Panckoucke – Lacombe 1785/IV
Charles-Joseph Panckoucke – Jacques Lacombe (edd.), Encyclopédie méthodique. Arts et métiers mécaniques IV, Paris [Charles-Joseph Panckoucke – Clément Plomteux] 1785.
MAÇONNERIE. (Art de la)
. . .
pp. 284–285
Du sable.
Le sable, du latin sabulum, est une matière qui diffère des pierres & des caillous ; c’est une espèce de gravier de différente grosseur, âpre, raboteux & sonore. Il est encore diaphane ou opaque, selon ses différentes qualités, les sels dont il est formé, & les différens terrains où il se trouve.
Il y en a de quatre espèces ; celui de terrain ou de cave, celui de rivière, celui de ravin, & celui de mer.
Le sable de cave est ainsi appelé, parce qu’il se tire de la fouille des terres, lorsque l’on construit des fondations de bâtimens. Sa couleur est d’un brun noir. Jean Martin, dans sa traduction de Vitruve, l’appelle sable de fosse. Philibert de Lorme l’appelle sable de terrain. Perrault n’a point voulu lui donner ce nom, de peur qu’on ne l’eût confondu avec terreux, qui est le plus mauvais dont on puisse jamais se servir. Les ouvriers l’appellent sable de cave, qui est l’arena di cava des Italiens. Ce sable est très-bon lorsqu’il a été séché quelque temps à l’air. Vitruve prétend qu’il est meilleur pour les enduits & crépis des murailles & des plafonds, lorsqu’on l’emploie nouvellement tiré de la terre ; car si on le garde, le soleil & la lune l’altèrent, la pluie le dissout, & le convertit en terre. Il ajoute encore qu’il vaut beaucoup mieux pour la maçonnerie que pour les enduits, parce qu’il est si gras & sèche si promptement, que le mortier se gerce ; c’est pourquoi, dit Palladio, on l’emploie préférablement dans les murs & les voûtes continues.
Ce sable se divise en deux espèces ; l’une que l’on nomme sable mâle, & l’autre sable femelle. Le premier est d’une couleur foncée & égale dans son même lit ; l’autre est plus pâle & inégale. Le sable de rivière est jaune, rouge ou blanc, & se tire du fond des rivières ou des fleuves, avec des dragues faites pour cet usage ; ce qu’on appelle draguer. Celui qui est près du rivage est plus aisé à tirer, mais n’est pas le meilleur, étant sujet à être mêlé & couvert de vase ; espèce de limon qui s’attache dessus dans le temps des grandes eaux & des débordemens. Alberti & Scamozzi prétendent qu’il est très-bon lorsqu’on a ôté cette superficie, qui n’est qu’une croûte de mauvaise terre.
Ce sable est le plus estimé pour faire de bon mortier, ayant été battu par l’eau, & se trouvant par-là dégagé de toutes les parties terrestres dont il tire son origine : il est facile de comprendre que plus il est graveleux, pourvu qu’il ne le soit pas trop, plus il est propre, par ses cavités & la vertu de la chaux, à s’agraffer dans la pierre, ou au moellon à qui le mortier sert de liaison. Mais si, au contraire, on ne choisit pas un sable dépouillé de toutes ses parties terreuses, qu’il soit plus doux & plus humide, il est capable par-là de diminuer & d’émousser les esprits de la chaux, & empêcher le mortier fait de ce sable de s’incorporer aux pierres qu’il doit unir ensemble, & rendre indissolubles.
Le sable de rivière est un gravier, qui, selon Scamozzi & Alberti, n’a que le dessus de bon, le dessous étant des petits cailloux trop gros pour pouvoir s’incorporer avec la chaux & faire une bonne liaison. Cependant on ne laisse pas de s’en servir dans la construction des fondemens, gros murs, &c. après avoir été passé à la claie.
Le sable de mer est une espèce de sablon fin, que l’on prend sur les bords de la mer & aux environs, & qui n’est pas si bon que les autres.
