 1/2 cordes *. Les bois se tirent des environs de Pont-à-Mousson à 5 lieues de Metz, & coutoient en 1758, 6 liv. la corde, pris dans les forêts & presque tout chêne ; 4 liv. de transport jusqu’à Metz en le faisant flotter sur la Moselle, & 2 liv. pour le voiturer aux fours : ensorte que la corde revenoit à 12 liv. rendue aux Chaufours. Il en coûtoit encore 20 sols par corde pour le fendre ; & les 14 cordes, mesure de Paris, coûtoient en total 182 liv.

* Note de M. Fourcroy. Il ne sera peut-être pas hors de propos de rapporter ici quelques Observations qui ont été faites à l’occasion du cordage de ces bois ronds & fendus.

Les dimensions de la corde de Paris, de 8 pieds de long & 4 de hauteur sur 42 pouces de la longueur du bois, forment un solide de 112 pieds cubes, mais qu’il est imvossible de remplir sans vuides avec des bois ronds, soit entiers soit fendus, tels que font tous les bois à brûler. On n’admet d’ailleurs dans une corde de bois, suivant les Réglements des Eaux & Forêts, que des bois d’une certaine grosseur déterminée, pour les plus petits morceaux, attendu que ceux au-dessous doivent entrer dans les fagots pour en être, les parements. A Paris, tous les bois ronds qui ont 17 pouces de pourtour ou davantage peuvent, suivant l’Ordonnance de la Ville de 1672, être réservés pour être vendus entre les bois que l’on nomme de compte ou de moule, qui font plus chers que ceux de corde. Dans les Provinces, on ne fait pas cette derniere distinction : mais il en résulte qu’il n’y est pas facile, comme à Paris, de se procurer de gros bois à brûler tous ronds, parce que tous les Marchands de bois sçavent pratiquement que les gros bois ronds font ceux qui rempliroient le mieux la corde, ou que le bois de quartier foisonne beaucoup plus à la mesure, & qu’en conséquence ils n’en réservent aucuns à vendre ronds.

Ces divers usages s’accordent très-bien avec l’expérience de Metz ci-dessus, dans laquelle on voit que réduction faite, 8 cordes de bois rond rendent 11 cordes de bois fendu.

On pourroit aussi démontrer, en se servant du principe de M. de Mairan sur les piles de bois (Dissert. sur la Glace 1749. p. 143.) qu’avec tous bois précisément cylindriques de 3 1/2 pouces de diametre, c’est-à- dire, de la grosseur la plus favorable au remplissage exact de la corde, il ne seroit pas possible d’y faire entrer jusqu’à 97 pieds cubes de bois. Si l’on joint à cette donnée le résultat de l’expérience de Metz, il s’ensuit que c’est tout au plus s’il peut entrer 70 pieds cubes effectifs de bois dans une corde, le mieux mesurée qu’il est possible en bois fendus ; & que sur les 112 pieds du cube de la corde, il se trouve nécessairement au moins 42 pieds de vuide. On sent assez combien la fraude ou mal-façon dans le cordage, & la forme tortueuse des bois peuvent augmenter ce vuide au grand préjudice de l’acheteur.

Il n’en faut pas davantage pour prouver les inconvénients de cette méthode de jauger les bois à brûler, & qu’il n’y a peut-être aucune mesure de toutes celles qui ont cours en France qu’il fût plus convenable de réformer.

Il est établi dans la Maîtrise des Eaux & Forêts du Boulonnois & du Calaisis, & pratiqué fort anciennement dans ce petit canton où les bois font fort chers, un usage de beaucoup préférable au cordage. Il seroit plus à desirer qu’il n’est vraisemblable de le voir imiter dans tout le Royaume, parce qu’il ne rend possible au Marchand de vendre qu’à-peu-près le cube effectif des bois à brûler, comme on le fait partout pour ceux de charpente.

Les bois à brûler ont en Boulonnois 54 pouces de longueur entre deux tailles. On les distingue en bois durs, qui sont le hêtre, le charme, l’orme & le frêne ; & en bois tendres, qui sont le tremble, le bouleau, l’aule, le saule, & toute autre espece de bois blanc : & comme tout chêne est destiné pour la charpente & les constructions de Navires, il ne s’en brûle que ce qui est trop défectueux pour ces usages : le chêne est rangé par cette raison dans la classe des bois tendres, outre qu’il brûle aussi moins bien que ces bois nommés durs.

Tous ces bois à brûler se vendent à la marque & à la somme. Une marque de bois durs est une bûche ronde garnie de son écorce, de 54 pouces au moins de longueur sur 8 pouces de tour : elle contient donc au moins 275 pouces cubes de bois. Il n’est permis de mêler dans les bois de somme aucun morceau plus petit que celui-là . Une marque de bois tendre est de même longueur sur 9 pouces de tour, & contient au moins 348 pouces cubes de bois. Une somme est de 61 marques : elle contient en bois durs au moins 16775 pouces cubes de bois, & en bois tendres au moins 21228 pouces cubes.

Il est défendu aux Marchands de fendre aucune bûche à moins qu’elle ne soit de plus de 20 marques, c’est-à-dire, à moins qu’elle n’ait plus de 35 pouces 9 lignes de tour si c’est du bois dur, ou 40 pouces 2 lignes si c’est du bois tendre. Fendre, dans le pays veut dire partager seulement en deux : tout bois partagé sur sa grosseur en plus de deux s’appelle bois écartelé, & est proscrit totalement d’entre les bois à la somme. Comme un morceau d’orme de 20 marques peut peser de 130 à 150 livres, on a jugé que des fardeaux plus lourds seroient trop difficiles à remuer, & briseroient aisément les voitures; c’est pour cela qu’il est permis de les fendre.

Tous les bois à la somme sont jaugés par le développement du pourtour de leur écorce. La jauge est un ruban de fil fabriqué comme le padou, divisé par des traits d’encre suivant les racines quarrées des circonférences d’une suite de cercles qui sont entre eux en progression arithmétique double, ou dont le premier terme exprime aussi la différence ; & cela sur le principe que les cylindres de même longueur font entre eux comme les quarrés des circonférences de leurs bases. La bûche ou le cylindre d’une marque ayant de pourtour 8 pouces √ 64, la bûche de 4 marques, qui doit être quadruple de celle d’une marque, doit avoir 4 fois 64 = 256 pour quarré de son pourtour, & par conséquent 16 pouces de pourtour = √ 256

Une marque de bois tendres étant de 9 pouces de tour, on voit que la même division de la jauge ne convient pas aux deux qualités de bois : aussi faut-il diviser le ruban en marques pour les bois durs sur une de ses faces, & pour les bois tendres sur l’autre face.

La division méchanique de cette jauge, quoique très – géométrique, est extrêmement facile pour tout le monde. On trace sur un plancher une ligne A B de 5 ou 6 pieds, à l’origine A de laquelle on éleve une perpendiculaire A C de 8 pouces de hauteur si c’est pour les bois durs, ou de 9 pouces si c’est pour les bois tendres : on porte les mêmes 8 ou 9 pouces sur la ligne de 6 pieds de A vers B, & l’on y trace le point 1 d’une marque de bois : puis prenant la distance directe entre ce point 1 & l’extrémité C de la perpendiculaire A C, on porte cet intervalle sur la ligne de 6 pieds de A vers B, ce qui donne le point 2 pour un morceau de bois de deux marques. On mesure de même l’intervalle 2 C entre le point dernier trouvé & l’extrémité supérieure de la perpendiculaire, laquelle distance portée de A vers B donne le point 3 pour un morceau de bois de 3 marques : & ainsi de suite pour autant de marques que l’on veut en avoir sur le ruban ; c’est-à-dire, jusqu’à 36 ou 37 marques, n’y ayant pas de bois plus gros dans le pays. On couche le long de cette ligne ainsi divisée le ruban de fil, sur lequel on transporte & numérote toutes ces marques. Pour vérifier ces divisions, on peut remarquer que les marques de la jauge doivent suivre les progressions de longueur suivantes.

Il est donc fort aisé de comparer en tout temps ces divisions principales soit avec un pied de Roi ou une toise bien divisée, soit avec l’étalon de la jauge qui est de bois, & de voir si le ruban ne s’est pas alongé ou raccourci.

Toute bûche ronde se mesurant par le développement du pourtour de son écorce pris au milieu de sa longueur avec le ruban, le point du ruban où son origine A rencontre l’une de ses traces, exprime par son Nº. la quantité de marques que contient cette bûche. L’usage du pays est que toute fraction de marque appartienne à l’acheteur, & ne se compte pas dans la valeur de chaque bûche. Si la bûche est demi-ronde, elle n’est pas de même jaugée que par le développement du demi-cercle de fon écorce. Mais comme le quarré formé sur la moitié d’une ligne n’est que le quart du quarré formé sur toute la ligne, cette mesure prise sur le développement de l’écorce d’une bûche demi-ronde, qui n’est qu’une demi-circonférence, ne donne non plus sur la jauge que le quart des marques que contenoit la bûche entiere avant d’être fendue. Il est donc ordonné que toute buche fendue, ou plutôt toute moitié de bûche ronde sera comptée pour le double des marques indiquées sur la jauge par le demi rond de son écorce, sans que jamais le marchand puisse en exiger davantage. Sur quoi il est bon d’observer que ce terme demi-rond prévient les abus sur les bûches qui seroient plus de moitié du cylindre total, comme l’exclusion des bois écartelés prévient ceux sur des bûches qui auroient des angles dans leur fente, ou seroient moindres que des moitiés de cylindre.

