Hellot 1740

Jean Hellot, Seconde partie du Mémoire sur l’Encre sympathique ou Teinture. Extraite des Mines de Bismuth, d’Azur et d’Arsenic, in: Histoire de l’Académie royale des Sciences. Année M. CCCXXXVII. Avec les Mémoires de Mathématique & de Physique, pour la même Année, Tirés des Registres de cette Académie, Paris 1740, s. 228–247.


SECONDE PARTIE DU MÉMOIRE
SUR L’ENCRE SYMPATHIQUE,
OU
TEINTURE
Extraite des Mines de Bismuth, d’Azur & d’Arsenic.

Par M. HELLOT.

5 Juin 1737.

LES Mines qui peuvent donner la teinture changeante dont j’ai décrit le procédé dans la première Partie de ce Mémoire, sont difficiles à connoître à quiconque ne les a pas examinées par la voye de l’analyse chimique. Les Auteurs modernes, qui ont écrit sur cette matière, ont rapporté, à la vérité, tout ce qu’ils ont observé dans les lieux où l’on prépare le Smalt, avec quelques signes servant à distinguer le Cobolt propre à la fabrique de ce Verre bleu ; mais ce qu’ils en disent ne suffit pas pour reconnoître la Mine qui avec cette matière colorante donnera aussi du Bismuth.

Au N°. 393, des Transactions Philosophiques, on trouve un Mémoire du Docteur Krieg, où il dit que « le Smalt est fait de Cobolt ou Cadmie naturelle ; que c’est une pierre grise & brillante que l’on trouve en quantité dans les environs de Snéeberg, & dans quelques autres endroits du Woigtland en Franconie ; que cette mine est souvent mêlée de marcassite, & quelquefois de mine d’Argent & de mine de Cuivre ; que même on y rencontre l’Argent pur en forme de poils, mais que cela arrive rarement : il décrit ensuite la manière d’en séparer le fluor inutile par des Moulins à pilons & par un courant d’eau ; la manière de torréfier ou rotir la partie pesante que l’eau n’a pas entraînée pour en faire évaporer le Soufre & l’Arsenic. Il donne la figure des Fourneaux où se fait cette torréfaction, & celle des Tuyaux coudés des Cheminées où l’Arsenic se sublime & se rassemble. Après quoi trouve dans ce Mémoire, le procédé de la Vitrification de cette mine rotie, en Smalt, par le moyen des Cailloux calcinés & de la Potasse qu’on mêle avec elle : puis la figure des Moulins à pilons qui réduisent ce Smalt en poudre, connuë ici sous le nom d’Azur ».

Sur quoi il faut observer que la matière colorante du Cobolt étant unie par le feu à la frite, a différents noms dans le pays, selon les différents états de sa fonte. On l’appelle Safre quand le mélange de la mine avec le Sable & le Sel alkali commence à couler dans son bain. On le retire quelquefois en cet état de demi – fonte pour le transporter en Hollande, où l’on en acheve la vitrification & perfectionne la couleur par des additions de matières qui ont encore le secret de la fabrique. On le nomme Smalt quand le mélange est exactement vitrifié & dans un bain calme & lisse. En cet état, on le retire avec de grandes cuilleres pour le jetter dans l’eau, où ce Verre bleu se refend, & en devient plus aisé à pulvériser. Ce Verre, étant réduit en poudre, prend le nom d’Azur à poudrer, si cette poudre est encore un peu grossière ; & celui d’Azur fin ou d’Email, si elle est d’une grande finesse. On sçait que cet Email sert à peindre des fleurs & des compartiments bleus sur la Fayence & sur la Porcelaine qu’on fabrique en Europe ; mais on ne sçait pas peut-être que depuis que les Chinois se substituent à l’Azur naturel, qu’ils employoient autrefois, le bleu de leur Porcelaine moderne est de beaucoup inférieur au bleu de la Porcelaine ancienne. Cette pierre d’Azur naturel & minéral se nomme à la Chine Yao-Tufou, qui veut dire Porcelaine de Tufou. Elle ne vient point de Thoufou, mais de Nankin-chequian : on en trouvoit aussi autrefois dans l’Isle de Hainan. Mais aujourd’hui ces deux mines en fournissent si peu, & cette matière est par-conséquent devenuë si chere & si rare, que les Chinois ne se servent plus que de l’Email ou Azur en poudre fine que les Hollandois leur portent. Je tiens cette observation d’un Officier des Vaisseaux de la Compagnie des Indes, dont on m’a communiqué la Lettre avec un échantillon de ce bel Azur naturel.

Au N°. 396, des mêmes Transactions Philosophiques, M. Link a donné une description un peu plus ample du Cobolt qu’on travaille à Snéeberg & à Anneberg. « Cette mine est, dit-il, d’un gris blancheâtre, semblable, quant à leur, à la mine blanche d’Argent, quoiqu’un peu plus obscure. Elle contient l’Arsenic blanc & une terre fixe entremêlée de veines d’un Caillou ou espèce de Marbre blanc que les Allemands appellent Quartz quand il se vitrifie, & Spatt quand il se réduit en chaux sans se vitrifier. (M. de Reaumur m’a donné un Cobolt de S.te Marie-aux-Mines à qui cette description peut convenir). Elle est aussi quelquefois unie à d’autres mines métalliques, ce que les ouvriers connoissent par des essais de vitrification. Si le Cobolt est pur, la matière vitrifiée est bleuë. S’il est mêlé de Pyrites sulphureuses & ferrugineuses, ce verre est noir. S’il y a de la mine de Cuivre, il est roux. Si c’est de la mine d’Argent qui se trouve unie dans le Cobolt à la mine de Cuivre, le Verre en est plus ou moins noirâtre.