Ce sable joint à la chaux, dit Vitruve, est très-long à sécher. Les murs qui en sont faits ne peuvent pas soutenir un grand poids, à moins qu’on ne les bâtisse à différentes reprises. Il ne peut encore servir pour les enduits & crépis, parce qu’il suinte toujours par le sel qui se dissout, & qui fait tout fondre. Alberti prétend qu’au pays de Salerne, le sable du rivage de la mer est aussi bon que celui de cave, pourvu qu’il ne soit point pris du côté du midi.
On trouve encore, dit M. Bélidor, une espèce de sablon excellent dans les marais, qui se connoît lorsqu’en marchant dessus, on s’apperçoit qu’il en sort de l’eau ; ce qui lui a fait donner le nom de sable bouillant.
En général, le meilleur sable est celui qui est net & point terreux ; ce qui se connoît de plusieurs manières. La première, lorsqu’en le frottant dans les mains, on sent une rudesse qui fait du bruit, & qu’il n’en reste aucune partie terreuse dans les doigts. La seconde, lorsqu’après en avoir jeté un peu dans un vase plein d’eau claire & l’avoir brouillé, si l’eau en est peu troublée, c’est une marque de sa bonté.
On le connoît encore, lorsqu’après en avoir étendu sur de l’étoffe blanche ou sur du linge, on s’apperçoit qu’après l’avoir secoué, il ne reste aucune partie terreuse, attachée dessus.
pp. 288–290
De la Chaux.
La chaux est une pierre cuite & calcinée au four, qui, détrempée avec de l’eau, s’échauffe, se dissout, & devient liquide. Cette pierre, étant seule, n’a aucune action ; mais, réunie avec d’autres agens, a la vertu de lier les pierres ensemble, au point de faire un corps solide, & avec le temps, impénétrable à quoi que ce soit.
Si l’on pile, dit Vitruve, des pierres crues, on ne peut rien en faire ; mais si on les fait cuire, on chasse les parties dures & humides qu’elles renferment, elles deviennent poreuses, & en les plongeant dans l’eau, elles se transforment en une pâte liquide qui fait la base du mortier.
La meilleure chaux est blanche, grasse, sonore, & sur-tout point éventée : en l’humectant, elle rend une fumée abondante, & lorsqu’elle est détrempée, elle s’unit fortement au rabot.
On en reconnoît encore la bonté après la cuisson, lorsqu’après l’avoir bien broyée avec de l’eau, ons’apperçoit qu’elle devient gluante comme la colle.
Toutes les pierres sur lesquelles l’eau-forte agit & bouillonne, sont propres à faire de la chaux. Celles qui sont tirées nouvellement des carrières humides & à l’ombre, sont très-bonnes. Les plus dures & les plus pesantes sont les meilleures, le marbre même est préférable. Les coquilles d’huître sont aussi très-bonnes ; mais celle qui, dit Vitruve, est faite de cailloux qu’on trouve sur les montagnes, dans les rivières, les torrens, les ravins, est parfaite.
Il y a dans les montagnes de Padoue, dit Palladio, une espèce de pierre écaillée, dont la chaux est excellente pour les ouvrages aquatiques & hors de terre, parce qu’elle prend vite & s’endurcit promptement.
Vitruve nous assure que celle que l’on fait avec des pierres dures & spongieuses, est bonne pour les enduits & crépis; que les pierres poreuses font la chaux tendre, les pierres échauffées font la chaux fragile, les pierres humides font la chaux tenace, & les pierres terreuses font la chaux dure : celle qui est faite avec la pierre de marne, quoique des plus tendres, est néanmoins fort bonne.
Philibert Delorme conseille de faire la chaux avec les mêmes pierres dont on bâtit, parce qu’étant homogènes, dit-il, leurs liaisons se font mieux.
On fait cuire la chaux avec du bois ou du charbon de terre. Ce dernier, plus ardent, a beaucoup plus d’action, cuit plus promptement, & la chaux en est plus grasse &plus onctueuse.