La très-grande facilité que chacun trouve à se procurer le ruban de jauge & à en faire usage soi-même, est la raison pour laquelle il n’y a pas de Jurés-jaugeurs de bois dans les villes du Boulonnois ni à Calais ; ils y seroient inutiles. Le Marchand livre le bois tout marqué sur chaque piece par ceux qui le débitent dans la forêt : chaque Bourgeois a son ruban ; il ne tient qu’à lui de vérifier toutes les bûches, & de se plaindre aux Officiers des Eaux & Forêts si le bois se trouve mal marqué : mais c’est ce qu’on ne voit pas arriver. C’est par ce moyen si simple, que j’ai pu fournir une estimation qui m’avoit été demandée du rapport de la jauge des bois à brûler de Calais à la corde de Paris. J’ai trouvé que les 7 sommes de bois durs à Calais valent environ 68 pieds cubes effectifs de bois, à quoi j’évalue la corde ordinaire à Paris, en bois fendu.

Ce réglement m’a paru d’autant meilleur à faire connoître, qu’il pourroit être utile ailleurs, & qu’on ne remarque dans le Boulonnois aucun inconvénient à son exécution.

Temps nécessaire pour une fournée, & dépense.

53. POUR entretenir six de ces fours, & en avoir tous les deux jours un à vuider, il faut un Chaufournier conducteur, huit journaliers qui chargent un four en deux jours, & quatre ou cinq manœuvres pour aller chercher la pierre à portée des fours : lorsqu’elle en est éloignée de 50 toises, on fournit au Chaufournier des manœuvres de plus pour le roulage. Trois des premiers journaliers gagnoient en 1758 chacun 30 sols par jour en travaillant jour & nuit, les cinq autres & les manœuvres 12 à 14 sols pour le jour seulement, & ceux-ci aidoient à charger les voitures pour le transport de la Chaux sur les ouvrages. Le Chaufournier entreprenoit la charge & la calcination d’une fournée de 5 toises cubes pour 40 liv. lors d’une exploitation suivie. On juge bien que pour un petit four tout seul toute cette main-d’œuvre peut coûter davantage.

54. LES 1000 pieds cubes de Chaux âpre coûtoient donc au pied du four, sçavoir :

Le tirage de 6 toises cubes de pierres (N°. 13.) . . .24 liv.
Les 14 cordes de bois . . .182 liv.
La main-d’œuvre de la fournée . . .40 liv.
La construction du four, & l’indemnité du terrain des fours & carrieres . . .11 liv.
Total . . .257 liv.

Elle revenoit donc à 54 liv. 18 sols la toise cube, ou à 5 sols 1 ½ den. le pied cube, qui se vendoit communément 6 sols 6 den. dans Metz. La Chaux commune coûtoit à Paris 20 sols le pied cube en 1763 (Art du Chamois. p. 24.).

Consommation de cette Chaux pour les Maçonneries.

55. PAR le grand usage que l’on a fait de cette Chaux aux ouvrages de la Fortification de Metz, on a reconnu qu’il en falloit employer une toise cube pour 8 ½ toises cubes de maçonnerie de moëllons durs, ou pour 9 toises au plus ; au lieu que généralement de toute Chaux qui se coule on compte qu’une toise cube, mesurée vive, fournit à 10 toises cubes au moins de cette même maçonnerie, pour lesquelles on estime qu’il faut 3 toises cubes de mortier : cependant cette proportion varie de 3/10 à 1/12, suivant la qualité de la Chaux.

56. CETTE premiere espece de fours à grande flamme est en usage sur toute notre frontiere de Lorraine & de Champagne, en Provence, & en plusieurs autres Provinces, avec quelques petites différences dans leur construction.

Fours à Chaux de Provence.

On voit dans les desseins de ce Mémoire (Fig. 10, 11, 12.) la forme des fours à Chaux de Toulon, qui m’a été envoyée par M. le Chevalier Vialis, Ingénieur ordinaire du Roi, avec diverses observations qui s’accordent absolument avec les miennes. Ceux-ci se chauffent avec des fagots, & en font à peu-près la même consommation que les fours à Chaux de Champagne dont je vais parler. On verra dans l’Explication des Figures le détail de ce qui concerne ces fours de Provence.

Fours à Chaux de Champagne.

57. M. Dumoulin, l’un des Commandants à notre Ecole Royale du Génie, m’a fourni des Notes que je vais extraire sur l’exploitation des fours à Chaux de Mezieres & de Sedan. A ces fours le fourneau (Nos. 18, 24) est construit avec plus d’appareil qu’à ceux de Metz. « Sur un grillage de grossiere charpente M, N, O, (Fig. 15, 18,) on forme un cintre hémisphérique de fagots P & de menus bois, sur lequel porte la voûte du fourneau, composée de pendants ou voussoirs R, assez réguliers, que l’on pose avec sujétion pour qu’ils puissent se soutenir assez quand cette voûte est décintrée. Le massif du four est lardé de plusieurs rondins S (Fig. 16, 18, 19), ou brins de bois d’environ 3 ½ pouces de diametre, qui le traversent depuis le dessous de la voûte jusqu’au sommet du fourneau, pour aider la flamme à pénétrer dans la masse (N°. 41.). Le four ne se charge qu’à peu-près jusqu’au niveau de son orifice (Fig. 19), que l’on recouvre de deux pouces de glaise mêlée de paille T. Le feu se fait avec des fagots ou bourrées : un four contenant environ 300 pieds cubes de pierre exige 4 1/2 heures pour le faire suer, & ensuite un feu violent de 24 à 30 heures pour la calcination. Il rend, suivant les Chaufourniers, environ 40 pieces de Chaux de 7 pieds cubes chacune, y compris 2 à 3 pieces de rigaux ou pierres mal calcinées ; en sorte que l’on peut estimer son produit à environ 270 pieds cubes. Il consomme en total 4 à 500 fagots, qui valent dans le pays 10 liv. le cent lorsque la corde de gros bois, mesure de Paris, y coûte 12 liv. 7 sols ». J’estime par cette proportion du prix des fagots à celui du bois de corde, que les 450 fagots peuvent être équivalents à 36 cordes de bois ; & que dans ces fours la consommation du bois & le déchet sur la pierre font à peu-près les mêmes qu’aux fours à Chaux de Metz. « Cette Chaux revenoit au Chaufournier de Mezieres en 1764 à six sols au plus le pied cube, & se vendoit communément de sept à huit & demi ».

Four à Chaux décrit dans l’Encyclopédie.

58. LE seul four à Chaux sommairement décrit dans l’Encyclopédie est encore de la même espece ; aussi pourroit-on croire par le discours que c’est un four à Chaux des Ardennes, ou du voisinage de la Champagne. Il est supposé construit en rase campagne, & élevé tout en maçonnerie ; par conséquent c’est un établissement coûteux. Mais la petite galerie qui traverse le dessous de son foyer, la lunette qui lui sert de soufflet, & l’avantage de ne consommer pour son feu que des bruyeres, chaumes, ou autres matieres de bas prix, me paroissent (No. 37.) autant de perfections qui manquent aux fours à Chaux précédents. Je n’ai point vû de fours de cette construction, ni n’ai pu découvrir où ils existent ; cependant comme la conduite de leur feu est nécessaire à connoître relativement aux matieres que l’on y brûle, je joins aux Figures de ce Mémoire le dessein extrait de l’Encyclopédie, (Fig. 20, 21, 22, 23,) & son explication.


pp. 23–29

DES FOURS A CHAUX CUBIQUES.

FOURS A CHAUX D’ALSACE.

Leur Construction.

59. LES fours à Chaux en Alsace sont communément de forme cubique. Les grands ont intérieurement 12 pieds en tout sens (Fig. 24, 25, 26, 27). Le fond ou sol du four est maçonné d’un pied d’épaisseur sur bon terrain. Tout le vuide est entouré d’une maçonnerie de 6 pieds d’épais, à moins qu’il ne soit adossé contre des terres vierges, ou tout entier creusé dans la terre comme les précédents ; auquel cas il suffit de revêtir le terrain s’il en a besoin, & sur une épaisseur proportionnée à sa ténacité plus ou moins forte.

60. UN Four de ces dimensions doit avoir deux gueules ou galeries d’entrée A voûtées, de 4 pieds de hauteur & de 2 ½ de large, séparées l’une de l’autre par un massif E, de 4 ½ pieds d’épaisseur. Il est essentiel de donner à ces petites galeries au moins 6 pieds de longueur, pour que l’air qui doit entretenir le feu ait de la chasse ou du courant.

61. DANS l’intérieur du four, on éleve sur toute l’étendue du sol, excepté sur le prolongement des deux galeries de gueules, une banquette H, d’un pied & demi de hauteur, parce que les pierres posées sur le sol ne se calcineroient pas. Toutes ces maçonneries, tant de la banquette & du sol que des parois du four font en mortier d’argille.

62. SUR cette banquette, on continue dans tout le travers du four les deux galeries de gueules, en arrangeant bien à plomb & jointives les pierres à Chaux qui en forment les pieds-droits : on termine le sommet de ces pieds-droits plus haut de fix pouces vers le derriere du four qu’auprès des gueules, afin d’avoir des voûtes un peu rampantes, & que le feu se porte aisément vers le côté opposé à l’entrée. Les voûtes se travaillent & se ferment comme aux fours à Chaux de Metz (No. 24.), en donnant de la saillie aux pierres que l’on pose sur leur plat ; on les fait du même cintre que les galeries de gueules. On arrange avec attention tout le remplage à côté des berceaux, & jusqu’à 2 ou 3 pieds au-dessus des voûtes ; après quoi on y jette indifféremment toutes les pierres à la brouette jusqu’au sommet du four. Toutes ces pierres arrangées doivent être au plus d’un demi- pied cube, mais de moindre volume au-dessus ; & le couronnement, sur un pied & demi de hauteur, ne doit être formé que d’éclats de la grosseur du poing.