Les mêmes ouvriers distinguent aussi les différents degrés de bonté du Cobolt en le dissolvant dans l’esprit de Nitre : car si sa dissolution est d’un jaune foncé & obscur, il donnera de beau Smalt. Si elle est rouge, c’est une marque que le Cobolt contient du Bismuth ».

Cette observation rapportée par M. Linck, a été confirmée par mes expériences ; car la mine de Dauphiné, venant des Terres de M.rs de Villeroy & de Tallard, & celle qu’on m’a venduë sous le nom de mine de Zinc, m’ayant donné toutes les trois une imprégnation d’un assés beau rouge, m’ont fourni aussi à l’essai de la fonte un fort beau Bismuth, ainsi qu’on le verra dans la suite de ce Mémoire. Mais je n’ai point eu de Bismuth de la mine compacte de deux différents Cobolts de S.te Marie-aux-Mines, ni de trois autres Cobolts d’Allemagne que j’ai examinés.

Il résulte aussi, tant des observations de l’Auteur que des miennes, que le Cobolt, c’est-à-dire, ce minéral duquel tire la matière colorante du Smalt, est presque toûjours mêlé avec la mine de Bismuth ; & dans ce cas il est le plus propre de tous ces minéraux à donner la belle teinture couleur de lilas dont j’ai parlé dans la première Partie de ce Mémoire. La poudre qui s’en sépare, lorsqu’on dissout dans l’eau la concrétion saline, provenant de l’imprégnation par l’Eau-forte évaporée avec le Sel marin, est toûjours d’un blanc parfait, parce que c’est un magistere de Bismuth que le Sel commun a précipité.

La poudre précipitée de même d’une concrétion saline, provenant de l’imprégnation du Cobolt, qui ne tient point de Bismuth, est ordinairement sale & jaunâtre. Mais outre ces différences, & quelques autres dont il sera parlé, on peut distinguer assés aisément ces deux mines par la simple inspection.

Le Cobolt sans Bismuth est plus compacte, plus plombé, moins brillant que la mine de Bismuth, qui est beaucoup plus rare ou d’un mélange plus lâche. D’ailleurs celle-ci est striée de stries brillantes & métalliques arrangées sur différents plans : ce qui fait que quand on tourne un morceau de cette mine de divers sens au grand jour, tous ces plans de stries réfléchissent la lumière, non ensemble, mais successivement : ils font, pour ainsi dire, l’effet de la gorge de Pigeon.

Cette mine de Bismuth, du moins les morceaux que j’ai examinés, ressemblent un peu à ces mines de Plomb qui tiennent beaucoup d’Argent ; mais celles-ci ne noircissent pas les doigts, au lieu que la mine de Bismuth les salit.

On trouve assés souvent la mine de Bismuth dans les environs des mines d’Argent. Les ouvriers la regardent comme un indice assûré de la richesse de la mine. C’est pour cette raison qu’ils la nomment Argenti tectum. Dès qu’ils rencontrent, en fouillant, une mine de Bismuth, ils disent qu’ils sont venus trop tôt, étant persuadés que si on eût attendu, ce qui n’est encore que Bismuth seroit devenu Argent. Ce sont des opinions qui vraisemblablement ne sont que populaires, & qui par conséquent ne méritent pas qu’on y fasse attention.

Les Métallurgistes rotissent cette mine de Bismuth, avant que de la fondre, pour en chasser par un feu doux tout ce qu’elle contient de sulphureuse & d’Arsénical. Si, sans cette précaution, ils exposent la mine à un feu violent, ces matières volatiles emporteront avec elles la partie métallique qu’ils ont dessein de rassembler par la fonte.

J’ai remarqué aussi qu’en fondant cette mine, même après qu’elle est torréfiée, tout le Bismuth s’évapore en fumée si on le tient trop long-temps au feu. Ainsi l’essai de cette mine n’est pas facile à faire quand on ne veut rien perdre des différentes matières qui s’y trouvent rassemblées.

Je ne sçais pour quelle raison divers Auteurs regardent le Bismuth comme un corps factice. Quincy, Auteur de la Pharmacopée de Londres, est de ce nombre. Il prétend que tout le Bismuth qu’on trouve chés les Droguistes de cette Ville, est un produit de l’Art ; qu’il est composé d’Etain, de Tartre & d’Arsénic ; qu’on le fabrique ainsi dans quelques Etats du Nord de l’Allemagne, d’où on l’apporte en Angleterre.

On trouve à la page 850 du second Tome de la Cynosura materia medica d’Hermann, commentée par Boecler, une Recette pour la composition de ce prétendu Bismuth factice, dans laquelle il prescrit l’Etain, l’Arsénic, le Tartre & le Nitre en certaines proportions. L’Auteur anonyme de l’Alchimia denudata, donne un autre procédé d’un Bismuth qui, selon lui, doit être jaune. Comme je ne me suis pas proposé de vérifier, quant-à-présent, tous ces procédés, je me contente d’indiquer les principaux endroits où ils se trouvent.

Quoi qu’il en soit, s’il ne falloit qu’employer l’Etain, l’Arsénic & quelques Sels pour faire du Bismuth, pourquoi les Fondeurs de mine d’Etain, dans la Province de Cornoüailles, se serviroient-ils du véritable Bismuth, lorsqu’ils veulent rendre leur Etain brillant, dur & sonnant ? ils n’auraient que l’Arsénic & les Sels à y adjoûter.

