Chaperon 1788

M. P. R. de C…. C. à  P. de L. [Paul-Romain Chaperon], Traité de la peinture au pastel, du secret d’en composer les crayons, & des moeyns de le fixer avec l’indication d’un grand nombre de nouvelles substances propres à la Peinture à l’huile, & les moyens de prévenir l’altération des couleurs, Paris [Defer de Maisonneuve] 1788.


CHAPITRE II.

Des matières propres à la composition
des Pastels.

. . .

pp. 31–32

ochre jaune

33. L’Ochre jaune est une espèce de limon ferrugineux, dont l’eau s’est chargée, en traversant les mines de fer, & qu’elle dépose dans son cours. Il y en a de grandes carrières dans la Province de Berri. La couleur de l’ochre jaune approche de celle de l’or mat ; choisissez la plus légère, la moins compacte & de la nuance la plus vive.

ochre brune

34. L’ochre brune ou de rue, est une autre chaux, ou rouille de fer, semblable à l’ochre jaune, mais plus haute en couleur. On trouve dans un livre d’histoire naturelle (1) que c’est de l’ochre jaune calcinée ou colorée en jaune saffrané. La méprise est évidente. Cette ochre devient beaucoup plus rouge au feu que l’autre, ce qui ne pourroit arriver dans l’une ni dans l’autre supposition. Celle qui porte le nom de terre d’Italie est la meilleure. La couleur des ochres est très-solide.

(1) Dictionn. d’hist. natur. par M. Valmont de Bomare, au mot ochre.

. . .

pp. 32–35

cinabre

36. Le cinabre est une combinaison naturelle de mercure & de soufre, d’où résulte un corps très-pesant, d’un rouge brun, composé de paillettes brillantes, & qui, réduit en poudre, devient écarlate. Il est, pour l’ordinaire, mêlé d’un peu de sable. Celui du commerce est une production de l’art, qu’on obtient en sublimant du soufre avec du mercure, & dont l’industrie des Hollandois, qui nous le fournissent, tire un assez bon parti. Cette préparation-là n’eût pourtant pas été long-tems un mystère si peu qu’on eût voulu s’en occuper (1).

(1) Tous ceux qui cultivent la Chymie, savent composer du cinabre ; mais on ignore, en France, la manière de le fabriquer dans les travaux en grand. Cela dépend d’une manipulation fort simple. Il faut d’abord faire fondre dans un creuset une livre, par exemple, de soufre en poudre avec quatre ou cinq livres de mercure. On mêle bien ces deux matières. Quand elles commencent à se combiner ; elles s’en larment. Oncouvre le creuset pour étouffer la flamme après l’avoir laissée durer deux ou trois minutes. La matière est alors ce qu’on nomme de l’éthiops. On la tire du creuset, on la pulvérise, on la tient près du feu pour l’entretenir presque brûlante. On prend un grand matras de verre, on le place dans un bain de sable. On met dans le cou du matras un entonnoir qu’on lutte bien. L’on passe par l’ouverture de l’entonnoir une baguette de verre, afin de pouvoir de tems en tems remuer l’éthiops ; mais ce bâton porte un bourrelet ou noyeau de lut, en forme d’anneau coulant, pour fermer tout passage à l’air & faciliter le moyen d’introduire de nouvel éthiops dans le matras, car il ne faut le mettre qu’à parcelles. On chauffe doucement le vaisseau, l’on augmente le feu jusqu’à faire rougir le fond du matras. A mesure que l’éthiops se sublime on en ajoute par l’entonnoir qu’on referme aussitôt ; & l’on entretient le feu jusqu’à ce que toute la matière se soit convertie en cinabre par la sublimation.

Au reste il vient de se former une fabrique de Cinabre dans la Carniole, en Autriche. Il y en a un dépôt à Vienne, au Bureau de la direction des mines. Le prix est de 180 florins le quintal net, c’est à-peu-près un écu la livre.

