Pujol 1822
Abel de Pujol, Explication des paintures a fresque, exécutées par M. Abel de Pujol, dans la chapelle S. Roch a S. Sulpice, Paris [Pujol – Martinet – Normand fils] 1822.
pp. 1–6
EXPLICATION
DES PEINTURES A FRESQUE,
EXÉCUTÉES
PAR M. ABEL DE PUJOL,
DANS LA CHAPELLE S. ROCH A S. SULPICE ;
PRÉCÉDÉE
D’une courte notice sur ce genre de Peinture.
De tous les procédés employés dans la peinture, l’expérience des siècles a prouvé que le plus solide était celui de la fresque, et ce caractère de durée l’a rendu plus digne que tout autre d’être consacré à l’ornement des grands édifices. Sous ce rapport, la peinture à l’huile ne peut soutenir la comparaison ; la récente restauration que l’on a été obligé de faire de la totalité des peintures du palais de Versailles, exécutées par Le Brun, vient à l’appui de cette assertion. La peinture à fresque, au contraire, a triomphé partout des ravages du temps. Les débris des temples et des palais de l’Egypte offrent encore des figures colossales dont le coloris est à peine altéré par le passage de tant de siècles, et dans les ruines d’Herculanum et de Pompéïa, on est surpris de retrouver des tableaux pleins de fraîcheur que n’ont point dégradés les masses de laves et de cendres sous lesquelles ils étaient ensevelis.
Les avantages que présente ce genre de peinture, sous le rapport de la solidité, sont donc incontestables. L’enduit frais qui reçoit la couleur en est imprégné naturellement de manière à rendre le tableau partie inhérente de la muraille. La chute seule de l’édifice peut entraîner la destruction de la peinture, et l’on ne saurait exiger qu’un tableau offrît plus de résistance à l’action du temps que le monument même qu’il est destiné à embellir.
S’il est vrai que dans les beaux-arts on doive préférer l’esprit à l’exécution matérielle, la peinture à fresque mérite encore à cet égard une attention sérieuse, par la raison que le métier ne s’y aperçoit pas, et que le travail rapide qu’elle exige doit reproduire avec plus de chaleur la pensée de l’artiste.
L’on comprendra facilement que les petits détails des formes, la fonte excessive et suivie des teintes, le mérite d’une touche délicate et légère sont des qualités qui se trouvent à un degré plus élevé dans la peinture à l’huile que dans la peinture à fresque ; aussi cette dernière ne peut-elle supporter sans désavantage un examen rapproché. La fierté même de ses touches lui donne quelque chose de sec et de rude qui flatte peu les yeux lorsqu’elle n’est point placée dans un cadre assez étendu. Un artiste ou un amateur qui compterait sur le succès d’une fresque destinée à être vue de près se tromperait complétement, elle ne paraîtrait aux regards du vulgaire qu’une ébauche grossière et sans charme.
La fresque ne doit guère être employée que pour l’ornement des palais et des temples ; mais aussi, dans ces vastes édifices, elle est sans rivale ; constamment fraîche, elle réunit l’éclat à la gravité, et donne aux objets qu’elle représente un grandiose qui répond dignement à la majesté des lieux ; elle enrichit l’architecture, l’agrandit, repose l’oeil de la répétition des formes et de la teinte monotone des murs.
Ce n’est point par le mécanisme de la peinture par l’adresse de la main que Raphaël, Michel-Ange, Jules Romain, le Corrège ont atteint les dernières limites de l’art, et se sont immortalisés par les chefs-d’oeuvres qui font encore aujourd’hui l’ornement de Florence, de Rome, de Mantoue et de Parme ; ces grands maîtres n’ont point accordé plus d’importance qu’il n’en doit avoir à ce mérite, fruit de l’habitude et de la pratique. Des qualités plus précieuses et plus rares brillent dans leurs vastes et savantes compositions, et font le désespoir des artistes qui s’efforcent de marcher sur leurs traces. Lorsque l’amateur contemple la chapelle Sixtine ou les galeries du Vatican, il admire bien moins le fini du travail que cette chaleur du génie, cette puissance d’effets qui reproduisent avec tant d’éclat une nature, idéale par la noblesse et la beauté des formes, et vivante par la vérité des tons et des couleurs. Sous ce dernier rapport, la fresque présente les plus heureuses ressources, et il est à remarquer que les grands maîtres n’ont jamais mieux prouvé leurs talens que lorsqu’ils les ont consacrés à ce genre de peinture. Les tableaux exécutés d’après ce procédé ont encore un avantage qui n’est pas à dédaigner, c’est de rester toujours exposés au foyer de lumière qui éclairait l’artiste lui-même au moment de l’exécution, et de ne point offrir de ces parties luisantes, qui, dans la peinture à l’huile, empêchent le spectateur de saisir d’un seul coup-d’oeil l’effet général d’une grande composition.
Comment se fait-il donc qu’un genre de peinture qui réunit tant d’avantages non contestés, semble tombé dans l’oubli, depuis un siècle? Ne serait-ce pas parce que le gouvernement ayant négligé les encouragemens indispensables pour le faire fleurir, les artistes dégoûtés d’un travail fatigant qui exige beaucoup de soins indépendans de l’art, l’abandonnèrent pour se livrer exclusivement à la peinture à l’huile. Il appartenait à leurs Excellences les Ministres de l’intérieur et de la maison du Roi, et à M. le Comte de Chabrol, préfet de la Seine, qui a déjà donné tant de preuves de sa constante sollicitude pour les arts, de relever la peinture à fresque, et de l’affranchir de l’espèce d’oubli qui pesait sur elle. Espérons que si ce premier essai mérite les suffrages des artistes et des hommes éclairés, le Gouvernement ne laissera pas son ouvrage imparfait, notre école moderne possède un grand nombre de peintres dont le talent facile pourrait se distinguer dans ce genre, et certes nous ne manquons pas en France d’édifices auxquels des ornemens de cette nature donneraient un nouveau prix. Les étrangers qui ont admiré les fresques de l’Espagne et de l’Italie, et que la renommée de nos monumens attire à Paris, sont frappés de la nudité de nos temples, et semblent surpris au milieu des merveilles qui les environnent de connaître un genre de gloire qui manque à notre patrie.