Je reviens à mon objet. J’ai examiné, à la manière des Effayeurs de mines, les Cobolts & les mines de Bismuth qui me sont tombés entre les mains. J’ai employé ensuite les moyens que j’ai cru convenables, pour connoître de quelle nature étoit la résidence épargnée par les acides du Nitre & du Sel marin, sur ces mines pulvérisées. J’ai tenté la sublimation des précipités des teintures parfaites, restés sur les filtres, parce que je croyois d’abord que ces précipités étoient de l’Arsenic. Enfin j’ai essayé de décomposer ces mêmes teintures pour avoir à part la matière qui sert à les colorer. Je n’allongerai point ce Mémoire du détail de beaucoup d’autres expériences qui ne m’ont pas réussi ; car comme la matière qui fait mon objet, n’a d’autre mérite que d’être un peu curieuse, & que je ne crois pas qu’on soit fort tenté de s’exposer à ses vapeurs arsénicales, je ne pense pas non plus qu’il soit nécessaire de dire tout ce que j’ai imaginé, peut-être mal-à-propos, pour la mieux connoître.

J’ai torréfié ou roti d’abord à petit feu, le minéral qu’on m’avoit vendu pour mine de Zinc, mais que j’avois lieu de croire une mine de Bismuth, puisque son impregnation par l’Eau-forte étoit d’un assés beau rouge. J’en ai mis une once pulvérisée dans un creuset large & plat au milieu d’un feu assés doux pour ne pas rougir le creuset. Les premières fumées qui se sont élevées, avoient une odeur de Soufre mêlée d’une odeur de Bitume. Cette mine ne s’est point embrasée à ce feu doux comme le Cobolt qui s’y allume, ainsi qu’il sera dit.

Il s’est évaporé à ce premier feu un gros juste de cette matière sulphureuse la plus volatile de la mine, après quoi elle a cessé de fumer. J’ai mis les sept gros qui restoient dans un autre creuset neuf au milieu des charbons allumés dans un fourneau de fonte. La matiére y a fumé beaucoup, & cette seconde fumée avoit l’odeur d’ail, & blanchissoit le Cuivre ; c’étoit de l’Arsenic. J’ai pesé la matière restante, lorsqu’elle a cessé de fumer, & quand elle a été froide : j’en ai trouvé fix gros moins deux ou trois grains. J’ai mis ce reste dans un autre creuset, après l’avoir mêlé avec poids égal de flux noir, & ayant couvert le creuset, j’ai donné un bon feu. En un quart d’heure toute la gangue de cette mine s’est vitrifiée avec la partie colorante à l’aide du Sel alkali. J’ai retiré le creuset du feu, & l’ayant cassé froid, j’ai trouvé des scories d’un beau bleu-foncé, bien compactes, sans soufflûres, & au fond du creuset qui étoit en pointe, un culot de fort beau Bismuth qui pesoit trois gros.

Ainsi, cette mine contient trois huitièmes de Bismuth, un huitième de Soufre bitumineux, un huitième ou un peu plus d’Arsénic, & environ trois huitièmes de fluor & de matière colorante.

Dans cet essai, mon objet étoit de rassembler tout le Bismuth, & de le fondre vîte, sans le tenir trop long-temps au feu de crainte qu’il ne s’évaporât. J’avois mis pour cela fix gros de fondant : mais c’en étoit trop par rapport à la quantité de fluor & de matière colorante qui devoient donner le Smalt : aussi je m’apperçus le lendemain que le verre ou les scories bleuës s’étoient humectées & presque mises en deliquium à l’air. Je recommençai l’opération, & après avoir fait évaporer le Soufre bitumineux & l’Arsénic, je ne mis avec les fix gros qui restoient, qu’un gros & demi de sel de Tartre. Il me fallut deux heures de feu pour vitrifier la gangue, mais aussi je trouvai dans le creuset un fort beau Smalt, d’un bleu-foncé, & qui ne s’humecte point à l’air. Quant au Bismuth, la plus grande partie s’en étoit évaporée pendant ce grand feu, puisque le culot rassemblé sous le Smalt au fond du creuset ne pesoit pas tout-à-fait un gros.

Ainsi en suivant les doses de la première expérience, & en se servant de flux noir, on peut par la même opération, & sans addition de sable ou de cailloux calcinés, retirer de cette mine & de toute mine semblable, ce qu’elle peut fournir de fixe au feu, c’est-à-dire, la partie métallique & la partie colorante. Il est vrai qu’une autre mine de Bismuth, qui n’auroit pas tant de fluor, auroit besoin d’une addition de matiére vitrifiable, comme sable lavé ou pierre à fusil calcinée.

La mine de feu M. le Maréchal de Villeroy, que j’ai traitée de même, m’a donné par once jusqu’à trois gros 48 grains de Bismuth, & une scorie bleuë semblable. Elle est cependant un peu différente de la précédente, en ce qu’elle ne contient que très-peu de fluor, & quand j’ai voulu en faire le Smalt, j’ai été obligé d’y adjoûter jusqu’à un gros de chaux de cailloux, parce qu’il falloit faire une fritte assés abondante pour que la matiére colorante pût s’y introduire & s’y étendre.

Quand on rotit cette mine de Dauphiné à petit feu, elle donne des fumées qui ont d’abord l’odeur pure de Soufre fans mêlange de Bitume, & ensuite au même feu doux des fumées d’Arsénic, parce que cette mine ayant peu de gangue, l’Arsenic y est moins enveloppé que dans la précédente, & par conséquent il s’échappe plus aiséement. Les stries & les points brillants & métalliques de cette mine font aussi beaucoup plus nombreux & plus ferrés dans l’autre.