37. Jamais il ne faut l’achetter en poudre, si l’on veut être sûr de n’avoir pas du minium au lieu de cinabre. On ne voit que des fraudes, car on est pressé de faire fortune ; c’est l’esprit du siècle. Le minium, quoique plus orangé, ressemble assez au cinabre. On ne peut pas s’y tromper, en ne prenant celui-ci qu’en pierre. On lui donne dans le commerce, quand il est réduit en poudre, le nom très-inutile de vermillon. Laissez-le encore une fois, même avec le surnom de vermillon de la Chine, à moins qu’il ne soit en pierre, c’est le même mélange avec un peu de carmin pour le mieux déguiser ; il est pourtant vrai que le cinabre apporté de Manille par les Espagnols a beaucoup d’intensité ; mais il est rare. On verra tout à l’heure que le cinabre bien pur est très-solide.

. . .

pp. 40–41

terre d’Ombre

42. La terre d’Ombre, ou plutôt d’Ombrie, est une pierre compacte, un peu grasse au toucher, d’un brun roux très-obscur. C’est une espèce d’ochre de fer, mêlée de tourbe, & qu’on trouve en Italie & dans les Cévennes.

terre de Cologne

43. La terre de Cologne est une substance en masse, rude au toucher, d’un brun très-foncé, qui tire sur le violet. Cette matière paroît à-peu-près la même que la terre d’Ombre, mais beaucoup plus bitumineuse, & mêlée même de parties pyriteuses (1). En un mot, elle a tous les caractères du safran de mars préparéparle soufre. Nous verrons plus bas le moyen d’assurer la couleur de la terre d’Ombre & de la terre de Cologne.

(1) Il est bon d’observer, à cette occasion, que si l’on trouvoit quelque différence, & dans les matières dont il s’agit & dans le résultat des municipations dont nous allons parler, c’est que les drogues ne sont pas exactement les mêmes partout, quoique sous les mêmes noms. Par exemple, on lit dans un petit Traité sur la mignature, que la terre de Cologne est une pierre tendre qu’on peut scier en crayons. Ce n’est point sous ce rapportque cette substance m’est connue. De même on trouve dans l’Encyclopédie imprimée à Genêve, que la terre d’Ombre est une poudre, ce qui suppose qu’elle ne se tire pas en masse dela carrière. Ainsi d’une foule d’autres exemples.

44. Au reste, on donne souvent du bistre pour de la terre de Cologne. Le bistre est une préparation tirée de la suie des cheminées, & qu’il faut laisser aux enlumineurs.


pp. 76–81

ARTICLE II.

Des Crayons jaunes.

79. IL y a, sous le nom de couleur jaune, bien des nuances différentes, celle du soufre, du citron, de la jonquille, celle du jaune, proprement dit, ou couleur d’or, l’orangé, l’aurore, enfin le souci, qui fait le passage du jaune au rouge.

80. C’est par des mêlanges que se composent dans le pastel la plûpart de ces nuances. Or nous ne parlons, quant à présent, que des couleurs principales. Nous allons donc nous borner, dans cet article, aux matières qui les fournissent, & parler, en premier lieu, de l’ochre jaune.

81. Quoique cette ochre, non plus que la craye, n’éprouve aucune altération de l’influence de l’air, il est beaucoup plus indispensable de la purifier pour la dépouiller de toutes les particules de fer & de gravier qu’elle contient en plus ou moins grande quantité. Les ochres d’ailleurs sont toujours mê lées d’un peu d’acide vitriolique, ce qui rend la précaution de les purifier encore plus indispensable. On ne doit jamais laisser dans les couleurs aucune espèce de substance saline, & ceci regarde indistinctement tous les genres de Peinture, auxquels on attache quelqu’importance, mais principalement la Peinture à l’huile.

82. Il faut donc délayer l’ochre dans un grand vase de fayance, avec beaucoup d’eau, verser ensuite l’eau, toute trouble, dans un autre vase, après l’avoir laissée reposer un instant, pour laisser les parties grossières se précipiter. On jettera ce sédiment, qui n’est que du fer ou du sable. Une heure après, l’ochre, suspendue dans l’eau, sera déposée. Jettez l’eau, mettez en de nouvelle, & délayez, puis versez l’eau, toute trouble, dans des cornets de parchemin que vous suspendrez au dos d’une chaise. Lorsque l’ochre sera rassemblée dans le cornet, séparez-la, par une ligature, d’avec le sablon qui s’est précipité le premier, & qui n’est bon que pour le peinturage des boiseries, & faites la porphiriser après avoir jetté l’eau. Vous enformerez des crayons, aussitôt qu’elle sera maniable & pourra se paîtrir ou se rouler sur le papier, sans s’attacher aux doigts. En un mot, c’est la même opération que celle dont nous avons parlé sous le no. 57 au sujet de la craye.