63. LORSQUE ce four est rempli à 4 ou 5 pouces près de son sommet, on l’arrase avec des pierres plates bien jointives, en sorte qu’il y reste le moins de jour possible. On y étend alors légérement un lit de paille ou de roseaux, que l’on recouvre d’une couche de mortier d’argille d’un pouce d’épaisseur, que la paille empêche de s’insinuer entre les joints.

Comme il n’y a point ici de creneaux (N°. 28) ni rien qui en fasse l’office, le feu ne s’allumeroit pas dans ce four si le sommet en demeuroit exactement fermé ; mais cette couche d’argille se gerce en séchant, & les crevasses qui s’y forment, & que l’on ne répare pas, suffisent à l’évaporation de la fumée, & au tirage indispensable de l’air.

Du feu de ces Fours.

64. POUR faire suer ce four, on allume un feu de 5 ou 6 bûches à chaque gueule, de façon que le bois sous les berceaux d’entrée ne soit pas à plus de 3 pieds de l’extérieur du four. Lorsqu’elles font bien enflammées, c’est-à-dire, au bout d’un quart d’heure, on y jette 5 ou 6 autres bûches, 1 ou 2 pieds plus avant sous les voûtes : un autre quart d’heure après, on fait encore de même, & pour lors le bois se trouve sous la pierre à calciner. La même manœuvre se continue de sorte qu’en une heure on consomme trois quarts de corde de bois pour les deux gueules. En 6 heures, le bois parvient vers le milieu des voûtes ; & en 12 heures, tout au fond, avec pareille consommation de bois d’heure en heure.

65. ON soutient ce même feu pendant 42 heures en total pour la calcination si le temps est calme. Lorsque le vent souffle modérément sur les gueules du four, l’opération se fait en 36 heures : s’il s’y porte impétueusement, le derriere du four sera bien calciné, & sur le devant il y aura du déchet, qui va quelquefois jusqu’à une demi-toise cube & davantage. On doit donc chercher à orienter ces fours, qui n’ont pas d’abri-vents, de façon que leurs gueules se présentent au côté de l’horison d’où communément il vient dans le pays le moins de vents violents.

Consommation du bois pour ce Four.

66. SI le feu dure 36 heures, on y consomme 25 à 26 cordes de bois : s’il dure 42 heures, il en faut jusqu’à 30 cordes.

67. LORSQU’AUX signes indiqués ci-devant (Nos. 43, 44) on juge la calcination achevée, on ferme totalement les deux gueules du four avec des bûches bien arrangées. On les y laisse se consumer pendant 4 heures, après quoi on retire avec des rolles ou rables de fer toute la braise du four que l’on éteint, pour laisser refroidir la Chaux plus vîte : douze heures après, on la défourne par les gueules.

Temps nécessaire pour une fournée.

68. POUR manœuvrer un tel four, il faut un Chaufournier aidé de 4 hommes : dans un travail conduit avec vigueur, ils chargent le four en 24 heures ; & en 36 ils le déchargent. Chaque fournée peut aisément se faire en une semaine de six jours & deux nuits de travail : si l’on étoit pressé, il ne faudroit que 4 jours & 4 nuits.

Déchet sur ces Fournées.

69. UN Four cubique de 12 pieds contient 6 3/4 toises cubes de pierres ou 1458 pieds cubes, & rend ordinairement 1400 pieds cubes de Chaux, le déchet déduit, pour lesquels il s’emploie 8 toises cubes de moëllons des carrieres (N°. 49). Il paroît donc que la pierre à Chaux d’Alsace rend un peu plus en Chaux que celle de Lorraine : mais sa fabrication consomme beaucoup plus de bois, puisqu’il s’en emploie au moins 4 1/3 cordes pour chaque toise cube de Chaux d’Alsace, au lieu de trois cordes pour celle de Lorraine, (No. 52). J’attribuerois cette différence à la forme plus pyrotechnique des fours de la premiere espece, qui, avec une égale quantité de bois sous une même masse de pierres, doit procurer un degré de chaleur plus violent.

Fours à double usage en Alsace.

70. ON fait cependant en Alsace un usage de ces derniers fours auquel ceux de la premiere espece paroissent moins propres : on y fait cuire la brique & la tuile pour les bâtiments en même temps que l’on y fait la Chaux. Voici la copie presqu’entiere d’un Mémoire dressé sur ces fours à double usage, par M. Artus, Ingénieur ordinaire du Roi, & qui m’a été envoyé par M. Lambert, Maréchal de Camp, Directeur des Fortifications en Alsace *.

* Il a été dit dans l’Art du Tuilier, qu’on faisoit souvent de la tuile & de la brique en même temps dans le même four où l’on cuit de la Chaux ; mais que la pierre à Chaux diminuant de volume en se cuisant & s’attendrissant, elle s’écrasoit sous le poids de la tuile qui souvent étoit brisée ou prenoit une forme irréguliere.

71. « Il est essentiel de choisir pour l’établissement du four un endroit un » peu élevé, hors de danger des inondations (du Rhin), à portée de la pierre » qui y est propre, des bois nécessaires pour la calciner, & des lieux où l’on trouve le débit de sa marchandise. Le four à Chaux seroit d’un revenu fort modique si l’on se bornoit à y faire de la Chaux : il n’en coûteroit pas moins de bois pour une fournée, & l’on ne pourroit y faire que très-peu de Chaux de plus à la fois, parce que la pierre du sommet du four seroit encore pierre lorsque celle près le fourneau seroit déja calcinée. Il est donc à propos que l’établissement se fasse encore à portée d’une terre convenable à former de la brique ou de la tuile, que l’on peut également faire cuire à ce four.

72. On distingue au Fort-Louis du Rhin & dans les environs, de la pierre de trois especes propres à faire de la Chaux. La meilleure est dure, pesante & grisâtre : elle tient de la nature de la pierre-à-fusil, & produit des étincelles par le choc. On la tire des carrieres de Marienthal ; elle revient auprès du Fort-Louis à 50 liv. la toise cube : celle des environs d’Ebersbourg seroit beaucoup plus chere, & celle de Pickelberg est fort inférieure aux deux autres.

Charge de ce Four.

73. On forme dans le four avec ces pierres une maçonnerie seche, en observant que les plus gros massifs soient d’environ 15 pouces sur chaque face. On construit, en les arrangeant, trois fourneaux semblables entre eux qui répondent aux trois gueules A, B, C, (Fig. 28, 29,) chacun de 4 ½ pieds de hauteur & 2 pieds de large, & l’on ne met des pierres que sur 18 pouces de hauteur au-dessus des fourneaux ; ensorte que dans ce four, il n’y en a que 6 pieds au-dessus du sol. Le dernier lit doit être bien horisontal & bien uni, pour recevoir les briques que l’on y pose sur leur champ & croisées les unes sur les autres. On laisse entre les briques un espace de six lignes, pour donner au feu la facilité de monter jusqu’au haut du four, dont on remplit toute la capacité.

Du feu de ce Four.

74. LA réussite de ce four dépend d’y donner le feu avec précaution (No. 64.) ; il doit durer sept jours consécutifs. Le seul maître Chaufournier, avec un Aide pour le relever, peut conduire ce feu, qui pendant les 24 premieres heures se fait avec de vieux bois de chêne qui produit beaucoup de fumée : ensuite on pousse doucement le feu à un degré plus vif. On l’entretient dans sa grande force cinq jours de suite avec de jeune bois de chêne, & on finit par un feu clair de bois résineux pour donner à la marchandise sa derniere perfection.

75. Lorsque le four est refroidi, ce qui arrive après 13 ou 14 jours du moment où l’on y a mis le feu, on en retire les matieres pour les mettre en magasin. Les galeries ou retraites D servent à déposer la brique ou la tuile, ainsi que la voûte E que l’on a soin de murer exactement sur 18 pouces d’épaisseur lorsque les matieres font arrangées dans le four. L’espace F compris entre le four & la charpente qui soutient le toît procure aux Ouvriers la facilité de travailler à couvert. On conserve la Chaux dans des trous faits exprès, ou dans d’autres magazins.

76. On travaille ordinairement à ces fours depuis le commencement de Mars jusqu’à la fin d’Octobre : un Chaufournier entendu peut dans cet intervalle faire 14 fournées. Pendant l’hiver, il se procure les matieres, & fait faire toute la brique & la tuile qu’il prévoit pouvoir débiter en un an : plus ces matériaux font secs quand on les met au four, & mieux ils cuisent. »

Dépense d’une fournée.

77. UN four des dimensions de celui-ci contient 6 ¾ toises cubes de pier» res à Chaux, qui à 50 liv. la toise en 1764 ont coûté . . .337 liv. 10 s.  
On y fait cuire 30 milliers de briques qui avant d’être cuites reviennent au Chaufournier à 6 liv. le millier. . . .180 liv.
Il faut pour une fournée 42 cordes de bois, qui à 10 liv. au plus cher coûtent . . .420 liv.
De l’autre part937 liv. 10 s.
122 journées de manœuvres pour la charge & décharge du four, à 12 sols . . .73 liv. 4 s.
L’établissement du four, suivant le détail qu’en a fait M. Artus, coûte 5375 liv. & il peut durer au moins 20 ans moyennant quelques réparations annuelles. Si l’on estime les intérêts de ce capital, avec le produit du terrain de l’attelier, & l’entretien des bâtiments à environ 748 liv. par an pour le plus cher, c’est pour chaque fournée une dépense de . . .53 liv. 6 s.
Enforte qu’une fournée reviendroit au plus au Chaufournier à . . .1064 liv.
La fournée produit 405 mesures de Chaux, faisant 1398 pieds cubes, à raison de 60 mesures par toise cube. La mesure se vend 22 sols au sortir du four, ce qui fait 6 s. 1 d. le pied cube. Les 405 mesures produisent donc au Chaufournier . . . 445 liv. 10 s.
Le millier de briques se vend 30 liv. & les 30 milliers . . .900 liv.
Total du produit d’une fournée . . .1345 liv. 10 s.
Dépense1064 liv.
Profit du Chaufournier par fournée281 liv. 10 s.
Et pour les 14 fournées par an.3941 liv.