Comme ce sont ces mines qui m’ont donné par l’Eau-forte une imprégnation d’une belle couleur rouge, & ensuite par le reste du procédé de l’Encre sympathique, une teinture d’une belle couleur de lilas, & qui ne change pas dans quelque position qu’on la regarde, on en doit conclurre que pour faire l’Encre sympathique, dont j’ai donné le procédé, il faut préférer la mine qui rend du Bismuth, au Cobolt qui n’en donne pas, ainsi qu’on va le voir.

J’ai fait rotir dans un creuset placé comme le précédent, au milieu d’un feu doux, une once de Cobolt, semblable, quant à l’extérieur, au Cobolt de S.te Marie-aux-mines, que M. de Reaumur m’avoit donné : il étoit sans stries, compacte, plombé & assés plein de fluor ou de gangue. Les premières fumées ont été sulphureuses & arsénicales. Cette mine s’embrase & brûle à ce petit feu, ce que ne font pas les mines striées de Bismuth, comme je l’ai fait remarquer plus haut. A plus grand feu elle continue de fumer beaucoup, & perd en Arsenic évaporé jusqu’à trois gros 54 grains de son poids, ce qui est près de la moitié.

Si l’on verse de l’Eau-forte sur cette mine, quand elle est à demi-rotie, il se fait une fermentation violente, & l’acide nitreux en tire une teinture verte, au lieu que le même dissolvant se colore toûjours en rouge sur la mine de Bismuth, soit qu’elle soit rotie ou qu’elle ne le soit pas. De plus l’Eau-forte qu’on verse sur ces deux différentes mines, l’une & l’autre torréfiées jusqu’à cessation des fumées sulphureuses, en épargne une matiére qui reste en poudre au fond des matras ; parfaitement blanche dans celui qui contient la mine de Bismuth ; brune & presque noire dans celui où l’on a mis le Cobolt. C’est encore un moyen de distinguer ces deux mines.

J’ai pris quatre gros de ce Cobolt roti, & qui en cet état, étoit presque noir, & l’ayant réduit en poudre fine, je l’ai mêlé avec poids égal de flux noir pour en réduire le Bismuth s’il en eût contenu, mais je n’en ai pas trouvé un atome. A la place du Bismuth, j’ai apperçû dans les scories quelques grains de Cuivre parsemés.

J’ai répété l’expérience avec quatre gros de la même mine préparée, & je n’y ai mis qu’un gros de Sel de Tartre sans y adjoûter de matiére vitrifiable, parce qu’il y avoit assés de fluor dans ce Cobolt : un feu fort violent l’a vitrifié en une masse couleur de Caffé très-brûlé, ayant des soufflûres colorées d’une teinte cuivreuse, & quelques petits grains de Cuivre qu’on n’apperçoit, à la vérité, qu’avec la Loupe.

Sans ce mêlange de Cuivre, j’aurois eu un Smalt ou Verre bleu, comme m’en a donné l’autre Cobolt de S.te Marie-aux-mines que je tenois de M. de Reaumur. C’est sans doute à cette portion de Cuivre qu’il faut attribuer la couleur verte que prend l’Eau-forte qu’on met en digestion sur cette mine à demi-rotie ; car quand elle est rotie à l’extrême, & qu’on l’a tenue long-temps rouge dans le creuset, alors ce dissolvant prend dessus une couleur incarnate assés belle, parce que la partie cuivreuse étant calcinée, l’acide ne peut plus la dissoudre. Il y a encore d’autres moyens de démontrer cette partie cuivreuse, j’en parlerai dans l’article des Précipitants.

Dans cette expérience la couleur verte que prend l’Eau-forte sur ce Cobolt, étoit un indice de la présence du Cuivre. Tout autre, aussi-bien que moi, l’auroit pris pour une preuve certaine ; c’en est cependant une bien douteuse. M. de Brou, Intendant d’Alsace, a envoyé depuis peu à M. le Controlleur général cinq ou fix morceaux d’un Cobolt de S.te Marie-aux-mines, qui n’est pas le même que celui de M. de Reaumur, quoiqu’à la vue il paroisse assés semblable. Ce dernier arrivé donne à l’Eau-forte, sans être roti, une belle couleur d’émeraude, & il s’en est précipité un sédiment de la couleur de l’orpiment broyé. Cette imprégnation ayant été congelée avec le Sel marin, est devenuë d’un verd foncé au feu, & a seulement pâli à l’air froid sans prendre le couleur de rose. L’eau que j’ai versée dessus pour dissoudre le Sel, au lieu de devenir couleur de lilas, belle ou sale, a pris une couleur verte-bleuâtre, & il s’est déposé au fond du vaisseau une plus grande quantité de sédiment que des Cobolts ordinaires ; celui-ci est bleuâtre, & je n’en ai pu rien réduire de métallique. La teinture bleue ne fait point sur le papier l’effet de l’Encre sympathique, qui paroît & disparoît, aussi ne contient-elle presque pas de matiére colorante.

En rotissant ce Cobolt à feu doux comme les autres, il s’allume un peu, fume beaucoup, & perd en Arsenic qui s’évapore, deux gros 46 grains par once : en le traitant par la fonte avec le flux noir, j’ai eu de 100 grains, 42 grains d’un métal anonyme, aigre & cassant, à grains fins, qui ressemble dans sa cassure à un Régule de Fer & d’Arsenic. Ni ce métal, ni les précipités de la teinture ne donnent à l’esprit volatile de Sel ammoniac aucune teinture bleue, la Noix de Gale ne change sa couleur ni en violet ni en noir. Ces épreuves, quant-à-présent, suffisent pour prouver que dans ce Cobolt il n’y a point de Cuivre, quoique l’Eau-forte s’y teigne en verd, & qu’ainsi cette couleur peut venir d’une autre cause que du Cuivre. Elles prouvent aussi qu’il n’y a point de Fer dans cette teinture, puisque la Noix de Gale ne la change pas même de couleur. Le culot de métal réduit de ce Cobolt, n’est pas non plus du Bismuth ; j’en donnerai la preuve une autrefois.