Les fours à chaux sont ordinairement situés & construits au pied & dans l’épaisseur des terrasses. On les fait de différentes formes, mais le plus souvent circulaires, d’environ neuf à dix pieds de diamètre, & de la forme d’un oeuf, dont la pointe faisant le sommet, est ouverte pour donner issue à la fumée. On y arrange la pierre à cuire, d’abord en voûte, pour contenir le bois, observant de placer près du foyer les plus grosses, les premières ; ensuite les moyennes ; & après, les petites.
On élève ainsi jusqu’au sommet ; on bouche l’ouverture, & on met le feu, que l’on entretient pendant trente ou trente-six heures que doit durer la cuisson : les fours où l’on emploie le charbon de terre, & même quelques-uns de ceux où l’on emploie le bois, ont leurs foyers percés & évidés par dessous, couverts d’une grille de fer, pour donner de l’air & souffler le feu.
La pierre étant cuite, on la laisse refroidir pour la transporter aux ateliers.
La chaux se vend à Paris 48 à 50 livres le muid de quarante-huit pieds cubes, rendue aux ateliers.
Manière d’éteindre la Chaux.
La qualité de la pierre & sa cuisson contribuent beaucoup à la bonté de la chaux ; mais la manière de l’éteindre peut la lui faire perdre entièrement, si l’on ne prend toutes les précautions nécessaires.
Anciennement on éteignoit la chaux dans les bassins creusés en terre. Après y avoir déposé les pierres cuites, on les couvroit de deux pieds d’épaisseur de sable ; on les arrosoit d’eau, & on les entretenoit abreuvées de manière que la chaux se dissolvoit sans se brûler. S’il se faisoit des ouvertures, on avoit soin de les remplir de nouveau sable, afin que la chaleur demeurât concentrée. Une fois éteinte, on la laissoit deux ou trois ans sans l’employer : cette matière, après ce temps, se convertissoit en une masse semblable à la glaise, mais très-blanche, grasse & glutineuse, au point qu’on n’en pouvoit tirer le rabot qu’avec beaucoup de peine ; ce qui faisoit un mortier d’un excellent usage.
La manière actuelle d’éteindre la chaux, est de la déposer dans un bassin plat d’environ deux pieds de profondeur, rempli d’eau, & de l’y remuer à force de bras & de rabot, jusqu’à ce qu’elle soit bien délayée.
Il faut observer plusieurs choses essentielles : 1°. que le bassin d’extinction ait une ou deux rigoles, communiquant à un ou deux bassins de provision au dessous, & creusés en terre d’environ six, huit ou dix pieds de profondeur, destinés à recevoir la chaux à mesure qu’elle est éteinte ; 2°. que le fond du bassin d’extinction soit plus bas de quelques pouces que celui de la rigole, afin que les corps étrangers s’y déposant, ne puissent couler dans le bassin de provision ; 3°. de faire beaucoup d’attention à la quantité d’eau nécessaire : trop la noie & diminue sa force ; trop peu la brûle, dissout ses parties, & la réduit en cendres.
Toutes les eaux ne sont pas propres à éteindre la chaux.
L’eau bourbeuse & croupie est fort mauvaise, étant composée d’une infinité de corps étrangers, capables d’en diminuer la force.
L’eau de la mer, suivant quelques-uns, n’est pas bonne ou l’est très-peu, parce qu’étant salée, le mortier fait de cette chaux est difficile à sécher ; suivant d’autres, elle fait de bon mortier lorsque la chaux est forte & grasse : on l’emploie aussi avec succès à Dieppe & presque dans tous les ports de France.
L’on trouve assez souvent au fond du bassin, des parties dures & pierreuses, qu’on appelle biscuits : ce sont des pierres mal cuites, qu’il faut mettre à part, & dont le marchand doit tenir compte.
La chaux une fois éteinte, on la laisse refroidir quelques jours, après lesquels on peut l’employer. Quelques- uns prétendent que c’est-là le temps de la mettre en oeuvre, parce que ses sels n’ayant pas eu encore le temps de s’évaporer, elle en est par conséquent meilleure.
Cependant, si l’on juge à propos de la conserver, il faut la couvrir d’un pied ou dix-huit pouces d’épaisseur de bon sable ; alors elle peut se garder trois ou quatre ans sans perdre de sa qualité.