83. L’ochre brune ou de rue, & la terre d’Italie, doivent être traitées de la même manière. Il faut les bien purifier avant de les porphiriser & de les mettre en crayons.

84. Les marchands de couleurs vendent ces substances toutes broyées à l’eau. Mais ils se sont contentés de les porphiriser toutes brutes, & sans les purifier par le lavage. Il reste par conséquent beaucoup de particules de fer, qui, quoique bien atténuées par la molette, peuvent, outre l’acide vitriolique, altérer les couleurs après l’emploi dans la peinture à l’huile.

85. Parmi les ochres brunes, il y en a une, connue sous le nom de terre de Venise ou de Sienne. Elle est très compacte, semblable dans sa cassure, à la terre d’ombre, ou plutôt à la gomme-gutte, c’est-àdire luisante. Elle est de couleur canelle maure-doré. Cette matière a de l’apparence, & l’on en fait beaucoup d’usage dans la peinture à l’huile ; mais elle ne vaut rien, quoique fort chère (1). C’est du fer, dissous par les acides minéraux, tel qu’en produisent les fabriques de vitriol. On croiroit, à la voir, qu’elle a beaucoup plus d’intensité que l’ochre brune. Mais outre qu’elle est bien moins solide, elle prend le même ton sous la molette, & calcinée, elle y devient beaucoup plus orangée.

(1) Elle se vend à Paris jusqu’à vingt-quatre francs la livre.

86. Il est aisé d’avoir une ochre factice plus pure & plus belle. On met sur l’herbe, à la rosée, de la limaille de fer dans une grande assiète. En peu de jours la surface de cette poudre se couvre de rouille. On la broye légèrement sur le porphire avec un peu d’eau. La rouille se détache & l’eau s’en charge. On la coule au travers d’un linge dans un autre vase. Quand l’ochre s’est précipitée par le repos, on jette l’eau. C’est ce qu’on appelle du safran de mars.

La limaille d’acier, noyée dans l’eau pendant quelque tems, produit de même une autre espèce d’ochre d’un fauve très-obscur & presque noir. C’est ce qu’on nomme de l’éthiops martial. Cet éthiops, calciné sur le feu, devient d’un rouge brun très-beau. L’on trouve du safran de mars & de l’éthiops martial chez les Épiciers-Droguistes.

. . .

pp. 96–97

99. Quant aux minéraux propres à fournir le jaune, indépendamment des ochres, il se trouve dans le diocèse d’Uxèz en Languedoc, tout près d’un endroit appellé Cornillon, une terre très-fine, d’un jaune citron, dont la couleur résiste au feu (1). Comment n’en a-t-on pas mis dans le commerce ? Est-il si difficile de s’en procurer ? Peut-être n’auroit-elle point de corps à l’huile ; mais au moins ce seroit une importante acquisition pour la fresque, le pastel, la détrempe & la fayancerie.

(1) Histoire natur. du Languedoc, par M. de Genssane, pag. 158, 159.