De tous mes essais on peut déduire une méthode assés sûre d’examiner ces sortes de mines, en supposant que toutes les mines de Bismuth & d’Azur ressemblent à celles sur qui j’ai travaillé. Mais comme je ne les ai pas rassemblées toutes, & que je sçais qu’il y en a une grande quantité de différentes especes, je ne prétends pas avancer que cette méthode soit générale : peut-être faudra-t-il d’autres réductifs pour d’autres mines de cette espece, que je ne connois pas. On sçait, par exemple, que toutes les mines de Plomb ne s’essayent pas par le même réductif : dans quelques-unes il faut employer le Fer, dans d’autres la Chaux, &c.

On a vû dans la premiére Partie de ce Mémoire, que quand je verse de l’eau sur la concrétion saline incarnate qui doit donner la teinture couleur de lilas, il se précipite une poudre blanche. Je croyois d’abord que c’étoit de l’Arsenic. Pour en faire la sublimation, je mis cette poudre édulcorée & séche dans une cornuë que je chauffai jusqu’à la fondre : je n’eus aucune vapeur arsénicale dans le récipient. Il se sublima seulement un peu d’Orpiment, ou, si l’on veut, d’Arsenic jaune dans le col, avec quelques fleurs perlées de Bismuth : le reste demeura fixe au fond du vaisseau. Cette expérience prouvant que ce que je croyois tout Arsenic, ne l’étoit qu’en partie, le reste devoit être par conséquent un magistere de Bismuth que le Sel marin adjoûté à l’imprégnation, avoit précipité. J’essayai la réduction de deux gros & demi de ce magistere par le flux noir, & je trouvai au fond du creuset refroidi un petit culot de Bismuth pur, & par dessus une masse de scories bien vitrifiées, d’un verd-foncé bleuâtre. Cette seconde épreuve démontre que dans ce précipité sont encore la plus grande partie des matiéres qui entrent dans le composé de la mine, c’est-à-dire, un peu d’Arsenic uni avec une matiére sulphureuse, puisqu’il s’est sublimé jaune au col de la cornuë ; une portion assés considérable de Bismuth, puisque le culot pesoit près de 24 grains : une partie de gangue ou de fluor, puisqu’il s’est fait une vitrification avec le flux noir ; & une portion de la matiére colorante, puisque cette vitrification étoit d’un verd-bleuâtre.

Il est inutile de faire observer que le précipité mis à cette épreuve, provenoit de l’imprégnation de la mine de Bismuth. Car lorsque j’ai executé le même procédé avec le précipité du Cobolt, je n’ai point eu de Bismuth, mais seulement une scorie vitrifiée, bleuâtre quand ce minéral n’étoit point cuivreux, & brune lorsqu’il venoit d’un Cobolt altéré par ce métal.

Il est question présentement de la décomposition des Teintures ou de l’Encre sympathique toute faite. Je l’ai tentée d’abord de la maniére qui suit, parce que je ne voulois pas y rien adjoûter d’étranger. Si par ce moyen je n’ai pu parvenir à la décolorer, j’ai réussi du moins à la rendre d’une bien plus belle couleur.

J’ai fait évaporer dix onces de cette liqueur couleur de lilas jusqu’à sec, le sel est devenu verd à l’ordinaire étant chaud, & couleur de rose en refroidissant. Je l’ai redissout dans neuf onces d’eau, il s’est fait un précipité blanc fort considérable que j’ai mis à part. L’eau a paru chargée d’une teinture couleur de rose beaucoup plus vive & plus belle qu’elle ne l’étoit avant cette précipitation. Après avoir filtré cette belle teinture, je l’ai évaporée une seconde fois : aussi-tôt que la liqueur saline a commencé à se concentrer, ce syrop salin qui à la premiére évaporation étoit verd d’émeraude, a pris cette fois ici une couleur violette, & en approchant de la coagulation, il a passé au bleu turquin. J’ai répété encore fix fois ces solutions, filtrations & coagulations, mais je n’ai point eu de verd depuis la séparation du premier précipité blanc : par conséquent c’est dans ce précipité qui paroît blanc, qu’est cachée la matiére jaune qui teint en verd la partie bleue colorante du minéral ; & cette matiére jaune est sans doute cette portion de Soufre & de Bitume dont l’odeur est sensible & aisée à distinguer dans le temps qu’on rotit cette mine de Bismuth. C’est aussi cette portion de Soufre qui teint en jaune l’Arsenic du précipité dans la sublimation dont j’ai parlé ci-devant : car je le puis dire en passant, l’Arsenic peut servir dans plusieurs expériences à s’affûrer si une matiére contient ou non un principe sulphureux qu’il seroit difficile d’appercevoir par d’autres moyens.

Le premier précipité est blanc & pesant, c’est du Bismuth ; le flux noir l’a ressuscité. Les fix autres font légers, en flocons cotoneux & teints d’un incarnat assés beau : avec un peu de Sel alkali & de cette matiére, j’ai donné une couleur bleuâtre à du Cristal factice d’Angleterre que j’avois mis en poudre subtile pour rendre le mêlange plus exact avant que de le fondre.