Discussion des avantages de ce Four.

78. POUR examiner les avantages de ce four à double usage, si l’on considere que les 100 milliers de briques du Havre (Art du Tuilier) font un cube de matiere à peu-près égal à 21 toises cubes de pierres à Chaux, & se cuisent avec 18 cordes de bois, tandis que 21 toises cubes de pierres ne peuvent se calciner (No. 69) avec moins de 63 cordes ; il est aisé de juger en général que la conversion de la pierre en Chaux consomme beaucoup plus de bois que la fabrication de la brique, relativement à la masse de ces diverses matieres. Nous voyons aussi d’une part que dans le four à briques du Havre, dont l’intérieur est un cube de 5415 pieds, il se consume peut-être jusqu’à 12 cordes de bois & plus en 24 heures, tandis que l’intérieur de celui du Fort-Louis pareillement cubique & de 5508 pieds ne consomme que 8 cordes de bois tout au plus en 24 heures lorsque le feu y est dans toute sa vivacité. De là il est fort vraisemblable que le feu des fours à briques du Havre est plus violent pendant sa courte durée en une masse un peu moindre, au lieu que le feu des fours à Chaux du Fort-Louis dure plus long-temps. Nous avons encore d’autre part le cube des premiers fours à Chaux d’Alsace, contenant seulement 1728 pieds cubes cubes, chauffé par 18 cordes de bois en 24 heures (Nos. 64, 65) Tout cela nous prouve suffisamment que pour la calcination de la pierre il faut un feu de bois ou plus ardent ou plus long-temps entretenu que pour opérer la cuisson de la brique. Il ne seroit donc pas étonnant que, par quelque méchanisme bien entendu, une partie de la chaleur d’un four à Chaux à grande flamme insuffisante à la calcination, fût mise à profit pour faire cuire des briques, comme M. Artus l’a pensé. Mais si ce second effet du même feu n’étoit dû qu’à une augmentation de bois qui lui fût proportionné, le profit s’évanouiroit.

79. LA brique d’Alsace dont il s’agit ici, a pour dimensions 12 pouces de longueur, 6 de largeur, & 2 ½ d’épaisseur. Si nous la comparons avec celle en usage dans l’intérieur du Royaume de 8, 4, & 2 pouces de dimensions, nous trouvons que leurs masses font entre elles :: 180 : 64 :: 2,8125 : 1 ; ensorte que, relativement à leur volume, lorsque la brique du Havre revient à 3 liv. 10 sols le mille avant d’être cuite, celle d’Alsace pourroit coûter jusqu’à 9 liv. 17 sols, au lieu que le millier ne revient au Chaufournier du Fort-Louis qu’à 6 liv. parce que les prix de toute main-d’œuvre font beaucoup moindres en Alsace, où les hommes ne font pas si rares que sur nos Côtes.

Pour la cuisson de 30 milliers de briques dans les fours du Havre, il ne faut, comme nous l’apprend M. Gallon, que 5, 4 cordes de bois. Si des 42 cordes qui s’en brûlent (N°. 77) en une fournée du Fort-Louis on retranche les 28 cordes supposées nécessaires (N°. 69) à la calcination de 6 ¾ toises cubes de pierres dans un four de cette forme, il reste encore 14 cordes de bois employées à la cuisson de la brique ; & cette quantité de 14 cordes se trouve à peu-près celle que l’on emploie au Havre pour une masse égale de briques, puisque 1 : 5, 4 :: 2,8125 : 15, 1875.

80. Je ne croirois donc pas qu’il y eût aucune économie à employer le four à double usage du Fort-Louis. Mais il paroît que relativement aux prix des bois, des journées d’ouvriers & du transport, le mille de briques d’Alsace pris au pied des fours du Fort-Louis ne pourroit être vendu moins de 23 liv. lorsque le mille de celles de Normandie ne coûte rendu au Havre que 11 liv. 10 sols. J’en dis autant de Huningue & de Landau, où je sçais qu’en 1747. on payoit 27 & 30 liv. le millier de briques à peu-près de même échantillon que celles du Fort-Louis du Rhin.


p. 30

SECOND GENRE DES FOURS A CHAUX ;

FOURS A PETIT FEU.

81. LA calcination de la pierre s’opere également au moyen d’un petit feu par couches répétées, & alternativement entremêlées avec les pierres ; ce qui pourroit ne pas exiger l’appareil de la construction d’un four, puisque nous voyons cuire des briques à petit feu (Art du Tuilier) en les arrangeant en plein air : aussi verrons-nous ailleurs que l’on peut en user de même pour faire la Chaux. Mais par quelques-uns des fours usités pour cette seconde méthode, on est parvenu à une économie considérable sur la dépense du feu dans les Provinces où le bois est cher, sur la pierre à calciner, & même sur le temps nécessaire à sa calcination.

82. Le systême le plus commun de l’intérieur de ces fours du second genre est une pyramide renversée, ou l’équivalent : la plûpart de ceux dans lesquels on ne brûle que de la houille, font circulaires, soit en cône tronqué, soit en demi-ellipsoïde alongée : on en fait aussi de pyramidaux quarrés, où le feu se fait avec du bois ou des tourbes, & de cylindriques où l’on emploie le charbon de bois ou la houille.

83. La Chaux du Boulonnois, qui se fait principalement à Landrethun près Marquise & Guines entre Calais & Boulogne ; & la Chaux de Tournay, qui se fabrique au bord de l’Escaut près Antoing à la droite de notre champ de bataille de Fontenoy, font les meilleures especes de notre frontiere au Nord après la Chaux âpre de Lorraine. On les fabrique l’une & l’autre au feu de houille, les mines de houille ne se trouvant pas éloignées des carrieres d’Antoing & de Landrethun, où les bois font rares & de haut prix.


pp. 30–43

FOURS EN CÔNE RENVERSÉ.

Fours à Chaux de Flandre.

84. TOUS les fours à Chaux font semblables sur la basse Meuse, l’Escaut, la Scarpe, la Lys, dans la Flandre Maritime & le Boulonnois : ils ne different que par leur grandeur & quelques accessoires, à l’exception de ceux de Tournay, dont je parlerai en particulier. On fait aux mêmes fours dans toute cette étendue de pays de la Chaux de pierres dures, emmarbrées quand on peut se les procurer, & de la Chaux de pierres blanches & tendres qui s’y trouvent presque par-tout. Ce font encore les mêmes fours qui font en usage à Vichi, à Lyon (Acad. 1761. p. 185.) en Dauphiné, & en plusieurs autres Provinces de France.

Dimensions & construction de ces Fours.

85. LE vuide ou intérieur de ces fours est un entonnoir : en Flandre on lui donne 20 à 28 pouces de diametre par le bas (Fig. 31, 34, 39.) : le diametre augmente de 4 à 9 pouces par pied de hauteur du four, jusqu’à ce que l’axe ait acquis une hauteur proportionnée à l’exploitation qu’on se propose ; un petit four s’éleve jusqu’à 7 ou 8 pieds de hauteur, & peut avoir au sommet cinq à fix pieds de diametre ; au lieu qu’un grand s’éleve jusqu’à 15 & 16 pieds, & aura au sommet de 8 à 12 pieds de largeur d’orifice. Ailleurs on leur donne par le bas jusqu’à près de 50 pouces de diametre. On fait donc de ces fours à Chaux qui ne contiennent qu’environ 75 pieds cubes de matiere à la fois pour des particuliers qui veulent bâtir, & d’autres qui en contiennent jusqu’à 600 pieds. On joint aussi plusieurs de ces derniers ensemble pour les entreprises de grande consommation.

86. Les proportions de tous ces grands & petits fours ne paroissent déterminées que par le caprice & les idées particulieres à chaque Chaufournier, ou même au maçon qui les construit. Le plus ou le moins de talus à donner au pourtour de l’entonnoir depuis 2 jusqu’à 4 ½ pouces par pied de hauteur, dépend uniquement, dit le maçon, de la folidité plus ou moins grande du terrain sur lequel on établit le four. Il faut plus de talus si le fond n’est pas ferme ; si les côtés étoient moins inclinés que d’un fixieme de leur hauteur, la masse de pierre dont le four sera rempli tomberoit trop promptement au fond, & y formeroit un poids capable d’ébranler l’édifice. Si le four, selon les Chaufourniers, est trop évasé, le feu ne peut en atteindre les bords. Il y a lieu de croire que ces diverses prétentions ne sont pas sans fondement, & que l’opération du feu de ce four n’exigeant pas une grande précision dans son dégré de chaleur, on peut effectivement admettre une certaine latitude dans le meilleur module de ses proportions, comme nous le verrons par les détails. Mais par-tout l’Art du Chaufournier m’a paru n’avoir été éclairé jusqu’à présent d’autres lumieres que de la tradition locale des gens grossiers qui le pratiquent.

87. Le cône renversé du four B C, (Fig. 34.) est porté sur un foyer cylindrique G du même diametre de 20 à 28 pouces, & de 18 de hauteur, qui sert tout à la fois de cendrier, de décharge & de soufflet pour le four. On pratique à ce foyer 1, 2, 3, ou 4 gueules F, (Fig. 33 34, & 35.) felon la grandeur du four, chacune de 15 à 16 pouces de hauteur, & de 12 ou 13 de large, pour pouvoir y faire passer aisément une pelle de fer de l’espece de celles que l’on appelle escoupes : chaque gueule est cintrée par son sommet de deux pouces (Fig. 37.) sur une barre de fer i de 25 lignes de largeur & 4 à 5 lignes d’épaisseur qui en supporte les claveaux, & chacune est encore traversée à la naissance de son cintre par une seconde barre e semblable & droite, le tout bien scéllé dans la maçonnerie. On scelle aussi une autre barre plus forte E à l’orifice inférieur de l’entonnoir (Fig. 35.), & à peu-près suivant son diamétre, sur laquelle, comme sur les barres horisontales des gueules, le Chaufournier fait porter les extrémités d’autres barreaux volants f pour y former un grillage quand il en est besoin.