100. On se sert communement dans tous ces genres de Peinture, du jaune de Naples, en Italie giallolino, petit jaune. Un grand nombre de Physiciens & de Chymistes ont tâché de deviner quelle peut être cette préparation, dont on a prétendu qu’une seule famille napolitaine possède le secret (2); cependant nous avons en France quelques fabriques de fayance & de porcelaine qui le possedent également, de sorte qu’on va chercher à Naples ce qu’on pourroit trouver ici ; mais chacune d’elles en fait un grand mystère. On veut pouvoir se négliger impunément sur la bonté de la matière & sur le travail, sans avoir de concurrence à craindre. Ce secret, le voici. Douze ou treize onces d’antimoine, huit onces de minium, quatre onces de tutie. On pulvérise bien ces drogues. On les passe au tamis pour les mieux mêler. On les met, de l’épaisseur de deux doigts, sur des assiètes non vernissées & couvertes d’une feuille de papier. Ces assiètes, on les place dans le four de la fayancerie, au-dessus de toutes les casettes, immédiatement sous la voûte. Quand la fayance est cuite, on retire ce mêlange. Il est dur, graveleux, & d’un jaune assez vif, mais qui devient citron, presque chamois, lorsqu’il est porphirisé. Voilà le jaune de Naples. Si l’on vouloit en composer des pastels, il suffiroit de le broyer à l’eau pure. Il faut le broyer long-tems. On peut garantir la solidité de cette couleur, employée en émail ; mais à l’huile,’ non, les Artistes se plaignent qu’elle devient verdâtre, lors sur-tout qu’on l’amasse avec un couteau de fer sur le porphire ou sur la palette.

(2) Mém. de l’Acad. des Sciences, ann. 1766. pag. 303.Dictionnaire d’Hist. Natur. verb. ochre.Voyage d’un François en Italie, par M. de la Lande, tom. 6, pag. 396.L’Encyclopédie, &c.


p. 108–113

ARTICLE III.

Des Crayons rouges.

107. IL y a, sous le nom de couleur rouge, comme sous celui de jaune, des tons divers. L’incarnat, l’écarlate, le rose, le cramoisi, le pourpre (1), &c. La couleur rouge proprement dite est la couleur du sang, elle est également éloignée du jaune & du violet. Nous ne parlons, en ce momentci, que des substances qui seules & sans mélange donnent le rouge.

(1) Un Auteur Anglois prétend que la couleur pourpre est ce qu’on nomme le cramoisi. Mais on voit que Perse & Juvenal, en parlant de la robe pourpre, la désignent presque toujours par le mot d’hyacinthe. Or la couleur d’hyacinthe n’est pas la couleur cramoisie. Elle est la même que celle du vin rouge. On peut voir encore Ovide, Métamorph., liv. 10, fab. 6, Dioscoride, &c. Ce qu’il y a de fingulier, c’est que les lapidaires appellent du nomd’hyacinthe ou jacinthe, une pierre de couleur orangée. C’est ainsi que tout s’embrouille faute de définitions nettes & précises. Il est d’autant plus indispensable d’être fixé sur cette couleur, qu’il y a des Artistes qui l’ont supposée rose, comme ont e voit dans l’Ecce Homo de Charles Coypel, à l’institution de l’Oratoire, rue d’Enfer. D’autres ont employé du bleu pour du pourpre.

108. Mettez dans le feu sur une pelle de fer, ou dans un creuset, une partie de cette ochre jaune dont nous avons parlé plus haut, n°. 81 & 82, après l’avoir laissée bien sêcher. Il faut couvrir la pelle ou placer le creuset de manière que les cendres ne puissent tomber dedans. Lorsque l’ochre fera calcinée, & c’est une opération de cinq ou six minutes, elle sera d’un rouge briqueté. Nous la nommerons, en cet état, ochre rouge. Cette couleur, mêlée avec d’autres, peut fervir dans certaines carnations, & ne changera pas. Si l’on veut composer des crayons d’ochre rouge, il suffit de la broyer sur le porphire, avec de l’eau, comme l’ochre jaune.

109. L’ochre brune ou de rue, calcinée de la même manière, est d’un rouge plus obscur & plus profond. Nous lui donnerons, dans cet état, le nom de brun-rouge, dénomination que cette ochre porte en effet dans le commerce, lorsqu’on l’a calcinée dans les travaux en grand. Mais ce brun-rouge est plus ou moins beau, suivant l’espèce de l’ochre brune. Il est d’autant moins orangé, d’autant plus profond, que l’ochre est plus pure. Tels sont l’éthiops martial & le safran de mars. Cette couleur, comme la précédente, peut servir dans les carnations. Nous en parlerons plus bas. Il faut composer des crayons de ce brun-rouge pur, en le broyant avec de l’eau comme l’ochre jaune. Il donnera d’excellens pastels. La folidité des ochres de fer est à toute épreuve, dans quelque genre de peinture qu’on les employe.