J’ai dit que le Magma salin devient bleu après les premiéres précipitations qui le purifient. Il est si sensible alors à l’impression de l’air, quand il est totalement congelé, que dès qu’on leve un peu le vaisseau de verre de dessus le sable chaud, il prend dans l’instant le couleur de rose. Sa solution concentrée jusqu’à un commencement de cristallisation est d’un fort beau cramoisi sans reflets jaunâtres. Si on l’applique sur le papier, elle n’est pas exactement invisible, parce que les particules colorantes font trop rapprochées par l’évaporation du flegme, mais elle est très-sensible à la chaleur, & dans le moment qu’on présente le papier au feu, le trait qu’on y a fait, devient d’une belle couleur de cendre bleuë.

On ne corrige pas de même, par la voye des solutions, filtrations & coagulations répétées, la couleur sale de la teinture extraite du Cobolt cuivreux. Le Cuivre, quoiqu’en petite quantité, l’altere toûjours, & la liqueur reste verte en la regardant à la lumiére. Ainsi pour précipiter cette partie cuivreuse, il a fallu présenter à la liqueur un métal qu’elle pût dissoudre avec plus de facilité qu’elle n’auroit dissout le Cuivre si elle n’en avoit pas déja contenu. Je l’ai fait bouillir avec de la limaille de Fer, & il s’en est dissout une partie, puisque la liqueur qui avant cette addition, ne donnoit au papier chauffé qu’une teinte bleuâtre tirant sur le verd, lui a donné alors une belle couleur de verd-de-pré ; ce qui n’a pu venir que de la jonction des parties jaunâtres du crocus ferrugineux avec les parties bleues du minéral répandues dans la liqueur, laquelle par cette addition reste de couleur tannée dans sa bouteille, quand elle est froide, & devient d’un verd foncé, quand on la concentre au feu. Je précipite ce Fer en un beau un beau crocus orangé, si je présente à cette liqueur de petits morceaux de Zinc à dissoudre. Cependant il reste toûjours une portion de Fer dans cette teinture, ce qui l’empêche de prendre la belle couleur de lilas que je voulois qu’elle eût ; & l’on voit qu’en augmentant ou diminuant cette partie ferrugineuse, on peut donner à la teinture, considérée comme Encre sympathique, différentes teintes de verd qui font un assés joli effet dans un Paysage dessiné qu’on enlumine. Il est vrai que la partie du Fer qui s’est déposée sur le papier ne disparoît pas bien, & que lorsque le verd est évanoui à l’air, il reste sur le papier une couleur de feuille-morte.

Enfin sans passer par toutes ces précipitations qui se succedent, il y a un moyen de faire prendre à la teinture du Cobolt cuivreux une belle couleur de lilas ; c’est de la verser sur du Zinc réduit en grenailles, de la coaguler par évaporation, & de redissoudre dans de l’eau pure le nouveau Sel qui résulte de ce mêlange. En répétant deux fois cette opération, on aura la couleur que l’on cherche. Le Zinc en se dissolvant, précipite le Cuivre, & il se précipite lui-même dans la grande quantité d’eau qu’on verse sur le Sel congelé. Si l’on veut cette nouvelle teinture corrigée, de couleur cramoisie, il n’y a qu’à répéter les coagulations, solutions & filtrations, sans y rien adjoûter.

Je passe à des précipitations d’un autre genre. Quand je verse de l’esprit volatil de Sel ammoniac sur l’Encre sympathique, cet alkali volatil fait disparoître dans l’instant la couleur de lilas. Il se précipite un sédiment, d’abord bleuâtre, & la liqueur surnageante est, dans les premiers moments, d’une couleur tannée, mais elle devient très-rouge avec le temps.

Un trait fait sur le papier avec ce mêlange, y prend, en le chauffant, une couleur de violet noirâtre ou sale qui ne disparoît que très-lentement, & même y laisse quelque teinte.

Si l’on expose un trait invisible fait avec la teinture seule & pure à la vapeur pénétrante qui sort d’une bouteille pleine d’un esprit volatil urineux nouvellement fait, cette vapeur le fait paroître aussi-tôt, non pas verd-bleuâtre, comme le feu le feroit, mais du même violet sale dont je viens de parler.

Tant que le mêlange des deux liqueurs (l’esprit volatil & la teinture) répand une odeur volatile urineuse, la couleur rouge qu’il a prise peu-à-peu, paroît jaunâtre par les bords du verre ; mais quand le volatil urineux est entiérement évaporé, quand on n’apperçoit plus rien de son odeur pénétrante, toute la partie jaune qui se mêloit au rouge est précipitée, & la liqueur rouge devient d’un beau cramoisi.

On sçait qu’il y a deux especes de rouge ; l’un dont le jaune est le premier degré, & qui par le rapprochement de ses parties augmentant peu-à-peu de teinte, & passant par l’orangé, devient couleur de feu, qui est l’extrême de la concentration du jaune : le Minium, le Précipité rouge, le Cinabre, en font des exemples que la Chimie nous fournit. L’autre rouge part de l’incarnat ou couleur de chair, & passe au cramoisi, qui est le premier terme de sa concentration ; car en rapprochant davantage ses particules colorantes, on le conduit par degrés jusqu’au pourpre. L’Encre sympathique bien dépurée, prend sur le feu toutes ces nuances. Le rouge qui a une origine jaune, ne prendra jamais le cramoisi, si l’on n’en a pas ôté ce jaune qui le fait de la classe des couleurs de feu : de même le rouge, dont la premiére teinte est incarnate, ne deviendra jamais couleur de feu si l’on n’y adjoûte pas le jaune.