88. La manœuvre très-fréquente de charger ce four exige à son sommet une plate-forme P (Fig. 33.) tout autour de l’entonnoir, & plus grande à proportion que le four est plus élevé. Il ne la faut pas moindre que de largeur égale au diamétre supérieur du four ; si le four est d’environ 12 pieds de large, l’édifice total se trouvera de 35 pieds de diamétre sur 15 à 16 pieds d’élévation, ce qui demande de la solidité dans la bâtisse. Il y faut donc ou de bons revêtements R (Fig. 34.) tout autour pour soutenir la poussée des terres de la plate-forme & de toute la pierre à Chaux que l’on y amasse, ou construire le tout en maçonnerie pleine, ou choisir, quand on le peut, son emplacement contre un tertre, ou enfin enfoncer le four entier dans les terres, comme nous l’avons vu aux fours du premier genre. Dans tous ces cas, il faut pratiquer au bas des grands fours quelques galeries suffisamment éclairées, tant pour arriver aux gueules du four, que pour y déposer la Chaux bien à couvert à mesure qu’on la défourne. Pour monter sur la plate-forme, il faut y former une rampe douce A (Fig. 33) par laquelle les Journaliers puissent continuellement rouler les matieres à la brouette.

89. Si le cône est construit avec des briques, qui font certainement l’espèce de matériaux qui y convient le mieux, sa maçonnerie est suffisante avec 8 pouces d’épaisseur. Il y faut cependant plusieurs contre-forts pour qu’il ne fléchisse pas en cas que les terres rapportées fassent quelque mouvement. Du reste, ces sortes d’édifices n’ont rien de particulier, dont les desseins ne puissent faire entendre les détails.

90. Un petit four de cette espèce creusé dans la terre & revêtu de briques ne peut nulle part être cher à construire : mais un grand, élevé en rase campagne, peut coûter dans la Flandre Maritime jusqu’à 15 & 16 cents livres : deux ou trois grands accolés iroient à 1000 ou 1200 liv. chacun, le tout à proportion du prix des journées d’ouvriers & de la brique qui s’y vend jusqu’à douze livres le mille.

Charge de ce Four en pierres dures.

91. POUR charger ce four, le Chaufournier, après avoir formé à l’orifice inférieur de l’entonnoir le grillage de barreaux volants, (No. 87), y descend & y arrange trois ou quatre brassées de bois bien sec, qu’il recouvre d’un lit de 3 ou 4 pouces de houille en morceaux gros comme le poing.

92. Si la houille destinée pour ce four est en poussiere, & que la pierre à calciner soit dure, toute la pierre doit avoir été réduite en morceaux de la grosseur du poing tout au plus. On en a transporté sur la plate-forme un amas suffisant pour la charge complete du four, ainsi qu’une quantité proportionnée de houille. Alors le Chaufournier reçoit un panier rempli de ces pierres que deux servants lui descendent, au moyen d’une corde, & jette les pierres sur le lit de houille, puis un autre semblable panier : il range grossiérement ces pierres, le plus souvent avec son pied sans se baisser, en sorte qu’elles recouvrent toute la houille. Sur ce lit de pierres, qui s’appelle une charge, & qui peut avoir 3 à 4 pouces au plus d’épaisseur, il étend un lit de houille, ou une charbonnée, en vuidant un panier qu’on lui descend, comme ceux de pierres. Le Poussier par son choc en tombant s’insinue dans les joints des pierres, & les recouvre entiérement. Le Chaufournier répete la même manœuvre des charges & charbonnées alternatives, jusqu’à ce que le four soit totalement rempli. Il observe seulement de faire les charges un peu plus épaisses, à mesure qu’elles s’élevent, & sur-tout vers l’axe du four où le feu est souvent le plus actif. Ces charges forment donc ordinairement une espece de calotte, & peuvent avoir vers le sommet du four 7 à 8 pouces d’épaisseur autour de l’axe, au lieu de 5 à 6 pouces près les bords de l’entonnoir. Pour le servir diligemment, il y a 8 ou 10 manœuvres munis de deux douzaines de mannes ou paniers qu’ils remplissent de pierres sur la plate-forme, & qu’ils vuident successivement dans celui que l’on descend au fond du four ; ainsi que la houille quand le Chaufournier le demande. Il faut une heure pour arranger dans le four environ 72 pieds cubes de cette menue pierre.

93. Les mêmes Journaliers font occupés à briser le moëllon avec des marteaux, lorsqu’ils ne servent pas à la charge du four ou des voitures qui viennent chercher la chaux. Ce n’est pas que de plus grosses pierres ne se calcinent également bien au feu de houille, comme on le pratique quelquefois à portée des carrières & des mines ; mais l’éloignement de l’une & de l’autre apporte nécessairement des changements dans la manipulation de cet attelier ( c’est ce que j’ai remarqué à 10 lieues de Landrethun, d’où l’on tire la pierre & la houille à grands frais pour les Fours à chaux de MM. Thiéry, Entrepreneurs des ouvrages du Roi, & Négociants à Dunkerque, qui m’ont fourni plusieurs bonnes remarques assurées sur leur longue & intelligente pratique, & m’ont procuré toutes sortes de facilités à leurs Fours pour mes épreuves. ) La houille doit être distribuée dans le Four par couche, d’une épaisseur proportionnée à son degré de bonté & à la masse des morceaux de pierre. Si les pierres ne font pour la plûpart à peu-près égales, les plus grosses ne seront pas encore pénétrées de feu, lorsque les moindres seront déja calcinées : il faudroit donc observer dans les charbonnées de donner plus de houille à celles-là qu’à celles-ci ; ce qui, outre la grande sujétion, produiroit souvent de l’inégalité dans la calcination, beaucoup de Noyaux, que les Chaufourniers appellent aussi RigausMarrons dans les grosses pierres, & consommeroit beaucoup de houille inutile autour des petites. Or quand la pierre est chère, on ne laisse perdre ni les éclats des moëllons ni les recoupes de la taille, & il se rencontre nécessairement beaucoup de menus morceaux dans la pierre à calciner. Pour qu’il y ait plus d’uniformité dans le total, il convient donc de briser les moëllons, & de n’admettre dans le Four que des morceaux de pierres au-dessous de 20 pouces cubes.

94. D’ailleurs la houille que l’on tire de loin, n’est pas toujours de la meilleure, sur-tout si elle vient de houilliéres, qui n’aient pas un grand débit. Comme alors il s’en trouve souvent d’anciennement tirée de la mine, & par conséquent éventée ou fort affoiblie, les Débitants ne manquent guère à la mêler avec la nouvelle, & l’envoient ainsi détériorée à ceux qui ne font pas à portée d’y veiller. Il faut en employant cette houille, faire les charges de pierres plus minces ; la menue pierraille y convient mieux. Quand on a la houille dans toute sa force, & mélée de morceaux avec le poussier, comme à Tournay, Valenciennes, &c. on peut épargner une partie des frais de la débiter si menu : la grosse houille donne un feu plus vif, parce qu’elle s’évente moins à l’air, & est plus chère à poids égal. Mais on a remarqué par-tout que les moëllons angulaires & minces, au moins par un côté, sous la forme irréguliere d’un coin, en un mot, ce que l’on appelle des éclats, se calcinent mieux que ceux de forme cubique ou arrondis qui ne réussissent pas dans les Fours.

95. On fait aussi plus minces les charges du fond du Four, parce qu’il faut au commencement de l’opération plus de feu pour faire suer & recuire le Four, sur-tout s’il est récemment construit ; & malgré cette augmentation de feu, le pied du Four fournit ordinairement quelques mannes de pierres mal calcinées.

Du feu de ce Four, & de sa conduite.

96. IL n’est pas indifférent de mettre le feu au four lorsqu’il n’est chargé qu’en partie, ou d’attendre qu’il le soit totalement. Si dans ce dernier cas le feu par quelqu’accident ne prenoit pas bien & s’éteignoit, il faudroit décharger tout le four, & perdre un temps considérable de tous les journaliers : ainsi la prudence exige de l’allumer lorsque le bois (No. 91) est recouvert seulement de deux à trois pieds de hauteur par les charges. Pour l’allumer, on jette dans le cendrier une botte de paille que l’on y charge de quelques morceaux de bois sec : on observe de choisir celle des gueules sur laquelle le vent souffle le plus directement. Si le vent étoit trop violent on boucheroit celles des autres gueules par lesquelles la flamme sortiroit du cendrier. En quelques minutes, le bois qui est sur le grillage se trouve enflammé. Lorsqu’il l’est suffisamment, & que la fumée commence à sortir par le sommet du four, on bouche toutes les gueules avec des pierres & de la terre ou des gazons, afin afin que le feu ne s’élève pas trop vîte, & c’est alors que l’on continue les charges jusqu’au sommet du four.

97. Il seroit sans comparaison plus commode au Chaufournier, que ces gueules fussent garnies chacune d’une porte de tôle. Il est souvent nécessaire de les ouvrir ou fermer pour bien conduire le feu, & rendre la calcination égale dans toutes les parties du four : mais comme il faut du temps, & quelques peines pour arranger & déplacer cet amas de pierres & de gazons, dont on se sert ordinairement, les Ouvriers conviennent qu’ils se les épargnent quelquefois mal à propos ; au lieu que des portes de fer avec registres, comme à nos poëles d’appartements, leur donneroient le moyen de gouverner le feu avec la plus grande facilité. J’en ai fait faire de telles en faveur d’un vieux Chaufournier Praticien de 40 ans, qui m’en a remercié pendant plusieurs mois, comme d’un grand présent.