Vitruve & Palladio prétendent que la chaux gardée long-temps dans le bassin, est infiniment meilleure ; & leur raison est que, s’il se trouve des pierres moins cuites ou moins éteintes, elles ont eu le temps de s’éteindre & de se détremper comme les autres, à l’exception néanmoins de celle de Padoue, ajoute ce dernier, qui, lorsqu’elle est gardée, se brûle & se réduit en poussière.
Celle qui est faite avec la marne de Senonches au Perche, durcit fort promptement, même dans le bassin, lorsqu’elle y séjourne quelque temps : le mortier en est excellent pour les ouvrages aquatiques.
Ilya, à Metz & aux environs, de la pierre dure, avec laquelle on fait une excellente chaux qui ne se coule point, & dont le mortier devient si dur, que les meilleurs outils ne peuvent l’entamer : aussi en fait-on des voûtes, sans aucun autre mélange que de gros gravier de rivière.
Des ouvriers, qui n’en connoissoient point la qualité, s’avisèrent de l’éteindre dans des bassins qu’ils couvrirent de sable pour la conserver ; l’année suivante, elle se trouva si dure, qu’ils furent obligés de la rompre à force de coins, & de l’employer comme moellon.
On éteint cette chaux, dit Bélidor, en l’abreuvant d’eau à diverses reprises, après l’avoir couverte de tout le sable qui doit en composer le mortier.
Melun, Corbeil, Senlis, Boulogne & quelques autres, sont les lieux qui fournissent de la chaux à Paris ; Meudon, Chanville, la Chaussée & les environs de Marli, sont ceux qui fournissent la meilleure, la plus grasse & la plus onctueuse.
Si l’abondance ou la qualité des sels que contiennent certaines pierres, les rendent plus propres que d’autres à faire de bonne chaux, on peut employer des moyens d’en faire d’excellente dans des pays où elle a peu de qualité. Il est nécessaire pour lors que les bassins soient pavés & revêtus de maçonnerie bien enduite dans leur circonférence, afin qu’ils ne puissent perdre aucune partie de l’eau qui sert à l’extinction de la chaux.
On l’éteint & on la coule comme à l’ordinaire ; ensuite on broie bien le tout à force de rabot pendant une heure ou deux, & on la laisse rasseoir à son aise. Le lendemain la matière calcaire se trouve déposée au fond du bassin, & la surface est couverte d’une grande quantité d’eau verdâtre, qui contient la plus grande partie des sels dont elle étoit chargée : on recueille cette eau dans des vases ou tonneaux, pour servir à l’extinction d’une nouvelle chaux qui devient par conséquent meilleure, étant composée d’une plus grande abondance de sels.
Cette opération se renouvelle plusieurs fois, jusqu’à ce que la chaux ait acquis la qualité suffisante pour être bonne & onctueuse. Les parties calcaires, demeurées au fond des bassins, ne sont pas tant dépourvues de sels, qu’elles ne puissent encore être employées dans les gros massifs ou autres ouvrages de peu d’importance.
Façons de la Chaux.
On appelle chaux-vive, celle qui bouillonne dans le bassin d’extinction.
Chaux éteinte, celle qui a été détrempée, & que l’on conserve dans les bassins de provision.
Chaux fusée, celle dont les esprits se sont évaporés, pour avoir été trop long-temps exposée à l’air ou à l’humidité avant que d’être éteinte,
Chaux en lait ou lait de chaux, celle qui a étè délayée avec beaucoup d’eau, assez ressemblante à du lait, propre à blanchir les murs & plafonds.
Chaux maigre, celle qui, n’étant point onctueuse, contient peu de sels, & ne foisonne point.
Chaux grasse, celle qui forme une pâte onctueuse, & qui contient beaucoup de sels.
Chaux âpre, celle qui contient une grande quantité de sels, comme celles des environs de Metz & de Lyon. Voyez l’art du Chaufournier, tome 1 de ce Dictionnaire des Arts, pag. 450.