Dans l’expérience présente, comme dans celle de la purification de la teinture lilas par des solutions & filtrations répétées, le changement de la couleur en cramoisi se fait par une soustraction des particules jaunes du Soufre & du Bitume de la mine, dont une portion s’étoit introduite dans l’imprégnation. Le filtre les sépare dans l’expérience des solutions répétées, & l’alkali volatil les précipite dans celle-ci.

Cette liqueur rouge cramoisie, quoiqu’assés chargée d’alkali volatil, ne précipite point l’Or quand je la verse sur la solution de ce métal : il se fait cependant une légére fermentation. Mais comme je mets du jaune dans la liqueur cramoisie, le purpurin du premier mélange disparoît, la liqueur reprend la couleur d’un rouge où le jaune domine, & reste en cet état pendant trois jours sans changement ni précipitation.

Le quatrième jour j’ai versé sur ce mêlange de dissolution d’Or, d’Encre sympathique & d’Esprit volatil, autant de nouvel esprit volatil urineux qu’il en falloit pour précipiter tout l’Or qui répandoit son jaune dans la liqueur, & j’ai eu la confirmation de ce que je viens de dire sur la différence des deux rouges : car quand tout l’Or a été précipité, la liqueur surnageante a repris la couleur incarnate, & en se concentrant par une évaporation lente, elle a passé de nouveau au cramoisi.

Quand je verse de l’huile de Tartre par défaillance sur la teinture lilas, il se fait un précipité d’abord d’un blanc-sale, qui peu-à-peu devient bleu, ensuite verd, & enfin rouge de brique au bout de trois semaines ; la liqueur qui surnage reste sans teinture : ainsi un alkali fixe précipite tout ce que l’Eau-forte a extrait par dissolution de la mine du Bismuth. J’ai déja fait cette observation dans la premiére Partie de ce Mémoire.

Le Nitre fixé par les fleurs de Zinc, précipite en incarnat ce que l’huile de Tartre précipite en bleu, mais cet incarnat ne change point.

L’eau de Chaux ne précipite point la matiére colorante de la teinture, mais la terre de la Chaux se précipite ellemême sans causer aucune altération à cette teinture, puisque la liqueur qui surnage le précipité terreux, fait sur le papier le même effet qu’auparavant.

La liqueur éthérée de Frobenius n’enleve aucune couleur de la teinture ; on a beau agiter le mêlange, l’éther surnage toûjours, & s’en sépare sans couleur : en un mot il n’en prend ni n’en précipite rien.

L’esprit de Vin qu’on fait digerer sur la teinture congelée en sel couleur de rose, s’y teint de cette couleur, ce qui pourroit être attribué à la partie flegmatique de cet esprit inflammable qui dissout une portion de ce sel.

La même teinture faite par le Sel blanc, ne précipite point la solution du Sublimé corrosif, parce que l’acide du Sel marin est pur & sans mêlange d’Ammoniac dans l’une & l’autre liqueur. Si l’on se sert de ce mêlange pour faire un trait sur le papier, ce trait prend devant le feu la couleur d’un bleu d’indigo affoibli ou délayé dans beaucoup d’eau.

La teinture aurore préparée avec le Sel d’urine fixe précipite en blanc la même solution du Sublimé corrosif, & le trait fait sur le papier est plus verdâtre que le précédent. La teinture préparée avec le Sel ammoniac fait le même effet ; donc il y a un volatil urineux dans le Sel fixe de l’urine, ce qui sera encore mieux démontré dans un autre Mémoire.

La teinture lilas ordinaire précipite la dissolution du Mercure par l’esprit de Nitre en caillé très-blanc, qui ne change point de couleur avec le temps : elle agit comme une solution simple de Sel marin, car la liqueur ne perd point sa couleur.

Au contraire si je verse sur cette teinture de la dissolution d’Argent dans l’Eau-forte, il se fait sur le champ une lune cornée, & le sel en s’unissant à l’Argent, le saisit, pour ainsi dire, avec tant d’avidité, qu’il entraîne avec lui la matiére colorante de la teinture. La liqueur qui surnage, reste décolorée, & peu-à-peu le précipité d’Argent devient bleuâtre. On a vû dans la premiére partie, que quand j’ai employé la lune cornée à dessein de faire passer son acide du Sel marin dans l’imprégnation de la mine, je n’ai pu y réussir, cet acide n’a point abandonné l’Argent. Ici il quitte la teinture pour s’unir à ce métal, & pour s’y joindre, même avec la partie colorante, qui étoit suspenduë dans la liqueur.

J’espérois, en faisant tous ces Précipités, de trouver des variétés de couleur qui pussent, entre les mains d’un bon Dessinateur, servir à faire un Paysage bien dégradé dans ses teintes, mais qui ne pût être vû qu’en le chauffant : un hiver, par exemple, qui dans l’instant deviendroit un printemps. J’ai déja plusieurs couleurs qui peuvent être employées à cette curiosité ; un bleu qui rend assés bien la couleur du ciel, un verd d’eau pour les riviéres, un verd pour les arbres & les terrasses qui ne disparoît point au froid sans laisser aux feuilles la couleur tannée qu’elles ont pendant l’hiver ; un verd gai pour les prairies, un incarnat qu’on peut affoiblir pour peindre des bâtiments éloignés, un colombin pour les extrémités des horizons : il me manque une couleur de terre d’ombre & de bistre pour les masses du devant du tableau, & je n’ai pu la trouver, non plus qu’un rouge vif qui disparût.