98. Les gueules par lesquelles on tire toute la chaux du four, à mesure qu’elle est faite, sont sujettes à de fréquentes dégradations. Leur cintre qui n’est porté que sur une seule barre, se brise à force d’être heurté par le manche d’une pelle que l’on enfonce dans la chaux, comme un levier pour faire tomber dans le cendrier : leurs pieds-droits s’écornent & se détruisent par les coups fréquents de la même pelle qui ramasse la chaux. Il faudroit dans le cas d’une exploitation suivie plusieurs années, que les gueules fussent garnies d’un chassis de fer, qui en les défendant serviroit de battée à la porte de tôle.

99. Il ne suffit pas toujours pour opérer l’égalité du feu dans tout le cercle du four, de bien ménager le courant de l’air ou tirage par le cendrier. Il se rencontre dans le massif des pierres, sur-tout auprès des parois du four, des endroits où le feu ne pénétre pas comme ailleurs ; ce qui vient en partie de ce que la pierre, en tombant des mannes, se trouve plus entaffée dans quelques points que dans d’autres, & moins garnie de houille dans ses joints. Ces endroits font remarquables à la surface du four par la couleur des pierres, qui ne sont pas imprégnées de fuie, comme celles sous lesquelles le feu a fait plus de progrès. Il faut y donner un peu de jour, pour que le feu s’y porte davantage (No. 41.) C’est à quoi sert la Lance (Fig. 36.) Le Chaufournier dresse la lance sur sa pointe, & en l’agitant la fait entrer & pénétrer à travers les pierres de toute sa longueur : il la retire & la replonge plusieurs fois de suite dans le même trou, pour y former un petit canal, & en pratique plusieurs semblables dans le voisinage, s’il le juge nécessaire. Il n’en faut pas davantage pour déterminer le feu vers ces parties, & rétablir l’égalité. (No. 41) Ces coups de lances sont fort rarement nécessaires ailleurs qu’auprès des parois de l’entonnoir, & m’ont fait juger que les fours moins évasés font plus favorables, que ceux qui le font davantage, (Nº. 86) dans ces premiers le feu devant atteindre plus aisément toute la circonférence. Losrque le feu approche du haut du four, il faut en garantir l’orifice par des abri-vents de planches de 4 à 5 pieds de hauteur pour les petits fours, & un peu plus élevés pour les grands. On les dresse entre quelques piquets ; on les change de place, selon que le vent tourne, & on les abat chaque fois qu’il faut recharger le four. Il n’y a pas d’autre opération à faire à ce four, jusqu’à ce que le feu soit parvenu à l’orifice supérieur ; & ait enflammé le dernier lit de houille sous la derniere charge de pierres, en sorte que l’on en voie la flamme, ce qui arrive le troisième ou quatrième jour, suivant la grandeur du four, & que le vent a été plus ou moins favorable par sa médiocrité.

De l’extraction de la Chaux, & des recharges du Four.

101. LE feu, à mesure qu’il s’éleve, abandonne le bas du four, dont il a consumé toute la houille, & qui se refroidit totalement. Alors le Chaufournier jette une bonne charbonnée sur la surface de son four, & commence ensuite à tirer par le cendrier la chaux qui est faite.

102. Il y auroit de l’inconvénient à déranger le pied du four avant que le feu fût arrivé jusqu’au sommet, la chûte ou l’affaiffement des pierres feroit pénétrer & tomber entre leurs joints les charbonnées du sommet, qui ne seroient pas encore enflammées : il se trouveroit par-là des espaces de pierres dépourvus de houille, & d’autres qui en seroient surchargés. C’est par cette raison qu’il faut jetter une charbonnée avant de tirer la chaux faite : le feu, quoiqu’il se montre autour de l’axe à la surface supérieure du four, n’est ordinairement pas encore si élevé près la circonférence (Nº. 99) ; il faut y fournir de la houille pour remplacer celle qui tombera plus bas, pendant le mouvement que vont faire toutes les pierres dont le four est chargé.

103. Pour tirer la chaux, le Chaufournier arrache les barreaux volants du grillage : grillage : (No. 91) la chaux tombe aussi-tôt dans le cendrier ; où si elle reste suspendue dans le four, il l’aide à tomber avec le manche de sa pelle : (N°. 98) il l’enlève à la pelle par toutes les gueules l’une après l’autre. Ces Ouvriers prétendent que s’ils tiroient la chaux par une seule gueule, il n’y auroit qu’un côté du four qui se vuideroit de la chaux faite, & que les pierres du four ne s’affaisseroient pas également, au lieu qu’en tirant par toutes les gueules, la masse entière descend uniformément sans se déranger. Ceci me paroît vrai dans les fours de Tournai qui font beaucoup plus grands qu’ailleurs, & dont le pied est autrement disposé : mais j’ai souvent observé comment se fait cet affaissement dans les fours coniques de la Flandre, pendant l’extraction de la chaux : comme l’entonnoir n’a qu’environ 24 pouces d’orifice par le bas, ce font toujours les pierres les plus voisines de son axe qui tombent le plus vîte, & sur un diametre à peu-près égal à cet orifice inférieur, par quelque gueule que l’on décharge le four ; en sorte qu’il se forme toujours à la surface supérieure un encuvement de 8 à 10 pouces plus profond auprès de l’axe, que vers les bords, sur un affaissement total de 18 pouces réduits : en même-temps toutes les autres pierres de la surface voisine des bords se retournent, & font un mouvement comme pour rouler vers l’axe. Cela est arrivé de même & devoit être, lorsque j’ai fait tirer la chaux par une seule gueule. Leur multiplicité est donc utile par la facilité qu’elle donne pour gouverner le feu selon les vents, & sur-tout pour déposer la chaux à couvert, tout autour d’un grand four ; mais une seule gueule suffiroit pour tirer la chaux.

104. Le Chaufournier continue à tirer la chaux, jusqu’à ce qu’il la voie tomber mêlée de feu : c’est à cet indice qu’il reconnoît ordinairement la quantité de chaux faite, qu’il peut enlever de son four : le feu ne pourroit par aucun moyen rétrograder vers le bas, (N°. 42) dont toute la houille est consumée & le phlogistique dissipé : la pierre d’en-bas est donc ou totalement calcinée, ou hors d’état de l’être mieux à cette place, lorsque le feu l’a abandonnée ; on peut la retirer. Cependant quand il a fait un grand vent & de durée, le feu peut être monté trop rapidement & avoir abandonné le pied du four sur une si grande hauteur, qu’il y auroit de l’inconvénient à en retirer toute la chaux qui se trouve refroidie. Alors la pierre qui est encore enflammée, s’approchant fort près de l’orifice inférieur où le tirage de l’air froid fait son impulsion la plus violente, seroit aussi trop-tôt abandonnée par le feu ; la houille qui l’accompagne seroit consumée trop vîte : le feu continuant à monter rapidement, une grande partie de la pierre ne seroit pas bien calcinée, comme il arrive aux premières que l’on tire de ce four. (Nº. 95.) Le Chaufournier, qui connoît le produit ordinaire de son four & les accidents de l’air ; n’en retire donc alors que ce qui leur est proportionné, & a soin de mouiller sa houille si le feu va trop vîte.

105. Le vuide que laisse au sommet du four la chaux tirée par les gueules, se remplit aussi-tôt par de nouvelles charges & charbonnées ; mais il faut en réparer auparavant la surface inégale. Il y jette d’abord une charbonnée ; puis il enfonce sa lance de quelques pieds le long des parois du four, & en la saisissant par son œil, il s’en sert comme d’un levier avec lequel il fait effort contre le bord du four pour soulever & retourner les pierres, qui par ce moyen se rapprochent de l’axe & recomblent l’encuvement qui s’y étoit formé. Ces efforts de la lance exigent un point d’appui solide aux bords de l’entonnoir, qui doit avoir été par cette raison, couronné de bonnes & fortes pierres, pour n’être pas détruit en peu de jours. Il fait la même manœuvre tout autour, & rejette même vers l’axe avec une pelle les pierres de la bordure, pour reformer le bombage au lieu d’encuvement ; après quoi il répéte la charbonnée & les charges de pierres alternatives jusqu’au sommet du four, comme le premier jour.

106. Lorsque le temps est calme & par-là très-favorable à l’égalité de la calcination dans toutes les parties du four, le feu s’évase davantage, & se déclare encore plutôt aux bords que vers l’axe du four : alors au lieu de bombage, on charge les bords de quelques pouces plus haut que le milieu.

107. Depuis le moment où l’on tire la première chaux, ce sont toujours les mêmes mouvements à recommencer, tant que le four reste allumé ; c’est-à-dire, tant que dure la consommation de la chaux, que l’on sous-tire journellement, à mesure qu’elle se fabrique, comme on le pratique aux fourneaux où l’on sépare les métaux de leur minéral : aussi les Chaufourniers appellent-ils ces fours à chaux, Fours coulants. On voit que l’opération a pour but ici, comme dans les fourneaux à briques que j’ai décrits ailleurs, de faire séjourner un certain degré de chaleur dans chaque partie du four pendant un temps suffisant ; & qu’il faut que le feu par son intensité, ou par sa durée, soit proportionné à la résistance de la pierre, qui se calcine plus ou moins facilement, selon son volume & sa dureté : que le Chaufournier a souvent à vaincre les obstacles des vents, de la pluie & même de la houille, qui tendent tous à déranger l’équilibre nécessaire dans son four. C’est à quoi font relatifs tous ces procédés, qui font les mêmes, ou à peu-près, pour tous les fours que j’ai vûs de ce genre, & dont je ne détaillerai pas les petites différences.