110. Je connois un habile Peintre de Rome qui tire celle dont il se sert du vitriol de mars ou couperose verte ; il fait calciner ce vitriol une ou deux heures dans un feu de verrerie. C’est ce qu’on nomme du colchotar ; ou, lorsqu’il a été bien lavé, terre douce de vitriol. On en trouve chez tous les maîtres en Pharmacie. Mais il n’est jamais sans mélange, ni bien lavé, parce qu’alors il perdroit toute l’astriction qu’ils ont besoin de lui conserver. Au surplus, je doute qu’il soit possible de le dépouiller entièrement de l’acide vitriolique, ni par le feu, ni par le lavage, à moins qu’on ne mit du felde tartre dans l’eau, précaution dont cet artiste ne soupçonne sûrement pas la nécessité. D’ailleurs, peu de vitriols de fer sont exempts de cuivre.

111. Le moyen le plus simple d’avoir une ochre semblable, се seroit de dissoudre du fer, des cloux, par exemple, dans l’acide nitreux. Il faut que le vase soit grand, parce que la dissolution se fait avec beaucoup de violence, & qu’elle passeroit par-dessus les bords. Elle devient d’une couleur de brun-rouge, lorsqu’elle est bien chargée de fer. On la met sur le feu, dans un creuser découvert pour faire évaporer l’acide. On peut l’enlever aussi par le moyen de la distillation dans une cornué. Pour lors on aura l’acide fumant, quoiqu’on l’eût employé foible. Il faudra de même laver l’ochre sur le filtre, pour achever d’emporter l’acide qu’elle pourroit avoir retenu. Mais l’éthiops martial & le safran de mars, valent encore mieux que tout cela.

. . .

pp. 116–117

114. Le cinabre est d’un rouge, à-peu-près écarlate, quand il est broyé. N’en prenez jamais qu’en pierre, comme je l’ai déjà dit. Pour en composer des crayons il suffit de le porphiriser avec de l’eau dans laquelle on aura fait dissoudre un morceau de gomme arabique. Ces crayons-là font très-pesants. On ne doit pas craindre que le cinabre change, même à l’huile, à moins qu’il ne soit mêlé de minium. II est constaté que le mercure, dans l’état de cinabre, ne se prête à l’action d’aucun dissolvant, parce qu’il est défendu par le soufre, & ne conserve aucun caractère salin. Qu’on l’expose à la vapeur du soye de soufre, ou qu’on en verse dessus, il n’en reçoit pas la plus légère impression. Quelle vapeur assez putride pourroit donc l’altérer, s’il résiste à cette épreuve ? Presque tous les Peintres à l’huile, ceux de Londres, sur-tout, prétendent qu’il noircit : je le crois bien. C’est, pour l’ordinaire, du vermillon qu’ils employent, c’est-à-dire un mélange de cinabre & de minium, qu’on a lavé peut-être avec de l’urine, comme le prescrit un petit livre composé sur la migniature, ce qui ne peut que disposer encore plus ce mêlange à s’altérer. Or comment ne noirciroit-il pas dans des villes chargées d’autant d’exhalaisons fétides que le sont Londres & Paris ? (1).

(1) Si Paris n’étoit situé dans le plus heureux climat, & baigné par les eaux les plus salubres de l’univers, ce seroit un séjour éternel de peste, vu le peu de soin qu’on a pris dans tous les tems d’y donner de l’air aux habitations. Il semble même que, dans les endroits où les débouchés devroient avoir le plus de largeur, pour la facilité des communications avec la rivière, on ait affecté d’en faire autant de coupe gorges, & l’on ne peut concevoir à quel excès les gens préposés pour surveiller les travaux à cet égard, ont porté l’impéritie ou la négligence. L’administration vient enfin de s’en occuper elle-même. Les rues s’élargissent, elles commencent à s’aligner, on ouvre des débouchés. Qui croiroit que, dans le long intervale du pont-neuf à la grève, il n’y a qu’une seule rue ? encore n’a-t-elle que dix huit pieds delargeur.

. . .


p. 148

ARTICLE IV.

Des Crayons bleus.