Quant au jaune, je le fais en concentrant la liqueur lilas sur du Vitriol bleu, l’eau en tire ensuite une teinture bleuë, qui mise sur le papier, ne paroît que très-peu, & qui devient d’un beau jaune citron quand on le chauffe. Elle disparoît ensuite en refroidissant, à la vérité un peu plus lentement que les autres couleurs. Quand je ne fais dissoudre que très-peu de ce Vitriol bleu dans la belle teinture couleur de lilas, je lui donne le même ton de couleur qu’a naturellement la teinture extraite du Cobolt cuivreux.

Le Vitriol vert donne le même verd que la limaille de Fer employée dans l’expérience dont j’ai parlé ci-devant.

Le Vitriol blanc d’Allemagne, dissout dans la teinture, puis coagulé avec elle par évaporation, prend, en refroidissant, une belle couleur pourpre : l’eau s’y teint en couleur de rose, & en concentrant un peu cette nouvelle teinture par évaporation, on a une liqueur dont un trait appliqué sur le papier, prend, en le chauffant long-temps, une couleur violette-claire, qui s’évanouit totalement au froid.

Le Plomb, l’Etain, le Bismuth, ne donnent aucune variété de couleur qui mérite d’être rapportée. L’Orpiment ne fait rien non plus de singulier, si ce n’est qu’il rend la teinture d’une couleur un peu plus belle.

Mais avec le Plomb j’ai presque une preuve que c’est à l’air froid & humide, & non au froid seul, qu’on doit rapporter l’effet singulier de l’Encre sympathique, qui a été le principal objet de ce Mémoire. Car ayant versé de la teinture lilas sur du Minium, & l’ayant fait évaporer à petit feu, cette liqueur saline a dissout une partie de cette chaux de Plomb. Quand tout le mêlange salin a été desséché, il n’y a eu que les couches minces des parois du vaisseau qui soient devenuës rougeâtres à l’air. La masse du fond a resté bleue en refroidissant pendant la nuit du 18 au 19 Mars qu’il gela à glace, & quoique la capsule de verre où étoit ce sel, fût exposée à cet air froid sur une fenêtre du côté du Nord, ce bleu n’a point changé de couleur malgré le froid, soit parce que l’air étoit sec, soit parce que la matiére colorante étoit enduite d’un sel devenu glutineux par l’addition du Plomb, & que l’humidité de l’air ne pouvoit dissoudre aussi aisément qu’il l’auroit fait sans cette addition. Mais il paroît que c’est à la sécheresse de l’air qu’il faut attribuer la constance de cette couleur bleuë, car aussi-tôt que j’eus versé un peu d’eau sur cette concrétion saline encore bleue, le bleu disparut dans l’instant. Ce qui prouve assés sensiblement que ce retour au rouge n’est dû qu’à l’humidité. Voici une autre expérience qui le démontre encore mieux : j’en suis redevable à M. de Reaumur.

On a desséché exactement un Tube de verre déja scellé par un bout : on a préparé l’autre extrémité à être scellée dans un instant. On a fait entrer dans ce Tube un rouleau de papier enduit de la teinture, puis chauffé & desséché jusqu’à être bleu, & l’on a scellé le Tube aussi-tôt. Le papier n’a point changé de couleur en réfroidissant dans ce Tube, parce que l’humidité de l’air n’a pu s’y introduire.

Ces expériences doivent faire soupçonner que la couleur naturelle de la matiére qui colore le Smalt est rouge tant qu’elle est humide ; qu’elle ne devient bleue que par le feu qui la desséche exactement ; qu’une fois qu’elle est devenuë bleue, il n’y a qu’à la défendre de l’humidité pour lui conserver cette couleur, & que c’est ce qu’on fait dans la fabrique du Smalt, où par la vitrification du sable qu’on joint à la matiére colorante, chaque petite partie de cette matiére que le feu a rendu bleue, conserve cette couleur, parce qu’elle se trouve enveloppée dans de petites capsules de verre que l’humidité de l’air ne peut pénétrer. En un mot c’est l’expérience du Tube multipliée à l’infini.

Il y a des Mines fort profondes à Saberg en Saxe, où l’on trouve le Cobolt entremêlé de cristaux pourpres : ce Cobolt est excellent pour la fabrique du Smalt. On en trouve près de Blackemberg dans le Duché de Brunswick, d’aussi bon que le précédent, qui est revêtu extérieurement d’une couche incarnate. Dans l’un & dans l’autre la matiére colorante s’est extravasée, & s’étant insinuée dans les interstices entr’ouverts du fluor toûjours uni à ces fortes de mines, les a teints de sa couleur naturelle qui est rouge, parce qu’à la profondeur où ces mines se trouvent, il y a beaucoup d’humidité. Mais aussi-tôt que par un feu de vitrification on a chassé cette humidité, en lui fermant toute issue pour son retour, la même matiére qui humide étoit rouge, paroît bleue, parce qu’elle est séche.

J’aurois encore à expliquer pourquoi il faut que l’acide du Sel marin soit introduit dans l’Encre sympathique en question, pour que les particules colorantes de la mine, suspenduës dans cette liqueur, prennent la couleur bleue lorsqu’on expose au feu le papier sur lequel elles se sont déposées, & pourquoi ces mêmes particules ne paroissent au feu que rouges ou rougeâtres, quand j’ai employé avec l’imprégnation de la mine par l’Eau-forte tout autre Sel que le Sel commun. Ce Mémoire seroit complet si je pouvois donner la solution de ce probleme, mais aucune expérience n’a pu m’aider à le résoudre. Il me seroit difficile aussi de rendre raison du changement subit de la couleur jaune d’une dissolution d’Or en une liqueur pourpre, lorsque j’y fais tomber une goutte de dissolution d’Etain. Ces deux faits, & plusieurs autres, même des plus communs en Chimie, resteront encore long-temps sans explication.