Du chommage de ces Fours allumés.

108. DANS le cas d’une exploitation ordinaire, on ne travaille à ces fours à chaux, ni la nuit, ni les Dimanches & Fêtes. On en tire tous les jours la chaux le matin & le soir, & quand le four est rechargé, il n’y a plus rien à y faire. Mais lorsque l’on doit passer un jour entier sans en tirer, il faut disposer le four de façon à empêcher le feu de monter aussi-vîte qu’à l’ordinaire. Cette précaution consiste à jetter au centre de sa surface une charbonnée de 2 ou 3 pouces d’épaisseur & de deux pieds de diametre, que le Chaufournier entasse en la piétinant, quelquefois en la mouillant, & qu’il recouvre d’un lit de même épaisseur, formé des plus menus éclats de pierres : ensuite il ferme toutes les gueules du four. L’ancien Chaufournier, dont j’ai parlé, m’a dit à cette occasion, qu’ayant été obligé quelquefois de suspendre son travail, soit pour attendre de la pierre à chaux ou de la houille, dont il manquoit, soit par quelqu’autre raison, il avoit ralenti son feu au point d’être 12 jours entiers sans toucher au four, & sans autre accident que d’avoir tout au plus quelques pieds cubes de pierres mal calcinées. Il faut alors fermer de même les gueules du four & faire sur le total de sa surface ce que l’on fait seulement autour de l’axe pour le chommage d’un seul jour ; c’est-à-dire, ne laisser subsister pour le feu, que le moins d’évaporation possible sans l’éteindre.

109. Lorsque les barreaux volants du grillage au pied du four ont été une fois enlevés (No. 103.) pour l’extraction de la chaux, il n’est plus nécessaire de reformer ce grillage, que tous les 8 ou 15 jours pour nettoyer le cendrier : hors ce cas, la chaux porte sur le fond du cendrier sans aucun inconvénient. Quand il faut remettre ces barreaux en place, le Chaufournier les chasse à coups de masse à travers la chaux par une des gueules, jusqu’à ce qu’il les ait assez enfoncés, pour être sûr qu’ils porteront sur la traverse E de l’orifice du four, (N³. 87.) ou jusqu’à ce qu’ils sortent par la gueule opposée ; (Fig. 35.) & dès qu’il a nettoyé le cendrier, il arrache de nouveau ces barreaux. Cet usage est meilleur que celui de construire, comme à Valenciennes & ailleurs, un grillage dormant, qui gêne souvent la chûte de la chaux, plie sous le fardeau des pierres, & occasionne des dégradations au four.

De la Cendrée.

110. LE cendrier s’engorge de temps-en-temps par les cendres de la houille qui s’y amassent, sur-tout dans les intervalles entre les gueules, & empêchent la chûte de la chaux. Le Chaufournier met soigneusement ces cendres à part : elles font mêlées de beaucoup de menus morceaux de chaux, qui avec les sels fixes de la houille les rendent propres à faire un excellent mortier suffisamment connu sous le nom de Cendrée. Comme on ne veut point en perdre, on se sert aux grands fours d’une pelle percée de trous à passer le bout du doigt pour tirer la chaux du four, & on en fait tomber toute la cendre sur un tas particulier avant de mettre la chaux dans les mannes pour la transporter. Cette cendrée est estimée pour enduire les citernes, les caves, &c. même quoiqu’elle provienne de fours où la chaux faite de pierres blanches est de peu de qualité ; au lieu que les cendres des fours à Chaux où l’on brûle du bois ont été reconnues ne rien valoir dans la bâtisse. Il sort des fours à la houille à peu-près une mesure de cendrée contre deux mesures de chaux; & elle se vend en plusieurs Provinces au moins moitié du prix de la chaux.

Des déchets sur la Chaux de ces Fours.

111. LES Chaufourniers domestiques, qui ne travaillent pas pour vendre la chaux, ont encore soin de trier au sortir du four tous les morceaux qui contiennent de la pierre non calcinée ; l’habitude la leur fait connoître à l’œil, & jamais ils ne s’y méprennent au poids. Ils les amassent auprès du four, les arrosent d’un peu d’eau, & en retirent tous les noyaux pour les remettre au four. La plupart d’entre-eux rejettent aussi comme déchet les roches du four, qu’ils appellent la Chaux brûlée : je dirai ailleurs ce que c’est. Dans la Chaux qui se vend, on laisse toutes ces non-valeurs, ainsi que celles dont le Fabriquant même auroit peine à se garantir, qui font les veines de bousin, ou autres matières non-calcinables qui font souvent mêlées avec la pierre, & qu’il feroit quelquefois trop coûteux d’en vouloir séparer. *

* Dans quelques provinces ceux qui éteignent la chaux mettent à part les marrons, qu’on déduit au Chaufournier.

112. Par ce moyen, il n’y a pas de déchet pour les Chaufourniers Marchands sur la pierre dure qu’ils convertissent en chaux : la toise de cette pierre leur rend au moins une toise de chaux en menus morceaux. Le déchet tombe en entier sur les gens qui l’achetent, & est proportionné à la bonne foi du Chaufournier qui peut y avoir épargné plus ou moins la houille & ses soins. Quand on la fait faire sous ses yeux sur les carrieres en choisissant toutes pierres vives & bien nettes, & avec une économie bien entendue, il n’y a non plus aucun déchet : par-tout ailleurs, & en passant par les mains de Commis, on doit compter sur une diminution de la pierre que j’estime d’un vingtieme à un quinzieme sur toutes les especes de pierres dures que j’ai vu calciner.

Du rendage ou produit de ces Fours en Chaux.

113. LORSQU’UN tel four est bien allumé, que la houille est égale ou homogène & de bonne qualité, il peut par un temps favorable produire chaque jour en chaux de pierre dure jusqu’à la moitié de la pierre dont il est chargé : quelquefois son produit ne va qu’au tiers ; & si la houille est de peu de force, il rend encore moins. Un four de 600 pieds cubes peut donc fournir communément 1620 pieds cubes de chaux par semaine de fix jours de travail, & expédie beaucoup plus qu’aucun de ceux à grande flamme (Nos. 48, 69).

114. J’ai remarqué que les fours coniques du pays de Liege dont l’entonnoir a ordinairement 40 à 45 pouces de diamètre par le bas, consomment plus de houille que ceux de la Flandre, & ne rendent par jour, réduction faite, qu’un cinquieme de ce qu’ils contiennent. Cette observation jointe à la nécessité fréquente de gouverner le tirage ou courant d’air du four (Nº. 97.) me fait croire qu’ils font mieux construits lorsque cet orifice inférieur n’a qu’environ 24 pouces de diamètre.

Des Hommes nécessaires à ces Fours.

115. UN seul Chaufournier avec 12 ou 15 hommes peut conduire à la fois trois de ces plus grands fours, dont il ne fait que les charbonnées, & commande toutes les autres manœuvres : mais il faut que la pierre ait été toute brisée, ou qu’il y occupe encore 12 ou 15 enfants; & il lui faut sur chaque four au moins 100 mannes toujours pleines de pierres, pour que rien ne languisse. Trois hommes suffisent en tout pour un petit four Bourgeois.

Consommation de la houille pour ces Fours.

116. LA proportion réduite entre la pierre dure & la houille nécessaire pour la convertir en Chaux me paroît être de 60 à 65 pieds cubes de houille par toise cube de pierres du toisé des carrieres (No. 49). Malgré l’obscurité que tous les Chaufourniers tâchent de répandre sur cette consommation, j’ai reconnu que certaines pierres exigeoient jusqu’au tiers de leur cube d’une même houille, dont d’autres pierres ne demandoient qu’un sixieme, quoique ces deux extrêmes m’aient paru rares. Dans les houilliéres du pays de Liege & du Hainault, on distingue deux qualités de houille, dont la moindre se nomme Houille à Chaux & à briques : mais différentes épreuves me font penser que la houille la plus active n’est pas dangereuse au succès de la Chaux, comme elle l’est dans les fourneaux à briques. Les essais de sa qualité peuvent se faire d’autant plus sûrement dans chaque province par les Chaufourniers, qu’il me paroît n’y avoir rien à craindre dans ce four de la part d’un excès de feu, comme on le verra plus bas.

De la dépense pour fabriquer la Chaux dans ces Fours.

117. LES prix courants en 1765 aux fours à Chaux du Boulonnois sont,

Pour une toise cube de pierre tirée de la carriere . . .4 liv. 10 s.
Pour la brifer en éclats . . .6. liv.
Pour la brouetter au four . . .1 liv.
De l’autre part . . .11 liv. 10 s.
Pour 66 pieds cubes au plus de houille à 7 sols . . .23. liv. 2 s.
Pour la main-d’œuvre de la calcination . . .9. liv.
Total pour une toise cube de pierres calcinées . . .43 liv. 12. s.

En supposant qu’elle ne produisît que 200 pieds cubes de bonne chaux triée, elle reviendroit à 4 sols le pied cube.

Cette chaux fabriquée à Gravelines, Dunkerque & Bergues avec les mêmes matieres y coûte environ 10 sols le pied cube, sans y comprendre la construction ou le loyer des fours ; & comme les bois n’y sont pas au-dessous de 35 liv. la corde, mais souvent plus chers, elle y reviendroit au moins à 20 sols le pied si on la fabriquoit à la grande flamme.

Charge & conduite de ces Fours en pierres tendres.