141. IL Y a, sous ce nom, beaucoup de nuances différentes, celle du bleu naissant, du bleu céleste, du bleu turc ou de Perse, du bleu de roi, du bleu de fer, le plus obscur de tous. Il est inutile de parler des nuances intermédiaires.

. . .

pp. 157–162

151. Le verre de cobalt pourroit entrer aussi dans la Peinture à l’huile. Mais il faudroit qu’il eût été mêlé de très-peu d’autres matières vitrifiées, & qu’on le jettat brûlant dans l’eau froide, pour pouvoir mieux l’atténuer; broyé longtems sur un plateau de verre ou de cristal, avec du blanc, il auroit assez d’intensité pour fournir un beau bleuclair qui ne changeroit jamais, & qui produiroit le même effet que de l’outremer. Il n’y auroit pas la moindre différence.On peut trouver dans les fayanceries du verre bleu de cobalt. Il réussiroit aussi très-bien dans la fresque, où l’on auroit grand besoin d’un bleu solide.

152. L’outremer est une couleur azurée qu’on extrait d’une pierre orientale nommée lapis lazuli. Cette pierre, très-peu commune, est semblable à du quartz qui seroit coloré par une chaux naturelle de cobalt. On peut en voir des vases au garde-meuble de la Couronne & dans d’autres cabinets. Le prix de cette couleur assez riche, mais encore plus avare, est effrayant, puisqu’elle va jusqu’à cent francs & même cinquante écus l’once. Il faut s’en passer & la traiter comme un objet de pure curiosité. L’on doit même convenir, quelque prévenu qu’on soit en sa faveur, qu’elle tire un peu sur le violâtre aussi bien que celle du bleu de Prusse. De plus, le ton de l’outremer est toujours un peu crud. C’est ce qu’on peut remarquer entr’autres dans les tableaux de Mignard qui l’a prodigué dans tous ses ouvrages. Or, si l’on veut le rompre, ce n’est pas la peine d’employer une couleur aussi chère.

153. A l’égard de la cendre bleue, c’est une terre chargée d’une certaine quantité de chaux naturelle de cuivre. Le ton de cette couleur est d’un bleu naissant très-agréable. Mais on ne peut l’employer qu’en détrempe & dans des ouvrages de peu de conséquence. Les chaux de cuivre & les terres cuivreuses peuvent bien servir pour le peinturage ; mais jamais dans la Peinture, même à fresque, elles font la peste des tableaux.

154. On peut leur substituer une préparation toute récente & qui se rapproche beaucoup du ton de la cendre bleue. Il y a deux ou trois ans qu’un amateur qui peint en migniature, m’en fit passer un petit fragment qu’il tenoit d’un Peintre du Stadhouder à la Haye. La couleur en étoit bleu-céleste & très-amie de l’oeil. Enfin le hasard m’en fit découvrir, il y a quelques jours, chez un marchand de couleurs. Il me le présenta sous le nom de bleu-minéral, & me dit qu’il le tiroit de Hollande, & que les Peintres en faisoient peu d’usage, parce qu’ils ne savoient pas ce que c’est. Ils avoient raison. Que l’imbécilité s’engouë pour des nouveautés que le charlatanisme lui vante, à la bonne heure ; peut-être est-il bon que la pauvreté mette l’opulence à contribution : ce n’est que réciprocité. Mais, dans tout ce qui ne tient pas à la fantaisie, on doit être circonspect jusqu’à ce qu’on sache à quoi s’en tenir. La préparation dont il s’agit, est une espèce de bleu de Prusse, mais dans lequel on a fait entrer avec très-peu de vitriol de mars, quelqu’autre chaux métallique & beaucoup d’alun. Peut-être même n’y met-on pas de vitriol de mars, l’acide marin du commerce contenant assez de fer. J’ai soumis cette couleur aux plus fortes vapeurs du foye de soufre, en effervescence avec les acides minéraux, elle n’en a pas reçu la moindre altération ; d’où l’on peut conclure qu’elle tiendra fort bien dans la détrempe, au pastel, dans la Peinture à l’huile. On la trouve à Paris chez le sieur Belot, marchand de couleurs, rue de l’Arbre-sec, près le Quai de l’École. Il la vend quarante sols l’once.