118. SI c’est en pierres tendres que l’on charge ces fours, on peut en général les calciner en plus gros morceaux que la pierre dure, & faire les charges plus épaisses. Il se rencontre des carrieres dont la pierre, quoique tendre, résiste beaucoup à la calcination lorsqu’elle est restée long-temps à l’air, & sur-tout au soleil (Nº. 34). Les Chaufourniers, bien moins curieux de sçavoir si la chaux n’en seroit pas meilleure que d’y dépenser moins de houille, ont soin de la mettre au four tout le plutôt qu’ils peuvent après son extraction de la carriere ; ou bien ils l’arrosent, ainsi que le charbon, s’ils ont été obligés de la laisser sécher. Ces fours chargés en pierres tendres débitent davantage, consomment moins de houille par rapport au volume de la pierre, & exigent moins de monde pour leur service.

Leur rendage.

119. LE moins que l’on en tire en 24 heures, va à la moitié de leur charge. J’en ai suivi quelques-uns qui contenoient chacun 540 pieds cubes, & qui rendoient régulièrement 320 pieds cubes de chaux vive par jour de 12 à 13 heures de travail. On les poussoit quand on le vouloit à en rendre 400 pieds par jour. Il suffit pour cela, si le temps est favorable, d’en tirer un peu plus par le pied du four à chaque fois qu’on le décharge ; (N°. 104.) ou de prolonger le travail à environ 15 heures, afin de décharger le four trois fois par jour, au lieu de deux, & il n’en coute pas plus de houille : si le temps est pluvieux, ou qu’il fasse beaucoup de vent, il suffit de faire les charbonnées un peu plus fortes ; car il se consomme plus de houille à tous les fours à chaux par le vent & quand il pleut, que par un temps serein & calme. On peut pousser de même le rendage de ces fours en chaux de pierres dures quand on est pressé.

Leur consommation en houille.

120. LA pierre tendre de la Flandre maritime me paroît exiger 40 à 45 pieds cubes de la houille du Boulonnois, par toise cube pour sa calcination. Les différents rapports que j’ai eus du Hainault, font monter cette proportion entre 50 & 52 pieds cubes de houille des fosses de Condé, quoique celle-ci soit généralement reconnue beaucoup meilleure & de moindre consommation pour les forges que celle du Boulonnois. Mais il est bon de remarquer que la pierre tendre diminue dans le four beaucoup plus que la pierre dure : il s’en rencontre que l’on estime perdre jusqu’à un cinquiéme de son volume, en sorte qu’il ne faut pas beaucoup moins de houille pour fabriquer une toise cube de chaux de pierres tendres, que pour une toise cube de chaux de pierres dures. On estime même en quelques endroits qu’il faut pour l’une & pour l’autre également un quart de houille, ou 54 pieds par toise de chaux.

Leur nombre d’Ouvriers.

121. L’UN des fours de 540 pieds cubes que j’ai suivis, étoit exploité chaque année, pendant 8 mois par 3 hommes, y compris le Chaufournier, & ils coupoient toute la pierre avec des marteaux à tranche, en éclats de la largeur des deux mains au plus, tout le plus minces qu’ils pouvoient. La carriere sur laquelle étoit le four, étoit exploitée par 4 autres Ouvriers, qui en tiroient au bourriquet, de plus de 30 pieds de profondeur, toute la pierre nécessaire pour le four : ces mêmes quatre Carriers aidoient encore à charger toutes les voitures qui venoient enlever la chaux.

122. On fait quelquefois à ces fours de la chaux de pierres dures & tendres mêlées ensemble, & on les sépare au sortir du four ; les Chaufourniers disent que cela ne réussit pas toujours : il est aisé de juger qu’il en est de ces différentes qualités de pierres, comme je l’ai remarqué de celles d’une même espèce & de différents volumes. (N°. 93.)


pp. 43–45

FOURS A CHAUX EN DEMI-ELLIPSOÏDE RENVERSE’.

Four à Chaux de Trounai.

123. M. DURAND, Entrepreneur des ouvrages du Roi à Douay, déjà cité dans l’Art du Briquetier, m’a fait faire à Tournai les observations & desseins, dont j’avois besoin pour bien connoître les fours à chaux de ce canton. J’en supprime les détails, dont j’ai déjà parlé.

On voit par les desseins (Fig. 40 & 43) que ces fours ont précisément par dedans la forme d’un gobelet à pied, & moins de talus que les précédents à leurs parois intérieures. Ce défaut de talus, joint à la grande capacité des fours de cet exemple, rend raison & du massif de maçonnerie L qui occupe le milieu du cendrier, & des huit gueules N que l’on pratique autour du cendrier : le poids de toute la masse contenue dans la chaudière du four écraseroit une grande partie de la chaux, & rendroit son extraction fort difficile, s’il n’étoit soutenu par ce dé de maçonnerie, « qui d’ailleurs renvoie la chaux » vers les gueules, à mesure qu’elle tombe » : un four de 22 ½ pieds de diamètre par son sommet & de plus de 9 ½ pieds par le bas se videroit inégalement (No. 103) si l’on ne tiroit la chaux de tous les côtés de son cendrier : son grand produit exige beaucoup de gueules & d’espace au pied pour toutes les manœuvres.

124. « La coupe verticale de ce four, (Fig. 43 & 45) fait voir que l’on y place le bois qui sert à l’allumer à 9 1/2 pieds au-dessus du seuil des gueules : tout le dessous est rempli de pierres, sans mélange de matières combustibles, & les huit gueules font alors masquées par de grosses pierres. Ce bois, qui avec la paille & la houille en morceaux que l’on y ajoûte, forme un foyer de 5 à 6 pieds d’épaisseur, est recouvert de trois charges de pierres & char» bonnées, qui s’élevent de 3 pieds au-dessus du foyer & à travers lesquelles on ménage deux communications, A C, B C, (Fig. 45) garnies de paille & de menus bois pour porter le premier feu dans le foyer. Lorsque le foyer est en» flammé, on recomble le vuide des communications avec des pierres & de la houille ; mais il faut que le Chaufournier veille à ce que le feu ne se perde pas par le haut ; il faut qu’il le force à s’étendre également par-tout. Alors, à mesure & à proportion que le feu s’éleve, on continue la charge de la chau diere, jusqu’au sommet, par lits de pierres d’environ un pied d’épaisseur, & charbonnées mouillées, d’environ un demi-pouce. Il faut ordinairement 48 heures de feu, avant que l’on puisse démasquer les gueules. On en retire peu de pierres le premier jour ; le lendemain davantage, & successivement de plus en plus, jusqu’à ce que l’on ait tiré toute la pierre qui n’est pas calci née, que l’on rejette sur le four. »

125. LE plus grand de ces fours de Tournai, qui contient environ 7450 pieds cubes de matière, « fournit ordinairement par jour 400 mannes de chaux vive, & 200 de cendrée, de deux pieds cubes chaque manne. Il consomme, suivant le rapport des Chaufourniers, environ 260 pieds cubes de houille par jour : mais comme ces Ouvriers ont intérêt à faire croire leurs frais plus considérables qu’ils ne le sont réellement, il pourroit y avoir quelque chose à rabattre sur cette consommation de houille, que l’on tire des fosses de Condé en Hainault & de Valenciennes. Cette chaux se vendoit aux fours en 1764, 7 sols le pied cube ; la cendrée s’y vend 5 sols, & à proportion quand ces matières sont mêlées ensemble. »

126. Comme je n’ai point suivi le travail de ces fours, je ne sçais quelles bonnes raisons on peut avoir d’y élever si fort le foyer au-dessus des gueules, & d’y porter le feu par des communications plongeantes du haut vers le bas. On remarque qu’il faut de l’adresse & des soins de la part du Chaufournier pour ne pas se brûler les bras en allumant le feu, pour le faire descendre & l’empêcher de s’échapper : aussi la nature conseille-t-elle de s’y prendre tout autrement. Toute la main d’œuvre pour l’arrangement des pierres inférieures au foyer se trouve perdue, puisqu’elles ne peuvent jamais parvenir à calcination. Le produit de ce four par 24 heures, ne va pas à un neuvieme de ce qu’il contient, enforte que « tout ce que l’on peut en tirer quand on est pressé, c’est » de le renouveller en huit jours. » Comme la chaux de Tournai est fort bonne, M. Durand ne sçait, « si le long séjour de la pierre dans le feu, ne pourroit pas contribuer à fournir à cette chaux une partie de ses bonnes qualités. » Mais ce qui peut jetter des soupçons sur la nécessité de toutes ces pratiques, c’est qu’en 1758 & 1759, on fabriqua à Dunkerque, pour la reconstruction des grandes Ecluses, beaucoup de cette même chaux avec la pierre de Tournai dans des fours coniques, qui sont bien d’un autre rendage, précisément de la façon que j’ai décrite pour la chaux du Boulonnois, & qu’elle fut jugée toute aussi bonne que la chaux faite à Tournai. J’en ai fait faire aussi des essais mêlés avec la pierre de Landrethun : j’ai trouvé la pierre de Tournai, parfaitement calcinée en deux jours qu’elle avoit passés dans le four. Ces exemples me porteroient fort à penser que la forme des fours à chaux de Tournai est moins parfaite & moins commode, quoique plus composée, & qu’on ne la conserve que par l’invincible préjugé de l’habitude, pernicieux à tous les Arts.

127. Les morceaux de la chaux vive de Tournai, sortants du four, sont exactement de la couleur du soufre par leur superficie, ainsi que ceux de la chaux âpre ; au lieu que ceux de la chaux de Landrethun, sont d’un gris-cendré. Celle-ci m’a paru donner aussi beaucoup moins de chaleur en l’éteignant, & moins foisonner, ou se renfler, que la chaux de Tournai ; mais je n’ai pû faire ces épreuves assez en grand, pour en rendre compte. « La meilleure pierre à chaux de Tournai, est de couleur d’ardoise ; celle qui est fort noire, se calcine difficilement. »

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